LETTRES D’ISRAEL :Blog littéraire traitant de l’actualité franco-israélienne des livres et des écrivains-Haïm Gouri (1923-2017), le poète-soldat de Jérusalem, par Pierre Lurçat-et varia

31 janvier 2018

Je republie cet article publié initialement en 2007, en hommage à Haïm Gouri, décédé ce matin à l’âge de 94 ans. P.I.L

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Né en 1923 à Tel-Aviv, écrivain, poète et journaliste, Haïm Gouri (Gurfinkiel) est un représentant typique de la « génération du Palmah ». Par son œuvre, comme par ses interventions publiques, il incarne une certaine conception d’Israël et du sionisme, celle du sabra tourné vers l’avenir sans renier le passé, aimant sa terre et son peuple et prêt à se battre pour eux, aspirant à la paix sans devenir pacifiste, homme de gauche resté fidèle au consensus sioniste… Solide comme un roc, il continue, à 84 ans, d’habiter un modeste appartement de Jérusalem – au troisième étage sans ascenseur – où il écrit et fait entendre sa voix, originale et authentique.

Rendant compte de la monumentale autobiographie littéraire que vient de publier Haïm Gouri, sous le titre « Im ha-Shira vé ha-Zman » (Avec la poésie et le temps), Nissim Calderon cite l’anecdote suivante. Lisant, dans les années 1950, ces lignes du poète Yehuda Amihai : « Je te vois, sortant quelque chose du frigidaire, éclairée par une lumière venant d’un autre monde », Gouri comprit qu’une ère s’achevait et qu’une nouvelle ère commençait dans la poésie israélienne. En effet, explique Gouri, Nathan Alterman aurait parlé de la « lumière d’une bougie », et lui-même aurait éclairé le visage de la femme décrite avec le « feu de camp des soldats du Palmah », au lieu de l’ampoule du frigidaire… Au-delà de l’humour, caractéristique de Gouri, il y a dans cette anecdote une description fidèle de l’évolution de la poésie – et de la littérature israélienne en général – de l’ethos collectif héroïque des années de lutte pour la création de l’Etat, à l’individualisme actuel.

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Haim Gouri (à gauche) dans les rangs du Palmah, 1949

La « génération du Palmah » 

Cette expression consacrée, employée pour désigner les écrivains qui ont participé à la Guerre d’Indépendance, ne se réfère pas seulement à une période historique, mais à un véritable phénomène sociologique : l’appartenance de nombreux écrivains aux troupes de choc de la Haganah, parmi lesquels on peut citer Moshé Shamir, S. Yizhar, Nathan Shaham, Aharon Megged ou Hanoch Bartov… Cette liste partielle donne une idée de l’importance de ce groupe d’écrivains, dont certains comptent parmi les plus talentueux de leur génération. Mais plus encore que leur appartenance au Palmah, c’est par leurs croyances communes que l’on peut définir cette génération d’écrivains, comme l’explique Gershon Shaked : « Tous croient aux valeurs collectives du mouvement travailliste, selon lesquelles le rôle des jeunes est de bâtir le pays et de le défendre, même au sacrifice de leur vie… »

Haïm Gouri s’est lui aussi battu dans les rangs du Palmah, où il s’est engagé en 1941 et où il a servi pendant 9 ans, dans ce qu’il décrit comme une « armée de sans-culottes », faiblement armée mais convaincue de la justesse de sa cause. Plus tard, il a aussi pris part aux guerres de 1967 et de 1973. En 1947, il est envoyé par la Haganah en Europe, pour y organiser l’émigration de rescapés de la Shoah. Il a décrit cet épisode marquant de sa vie dans un récent entretien à L’Express :

 

« Hongrie, Tchécoslovaquie, Autriche… C’était ma première rencontre avec mes frères inconnus, les Juifs d’Europe. Ce fut le grand changement de ma vie. A Budapest, dans une synagogue, j’ai entendu un rabbin prononcer cette phrase de la Genèse : ‘C’est mon frère que je cherche…’ Tout le monde s’est mis à pleurer. Je me suis demandé : ‘Gouri, qui es-tu ?’ J’ai compris que j’appartenais à un peuple assassiné, un peuple millénaire que l’on appelle ‘juif’. En Israël, j’étais un Hébreu. Je me suis découvert juif… »

Avec sincérité et lucidité, Gouri décrit le processus qui a transformé le jeune sabra, élevé dans l’idéologie sioniste socialiste de « l’Homme Nouveau » et du « Nouvel Hébreu », en Juif conscient de son histoire et de son identité. La Shoah, qu’il n’a pas vécue directement mais qu’il a connue à travers les rescapés rencontrés en Europe, l’a profondément marqué, et elle apparaît dans beaucoup de ses livres, parmi lesquels son premier roman, L’Affaire Chocolat (publié en 1965) et son journal du procès Eichmann, La Cage de Verre. Gouri est cependant poète avant d’être romancier, et son œuvre poétique lui a valu de nombreux prix, dont le Prix Bialik et le Prix d’Israël en 1988. Outre son œuvre écrite, il a aussi réalisé plusieurs films documentaires. Il est également, comme Yehoshua Kenaz que nous évoquions dans ces colonnes le mois dernier, traducteur de littérature française, et a traduit des poèmes de Rimbaud, Baudelaire et Appolinaire.

 

 

 

« Toute ma vie, j’ai été déchiré »

 

Né à Tel-Aviv, il s’installe à Jérusalem après la guerre d’Indépendance, pour y rejoindre sa femme – connue dans les rangs du Palmah – et il y demeure depuis lors. Son amour pour sa ville d’adoption est décrit dans le récit « Au coin de la rue des Paras et de la rue des Prophètes », publié en français dans le beau recueil Et les pierres de Jérusalem… (éditions Autrement 1997). Contrairement à d’autres écrivains israéliens, pétris de certitudes, devenus les porte-parole de mouvements politiques pacifistes extrémistes, Haïm Gouri est demeuré toute sa vie un homme déchiré, entier dans ses convictions mais se remettant toujours en question, comme il le rapporte à un journaliste français : « Toute ma vie, j’ai été déchiré entre la pitié, l’amour de l’autre, et l’obligation d’agir, de me battre… »

Ce déchirement est à la fois celui du poète-soldat, obligé de troquer la plume contre le fusil, et celui du Juif épris de paix contraint de prendre les armes pour défendre son pays. Gouri est resté fidèle aux idéaux sionistes socialistes, ce qui ne l’a pas empêché de partager l’exaltation générale qui a gagné tout Israël après la victoire miraculeuse de 1967, quand l’Etat juif est rentré en possession du cœur de son patrimoine historique. Ayant participé aux terribles combats de la Colline des Munitions à Jérusalem, il a raconté la réunification de la ville : « Pour moi, le retour à Jérusalem-Est et à ‘tout Eretz-Israël’, la Judée et la Samarie, fut vraiment comme si je voyais la Résurrection des morts. Depuis mon enfance, j’avais grandi dans l’idée d’Eretz-Israël tout entier… »

Déclaration étonnante dans la bouche du poète, surtout à notre époque où les partis politiques, de l’extrême-gauche à la « droite », parlent tous de re-diviser Jérusalem ! On mesure en lisant ces lignes combien le consensus sioniste sur Eretz-Israël s’est effrité avec le temps et combien les élites intellectuelles ont été gagnées par le virus post-sioniste… Au point que le critique littéraire du journal Ha’aretz, dans son compte-rendu élogieux de l’autobiographie de Haïm Gouri, ne peut s’empêcher de lui reprocher d’avoir soutenu, en 1975, la création de la localité de Kedumim en Samarie ! Le sabra, combattant du Palmah, est-il resté – comme Nathan Alterman – un partisan du « Grand Israël » ? Peut-être pas, mais il a toujours été un homme au cœur déchiré. Et comme dit Rabbi Nahman, « il n’y a pas plus entier qu’un cœur déchiré… » 

 

N’ont été traduits en français à ce jour que L’affaire Chocolat (nouvelle édition, Denoël 2008) et La cage de verre, journal du procès Eichmann (éd. Tirésias 1995).

(Article paru dans Vision d’Israël)

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