L’Oeil de Brutus :Sur la sortie de l’euro : droit de réponse d’Hans-Kristian Colletis-Wahl (correctif du 3 mai 2017)

L’Oeil de Brutus

Sur la sortie de l’euro : droit de réponse d’Hans-Kristian Colletis-Wahl (correctif du 3 mai 2017)

2 Mai 2017 , Rédigé par L’oeil de Brutus Publié dans #Idées
Sur la sortie de l’euro : droit de réponse d’Hans-Kristian Colletis-Wahl (correctif du 3 mai 2017)

Il y a une semaine, je mettais en ligne un billet invité de Xavier Louvet (à lire ici) qui reprenait un débat initié il y a 3 ans avec Hans-Kristian Colletis-Wahl. Je publie ici le droit de réponse que ce dernier nous a fait l’honneur de nous adresser. Entretenant le débat, cette réponse fera bien évidemment elle-même l’objet d’une nouvelle réponse (on y retrouvera cependant une bonne part dans ce billet publié il y a également 3 ans : Sortir de l’euro, on ne peut pas ou on ne veut pas ?, la question de la démocratie)

Billet invité d’ Hans-Kristian Colletis-Wahl (Réponse au billet invité de Xavier Louvet)

Le papier initial est paru dans le monde.fr en 2014, il avait donné lieu à des échanges sur le présent blog, où il avait fait l’objet d’une critique assez poussée mais juste, assortie d’un droit de réponse qui m’avait été accordé.

Nous sommes aujourd’hui en 2017, trois ans plus tard donc et entre deux tours d’élections. Mr Louvet aiguise sa plus belle plume contre ce qu’il qualifie « d’euro-béatitude ». Son papier est à forte charge idéologique, un « eurobéat » ne pouvant être qu’un « néolibéral » oubliant le contexte du papier. Il s’agissait d’aborder les conséquences d’une sortie unilatérale française de l’euro et non pas d’un plaidoyer pour la construction d’une zone monétaire ex nihilo. Nous sommes membres de la zone euro et le débat ne portait pas sur le fait de savoir si cela était une idée pertinente ou non. Il s’agissait d’étudier les conséquences et les effets négatifs d’un Frexit, présenté comme la solution miracle, réclamée par les candidats souverainistes et populistes aux élections présidentielles. Le débat tel qu’il est réintroduit par Mr Louvet est à la fois polarisé et très clivant : les gentils d’un côté, les méchants de l’autre et haro sur tout sur toute forme de différence de pensée. Exprimer des doutes à propos de l’efficacité sociale d’une sortie de l’euro devient donc de « l’euro béatitude ». Le « fact checking » proposé par Mr Louvet n’en est pas un, il ne fait qu’opposer une version alternative, elle aussi spéculative puisque nous raisonnons ex ante.

Passons…

Beaucoup de choses ont été publiées et discutées depuis 2014 : les effets du Brexit que les européens sont en train de vivre, ses coûts induits qui apparaissent centraux sans que cette question ne soit prise en compte. Les conséquences des politiques monétaires à faible taux d’intérêt (ZIRP) menées sous l’impulsion des banques centrales (et non des banques commerciales comme le pense Mr Louvet qui se trompe de sens quand il évoque la formation des taux d’intérêt), la politique monétaire suisse, ses effets sur les frontaliers, la question des excédents commerciaux allemands liés à dépréciation de l’euro face au dollar, l’uberisation, l’industrie 4.0.

Dommage…

Reprenons l’intervention de Mr Louvet point par point :

Publié en avril 2017, le papier initial date de 2014 : 17 moins 14 font trois, pas deux. Son analyse de la balance commerciale est à l’avenant : les échanges français concernent pour 60% l’UE et pour 40% les pays hors de la zone UE. C’est ensuite que cela se corse : les principaux partenaires commerciaux de la France sont les pays frontaliers qui représentent à eux seuls 52% des exportations et Mr Louvet de conclure que cette part est faible, puisque 48% ne concernent pas ces pays. Quel est ce raisonnement d’où les autres pays de l’UE disparaissent alors que nous traitons des pays de l’UE et de surcroit des derniers adhérents qui ont provoqué une concurrence forte à l’intérieur de la zone euro ? Ce faisant on n’explique rien et on oublie un point essentiel : le Frexit qui est supposé provoquer une dépréciation (pas une dévaluation, la différence est de taille) de la nouvelle monnaie et donc une baisse des prix des produits exportés par les entreprises françaises. Cela est supposé engendrer un « effet quantité » qui est une hausse des exportations. Or, elle n’existe que si les firmes exportatrices décident de ne pas augmenter leurs marges et si les produits de ces mêmes firmes ne contiennent pas de biens intermédiaires importés en quel cas leur coût de production augmenterait (c’est précisément ce qui caractérise la production française). Pas un mot sur les effets d’un renchérissement des importations dans un contexte français de balance commerciale structurellement déficitaire. Les ergotages du genre « eh bien, il n’y a plus qu’à relocaliser toute la production en France » n’ont que peu de sens à court moyen terme et surtout ne tiennent pas compte de la structure du système productif français qui a été façonné sur des décennies. L’autre solution, beaucoup plus vraisemblable, puisqu’elle accompagne systématiquement les politiques de dévaluation menées par les gouvernements, consiste à mettre en œuvre des actions de ralentissement de la demande intérieure en attendant le développement d’une production locale capable de prendre le relais sur la production extérieure importée. Les effets de ces politiques sont des hausses de chômage et des pertes de pouvoir d’achat. A la place de cela, Mr Louvet propose une règle de trois sur les coûts énergétiques.
Plus loin, il confond taux interbancaires et obligataires, en mettant en parallèle l’évolution des taux interbancaires et la croissance économique de la zone euro. Le raisonnement est contestable puisqu’il ne tient pas compte de la crise des prêts hypothécaires, ni de celle des dettes publiques qui en est une conséquence, pas plus que de tous les autres facteurs susceptibles d’influencer la croissance économique. Cela rappelle la statistique exhibée par le Front National qui ne fait que suggérer des liens causaux sans prouver quoi que ce soit.
La dette publique ? Là encore, le raisonnement mené est obscur ; il se résume de la façon suivante : un français ayant acheté de la dette française via la place financière de Londres serait – lui aussi – considéré tel un étranger. Bien, mais disposonsnous de statistiques permettant d’évaluer le phénomène ? Bien sûr que non, Mr Louvet le reconnaît lui-même. Le parallèle établi entre l’énergie hydraulique et les dévaluations est amusant mais approximatif , l’auteur s’est encore égaré puisqu’il parvient à confondre dévaluation et dépréciation monétaire et en plus à se tromper sur le rôle joué par les banques commerciales. La dépréciation monétaire (et non la dévaluation) permettrait ainsi de faire travailler les banques attirées par la cupidité (je cite l’auteur qui s’appuie sur Stiglitz) et qui choisiraient d’acheter de la dette publique française pour gagner de l’argent. At-il échappé à Mr Louvet qu’il était possible d’anticiper une hausse de l’endettement public d’un pays, ce qui aggrave sa situation via la structure de sa dette. La Grèce en a fait l’expérience amère avec l’utilisation massive de produits d’assurance contre les défauts de paiement, qui entre les mains des banques et des fonds d’investissement ont fait monter les taux obligataires à plus de 25% par an.
Le lien entre une dépréciation de 10% et la hausse de la dette publique de 6% n’est pas étayé. D’où proviennent ces chiffres ? Que savonsnous du taux de change auquel s’établirait la nouvelle monnaie par rapport à celles des monnaies des partenaires commerciaux ? 10%, 20% comme l’estimait Mr Asselineau il y a maintenant trois ans ? Quel est le modèle théorique utilisé par Mr Louvier pour traiter du lien entre la dépréciation et la hausse de la dette publique ? Avancer des données chiffrées précises est hautement spéculatif, comme le serait le fait d’annoncer des variations de taux de chômage ou de croissance. Notons au passage qu’une hausse de 6% de la dette publique française au sens de Maastricht correspondrait à environ 6 points de PIB, ce qui est considérable si l’on prend en compte le fait que cela ne répondrait à aucun service public rendu, ni à aucun investissement. Pour aller dans le sens de l’auteur, il est intéressant de voir que pour la première fois les souverainistes entrevoient un lien entre le Frexit et une hausse de l’endettement public. Jusqu’à maintenant, le sujet était soigneusement contourné en évoquant la lex monetae et donc le fait que la dette serait automatiquement convertie dans la nouvelle monnaie de référence et n’augmenterait donc pas. Concernant le niveau de la dette publique, il découle de la définition de Maastricht qui détermine une façon de l’évaluer commune à tous les Étatsmembres européens.
Les mesures d’austérité évoquées dans le papier initial de 2014 ne sont pas liées à la hausse de la dette publique. Elles sont le résultat de la dépréciation monétaire, de ses effets sur les importations qui augmentent en valeur et la balance commerciale dont le déficit s’aggrave. À court terme, la seule façon d’y échapper consiste à réduire la demande interne, par exemple en faisant stagner le pouvoir d’achat ou en diminuant la dépense publique, ce qui crée des effets récessifs et des anticipations négatives qui se traduisent par des destructions d’emplois, de la sousconsommation et une réduction des investissements. Une politique qui menace les catégories les moins aisées de la population.
Il existe plusieurs types d’attaques spéculatives et beaucoup sont basées sur d’autres mécanismes que des allersretours à court terme. Par exemple, les carry trades, spéculations sur les différentiels de taux d’intérêt sont des mouvements spéculatifs de moyen long terme où les spéculateurs cherchent à emprunter à taux faible pour placer là où les taux sont plus élevés, exerçant au passage une influence à long terme sur les taux de change.
Le dernier point, enfin ou Mr Louvet écrit « et oui… il faudrait se remettre au travail… mais les français en ont toutes les capacités » suggérant au passage que l’économie française « n’avait pas à être spécialisée » est un magnifique exercice de langue de bois politique. « YaKa » innover, produire, créer des entreprises et augmenter les salaires ; « FautKon » investisse, que l’on forme des personnes, que l’on augmente la taille des PME, que l’on augmente la qualité des produits et des services, que l’on crée des emplois. En d’autres termes, grâce au Frexit, on pourrait résoudre en quelques mois tout ce que l’on n’est pas parvenu à faire en plusieurs décennies malgré une monnaie nationale, un contrôle des changes et une souveraineté qui incluait le contrôle des outils budgétaires, monétaires et des politiques industrielles et structurelles ambitieuses. Les difficultés du modèle français datent en grande partie d’avant la monnaie unique.

Pour finir, à la lecture des raisonnements que propose Mr Louvet, je ne suis toujours pas convaincu de l’efficacité d’une stratégie de Frexit et de ses politiques d’accompagnement. La légèreté des raisonnements de Mr Louvet est même assez inquiétante.

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