La pierre et le sel: Actualité et histoire de la poésie;textes poétiques

La pierre et le sel
Actualité et histoire de la poésie

 

Amis de André Laude (association)
Bruno Doucey (éditions)
hamamama
Les liens de la Pierre et le Sel

04 novembre 2016
Un jour, un texte : Dylan Thomas | Au commencement

AU COMMENCEMENT

Au commencement était l’étoile à trois pointes
Un seul sourire de lumière barrait le visage vide
Un seul rameau d’os barrait l’air qui prenait racine,
Puis la substance, moelle du premier soleil,
A bifurqué et, roues de feu sur l’espace courbe,
Le ciel et l’enfer se sont mêlés dans les rondes.

Au commencement était la pâle signature,
À trois syllabes, étoilée comme le sourire
Puis sont apparues les empreintes sur l’eau
Et le tampon du visage frappé sur la lune,
Le sang qui a touché l’arbre de la croix et le graal
A touché le premier nuage et laissé un signe.

Au commencement était le feu qui montait
Embrasant les intempéries d’une étincelle
À l’œil triple, à l’œil rouge, émoussée comme une fleur.
La vie a jailli du roulement des mers,
Fait irruption dans les racines, pompé de la terre et du roc
Les huiles secrètes qui animent l’herbe.

Au commencement était le mot, le mot
Qui des bases solides de la lumière
A dérobé toutes les lettres du vide.
Et, des bases nuageuses du souffle,
Le mot s’est répandu, traduisant pour le cœur
Les premiers caractères de la naissance et de l’amour.

Au commencement était la cervelle secrète,
La cervelle aux loges bien soudées dans l’esprit
Avant que la poix bifurque vers un soleil,
Avant que les veines soient secouées dans le tamis
Le sang a fusé et dispersé à tous les vents de la lumière
L’original côtelé de l’amour.

In Ce monde est mon partage et celui du démon, © Points/Seuil, 2008, p.61-62
Traduction Patrick Reumaux

Internet

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Une page dans Esprits nomades

Contribution de PPierre Kobel

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26 octobre 2016
Recueil : Jerome Rothenberg | Secouer la citrouille

Jerome Rotenberg, Secouer la citrouille
Après la publication du remarquable ensemble de textes rassemblés dans Les Techniciens du sacré, c’est à la poésie traditionnelle des Indiens d’Amérique du Nord que s’attache Jerome Rothenberg dans Secouer la citrouille. « Les poèmes Apaches, Navajos, Incas, Inuits, sont plus que de la poésie, plus que de la littérature : par leur dimension sacrée et pratique, ils sont une manière d’être au monde, remèdes, prières, thérapies, chants et danses pour exprimer tous les instants de l’existence, les circonstances joyeuses, dramatiques, la paix ou la guerre, le cycle des saisons. » écrit Véronique Pittolo dans une note de lecture publiée dans Poezibao. Là où la poésie occidentale est le plus souvent une expression individuelle, le résultat d’une pensée unique, on trouve dans cette anthologie, des voix multiples qui participent ensemble, par un échange constant, de la construction du monde. Des voix qui redisent combien la poésie est une parole indispensable à tous les aspects de la vie, de la métaphysique et des croyances qu’elles entraînent à la résolution du quotidien.

Dans sa préface de 1990, Jerome Rothenberg écrit : « une tradition vivante est un collage virtuel de coutumes anciennes et nouvelles, d’époques et de lieux nombreux. […] J’ai tâché de faire entrer quelque chose de ce mélange dans les œuvres présentées ici : un sentiment du caractère hybride de toute poésie — de toute culture peut-être — et de sa métamorphose au cours des siècles. » Une façon de rappeler combien c’est par le dialogue et la rencontre qu’évoluent les sociétés et non pas par les replis identitaires et les exclusions. Il y a dans cette proposition de textes le signe d’un métissage dont la poésie devrait toujours se préoccuper et s’honorer.

On notera de plus le rôle très important des traducteurs que demande cet ouvrage. On sait combien il est difficile de traduire la poésie. On trouve ici un travail sur le langage qui ouvre grand sur le monde.

Alonso Gonzales Mó

Maya

Conversations en Maya

Je vais t’apporter quelque chose,
j’ai envie de parler le maya comme ceci.
Quand j’aurai fini, je traduirai en espagnol
et en anglais.
Pour faire tout cela, tu dois écrire chaque vers sur le papier,
exactement comme je suis en train de te le dire.
Je vais parler avec toi de choses qui sont grandes.
Je vais parler avec toi de choses qui sont petites.
Il y a des choses étranges ;
il y a des choses normales.
Peut-être est-il possible de mettre une petite histoire sur le papier comme ceci,
voilà qui est bien.
Ou s’il n’est pas possible d’extraire une petite histoire, voilà qui est bien aussi.
Ainsi en sera-t-il.
Peut-être devras-tu écrire vingt pages pour une seule chose ;
il te faudra le faire.
Et de même, si tu dois écrire une seule page sur quelque chose,
je te l’apporterai aussi.
Je veux t’apporter beaucoup de choses en maya.
J’ai envie de voir comment sortent les mots.
J’ai envie d’apprendre comment fonctionnent les mots.
J’ai envie de comprendre comment on les envoie partout dans le monde.

In Secouer la citrouille, © Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2015, p.188

****

Aztèque

Poème pour la mère des dieux

Ô fleur en or ouverte
elle est notre mère
dont les cuisses sont saintes
dont le visage est un masque sombre.
Elle est venue de Tamoanchan,
le premier endroit
où tous soient descendus
où tout est né.
Ô fleur en or en fleur
elle est notre mère
dont les cuisses sont saintes
dont le visage est un masque sombre.
Elle est venue de Tamoanchan

Ô fleur blanche ouverte
elle est notre mère
dont les cuisses sont saintes
dont le visage est un masque sombre.
Elle est venue de Tamoanchan,
le premier endroit
où tous soient descendus
où tout est né.
Ô fleur blanche en fleur
elle est notre mère
dont les cuisses sont saintes
dont le visage est un masque sombre.
Elle est venue de Tamoanchan
………………………………………..
Elle se pose sur le cactus rond,
elle est notre mère
le papillon d’obsidienne noire.
Oh nous l’avons vue tandis que nous errions
sur les Neuf Plaines,
elle se nourrissait de cœurs de daims.
Elle est notre mère,
la déesse terre.
Elle est habillée
de plumes
elle est enduite d’argile.
Dans les quatre directions du vent
les flèches sont brisées.
Ils ont vu en toi un daim
sur la terre stérile,
ces deux hommes, Xiuhnel et Mimich.

Version anglaise d’Edward Kissam

In Secouer la citrouille, © Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2015, p.305

****

Cora

Danse des dieux de la pluie

à présent les penseurs nos vieillards se rappellent
les dieux qu’on nomme danseurs

appelons les danseurs
qui parlent et pensent
faisons-les venir
depuis leur ciel lointain
appelons les dieux de la pluie
expliquons le problème

les danseurs reçoivent le message
ils mettent leurs vêtements leurs couronnes
leurs plumes donneuses de vie noires comme la nuit
blanches comme le nuage

voilent leur visage de perles
parlent
ils ont le visage radieux

ils prennent la grande croix le grand hochet
là-bas dans leur ciel lointain
ils se concentrent
sur l’est d’en haut

puis se lèvent haut à l’est
radieux comme la vie avec leurs plumes
ils descendent parler à la terre

voyez les arbres donneurs de vie
se lever
s’aligner sur leur chemin

de beaux figuiers de beaux tukas
de beaux anapas le long de leur chemin

beau le roseau
qui monte
plein de vie le bananier

roseau donneur de vie
se dresse là-bas

puis les danseurs apparaissent
en bas à l’est
s’arrêtent pour attendre mère et frère aîné

« dansez les dieux
faites tomber la pluie
dansez les danseurs
descendez sur votre terre »
ils attendent les violons
que les violons jouent
à présent ils les entendent
le son des violons
le son qu’on appelle « mots »

ils l’écoutent
ils se mettent à danser

à présent elle résonne sur leur terre
la danse des « danseurs »
qui se disent dieux de la pluie

et quand c’est fini
ils s’en vont
tout en parlant ils s’en vont
vers l’ouest
voir Tsevimoa
la déesse
assise sur sa pierre de pluie
se dissipent à l’ouest
avec toutes leurs pensées
et les penseurs nos vieux
les y laissent
au pouvoir de leur pensée
s’en retournent vers l’est vers l’autel
achèvent
une bonne journée de travail

Version anglaise d’Anselm Hollo

In Secouer la citrouille, © Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2015, p.418

Bibliographie partielle

Jerome Rothenberg, Les Techniciens du sacré, © José Corti, 2007

Internet

Dans La Pierre et le Sel : Un jour, des textes | Jerome Rothenberg | Les Techniciens du sacré
Dans Poezibao : Les Techniciens du sacré, de Jerome Rothenberg (par Florence Trocmé)
Dans Poezibao : (note de lecture) Jerome Rothenberg, « Secouer la citrouille » et Renaud Ego, « L’Animal voyant », par Véronique Pittolo
Dans lelitteraire.com : Jerome Rothenberg, Journal seneca & Secouer la citrouille

Contribution de PPierre Kobel

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20 octobre 2016
Un jour, un texte : poèmes de Joseph Paul Schneider

Archéologie

Que cherches-tu archéologue
Dans ce clou rongé par la rouille
Dans ce col d’amphore brisée
Dans cet éclat de silex
Dans ce matériel que tu arraches
Au secret des entrailles

Du cœur de la terre
La lumière coule sous la truelle
Hommes d’hier dont tu écoutes
Les silences d’argile et de bronze

Dans ce simple tesson
Qui brille dans ta main
J’entends cogner
Bleu comme ton regard
Le temps

Il n’y a plus de vérité
Dans une simple pierre
Que dans toutes les fragiles constructions
De l’esprit des hommes
Creuser la terre
Ouvrir des tranchées dans les
Bouches d’ombres du passé
Mais savoir que déjà
L’herbe aussi envahit tes os.

In Pays-signe, 1983

****

Et toujours dans le ciel, les grands arbres que n’atteint pas la fatigue.
Tout ce qui devient urgence semble dérisoire devant cette alliance tranquille de l’arbre et de sa terre.
L’ironie des nuages, sinuant leurs mèches blanches, est sourire à ce temps que nous ne cessons de perdre en pensant le gagner.

In Sous le chiffre impossible du soleil, 1988

Internet

Fiche du Dictionnaire des auteurs luxembourgeois

Contribution de Hélène Millien

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17 octobre 2016
Un jour, un texte : Hélène Cadou | Déjà je ne trouve plus ton visage…

Hélène Cadou

Déjà je ne trouve plus ton visage…

Déjà je ne trouve plus ton visage
Qui dérive sous l’épaisseur des jours
Et déjà ta voix m’arrive si basse
Que je ne sais plus écouter ton chant
Me faudra-t-il oublier ton image
Me perdre sans toi dans une autre nuit
Pour qu’au fond de l’ombre et de la souffrance
Naisse le printemps qui nous est promis.

Tu m’es revenu ce matin
Le soleil est sur la maison
Si je savais le retenir
Dans la corbeille d’un beau jour
Peut-être viendrais-tu parfois
Faire halte au milieu de ta nuit
Et dormir encore avec moi
Dans la paille de ses rayons.

Il y avait tant de silence
Tant de présence dans cette chambre
Toutes les lampes
Sur nos lèvres le même sourire
Que lorsqu’Elle est venue vers toi
Elle avait le visage du printemps.

Je sais que tu m’as inventée
Que je suis née de ton regard
Toi qui donnais lumière aux arbres
Mais depuis que tu m’as quittée
Pour un sommeil qui te dévore
Je m’applique à te redonner
Dans le nid tremblant de mes mains
Une part de jour assez douce
Pour t’obliger à vivre encore.

In Le bonheur du jour suivi de Cantate des nuits intérieures, © Bruno Doucey, 2012

Internet

Site officiel de René et Hélène Cadou
Dans La Pierre et le Sel
Hélène Cadou, « à contre-silence »
Hélène Cadou au pays de René Guy

Contribution de PPierre Kobel

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10 octobre 2016
Des revues

À la fin de cette semaine se tiendra la 26e édition du Salon de la Revue. Dans son tout récent Dictionnaire amoureux des Écrivains et de la Littérature, Pierre Assouline consacre une entrée aux revues dont il écrit que « c’est une pépinière de projets et de talents que ce rassemblement d’éclats de textes, de fragments, d’extraits et de work in progress. Elles exhalent le parfum merveilleux de l’avant-goût et de l’inédit. » Et de regretter aussitôt qu’elles ne soient pas plus lues et vivent aussi difficilement, entre incertitude et aléatoire pour nombre d’entre elles.

La poésie a depuis longtemps fait la part belle aux revues. J’ai été accueilli, il y a quelques décennies de cela, dans les pages de Résurrection que j’ai accompagnée jusqu’à sa disparition concomitante avec celle de son fondateur et animateur Jean Cussat-Blanc. Je reçois aujourd’hui d’autres titres, j’en retiendrai trois qui, chacun, avec leur identité, symbolisent l’expression de la poésie dans son actualité et sa diversité : Comme en poésie, Décharge et Diérèse. Il ne faut voir dans ce choix que ma subjectivité. Bien d’autres titres accompagnent mes lectures. On en trouvera la référence dans la page de liens de La Pierre et le Sel.

Comme en poésie. Jean-Pierre Lesieur, artisan unique de son entreprise, continue fidèlement de construire numéro après numéro, une revue qui mêle à la poésie, le dessin, la photo, la peinture, l’humour. Une entreprise généreuse qui tient comme souvent à la passion et au dévouement d’une seule personne.

Irène Duboeuf

L’allée des donneuses d’eau

L’été. À nouveau. Ses places enfiévrées,
ses ciels griffés de cris d’hirondelles.

Clin d’œil à la vie
les soirs enveloppaient le soleil moribond
dans des draps roses et bleus.

On s’attardait au pied des palaces éteints,
groupés autour de la promesse
des sources aux noms de femmes.

La nuit, dans le vallon, creusait son sillon noir.
C’était l’heure où les donneuses d’eau, anonymes,
rangeaient dans l’ombre leurs écuelles
et regagnaient les pages des livres oubliés.

Châtel-Guyon, juillet 2016

In Comme en poésie n°67, p.57

Décharge a déjà une belle longévité dans le cercle des revues de poésie. Vient de paraître le n°171. Jacques Morin et ses acolytes, Claude Vercey et Alain Kewes y poursuivent le travail de découverte entrepris depuis toujours quand ils ne composent pas des dossiers révélateurs des meilleurs auteurs, quand ils ne chroniquent pas les parutions avec curiosité et gourmandise. Pour illustrer mes propos, deux extraits de Françoise Ascal.

En réponse à une question de Bruno Berchoud, voici ce que dit l’auteur :

« […] chaque mot me semble si précieux en soi que je suis sommée de l’utiliser au plus juste. Bien sûr, cette impression de « justesse » est extrêmement subjective. Je n’ignore pas qu’il s’agit de mes propres oreilles ! Mais disons que je pousse mon texte au maximum jusqu’à approcher et parfois obtenir le son intérieur espéré. Lorsqu’il semble qu’aucun mot du poème ne peut plus être remplacé par un autre, on éprouve une sensation (éphémère) de délivrance. »

In Décharge n°171, p.19

****

Un désir d’aube (extrait)

Mes mots aimeraient se rendre ailleurs.
Emprunter des chemins d’aube.

Saluer la mer, les grandes plages de sable fin, le vol des mouettes. Recueillir le bruit du vent dans les pins, le duvet des palombes.

Ce n’est pas possible.
Mes doigts glissent, dérapent, tombent dans des ornières tourbeuses.
Mes doigts en reviennent toujours au creux aux trous aux grottes.
Mes doigts déterrent les morts.
Inlassablement.

Mes doigts sentent la corde de chanvre de celui qui s’est pendu, dans le grenier de la maison, juste au-dessus du poêle où mijotaient les raves.

Mes doigts veulent encore une fois caresser les visages oubliés de ceux qui n’avaient pas de mots, de celles qui, enfantines aux tristes sourires, ne grandiront jamais.

Mes doigts n’ont pas de repos.

Peut-on croître sans racines ? Peut-on dresser des branches hors de son sol ? Peut-on quitter sans trahir ? Faire un pas de côté loin des mares des puits des sorts ?

In Décharge n°171, p.33

Diérèse fondée en 1998 par ce lui qui en tient toujours les rênes, Daniel Martinez. Il publie le 68e numéro, chacun faisant plus de 300 pages par an. Une densité conséquente qui tient à la culture, aux affinités et à la curiosité, là encore, de son animateur.

James Sacré

N’importe où dans le monde, un silence

À quel endroit de ce monde maintenant
Pourrait-on rencontrer ton visage
Ton visage et ton corps
Avec son passé qui fut vivant ?
Ce que j’entends
C’est le seul bruit des mots
Donnés comme l’épaisseur noire du monde, et restant
Dans l’inconnu
De ce qui fut portant visible et vivant ?

(29 décembre 2013)

In Diérèse n°67, p.96

****

Philippe Mathy

Printemps à Pouilly-sur-Loire (extrait)

Tu es assis
au bord du ruisseau

Tu ne bouges pas

Tu regardes l’eau qui va

C’est en toi
que chantent les petites cascades

C’est en toi
que s’éclairent les pierres blanches
sous les remous

Tu es immobile
Pourtant tout bouge en toi

C’est toi que l’eau traverse
peut-être pour te laver
du temps qui va

In Diérèse n°67, p.183

Internet

Le 26e Salon de la Revue
Comme en poésie
Revue | Comme en poésie, un article de Jean Gédéon dans La Pierre et le Sel
Décharge
Entretien avec Jacques Morin fondateur et directeur de la revue Décharge dans La Pierre et le Sel
Le blog de Diérèse
La revue Diérèse – Un entretien avec Daniel Martinez dans La Pierre et le Sel
Ent’revues le journal des revues culturelles

Contribution de PPierre Kobel

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07 octobre 2016
Actu-poème : en regard du martyr d’Alep

Quand depuis des semaines, les médias nous informent au quotidien de la pluie de bombes que reçoivent les habitants d’Alep et quand notre colère de cette situation bute l’inertie programmée des grandes puissances dont les intérêts géopolitiques priment sur la moindre humanité, il ne reste pour pallier à notre impuissance que les mots de la poésie, toujours debout, toujours présente à l’actualité.

Jean Grosjean

Où étais-tu…

Où étais-tu quand les reîtres m’ont dit : Allons saccager les villages, et que l’après-midi fit tourner sur moi l’ombre d’un if ennuyé ?

Qu’attendais-tu à la fin d’un hiver dont s’attardait la neige dans les bois derrière qui je sentais monter ma peur ?

J’appris le désespoir contre un pan de mur en regardant les moissons frissonner de coquelicots que tu ne connus pas.

Et qui serait venu chasser les guêpes d’une treille dont les grappes violaçaient à ton insu ?

Jamais personne, sauf peut-être un défunt, ne retrouvera au fond des temps perdus les sites où tu me fis défaut.

Mais perdrons-nous la trace de ces heures dont ta voix fut la braise et dont ton corps ne sera que la cendre ?

Il suffisait que tu bouges ta jambe dans l’herbe pour qu’une centaurée fleurisse ou qu’un soleil descende boire à la source.

Les semaines n’ont plus été que le visage dont tu tournais vers moi les déchirements de lumière et de nuit.

Comment s’enfuient tant de lentes années pour ne laisser de moi que ma mémoire terrible comme ton cœur ?

Mais notre jour qui fut tous les jours neuf ne peut cesser quand bien le merle enroué chanterait nos tombes sous l’averse.

In Élégies, © Gallimard, 1967

****

Pierre Emmanuel

Je me suis reconnu (extraits)

Le tyran a posé devant lui ses mains nues
et, seul devant ces mains étrangères, ces Mères
presque exsangues sur le drap pourpre des nations,
seul contre ces ménades pâles de l’histoire
dont l’ombre lacère sans trêve l’univers,
il fixe leur blancheur funèbre dans les âges
il sent la nuit grandir derrière elles, le sang
les soulever jusqu’au regard de dieu qui juge !
Les siècles neigeront en vain sur ces déserts
et le sang vainement saturera leur poudre,
ils sont blancs jusqu’au sang même dont ils sont teints
et nus, jusqu’à la mousse aride des armées :
rien n’ose les vêtir devant l’éternité,
pas même le Sang pur de la miséricorde.

Vertige aux innombrables mains, son Ombre immense
agrippe le tyran sans yeux, sans voix, sans mains.
(Son orbite est le creux des vents visionnaires,
son mutisme le seuil béant de la clameur :
la bouche noire il crie les foules, hérissées
de moignons si pareils aux siens, et qu’elles tendent
vers lui, dérision majeure !). L’Ombre est vide
à pic-horizontal où croulent les armées.

Ah ! Saisir ce rameau de ciel qui se balance
ce Signe ultime avant la chute illimitée !
Hélas ! L’homme est sans mains, le monde sans mémoire
l’Ombre aspire en avant le tyran fasciné,
il tombe dans la haine et la gloire : si dure
la surface de son orgueil, que pas un pli
n’en tressaille dans l’avenir. Ainsi la pierre
en sa lourde immobilité tombe sans fin,
ainsi croulent debout dans leur néant sonore
tant de statues coulées de l’airain des nuées

In Combats avec tes défenseurs, © Bruno Doucey, 2016, p.57

****

Sophia de Mello Breyner

Voici le temps…

Voici le temps
De la jungle la plus obscure

Même l’air bleu devint barreaux
Et impure la lumière du soleil

Voici la nuit
Dense de chacals
Lourde d’amertume

Voici le temps où les hommes renoncent.

In Malgré les ruines et la mort, © La Différence, 2000, p.179
Traduction Joaquim Vital

Internet

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Site Jean Grosjean
Pierre Emmanuel : fiche Wikipédia
Site Pierre Emmanuel
Sophia de Mello Breyner : fiche Wikipédia

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05 octobre 2016
Poèmes en regard de la mort et du deuil

La mort et le deuil sont parmi les thématiques récurrentes de la poésie. Trois textes suivent qui enchaînent les moments de la fin qui s’approche au constat de la mort jusqu’aux interrogations qui la suivent.

Le premier texte est extrait d’un recueil d’Olivier Deschizeaux dont le recueil fait partie d’une nouvelle collection, L’Orpiment, dirigée par Lionel Bourg, des éditions le Réalgar qui s’ouvrent ainsi à la poésie avec la parution de quatre ouvrages par an. Les deux textes suivants sont extraits des recueils de Laurence Bouvet et de Mireille Fargier-Caruso parus chez Bruno Doucey, textes dont la langue très personnelle traduit pour chacune une expérience douloureuse que l’écriture a contribué à surmonter.

Olivier Deschizeaux

Maman est comme la nuit, elle s’éteint doucement,
lentement, sans un bruit, sans un cri entre ses quatre murs
blancs, sans un regard, notre vie si brève s’en va, maman est
loin, ses paupières sont du sable, de la poussière qui
l’emporte sans promesse, sans un au revoir, elle part, et moi
dans cet enfer
ce monde sans avenir
que vais-je devenir ?

In Et la mort comme reine, © le Réalgar, collection l’Orpiment, 2016, p.38

****

Laurence Bouvet

La voix de cet air répétant Ta mère est morte
Feuilles au pied de l’arbre pour fendre
Et le crâne et le temps dans le couloir
N’en pouvais plus tu n’en veux plus
Cœur serré de nos pleurs
Cœur lâché dans que la raison ne
Dans le couloir ne pas déranger ne
Pas mourir sous vos yeux dans le lit bleu ?
Non plus non Père parti plutôt crever !
La voix de cet air répétant Ta mère est morte

In Comme si dormir, © Bruno Doucey, 2013, p.11

****

Mireille Fargier-Caruso

Où va le souffle après ? Où vont les mots ?

Belle histoire la terre qui rejoint le ciel
Croire dépasse le réel

Quels signes dans les spectres évanescents des nuages ?
Quelles paroles en l’air ?

Les yeux blessés par chaque deuil coagulé
Sillons profonds des ans retenus contre soi
Précipices sans bord

Résistent tout au fond blancheur aiguë du sable
Ces moments où s’impose l’amour tellement
Qu’on se croit éternel
Accordé au monde

In Un lent dépaysage, © Bruno Doucey, 2015, p.17

Fb_hvincent_vlindon
Hélène Vincent et Vincent Lindon dans le film Quelques heures de printemps de Stéphane Brizé

Internet

Éditions le Réalgar
Éditions Bruno Doucey
Dans La Pierre et le Sel : Entretien | Laurence Bouvet | Comme si dormir du 28/05/2013

Contribution de PPierre Kobel

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03 octobre 2016
Un jour, un texte : Claude Roy | Choses qui font qu’on se demande pourquoi on est triste

CHOSES QUI FONT QU’ON SE DEMANDE POURQUOI ON EST TRISTE

Écoute Est-ce le vent ? Écoute Réveille-toi
Est-ce un renard ? Le vent ? Est-ce un pas ? Qui hésite ?
Est-ce un oiseau de nuit clopinant sur le toit ?
Est-ce un chagrin de mes dix ans ayant rejoint ma piste ?

Ou bien l’hésitation à la marge des bois
d’une bête en suspens entre l’ombre et la fuite ?

Écoute On a marché Il faudrait aller voir
C’est peut-être le vent qui fait battre un volet
dans une maison basse au fond de ma mémoire
que j’ai oublié de fermer avant de m’en aller
pour toujours il y a des années
et le volet n’en finit pas dans une autre nuit noire
de battre sur le mur disparu comme si le mur et lui existaient.

Écoute Est-ce la pluie ou bien le vent dehors
qui font glisser le long du silence étonné
le chuchotis furtif d’une averse qui s’endort
puis qui reprend fait halte encore et recommence à pianoter ?
Ai -je rêvé que je pleurais ? Ai -je rêvé que j’étais mort ?
Et maintenant est-ce la pluie sur cette joue ou les larmes que j’ai rêvées ?

Était-ce toi qui m’attendais minuit d’une autre vie ?
Je me suis égaré J’ai cherché très longtemps l’orée et le chemin
J’ai dû marcher des heures dans l’humus sous la pluie
et quand j’ai reconnu la barrière l’allée d’ormeaux le grand pin
qui donc était sur le seuil soulevant la lampe à pétrole dans la nuit ?
(et dans la cheminée brûlait un grand feu qui sentait la lavande et le pin)

Écoute C’est le vent qui se trompe d’années
qui confond les saisons les pays mon absence
le vent qui ne sait plus où il s’est égaré
C’est lui qui bat Ou bien mon cœur À quoi pense
t-il ? Il bat si loin de moi comme à la dérobée
Est-ce que tu te souviens de la promesse d’enfance ?

On a frappé Je vais ouvrir Ce n’est que moi
Je venais visiter celui que j’ai cru être
Où est la lampe ? Qui a éteint le feu de bois ?
Je passais par ici Il y avait autrefois une allée de grands hêtres
Non C’étaient des ormeaux On les a abattus
Je vais repartir Ne vous occupez pas Il fait déjà froid

Ce n’est que moi Et je m’en vais Odeur d’hiver et de salpêtre
Écoute Est-ce le vent ? Était-ce moi ? Une heure sonne

Ce n’est que moi Ou bien le vent Ou bien personne

In Somme toute, 13 avril 1957

Contribution de PPierre Kobel

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06 septembre 2016
Lydia Padellec, sur la trace du vent

Lydia Padellec – Chiendents 108

Chemin de vie –
Traversé de brise iodée
l’arbre dans le bleu

Haïku inédit, p.8

Les éditions du Petit Véhicule et leur maître d’œuvre Luc Vidal enrichissent la petite collection Chiendents d’un cent huitième numéro coordonné par Georges Cathalo et consacré à Lydia Padellec. Le haïku mis en exergue symbolise bien la personnalité de Lydia. Légèreté et solidité, les yeux au ciel et les pieds sur terre, au voisinage de l’horizon océanien pour des frontières sans limites. « Pour tout ce qu’elle entreprend, Lydia Padellec a la patience de l’arbre et sa détermination. » écrit Jean-Claude Touzeil.

Entre la cime
et l’abîme
nous choisirons
la terre brune
labourée de regards
de mains nouées
au vent à la pluie
nous choisirons
un lieu un chemin
un brin d’herbe
caressé par l’éclair

p.37 – Poème extrait de Cicatrice de l’Avant-jour (à paraître)

Internet

Dans La Pierre et le Sel : Un entretien avec Lydia Padellec
Le blog personnel de Lydia Padellec
Le site officiel de la Lune bleue, la maison d’édition de Lydia
Les éditions du Petit Véhicule

Contribution de PPierre Kobel

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31 août 2016
Recueil : Yves Namur | Les lèvres et la soif

Les lèvres et la soif, élégies. On peut être surpris de la référence à cette forme poétique qui dans son acception première, dit le deuil et la tristesse, en lisant la suite des textes de ce recueil qui sont
Yves Namur à Sète en juillet 2013 – © PPKobel
un chant d’amour.

[…]
un oiseau s’est posé aujourd’hui sur tes lèvres,

comme si c’était un infime tremblement de paille
ou de la poussière blanche,

comme si c’était l’haleine d’un songe
ou un charbon de neige,

un oiseau s’est ainsi posé au bord du vide,
au bord de la pensée,

tout au bord du silence,
tout au bord d’un poème entrouvert,
[…]

In Les lèvres et la soif, © Lettres vives, 2016, p.13

Yves Namur est un homme d’entreprise et d’énergie, de curiosité, et s’il ne manque de s’interroger sur l’homme et le monde, c’est par le poème qui reste au centre de son univers.

[…]
ce qu’on appelle un oiseau, ce n’est pas un oiseau,

c’est un voile avec l’oiseau en dessous,
c’est une prairie avec des insectes minuscules,
de la rosée, du chant d’herbe et un voile au-dessus de tout ça,

et c’est aussi du chant d’oiseau,
si lointain qu’on ne sait pas s’il viendra un jour,

ou s’il restera à chanter au centre
du Nulle part,

au centre d’un poème,
[…]

In Les lèvres et la soif, © Lettres vives, 2016, p.24

****

[…]
un poème vient en réalité de nulle part

et il ne va nulle part ailleurs
qu’au centre de soi-même,

quelle que soit l’ombre ou la lumière
qui le pousse à devenir un jour
poème
[…]

In Les lèvres et la soif, © Lettres vives, 2016, p.65

La poésie de Namur n’est jamais éloignée des préoccupations humaines, du souci de l’humanité et c’est l’oiseau qui symbolise cette quête d’un monde éveillé.

[…]
Yves Namur, Les lèvres et la soif

ô lumière de l’éveil,

toi
que je chante maintenant à tue-tête
dans le poème,

toi qui t’es posée un jour
sur des lèvres nues et sans vie

comme le fit autrefois l’oiseau
au bord de la fontaine sèche,

avais-tu mesuré
combien était grande ma soif,

combien était réel mon désir
de marcher avec le chœur des hommes,
[…]

In Les lèvres et la soif, © Lettres vives, 2016, p.57

Un recueil empreint de questionnements que le poème tente de guider, d’une inquiétude qu’il tente de consoler et d’un espoir qu’il porte.

[…]
et je me demande encore :

qui de l’oiseau
ou du poème que j’écris maintenant,

qui apaisera désormais nos bouches terreuses
et nos rêves de soif,

qui de l’un ou de l’autre
marchera maintenant avec nous dans le Réel,

qui nous portera l’un comme l’autre
jusqu’au céleste,

qui,
[…]

In Les lèvres et la soif, © Lettres vives, 2016, p.84

Internet

Dans La Pierre et le Sel, Yves Namur à Sète en 2013
Page Wikipédia

Contribution de PPierre Kobel

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04 juillet 2016
Recueil : Cécile A. Holdban | Une robe couleur de jour/Napszín Ruhában

CA Holdban robe couv 003 (2)
Je veux naître dans la couleur.

C. A. H

Rêvée, peut-elle être révélée ? Une robe couleur de jour de Cécile A. Holdban façonne le jour comme un matériau dont la captation légère pourrait faire naître la couleur, celle de Catherine Sourdillon dans la lucarne de la couverture : matin traçant une ligne irrégulière, sismographe de l’aube à la teneur bleue et oranger. Nous lisons les poèmes en deux langues : quatre textes bleus, la couleur de l’encre choisie, et chaque langue, le français et le hongrois, en vis-à-vis. Miroir du livre, miroir des signes autrement agencés pour deux musiques différentes, toutes deux composent l’identité de la poète. Ce petit livre précieux des éditions de Lydia Padellec, aux aquarelles soigneusement reproduites, suit la parution des Poèmes d’après chez Arfuyen.

Le poème commence en septembre :

« Quinze minutes d’autobus suffisent
pour compter ce matin par les larges fenêtres
les arches des rayons portant de l’un à l’autre
le ciel de septembre. »

Arche, alliance, dans les livres de Cécile A. Holdban, un être qui écrit cherche et affirme le lien fragile de l’instant avec l’éternité pressentie. Monde simple, viatique réduit à « la lune, un arbre/un enfant et une hirondelle. »Tout le nécessaire pour un conte, comme celui de la Princesse aux cheveux d’or ou celui du roi Mathias et ses douze princesses à marier. Mais cet univers est aussi celui du quotidien dans lequel circulent des « autobus », en page de gauche, « buszút » sur celle de droite.

Nous avons pu entendre ces poèmes dans leurs deux langues, deux mélodies aux rythmes différents, lors d’une lecture organisée par l’éditrice. Deux étages de la tour de Babel heureusement rassemblés. Étages a priori éloignés : le titre (deux mots en hongrois, cinq en français) nous montre que le hongrois est une langue agglutinante, donc très différente du français. Nous pouvons cependant reconnaître certains mots, comme « szeptemberi » pour « septembre » qui ouvre l’automne de ces poèmes, ou « olykor » pour « parfois » que nous identifions grâce à la répétition proche. D’autres nous surprennent par leur figure surmontée de signes diacritiques comme hirondelles au-dessus des blés avant la pluie et l’arc-en-ciel : « öltözöm », «újjászületni », « fehérségből ».

Les deuxième et troisième vers du quatrain cité au début de cet article, parfaits alexandrins, sont traduits sur la page d’en face par des vers de longueur très différente. Le troisième déborde :

« Negyedórányi buszút épp elég,
hogy a széles ablakokon át ma reggel
összeszámláljam az ívelt sugarakat, melyek a szeptemberi
eget kettőnk közé kifeszítik »

Il s’agit bien de deux versions différentes pour faire entendre le même poème.

C’est à l’aube que se métamorphosent les couleurs. Fugitives elles glissent, elles réveillent les tonalités, alors le superlatif absolu excède sa qualification, « beaucoup d’herbe, très verte » ; « très lentement » s’opère la levée du sommeil de nuit pour que la vie, mouvement de grâce et « temps de l’or », touche le corps. Ou est-ce l’amour ? « [T] u déplies la lumière. » « [H] erbe », « perles de givre », « elles roulent jusqu’à mes pieds », le jour ne se contente pas de rejoindre la lumière, il fait naître couleur. Raccourci saisissant, alliant la « robe couleur de jour » à la révélation de s’éprouver vivant. Tout concourt en s’éveillant à gagner l’intériorité de l’être qui dès lors rayonne. Poète, celle qui se laisse effleurer par le coudrier enchanté du monde au matin. Juxtaposition constante, elle mime la simultanéité des sensations qui se rencontrent, éclatent ou fusionnent, comme les êtres et le ciel :

« Les oiseaux cachent sous leurs ailes
les ombres de la nuit ».

Distique non ponctué, détaché, mais touchant la nuit qui n’est plus et le jour qui point. Aux intercesseurs la liberté de mettre à l’abri la nuit pour quelques heures et les fleurs à leur tour, par leurs pétales, deviennent envolée, ailes pour que le ciel soit l’espace de renaissance. Alors une double page propose deux aquarelles bleues de Catherine Sourdillon traversées par le brun comme une ligne de fuite et de vie animant l’horizon, se répondant comme les pages d’un même poème en deux langues. Tout est prêt pour la rencontre : la terre, fendue par les herbes et les oiseaux, accueille l’autre, « tu », fastueux, « main qui ouvrait l’été » à l’imparfait d’une éternité sans faille.

© photo PPierre Kobel

Bibliographie partielle

Une robe couleur de jour/Napszín Ruhában, Cécile A. Holdban
aquarelles de Catherine Sourdillon —Éditions de la Lune bleue, 2016

Internet

Le site de La Lune bleue
Un entretien avec Lydia Padellec dans La Pierre et le Sel
Recueil : Cécile A.Holdban | Poèmes d’après suivi de La route de sel dans La Pierre et le Sel
Une recension d’Isabelle Lévesque sur Terre de Femmes pour ce même recueil

Contribution d’Isabelle Lévesque

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24 juin 2016
Recueil : Rémi Checchetto | Les arbres ne parlent plus oiseau

Couv Les arbres Checchetto
Les éditions du Petit Flou proposent dans leur collection Un coup de pied à la lune de petits livres (10,5 x 8 cm) imprimés sur des papiers artisanaux différents pour chaque volume, choisis avec l’auteur et une impression typographique, elle-même artisanale.

De la construction transitive directe et indirecte du verbe « parler », Rémi Checchetto tire un précepte. Arbres seuls, ils ont perdu leur langue, celle qui, élevée, leur permettait d’entendre les oiseaux et de leur répondre. Entre eux, ils « ne s’échangent plus les oiseaux ». Disparus, les oiseaux1. Nous entendons la solitude de la séparation en acte dont elle est le résultat comme si, pour nous surprendre et nous donner son chant, le poète déplaçait son récit, simplement amorcé, dans l’approche d’un ciel vide (effondré). Le verbe « être » au sens total et définitif du présent d’éternité définit l’espace comme l’abri terrible d’une succession de solitudes juxtaposées. Privé de notes, l’arbre. Cela revient à être nu et sans défense.

Parabole et raccourci pour exprimer la successive désertion des arbres soutenue par l’anaphorique renfort de la conjonction « et » qui ouvre de nouvelles défaites, chaque fois, « et les arbres persistent » pourtant. Démesure, peut-être, de leurs troncs gigantesques qui se jouxtent, « que peuvent-ils faire d’autre ? » Pris dans « leurs rôles », en l’absence « du dire léger des oiseaux » qui fait tache de sang au milieu de tous les arbres, comme l’absence peut blesser, s’ouvrir rouge.

Rémi Checchetto scande, déplore et ce sont les formules répétées et glissantes qui tissent le texte d’expressions redondantes le faisant entrer en musique et tempo, « c’est que quelque chose a été arraché ». L’indétermination suggestive et douloureuse du pronom en quête d’un appui, car « le corps des arbres est bloqué » et la personnification gagne, elle déplace la douleur. « [C]ette sauvagerie » révélée donne un corps aux arbres (une souffrance), incarne la privation en chacun de ses membres nommés, « pieds et mains et pensées liés », démembré aussi l’être caduc qui n’est plus lié au chant, au ciel. Des parenthèses s’accumulent (ailes arrachées ?), vérité révélée du compte de ce qui manque, car ôté : chaque note du chant disparu.

« et quelque chose est en moins
© Photo Isabelle Lévesque

dedans chez les arbres
appelons cela les oiseaux
disons
(et ce sera plus juste)
(et nous serons plus proches)
(serons alors des deux mains dans la diction du vrai)
(c’est-à-dire de l’autre côté de l’écran de fumée du blabla)
(c’est-à-dire sans mettre un silencieux à la vérité)
plutôt la joie »

Dans cet apologue, comme les arbres sont seuls, les oiseaux et la poésie font corps pour construire une langue vraie contre le « blabla » des mots vides. Poésie légère et vitale, elle manque.

La joie/le oui ont perdu l’élan, ce qui fait qu’au ciel toujours un oiseau traverse la lumière et la restitue dans son chant que les branches entendent, retiennent comme sève.

1 « C’est une hécatombe : avec 421 millions d’oiseaux de moins en trente ans, la gestion actuelle de l’environnement en Europe apparaît incapable d’enrayer la disparition de nombreuses espèces récemment encore considérées comme communes. » Le Monde

Bibliographie partielle

Rémi Checchetto, Les arbres ne parlent plus oiseau, © Éditions du Petit Flou, 2016

Internet

Site personnel de Rémi Checchetto
Éditions Le petit flou
Éditions de l’Attente
Ce qui reste

Contribution de Isabelle Lévesque

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15 juin 2016
Actu-poème : Kazuko Shiraishi | Le joueur de football

À chacun sa vision du football. C’est ici celle du poète.

Kazuko Shiraishi

Le joueur de football

C’est un joueur de football
Nicolas de Staël | Le footballeur
Il frappe un ballon, chaque jour il frappe un ballon
Un jour
Il a frappé l’amour et l’a envoyé haut dans le ciel
L’amour y demeura
Comme il n’est pas redescendu
Les gens ont pensé que c’était le soleil
La lune ou une étoile nouvelle

À l’intérieur de moi-même
Un ballon qui ne retombe jamais
Reste suspendu dans le ciel
Vous pouvez le voir se muer en flammes
Devenir amour
Devenir une étoile

Texte © Kazuko Shiraishi et Shichosha.Publishing Co.
Traduit du japonais

Internet

Fiche Wikipedia

Contribution de PPierre Kobel

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14 juin 2016
Poèmes en regard de la peinture de Paula Modersohn-Becker

Pmodbecker
Jusqu’au 21 août 2016 se tient au musée d’art moderne de Paris une exposition consacrée à la peintre allemande Paula Modersohn-Becker. Malgré une mort précoce des suites d’un accouchement à l’âge de trente et un ans en 1907, elle eut le temps de réaliser une œuvre où les thèmes de la maternité, de l’enfance, de l’autoportrait eurent une grande part. Mal connue en France c’est l’occasion de la découvrir en association avec la lecture du livre que Marie Darrieussecq consacre à sa vie. Je mets ici des poèmes en regard de trois de ses tableaux.

Pmodbecker_autoportrait
Adonis

Entre tes yeux et moi

quand je plonge mes yeux dans les tiens
je vois l’aube profonde
je vois l’hier ancien
je vois ce que j’ignore
et je sens que passe l’univers
entre tes yeux et moi
In Mémoire du vent, © Poésie/Gallimard, 1991, p.22 — Traduction d’André Velter et Adonis

****

Mireille Podchlebnik

Enfances

Dans notre corps à corps
Pmodbecker_mere enfant

Au creux de ton enfance
Mon tout petit
Tu dors

J’ai peint sur ton visage
Un masque de guerre
Un masque de feu
De carnaval en cavalcades
De jeux en jeux

Sur le chemin tu côtoies
La tristesse et la joie
Éclats de rire
Éclats de voix
Tu interroges chaque jour

Qui sommes-nous ?
Ta curiosité est celle
Du sage

D’où venons-nous ?

Tu inventes les mots
Et navigues à l’infini
Chantant les sons
Au rythme de la vie
Tu éclaires la nuit

Les nuits interrompues
Les rêves qui s’enlisent
Les chagrins qui se disent
Nos chemins à la dérive

Dans un temps parallèle
Une autre vie dans la vie

In Passeur de sens, © En Forêt/Im Wald, 2007, p.49

****

Aurélia Lassaque
Pmodbecker_fille chaise

Crime

La persienne battait
Contre le mur
Elle était seule
Au-dedans de la maison
Pour veiller près du mort
Dans sa chambre à elle.
Seule avec lui
Et sa peur
Et ses jouets
Répandus sur le sol.
Elle songea qu’elle le veillerait
Jusqu’à l’aube
Puis lui ferait une tombe
Et un enterrement,
À ce lézard qu’elle avait tué.

Poème inédit, traduit par l’auteur – In Enfances, © Bruno Doucey, 2012, p.104

Bibliographie

Marie Darrieussecq, Être ici est une splendeur, © POL, 2016

Internet

L’exposition Paula Modersohn-Becker
Fiche Wikipedia
Un article du Temps consacré au livre de Marie Darrieussecq

Pmodbecker_expo

Contribution de PPierre Kobel

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13 juin 2016
Patrice Delbourg, l’humour désenchanté…

Dessin PPKobel | Patrice Delbourg
Un beau matin partir
loin de la ville volubilis
juste avant l’avarie finale
dingue ans doute mais ponctuel
battling de vialatte dans la main

l’ouïe tronquée par le chivas
le toucher tétanisé par les gamines
peau de loir cicatrice à la tempe
vestige d’une vieille guérilla enfouie
ne plus mentir même à vie basse
aller vers le bleu plus bleu

ployé sous l’à-quoi-bon
là-bas où les ombres fixent les nombres
où les visages se confondent avec les pantographes
quand la rue n’a pas le nu facile
bref instant de carton-pâte

tout un monde sur pied nickelé

In Absence de pedigree – © éditions Bibliothèque de poésie de France Loisirs, Poésie contemporaine de langue française, 1992, page 135

Ce poète, volontiers désabusé, l’âme meurtrie en bandoulière, est né à Paris le 7 octobre 1949. Membre de l’Académie Alphonse Allais, grand prix de l’Humour noir, lauréat des prix Max Jacob et Guillaume Apollinaire, Patrice Delbourg, journaliste et critique littéraire est l’auteur d’œuvres à l’inspiration diversifiée, ouvrages en prose ou recueil de poésie. Son nom est aussi attaché à l’émission de France-Culture, Des papous dans la tête.

Attendre toute la nuit le bruit d’une clef dans la serrure
avec ce masque sans regard qui roule à sa rencontre
sur le crassier livide des pierres à singes
fatigue obscène nécessaire en sangles douces
passes délicates dans un calendrier perpétuel pupilles
fleurs en chocolatine au royaume des taupes
se tient coi tapi dans son ère d’amiante
face à la page seize
– petit coup froid sur les valeurs pétrolières
l’aquitaine s’incline machine bull persiste
hausse appréciable des grands magasins
la barre gagne trois
bonne orientation du lingot
perrier source reste ferme
les valeurs indexées sont de la fête
l’air liquide s’avère stable
tenue médiocre des allemandes michelin plus sept
dividendes loréal en hausse obligations convertibles gardent
le sourire

le napoléon s’écrase de neuf-cinquante à cause
de l’aggravation des tensions au moyen-orient —
pas à pas le jour creuse l’écluse séparation de biens

oubli du numéro d’ordre
dans cette ville naine qui s’évanouit dans
le sanglot miel d’un orgue de barbarie
il frissonne à l’idée d’avoir tout à recommencer
ne vous remettez pas la rate au court-bouillon
les mots sont arrangeants
ils vous laisseront le négatif
c’est à qui de donner le tapis brûle

In Génériques – © éditions Bibliothèque de poésie de France loisirs – La poésie contemporaine de langue française, 1992 p.134

Dans ses différents entretiens diffusés sur YouTube, on découvre un poète à l’humour détaché mais toujours voilé d’une certaine tendresse. Cependant, dans son dernier roman évoqué dans un de ses entretiens, Les chagrins de l’Arsenal, Patrice Delbourg brosse le portrait d’un conservateur de la bibliothèque du même nom, « libricide », destructeur des ouvrages de grands auteurs classiques de notre littérature, alors que poètes et humoristes échappent à cet holocauste. Patrice Delbourg y pourfend, là, avec une certaine cruauté, ceux qu’ils qualifient des « Lagarde et Michard ».

Patrice Delbourg est également amoureux de la chanson française dite « à texte » Les funambules de la ritournelle publiés en 2013, mettent à l’honneur les chanteurs tels que Brel, Tachan, Ferré, Brassens, Laforgue, Juliette…, mais aussi Aznavour, Barbara, Bobby Lapointe, Ferrat, Sheller, Gotainer, Vassiliu, Dominique A. etc… Le poète attaquait jadis dans ses critiques musicales parues dans les Nouvelles littéraires et l’Évènement du Jeudi sous le titre « Mélodies chroniques, les chansons jugées médiocres, avec humour et férocité.

Patrice Delbourg confesse son admiration pour Flaubert, et en particulier pour le roman Bouvard et Pécuchet, devenu son livre de chevet. Il rend également hommage à Blaise Cendrars dans un ouvrage L’Odyssée Cendrars.

Le poème suivant dégage une mélancolie tendre et mystérieuse :

Devant les carpes de la fontaine
sa bouche enfouie jusqu’au sel
change la place de l’été

matin successeur du matin
indifférent à la fleur salariée

l’œil arrange un mariage en blanc

immobile dans l’ombre brève de la cour
sous le calme capital d’une caracole étoilée

le piano renonce au noir

la place des oiseaux n’est pas au ciel

In Absence de pedigree – © éditions La Bibliothèque de poésie de France loisirs – La poésie contemporaine de langue française, 1992, page136.

Patrice Delbourg a également été cofondateur de la revue Exit (1973-1976). Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, prose et poésies, et de quelques ouvrages collectifs, dont les Années poétiques chez Seghers de 2005 à 2009.

Internet

Fiche Wikipedia
Site personnel
Patrice Delbourg sur Youtube
Une lecture de Françoise Siri sur Texture

Contribution de Hélène Millien

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10 juin 2016
Un jour, un texte : Jean Malrieu | La feuille

Pdhainaut_jmalrieu
Incandescence des mots, émerveillement devant la nature, permanence de l’inquiétude et du spirituel se guidant l’un l’autre, lire et relire Jean Malrieu, veiller à sa mémoire et son œuvre comme le fait Pierre Dhainaut quand le plus grand nombre l’a relégué aux oubliettes de la poésie.

La feuille

De toutes les feuilles que j’ai frôlées dans les taillis avant que le vent nomade ne les entraînât sur les routes,
Je n’en veux retenir qu’une seule, la plus commune, mais qui les réunit toutes
Parmi les alertées, les craintives, les soleilleuses, la celle-là
Qui, dans le temps où elle appartenait encore à la branche, timidement bruissait entre les mots que j’écris là,
Une feuille, pour que l’été sauvé ait son visage !

Le peintre est plus heureux que le poète, qui sur sa toile assemble les couleurs et les paysages Rouges de sang, verts comme sève et bleus du ciel de ce tableau.
L’espace est plein à ras bord, l’eau déliée déborde quand on y trempe la pointe du pinceau.
Moi, je n’ai couleur que de mots et leurs lumières
Sont noires comme le feu captif à l’intérieur des pierres.
Et le langage grince et crie entre l’inerte et le vivant et me fait mal
Quand je me fraie un passage pour rejoindre ma place entre le particulier, le général.
Il me suffit pourtant d’un mot, d’un seul, pour l’ouverture.
Comme la source
Qui s’étire entre les joncs avant de prendre course,
S’éveille dans le plaisir et le murmure dans l’immense octave du plain-chant,
La feuille libre devient langue commune dans la bouche même du vent.

Ainsi tous deux élus sans choix — et peu m’importe que je sois laurier, et toi acacia à odeur de femme — ou bien feuille de chêne,
Nous ne savons ensemble que les premiers mots de l’été, mais les autres sont venus, faisant la chaîne
Où tout se tient, et le monde et les cieux se sont ouverts
Et il en faut peu pour que la pression aérienne de cette feuille ne déborde sur nous l’univers.

Et l’arbre vient qui la porta, et tous les arbres avec leurs lichens sur l’épaule, et le buisson où le soleil se déchire,
La haute mer des prés qui lance ses vagues d’herbes comme des messagers pour s’assurer de son empire,
Et les chemins où nous nous sommes rencontrés — chemins à deux que l’on suit un moment, qu’on abandonne en leur montrant du doigt le rendez-vous
Sur la colline qui s’embrase avec la haute maison solaire du mois d’Août.

À l’image d’une journée prise entre deux pages d’un herbier,
elle dort, maintenant, la feuille, un long sommeil l’a prise
Et si bougent les souvenirs, c’est qu’entre les mots court un ruisseau dont les syllabes sur les pierres se brisent,
Se plaignent et se mélancolisent en reliant hors du temps l’aube et l’espoir.
Une feuille tombe de la rive dans le poème, et c’est la même. Alors, des fonds où ils dormaient, se détachent les poissons noirs de la mémoire et affleurent la surface pour venir voir.

Elle est verte et légère à la vitre du poème qu’elle ride. À son envers,
Que je monte aussi vers sa lumière et que vivre me soit soudain différent quand je regarde à son travers.
Que tout me soit à nouveau sauvé, me soient données toutes les chances et que s’élance
Un autre été éternel avec ses terres à l’affût. Plus large et plus puissant
Pour avoir crevé la membrane verte de l’espace, malgré la charge accrue des ans où ploie mon chant,
Je vais grandir et devenir moi-même été, prairie, colline.
Nos pas perdus se rejoindront dans nos poitrines,
Ces pas de loup, ces bruits de feuilles accourant en tous sens
Qui reprendront chaleur et renaissance dans le sang.

L’amour inquiet a besoin de patience
Et dans le monde du poème où j’étends les bras pour assigner à chaque chose sa place, son harmonie et ses distances,
Peut-être que j’apaiserai et confondrai dans un même secret
La feuille perdue qui rêvait d’avoir un visage et mon visage qui avait perdu sa forêt.

In Pierre Dhainaut | Jean Malrieu, © des Vanneaux, 2007, p.125-128, texte de 1956

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Sur La Pierre et le Sel

Jean Malrieu, le temps du désir

Un jour, un poème : Jean Malrieu | À l’usage des humbles

Contribution de PPierre Kobel

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09 juin 2016
Un jour, un texte : Pierre Dhainaut | Trois visages de la patience

Trois visages de la patience
Photo Sandrine Balat | Pierre Dhainaut, Sète 2015

Si l’on disait « lumière », elle ne saisissait
qu’un bruit sans échos, sans couleurs.
Elle avait l’âge où les objets surprennent
un à un les enfants, ils glissaient de ses doigts,
elle en riait, elle recommençait. De la définir
par le mot d’« aveugle », on a honte, on mesure
combien notre vocabulaire est pauvre, est orgueilleux :
nos regards sont bornés, qui n’ont pour origine la tendresse,
la patience, l’espérance. Une vision suffit
sur un écran, nous n’avons eu d’yeux que pour elle
soudain, toute la nuit ensuite. Avec l’aube qui vient
vient ce poème aussi imprévu qu’un miracle,
il célèbre un miracle, puisqu’elle a découvert enfin
celle dont la voix éclairait le monde,
pour la comprendre elle se rapprochait
jusqu’à toucher les lèvres invisibles… La vue heureuse,
l’écoute heureuse réunies, elle convertira
les regards en rencontres, elle reconnaîtra partout
le visage augural.
Pdhainaut_autre nom du vent

Ce jour, nous le passerions à scruter
de si bas, dans la rue, la niche au-dessus de la porte,
nous ne saurions quels sont les yeux de l’ange,
la tête entière, l’obscurité la dérobe, la dévore,
et l’érosion sans doute a-t-elle dû meurtrir,
noircir les traits, on n’a pas à compter les siècles,
nos vies ne sont jamais trop courtes pour cela.
Des bras pourtant, juste au milieu de la poitrine,
comme s’il y avait quelqu’un en permanence
à prévenir, sortent du cadre afin de tendre
le demi-cercle de pierre où s’incrustent,
aussi fastueux qu’autrefois, les chiffres d’or,
la tige a disparu, par contre, qui permettait de suivre
la trajectoire du soleil de son ombre légère,
l’ombre patiente. Voir plus, le pouvons-nous ?
Il n’est urgent que de mieux voir. Quand viendra l’heure,
la maison s’ouvrira : l’ange nous le rappelle,
notre visage en se tournant vers lui s’éclaire,
il s’éclaire pour lui.
« Est-ce que tu m’entends ? » a-t-elle répété,
presque crié, à son compagnon sur le quai
dans le vacarme, la clôture des portes,
la rame allait partir. Toute séparation,
même jusqu’au soir, un arrachement. Furtive,
nous aurions pu oublier cette phrase,
elle a pris tant de fois à l’intérieur des chambres
où meurt un proche, la lampe étroite à son chevet
éclairant mal, isolant le visage, le sens d’adieu.
En ces moments les paroles sont rares,
les mains essaient en tâtonnant de rafraîchir un front,
d’en effacer les plis, mais si nous retrouvons les gestes
qu’avec la nuit prodigue une mère ou un père,
aucun souffle assez fort ne les emmène
dans le silence qui serait l’âme unanime.
Parfois nous observons par la fenêtre un orme,
nous le savons sans que l’oreille le confirme,
patiemment il reçoit les vents, rien ne se brise
quand se ramifie la rumeur.

In L’autre nom du vent, © L’herbe qui tremble, 2014, p.43

Internet

Sur La Pierre et le Sel :

Pierre Dhainaut | simplement pour desserrer nos lèvres
Pierre Dhainaut « en la complicité des souffles »

Contribution de PPierre Kobel

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08 juin 2016
Un jour, un texte : Gabrielle Althen | Ulysse pleure

À l’heure où s’ouvre le Marché de la Poésie 2016 sur la place Saint-Sulpice, à Paris, un texte de Gabrielle Althen extrait du recueil Soleil patient qui paraissait, voilà un an, chez Arfuyen.

Ulysse pleure
Photo PPKobel | Gabrielle Althen, octobre 2013

À l’écart des grands jours
Ses larmes de courage
Le soir penche
Le jour s’enfonce
La mer aussi parmi les cris
Les bateaux se défont
Le destin a les pieds encore mous
Le cimetière est petit
Des draps sèchent à la fenêtre
Des vétilles nous unissent
La méfiance se cache
Dis-moi, Ulysse,
As-tu jamais manqué d’étoiles ?
L’heure se creuse et la mer incessante
Sa prunelle nous absorbe
Pourtant le fond nous déprécie
Ulysse, entre deux pleurs
Gabrielle Althen | Soleil patient

Et entre deux grands jours
As-tu cru à tes actes ?
Ulysse, as-tu cru à ton nom ?
(Et moi qui n’arrête pas le vent
Suis-je seulement Personne ?)
Ulysse pleure une larme insondable
Et sa larme est courage
Et la mer en est rouge
Et il y a du jour encore
— Et le destin respire

In Soleil patient, © Arfuyen, 2015, p.29

Internet

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Une page sur Toute la poésie

Sur La Pierre et le Sel :

Gabrielle Althen – La Belle Mendiante
Cœur fondateur de Gabrielle Althen
Gabrielle Althen, entre splendeur et écharde

Contribution de PPierre Kobel

Rédigé à 12:09 dans Textes | Lien permanent | Commentaires (0)

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09 mai 2016
Recueil : Cécile A.Holdban | Poèmes d’après suivi de La route de sel

« Je chante le visage oublié
les joues, la bouche de l’été […]
je chante
le cristal renversé des nuits »

Holdban_poemes dapres
Comme on parle de moment musical, l’on pourrait dire que la nuit est le moment poétique de Cécile A.Holdban. La poète, d’origine hongroise, a déjà publié deux recueils, Ciel passager aux éditions L’Échappée Belle et Un nid dans les ronces aux éditions La Part Commune.

La nuit, moment privilégié où la poète accueille sensations, rêveries et impressions du jour. Comme un repère autour duquel se fixe la situation d’écriture. Sur fond de silence si prégnant dans ce recueil. De ce silence nocturne surgissent les visions. « Combien cette vision demeure, cette traversée de nuit », précise-t-elle dans le poème « Lepensky Vir Le tourbillon des tilleuls ». Cette vacance du quotidien avec arrêt sur soi est propice au déclenchement de l’imaginaire. Car c’est bien de visions qu’il s’agit ici, étranges, insituables. Il y a une ville, un bord de mer, une forêt. Où ? En quel pays ? Est-ce aujourd’hui, est-ce hier ? Des loups hurlent, une barque vide s’éloigne sur l’eau, souvenir, rêve ou invention imaginaire ? Nous n’en saurons rien.

L’on est frappé par l’afflux vital au cœur de ces vers. Loin d’être réduite à « peu de vie », l’expérience nocturne nourrit au contraire la richesse du monde intérieur de la poète : « la vie s’y déverse et bouillonne invisible ».

On mesure ici l’énergie et le vitalisme de cette écriture :

« Nous serons les saumons à l’amont du combat des eaux
vêtus d’une couleur comblée de l’énergie du sang »

Et ailleurs :

« le galop de la horde au ciel fait trembler les étoiles »

Le rouge domine avec ses influx appuyés comme dans un tableau expressionniste. Les nombreux signifiants du mouvement portent trace de cette ardeur : « grandir », « frayer la voie », « danser », « charrier », « remuer le ciel », « fendre l’espace », « circuler », « surgir », « bondir » ».

Dans ce moment devant les étoiles et la lune, tout est vécu, senti, donné. Et l’épigraphe à Novalis et à son Hymne à la nuit entourée de son halo mystérieux vient naturellement à l’esprit de celle qui confie :

« J’ai grandi
en dévidant nuit et jour
l’écheveau des rêves ».

Rêveries éveillées, nous y sommes bien : la poète s’adresse aux oiseaux qui traversent presque chaque page. Elle dialogue avec la nature, avec les arbres, tous les arbres, ils sont sa compagnie familière —« je suis l’arbre qui murmure », écrit-elle.

Elle apostrophe une mystérieuse petite fille qui réapparaît d’une page à l’autre et qui semble changer d’identité dans la labilité de ce « tu ». Il s’agit pour Cécile Holdban de rendre les pulsations de l’âme des choses et des êtres :

« l’écume des étourneaux retourne remue le ciel »

Ou bien :

« Petite fille, la lune consent à ce mystère
dessillant la violence faite à ton corps de chair »

Moments limites de tension entre le jour et la nuit, entre la vie et la mort, entre la tristesse et la joie, enfantine ou amoureuse. Entre le trivial — « les bus qui vont et viennent » — et la beauté :

« Bois de pluie
arbres et hommes, un seul corps
gravé à l’eau-forte ».

L’inventivité est là qui peuple ces poèmes de présences : une petite fille sur un banc consolée par un homme d’Afrique, un archer fou, un ogre venu des terreurs premières, le Minotaure, la femme d’un tableau d’Odilon Redon, un homme qui, curieusement, « s’éveille et grandit », la Gradiva, la statue qui marche, chère à Jensen et à Freud. Autant d’illuminations surréelles qui, tantôt, renvoient à la douceur des « chants d’ancienne nuit », tantôt, ramènent la souvenance des morts et des absents. Les repères de temps, de lieux éclatent en une bigarrure digne de Chagall :

« si je suis venue, et l’oiseau à ma suite, c’est pour trouver mes yeux
Dans l’océan, où le regard est double »

Cécile A.Holdban rend subtilement la palette des émotions, la joie, le désir, la peur, la fêlure, voire la « folie », emportant sans artifice le lecteur dans ce flux :

une tristesse
écorche le jour »

Et que dire du titre, Poème d’après, de l’énigme de cette formule infiniment simple ? Après quoi ? Blessure et douleur advenues ou à venir ? « Il y a des secrets que je cache » confie-t-elle, le mystère demeurera donc pour le lecteur :

« Quelque chose se prépare dans le sombre des rues

Quelque chose bondit »

Qui est cette petite fille, troublante destinataire de certains poèmes ? Est-ce Cécile A. Holdban elle-même ? Est-ce sa petite fille ? Les frontières incertaines entre le moi et l’autre produisent des facettes de personnalité étrangement diffractées.

La voix poétique se coule dans diverses formes : poèmes tantôt brefs, tantôt déployés pleine page, comptine, prière aux arbres, aphorisme, chanson, haïku. Une grande vitalité porte ici l’écriture, anaphores du « je chante », vocatif répété à la fillette, apostrophes vibrantes, invocation intérieure :

« Ô mon âme, fragile témoin de fuite ! »

La métaphore fonde cette poésie où la comparaison explicite est rare : on lit « la nasse des bouches », « le flanc percé de la lune », « la barque du ciel glisse d’un jardin à l’autre », ou encore « un âge à dénaître », « mille insectes mangeurs d’étoiles », des « yeux […] tessons d’une fenêtre d’hiver ».

Ce recueil bruisse de voix poétiques multiples tant l’expérience personnelle se croise de celle de la lectrice venue d’une tout autre culture, austro-hongroise et anglophone. À ce titre, les deux poèmes intitulés « Tapis de chiffons » du poète hongrois Sandor Weöres s’intègrent dans la coulée même du texte. Tout comme les deux poèmes de l’écrivain néo-zélandais Janet Frame. Mise entre guillemets, cette parole rapportée est plus qu’une simple citation avec note de bas de page, c’est une sorte de recréation poétique par collage.

Est hautement signifiante aussi la composition très travaillée de Poèmes d’après qui présente trois parties, chacune s’ouvrant sur une longue citation, la première de Novalis et Roberto Juarroz, la seconde et la troisième d’Edith Södergran, une grande poète scandinave, à côté d’un évangile apocryphe de Saint Jean.

Cela va au-delà de l’hommage à ces poètes. On écrit à travers ce qu’on lit. « Ce n’est pas nous qui écrivons les poèmes, note-t-elle dans sa postface, ce sont eux qui nous écrivent ».

Se joue ainsi une étonnante mise en abyme langagière. Au point qu’il y a parfois une sorte de flottement sur l’identité : qui est celle qui parle et écrit ? Qui est ce « tu » démultiplié ? Bien des correspondances affectives et créatrices ont été tressées par celle qui côtoie ces poètes dans les traductions du hongrois et de l’anglais qu’elle fait d’eux.

Dans ce jeu entre identité et altérité, ne va-t-elle pas jusqu’à s’inventer un hétéronyme, Emilia Wandt, à qui elle dédie les poèmes de la seconde partie du recueil, La Route du sel ?

Il y a là comme une poussée de l’être vers le multiple qui dépayse et enchante, tout en nous parlant de choses connues, entrevues dans les lointains du rêve, des mythes et de l’enfance. N’est-ce pas la marque même de la poésie dans sa plus haute évidence ?

Internet

La recension d’Isabelle Lévesque sur Terre de Femmes
Sur le site des éditions Arfuyen
La traduction des poèmes de Janet Frame par Cécile A.Holdban figure dans la revue « Ce qui reste »

Contribution de Marie-Hélène Prouteau

Rédigé à 15:01 dans Recueils | Lien permanent | Commentaires (0)

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28 avril 2016
Actu-poème : sonnet II de Shakespeare

Shakespeare ne fut pas qu’un grand dramaturge, son œuvre est traversée de poésie. On trouvera ici un de ses sonnets et trois de ses traductions à l’heure où la littérature célèbre le quatrième centenaire de sa mort, le 23 avril 1616.

II

When forty winters shall besiege thy brow,
And dig deep trenches in thy beauty’s field,
Thy youth’s proud livery so gazed on now,
Will be a totter’d weed of small worth held :

Then being asked, where all thy beauty lies,
Where all the treasure of thy lusty days ;
To say, within thine own deep sunken eyes,
Were an all-eating shame, and thriftless praise.

How much more praise deserv’d thy beauty’s use,
If thou couldst answer ‘This fair child of mine
Shall sum my count, and make my old excuse,’
Proving his beauty by succession thine !

This were to be new made when thou art old,
And see thy blood warm when thou feel’st it cold.

****

SONNET 2

Lorsque quarante hivers assiégeront ton front
et creuseront des tranchées profondes dans le champ de ta beauté,
la fière livrée de ta jeunesse, si admirée maintenant,
ne sera qu’une guenille dont on fera peu de cas.

Si l’on te demandait alors où est toute ta beauté,
où est tout le trésor de tes jours florissants,
et si tu répondais que tout cela est dans tes yeux creusés,
ce serait une honte dévorante et un stérile éloge.

Combien l’emploi de ta beauté mériterait plus de louange,
si tu pouvais répondre : « Ce bel enfant né de moi
sera le total de ma vie et l’excuse de ma vieillesse ; »
et si tu prouvais que sa beauté est tienne par succession !

Ainsi tu redeviendrais jeune alors que tu vieillirais,
et tu verrais se réchauffer ton sang quand tu le sentirais se refroidir.

Traduction de François-Victor Hugo

****

SONNET 2

Lorsque quarante hivers assiégeront ton front,
Au champ de la beauté creusant d’amples tranchées,
Cette prestance altière et par tant recherchée
Où seront-ils alors ceux qui l’admireront ?

Et qu’on demande : Où donc cette beauté se cache,
Ce trésor de tes jours vigoureux si vanté, —
Dire : en tes yeux creusés ? — Ce serait chose lâche,
Flagornerie à froid, compliment éhonté.

Combien plus de louange aura gagné ta cause,
Quand tu pourras répondre : en cet enfant à moi
Se trouve mon bilan, l’actif que je dépose,
Beauté qui me succède et m’appartient de droit.

Et ta vieillesse ainsi prendra nouvelle étoffe.
Ton sang froid sentira qu’un sang neuf le réchauffe.

Traduction d’Igor Astrow in Cent sonnets de Shakespeare, © Perret-Gentil, 1967

****

SONNET 2

Lorsque quarante hivers envahiront ta face
Pour labourer profond le champ de ta beauté.
Que sera ta fière jeunesse, que tous admirent ?
Une vêture en loques, de nul prix.

Et si on te demande alors, cette beauté,
Où est-elle, où sont-ils, ces joyaux de tes jours d’ardeur,
Dire, mais ils sont là, dans mes yeux caves,
Ah, l’absurde forfanterie ! Tu mourrais de honte.

Bien plus serait loué l’emploi de ta beauté
Si tu pouvais répondre : ce bel enfant
Éteint ma dette, excuse mon grand âge,
Puisque cette beauté lui vient de moi.

Ce serait là renaître, même vieillard,
Chaud te serait ton sang désormais de glace.

Traduction d’Yves Bonnefoy in Shakespeare, Les sonnets précédés de Vénus et Adonis et du Viol de Lutèce, © Poésie/Gallimard, 2007

Bibliographie partielle

François Laroque, Dictionnaire amoureux de Shakespeare, © Plon, 2016
Philippe Torreton, Thank you Shakespeare !, © Flammarion, 2016

Discographie

Rufus Wainwright, Take all my loves 9 Shakespeare Sonnets, © Deutsche Grammophon, 2016

Internet

Shakespeare, sonnet 65 dans La Pierre et le Sel
Œuvres complètes en anglais

Contribution de PPierre Kobel

Rédigé à 11:05 dans Actualité, Textes | Lien permanent | Commentaires (0)

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