Aristote:les parties des animaux

LES PARTIES ET LA VIE DES ANIMAUX

ARISTOTE

Traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire

Paris : Ladrange, 1883

Numérisé par Philippe Remacle http://remacle.org/

Nouvelle édition numérique http://docteurangelique.free.fr 2009

Les œuvres complètes de saint Thomas d’Aquin

(manque le livre 7)

Préface de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, 1883

LIVRE I : LE CLASSEMENT DES ANIMAUX

CHAPITRE I : Variétés infinies des animaux

CHAPITRE II : Parties communes à tous les animaux

CHAPITRE III : Le toucher

CHAPITRE IV : Distinction des animaux en vivipares, ovipares et vermipares

CHAPITRE V : Classement des animaux

CHAPITRE VI : Diversité des genres des animaux

CHAPITRE VII : Principales parties du corps humain

CHAPITRE VIII : Place du visage

CHAPITRE IX : Description de l’oreille

CHAPITRE X : Le cou

CHAPITRE XI : Parties du corps de l’homme

CHAPITRE XII : Positions des parties

CHAPITRE XIII : Parties intérieures du corps humain

CHAPITRE XIV : Du cœur dans le corps humain

LIVRE II : PARTIE DES ANIMAUX

CHAPITRE I : Parties communes à tous les animaux

CHAPITRE II : pilosité

CHAPITRE III : Mamelles et dents

CHAPITRE IV : Bouches ou gueules des animaux

CHAPITRE V : Animaux intermédiaires entre l’homme et les quadrupèdes

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII : Description du caméléon

CHAPITRE VIII : Organisation des oiseaux

CHAPITRE IX : Des poissons

CHAPITRE X : Des serpents

CHAPITRE XI : Des parties intérieures dans les grandes races d’animaux

CHAPITRE XII : Organisation des reins dans les animaux

LIVRE III : ORGANES DIVERS

CHAPITRE I : Des parties qui concourent à la génération

CHAPITRE II : Du sang et des veines

CHAPITRE III : Système personnel d’Aristote sur la distribution des veines dans le corps humain

CHAPITRE IV : Suite de la description des veines, dans les parties inférieures du corps

CHAPITRE V : Organisation des nerfs

CHAPITRE VI : Des fibres

CHAPITRE VII : Des os

CHAPITRE VIII : Des cartilages

CHAPITRE IX : Des ongles, des cornes, des becs et des parties analogues à celles-là

CHAPITRE X : Des poils, de la peau et de leurs analogues

CHAPITRE XI : Des membranes

CHAPITRE XII : De la chair

CHAPITRE XIII : De la graisse et du suif

CHAPITRE XIV : Du sang

CHAPITRE XV : De la moelle

CHAPITRE XVI : Du lait et de la liqueur séminale

CHAPITRE XVII : De la liqueur séminale

LIVRE IV : DIVERS EMBRANCHEMENTS

CHAPITRE I : Des animaux qui n’ont pas de sang

CHAPITRE II : Des crustacés

CHAPITRE III : Des crabes

CHAPITRE IV : Des testacés

CHAPITRE V : Des oursins

CHAPITRE VI : Des téthyes, ou ascidies

CHAPITRE VII : Des insectes

CHAPITRE VIII : Des sens dans les animaux

CHAPITRE IX : De la voix des animaux

CHAPITRE X : Du sommeil et de la veille chez les animaux

CHAPITRE XI : Du mâle et de la femelle

LIVRE V : LA GENERATION DES ANIMAUX

CHAPITRE I : De la génération des animaux

CHAPITRE II. Des accouplements

CHAPITRE III. De l’accouplement des quadrupèdes ovipares

CHAPITRE IV. De l’accouplement des poissons;

CHAPITRE V. De l’accouplement des mollusques

CHAPITRE VI. De l’accouplement des crustacés

CHAPITRE VII. De l’accouplement des insectes

CHAPITRE VIII. Des saisons et des Ages pour l’accouplement

CHAPITRE IX. Du frai des poissons

CHAPITRE X. Du frai des mollusques

CHAPITRE XI. Accouplement et ponte unique des oiseaux sauvages

CHAPITRE XII. De l’âge où les accouplements ont lieu

CHAPITRE XIII. De la génération des testacés

CHAPITRE XIV. Suite de la génération des testacés

CHAPITRE XV. De la ponte des langoustes

CHAPITRE XVI. De la fécondation des mollusques

CHAPITRE XVII. De la ponte des insectes

CHAPITRE XVIII. Des abeilles

CHAPITRE XIX. Quatre espèces d’abeilles

CHAPITRE XX. Des frelons et des guêpes

CHAPITRE XXI. Des bombyces

CHAPITRE XXII. Des araignées

CHAPITRE XXIII. De l’accouplement des sauterelles

CHAPITRE XXIV. Des cigales

CHAPITRE XXV. Des poux, des puces et des punaises

CHAPITRE XXVI. Des animalcules qu’on «trouve dans les lainages

CHAPITRE XXVII. Retour sur la génération des quadrupèdes ovipares qui ont du sang

CHAPITRE XXVIII. De la vipère

LIVRE VI : LA REPRODUCTION DES ANIMAUX (suite)

CHAPITRE I : De l’accouplement et de la ponte des oiseaux

CHAPITRE II : Des œufs des oiseaux

CHAPITRE III : Suite de la formation de l’œuf

CHAPITRE IV : Des pigeons

CHAPITRE V : Du vautour

CHAPITRE VI : De l’aigle

CHAPITRE VII : Du coucou

CHAPITRE VIII : Des pigeons et de leur incubation

CHAPITRE IX : Du paon

CHAPITRE X : Des œufs des poissons

CHAPITRE XI : Des cétacés vivipares et à évent

CHAPITRE XII : Des poissons ovipares

CHAPITRE XIII : Des poissons d’eau douce

CHAPITRE XIV : Des poissons qui naissent spontanément dans la vase et dans le sable

CHAPITRE XV : Des anguilles

CHAPITRE XVI : Des époques diverses du frai des poissons

CHAPITRE XVII : De l’accouplement dans les vivipares terrestres

CHAPITRE XVIII : De l’action du printemps sur l’accouplement de tous les animaux

CHAPITRE XIX : Des brebis et des chèvres

CHAPITRE XX : Des chiens et de leurs espèces diverses

CHAPITRE XXI : De l’accouplement du taureau

CHAPITRE XXII : Des chevaux

CHAPITRE XXIII : De l’âne

CHAPITRE XXIV : Du mulet

CHAPITRE XXVI : Du cerf

CHAPITRE XXVII : De l’ours

CHAPITRE XXVIII : Du lion

CHAPITRE XXIX : Du renard

CHAPITRE XXX : Des rats

LIVRE VIII : CERTAINS ACTES DES ANIMAUX

CHAPITRE I : Des actes et de la vie des animaux

CHAPITRE II : Division de la plupart des animaux en terrestres et en aquatiques

CHAPITRE III : Conséquences de la division générale des animaux

CHAPITRE IV : De la nourriture des poissons

CHAPITRE V : De la nourriture des oiseaux

CHAPITRE VI : De la nourriture des serpents

CHAPITRE VII : Des quadrupèdes vivipares carnivores

CHAPITRE VIII : De la manière de boire des divers animaux

CHAPITRE IX : Des bœufs et de leur nourriture

CHAPITRE X : De la nourriture des chevaux, des mulets et des ânes

CHAPITRE XI : De la nourriture de l’éléphant

CHAPITRE XII : De la nourriture des moutons et des chèvres

CHAPITRE XIII : De la nourriture des insectes

CHAPITRE XIV : Objets divers des actions des animaux

CHAPITRE XV : Des migrations des poissons

CHAPITRE XVI : De la retraite des animaux terrestres analogue à la migration

CHAPITRE XVII : De la retraite des animaux froids

CHAPITRE XVIII : De la retraite des oiseaux

CHAPITRE XIX : De la retraite des vivipares quadrupèdes

CHAPITRE XX : De l’influence des saisons sur les animaux

CHAPITRE XXI : Du porc et de ses trois maladies

CHAPITRE XXII : Des maladies des chiens

CHAPITRE XXIII : Des maladies des chevaux

CHAPITRE XXlV : L’âne n’a qu’une seule maladie

CHAPITRE XXV : Des maladies des éléphants

CHAPITRE XXVI : Des maladies des insectes

CHAPITRE XXVII : De l’influence des climats sur les animaux

CHAPITRE XXVIII : De l’influence des lieux sur le caractère des animaux

CHAPITRE XXIX : Influence de la gestation sur la chair des animaux

LIVRE IX : LA VIE DES ANIMAUX

CHAPITRE I : Des mœurs des animaux

CHAPITRE II : Des causes de guerre entre les animaux

CHAPITRE III : Des guerres des poissons

CHAPITRE IV : Du caractère du mouton

CHAPITRE V : De l’habitude des vaches de vivre de compagnie

CHAPITRE VI : Des mœurs du cerf

CHAPITRE VII : De l’instinct et des ruses des animaux

CHAPITRE VIII : De l’industrie des animaux

CHAPITRE IX : Des oiseaux qui ne font pas de nids

CHAPITRE X : De quelques autres oiseaux qui nichent à terre tout en volant bien

CHAPITRE XI : Des grues et de leur intelligence dans leurs migrations

CHAPITRE XII : Des demeures des oiseaux sauvages

CHAPITRE XIII : Des oiseaux vivant aux bords des eaux

Préface de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, 1883

Opinions de Buffon, de Cuvier et de plusieurs autres savants sur la zoologie d’Aristote; critique de M. Lewes; analyse sommaire de l’Histoire des Animaux ; plan d’Aristote ; ses devanciers, Alcméon de Crotone, Empédocle, Anaxagore, Diogène d’Apollonie, Démocrite, Hippocrate, Xénophon, Platon ; les successeurs d’Aristote, Pline, Élien; Albert-le-Grand ; Belon et Rondelet, Wotton d’Oxford, Conrad Gesner, Linné, Buffon, Cuvier; style d’Aristote; sa méthode comparée à la méthode de la zoologie moderne; ordre à suivre dans la classification des animaux ; échelle des êtres et Transformisme ; problème de la vie universelle ; admiration d’Aristote pour la nature ; anatomie pratiquée par Aristote ; dessins anatomiques ; état actuel de la zoologie ; idée de la science, privilège de la Grèce ; opinions des historiens de la philosophie sur l’histoire naturelle d’Aristote. – Conclusion.

Avant d’apprécier à notre tour la zoologie d’Aristote, il est bon de voir ce qu’en pensent les juges les plus autorisés et les plus récents. Nous recueillerons d’abord le témoignage de ces illustres représentants de la science; et, comparant le point où la zoologie est actuellement parvenue avec son point de départ, nous mesurerons l’intervalle qu’elle a parcouru depuis vingt-deux siècles. Par là, nous comprendrons mieux son origine et ses progrès ; l’opinion des plus fameux zoologistes des temps modernes guidera la nôtre, et leur compétence nous répondra de leur impartialité.

Linné n’a point parlé d’Aristote, bien qu’il l’ait nécessairement connu. Mais, à son défaut, nous interrogerons Buffon et Cuvier, en compagnie de plusieurs autres savants, qu’on peut citer à côté d’eux, sans qu’ils soient leurs égaux.

Buffon est non seulement un grand naturaliste ; mais encore il est un des meilleurs écrivains de notre langue. L’habileté du style, qui est aussi bien placée dans l’histoire naturelle que partout ailleurs, ne peut jamais nuire; elle assure aux choses leur véritable caractère et leur importance relative, sans les dénaturer, tout en les embellissant. Buffon, dans son Discours sur la manière d’étudier l’histoire naturelle, jette un regard sur le passé, et il est heureux de lui rendre hommage :

« Les Anciens, dit-il, qui ont écrit sur l’histoire naturelle étaient de grands hommes, qui ne s’étaient pas bornés à cette seule étude ; ils avaient l’esprit élevé, des connaissances variées, approfondies, et des vues générales. S’il nous paraît, au premier coup d’œil, qu’il leur manque un peu d’exactitude dans de certains détails, il est aisé de reconnaître, en les lisant avec réflexion, qu’ils ne pensaient pas que les petites choses méritassent autant d’attention qu’on leur en a donné dans les derniers temps. Quelques reproches que les Modernes puissent faire aux Anciens, il me semble qu’Aristote,

Théophraste et Pline, qui ont été les premiers naturalistes, sont aussi les plus grands à certains égards. L’Histoire des Animaux d’Aristote est peut être encore aujourd’hui ce que nous avons de mieux fait en ce genre, et il serait fort à désirer qu’il nous eût laissé quelque chose d’aussi complet sur les végétaux et sur les minéraux. » (Manière d’étudier l’histoire naturelle, tome I, p. 84, édition de 1830.)

Mais cette première vue ne suffit pas à Buffon ; et il croit devoir un examen plus étendu à l’œuvre d’Aristote ; il poursuit donc :

« Alexandre donna des ordres, et il fit des dépenses très considérables pour rassembler des animaux et en faire venir de tous les pays ; il mit Aristote en état de les bien observer. Il paraît, par son ouvrage, qu’il les connaissait peut-être mieux, et sous des vues plus générales, qu’on ne les connaît aujourd’hui. Quoique les Modernes aient ajouté leurs découvertes à celles des Anciens, je ne vois pas que nous avons sur l’histoire naturelle beaucoup d’ouvrages qu’on puisse mettre au-dessus d’Aristote. Mais comme la prévention qu’on a pour son siècle pourrait persuader que ce que je viens de dire est avancé témérairement, je vais faire en peu de mots l’exposition du plan de son ouvrage.

« Aristote commence par établir des différences et des ressemblances générales entre les divers genres d’animaux ; au lieu de les diviser par de petits caractères, comme l’ont fait les Modernes, il expose historiquement tous les faits et toutes les observations qui portent sur des rapports généraux et sur des caractères sensibles; il tire ces caractères de la forme, de la couleur, de la grandeur, et de toutes les qualités extérieures de l’animal entier, et aussi du nombre et de la position de ses parties, de la grandeur, du mouvement, de la conformation de ses membres, et des relations qui se trouvent entre ces mêmes parties comparées. Il donne partout des exemples pour se faire mieux entendre. Il considère aussi les différences des animaux par leur façon de vivre, leurs actions et leurs mœurs, leurs habitations, etc. Il parle des parties qui sont communes et essentielles aux animaux, et de celles qui peuvent manquer, et qui manquent en effet, à plusieurs espèces.

« Ces observations générales et préliminaires font un tableau où tout est intéressant; et ce grand philosophe dit qu’il les a présentées sous cet aspect pour donner un avant-goût de ce qui doit suivre et faire naître l’attention qu’exige l’histoire particulière de chaque animal, ou en général de chaque chose.

« Il commence par l’homme, plutôt parce qu’il est l’animal le plus connu, que parce qu’il est le plus parfait. Il l’étudie dans toutes ses parties extérieures et intérieures. Puis, au lieu de décrire chacun des animaux spécialement, il les fait connaître tous par les rapports de leur corps avec le corps de l’homme. A l’occasion des organes de la génération, il rapporte toutes les variétés des animaux dans la manière de s’accoupler, d’engendrer, de porter, de mettre bas, etc. A l’occasion du sang, il fait l’histoire des animaux qui en sont privés; et suivant ainsi ce plan de comparaison, dans lequel l’homme sert de modèle, et ne donnant que les différences qu’il y a de chaque partie des animaux à chaque partie de l’homme, il retranche à dessein les descriptions particulières; il évite par là toute répétition; il accumule les faits. et il n’écrit pas un mot qui soit inutile.

« Aussi, a-t-il compris dans un petit volume un nombre presque infini de faits. Je ne crois pas qu’il soit possible de réduire à de moindres termes tout ce qu’il y avait à dire sur cette matière, qui paraît si peu susceptible de cette précision qu’il fallait un génie comme le sien pour y conserver, en même temps, de l’ordre et de la netteté.

« Cet ouvrage d’Aristote s’est présenté à mes yeux comme une table des matières, qu’on aurait extraite, avec le plus grand soin, de plusieurs milliers de volumes, remplis de descriptions et d’observations de toute sorte. C’est l’abrégé le plus savant qui ait jamais été fait. Quand même on supposerait qu’Aristote aurait tiré de tous les livres de son temps ce qu’il a mis dans le sien, le plan de l’ouvrage, sa distribution, le choix des exemples, la justesse des comparaisons, une certaine tournure dans les idées, que j’appellerai volontiers le caractère philosophique, ne laissent pas douter un instant qu’il ne fût lui-même bien plus riche que ceux dont il aurait emprunté. » (Buffon, ib., ibid. pages 85 et suiv.)

L’éloge est sans réserve; et l’on pourrait y joindre, en forme de complément, toutes ces discussions éparses et nombreuses où Buffon consulte Aristote sur des détails, et où tantôt il l’approuve et tantôt il le réfute, ne s’éloignant de « ce grand homme » qu’à regret, et non sans quelque crainte de se tromper, quand il doit se séparer de lui au nom de la vérité.

Les mêmes sentiments, justifiés par des motifs si solides, sont encore plus forts chez Cuvier; ou, du moins, ils se traduisent par des expressions plus vives. Dans une solennité officielle, la distribution des Prix décennaux en 1810, Cuvier, remettant son rapport à A l’Empereur, y rappelle la munificence d’Alexandre, jadis vantée par Pline; et il conseille à l’histoire naturelle de faire revivre les principes d’Aristote, si elle veut atteindre toute sa perfection, et réaliser complètement la méthode dont il a posé les fondements immuables. Vers la même époque à peu près, Cuvier donnait, dans la Biographie universelle de Michaud, un article signé de son nom, où on lit le passage suivant :

« De toutes les sciences, celle qui doit le plus à Aristote, c’est l’histoire naturelle des animaux. Non seulement il a connu un grand nombre d’espèces; mais il les a étudiées et décrites d’après un plan vaste et lumineux, dont peut-être aucun de ses successeurs n’a approché, rangeant les faits, non point selon les espèces, mais selon les organes et les fonctions, seul moyen d’établir des résultats comparatifs. Aussi, peut-on dire qu’il est non seulement le plus ancien auteur d’anatomie comparée dont nous possédions les écrits, mais encore que c’est un de ceux qui ont traité avec le plus de génie cette branche de l’histoire naturelle, et celui qui mérite le mieux d’être pris pour modèle. Les principales divisions que les naturalistes suivent encore dans le règne animal sont dues à Aristote, et il en avait déjà indiqué plusieurs auxquelles on est revenu dans ces derniers temps, après s’en être écarté mal à propos.

« Si l’on examine le fondement de ces grands travaux, l’on verra qu’ils s’appuient tous sur la même méthode, laquelle dérive elle-même de la théorie sur l’origine des idées générales. Partout, Aristote observe les faits avec attention; il les compare avec finesse, et il cherche à s’élever vers ce qu’ils ont de commun. » Biographie universelle de Michaud, 2e édition, tome II, p. 222.)

Dans le Discours qui précède les Recherches sur les ossements fossiles, Cuvier, déjà dans toute sa gloire, n’hésite pas à dire que « l’histoire de l’éléphant est plus exacte dans Aristote que dans Buffon » ; et en parlant du chameau, il loue Aristote d’en avoir parfaitement décrit et caractérisé les deux espèces.

Mais c’est surtout dans ses Leçons sur l’histoire des sciences naturelles, professées au Collège de France, à la fin de sa vie, que Cuvier se montre un admirateur passionné du naturaliste grec. Nous ne pouvons pas reproduire les expressions propres dont se sert l’incomparable professeur, puisque ses Leçons n’ont pas été rédigées de sa main; mais si elles n’ont pas conservé les formes de son style, elles nous donnent du moins sa pensée, et elles gardent la trace fidèle de l’enthousiasme le plus ardent et le plus réfléchi. A ses yeux, « Aristote est le géant de la science grecque; avant Aristote, la science n’existait pas; il l’a créée de toutes pièces. On ne peut lire son Histoire des Animaux sans être ravi d’étonnement. Sa classification zoologique n’a laissé que bien peu de choses à faire aux siècles qui sont venus après lui. Son ouvrage est un des plus grands monuments que le génie de l’homme ait élevés aux sciences naturelles ».

Ces louanges réitérées sont décisives. Ainsi que Buffon, Cuvier se plaît à les répéter et à les fortifier en discutant les opinions d’Aristote toutes les fois qu’il les rencontre, dans son admirable ouvrage du Règne animal, ou dans son Anatomie comparée. Buffon et Cuvier, commentant Aristote, se font à eux-mêmes autant d’honneur qu’à lui; ils se grandissent en l’élevant modestement, et justement, au-dessus d’eux.

Après Cuvier, après Buffon, il semble qu’on pourrait s’arrêter; mais à ces autorités toutes-puissantes, on peut en ajouter d’autres qui ne sont pas sans valeur, bien qu’elles ne viennent qu’à une assez longue distance de ces deux-là; ce sont des échos qu’il ne faut pas laisser perdre. Ainsi, Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, qui proclame Aristote « le prince des naturalistes de l’Antiquité », déclare qu’il est une exception unique dans l’histoire de l’esprit humain, parce qu’il a tout à la fois reculé les limites des sciences, et qu’il en a pénétré les profondeurs les plus intimes. Par un privilège accordé à lui seul entre tous, il est encore pour nous, vingt et un siècles après sa mort, un auteur progressif et nouveau. (Histoire naturelle générale des Règnes organiques, 1851, pages 19 et suiv.) Ainsi Flourens, rendant compte des travaux immortels de Cuvier, affirme que « le génie d’Aristote n’avait négligé aucune partie du règne animal, et que, depuis lui, on n’a guère étudié due les vertébrés En parlant de l’anatomie comparée, qui a fait surtout la grandeur de Cuvier, Flourens assure que, dans cette partie de la science, on ne doit compter que trois noms, Aristote, Claude Perrault et Cuvier, et qu’Aristote a fondé la vraie méthode par la comparaison des êtres selon les organes et non selon les espèces (Flourens, Éloge de Cuvier, avec les notes, pp. 9, 22 et 128). Ainsi, Laurillard parle d’Aristote avec la même chaleur dans son Éloge de Cuvier, dont il était l’élève. Ainsi, Littré, prenant les choses à un point de vue médical, s’exprime en ces termes : « La physiologie naquit de la médecine, à peu près vers l’époque où florissait Hippocrate. Toutefois le premier travail physiologique qui nous soit parvenu appartient à Aristote, et ce premier travail est un chef-d’œuvre. Description d’un nombre immense d’animaux, comparaison des parties entre elles, vues profondes sur les propriétés essentielles à la matière vivante, tout cela se trouve dans les admirables ouvrages du précepteur d’Alexandre… Aristote n’a pas eu de successeurs jusqu’au XVIe siècle. (Littré, la Science au point de vue philosophique, pages 200 et 216.)

La voix des contemporains s’unit à celle de leurs devanciers; et elle n’est pas moins favorable. Dans un Rapport de 1867 sur les progrès récents des sciences zoologiques en France, M. Milne Edwards dit que « la manière large, rigoureuse et philosophique d’envisager l’histoire du règne animal, date de l’Antiquité, et qu’Aristote, en créant la zoologie, a placé de prime abord cette science sur un terrain dont elle n’aurait jamais dû abandonner aucune partie… En lisant ses écrits, on est étonné du nombre immense de faits qu’il lui a fallu constater, peser et comparer attentivement, potin pouvoir établir plus d’une règle que les découvertes de vingt siècles n’ont pas renversée. »

Si nous sortons de France, nous pouvons demander aux zoologistes les plus instruits leur opinion sur Aristote, et ils nous répondront comme les nôtres. Un professeur de zoologie et d’anatomie comparée à l’Université de Vienne, auteur d’un traité de zoologie qui passe pour le plus conforme à l’état présent de la science, M. le docteur C. Claus, juge ainsi Aristote :

« L’origine de la zoologie remonte à une très haute antiquité. Aristote cependant peut être regardé comme le véritable fondateur de cette science; car c’est lui qui recueillit les connaissances éparses de ses prédécesseurs, les enrichit des résultats de ses curieuses recherches, et les coordonna scientifiquement, dans un esprit philosophique. Contemporain de Démosthène et de Platon (384-322), il fut chargé par Philippe de Macédoine de l’éducation de son fils, Alexandre. Plus tard, la reconnaissance de son élève lui procura des moyens uniques pour faire explorer les contrées soumises par le conquérant, et y rassembler des matériaux considérables pour l’histoire naturelle des animaux. Les plus remarquables de ses écrits zoologiques traitent de la Génération des animaux, des Parties des animaux et de l’Histoire des animaux.

« On ne doit pas chercher dans Aristote un zoologue exclusivement descriptif, ni dans ses œuvres, un système suivi jusque dans ses moindres détails. Ce grand penseur ne pouvait se renfermer dans cette manière étroite de traiter la science. Il voyait surtout dans l’animal un organisme vivant; il l’étudia dans tous ses rapports avec le monde extérieur, observa son développement, sa structure, et les phénomènes physiologiques dont il est le siège, et créa une zoologie comparée, dans la plus vaste acception du mot, qui, à tous les égards, sert encore de base première à la science. Se proposant pour but de tracer un tableau de la vie du règne animal, il ne se contenta pas d’une simple et aride description des parties et des phénomènes extérieurs; il s’appliqua à observer comparativement la structure des organes internes et leurs fonctions; il exposa les mœurs, l’histoire de la reproduction et du développement, et soumit à une étude approfondie les activités psychiques, les penchants et les instincts, procédant toujours du particulier au général, et établissant les rapports réciproques et les liens intimes des phénomènes.

« On peut aussi considérer l’œuvre de ce grand maître comme une biologie du règne animal, appuyée sur une masse énorme de faits positifs, inspirée par l’idée grandiose de reproduire en un vaste tableau harmonique la vie animale, dans ses modifications infinies, et dominée par cette conception du monde qui suppose une fin rationnelle aux lois de la nature. A un pareil dessein, devait correspondre une division des animaux en groupes naturels, qu’il traça avec une perspicacité admirable, si l’on tient compte du nombre relativement restreint de matériaux dont on disposait à cette époque. » (M. le docteur Claus, Traité de zoologie, zoologie descriptive, page 49, trad. de M. Moquin-Tandon, 1878.)

Après M. le docteur Claus, on peut encore citer deux savants auteurs de l’Histoire de la zoologie : Spix, qui écrivait en 1811, et M. Victor Carus, professeur d’anatomie comparée à l’Université de Leipzig. « Malgré des erreurs qu’il est facile de reconnaître, dit M. Carus, le mérite d’Aristote n’en reste pas moins très considérable. Le premier, en effet, il a apporté dans l’étude du règne animal, la méthode et la science. C’était rendre possibles, c’était même préparer des recherches ultérieures; mais c’était surtout placer la zoologie et l’anatomie comparée, pour la première fois, parmi les sciences inductives, et contribuer ainsi à leur développement. » (M. V. Carus, Histoire de la zoologie, p. 58, trad. française, 1880.)

Il serait inutile de pousser plus loin, bien qu’il fût aisé d’accumuler une masse d’autorités unanimes. Mais â côté de l’éloge, on doit entendre aussi la critique ; et puisque tant de zoologistes, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, ont vanté le génie d’Aristote, la vérité exige qu’on voie équitablement si d’autres zoologistes n’en ont pas porté un jugement tout contraire. De notre temps, l’attaque la plus vive est celle de M. Lewes, mort il y a trois ou quatre ans à peine. Médecin, romancier, philosophe, historien, érudit, physiologiste, M. Lewes est, malgré des titres si variés, un auteur très sérieux. L’ouvrage qu’il a publié sur Aristote, comme fragment d’une histoire générale des sciences, témoigne des intentions les meilleures. Au nom de la plus franche impartialité, l’auteur prétend démontrer que les œuvres scientifiques d’Aristote ne méritent pas la gloire dont elles sont entourées. Il ne voudrait pas non plus les déprécier iniquement, et il s’efforce de tenir la balance égale entre les aveugles enthousiasmes du Moyen-âge, et les dénigrements systématiques auxquels on s’est livré trop souvent depuis la Renaissance. Dans cette vue très louable, il étudie sur le texte directement, et en helléniste fort instruit quinze des ouvrages d’Aristote qui ont surtout le caractère scientifique : Physique, météorologie, mécanique, etc., etc. Pour l’objet qui nous occupe, il convient de ne s’arrêter qu’aux trois derniers ouvrages qu’a étudiés M. Lewes, et qui sont l’Histoire des Animaux, le Traité des Parties des Animaux, et le Traité de la Génération des Animaux. Il les analyse minutieusement livre par livre, chapitre par chapitre, alléguant tout au long les passages sur lesquels il s’appuie.

Pour l’Histoire des Animaux, voici la conclusion de M. Lewes, qui blâme Cuvier et tant d’autres de l’avoir admirée, et qui, pour sa part, n’y voit que des généralisations audacieuses, des faits sans suite et une complète absence de classification.

« L’analyse qui précède, dit M. Lewes, mettra le lecteur en mesure de juger jusqu’à quel point l’opinion de Cuvier est acceptable, et s’il est bien justifié de dire que « l’Histoire des Animaux est un des plus grands monuments que l’esprit humain ait élevés à la science de la nature ». Sans doute, c’est un merveilleux monument si l’on regarde à l’époque où il a paru, et à la multiplicité des œuvres que l’auteur a produites. Mais ce n’est pas là un motif pour le regarder comme un grand monument de la science; ce n’est pas plus un monument qu’un four à briques n’en est un comparativement à l’édifice qu’élève l’architecture. Il y a dans cet ouvrage une multitude de faits : les uns, exacts; les autres vulgaires; et beaucoup de faux. Il n’y a aucun lien entre ces faits nombreux ; il n’y a pas entre eux un seul principe général qui puisse en faire un système de quelque utilité, et former un travail de science réelle. A sa date, c’était certainement une chose importante pour un penseur éminent de consacrer tant de soins à recueillir des faits; mais ce ne pouvait être là que des matériaux préparés pour la science â venir; et un seul principe bien clair vaut mieux que des milliers de faits sans liaison; car ce principe contient en lui les germes de milliers de découvertes.

« Or il n’y a pas, dans Aristote, un seul principe qui puisse conduire ceux qui l’étudient à faire de nouvelles découvertes, ou à mieux comprendre les anciennes. On aurait beau savoir ce livre par cœur, on ne serait pas en état de classer même provisoirement le moindre nouvel animal et d’expliquer le moindre phénomène biologique. La meilleure réponse qu’on puisse faire aux admirateurs d’Aristote, c’est d’invoquer le témoignage de l’histoire, qui nous montre que la science de la zoologie n’a pas même commencé bien des siècles après lui. Si en effet Aristote avait posé des bases éternelles, s’il avait placé aux mains des hommes un nouvel instrument de recherches, la zoologie aurait l’ait les mêmes progrès que l’astronomie depuis Hipparque jusqu’à Ptolémée.

« Mais encore une fois, dit M. Lewes, je veux rappeler au lecteur que ces objections ne sont pas dirigées contre Aristote, et qu’elles ne le sont que contre ses aveugles panégyristes. « (G. H. Lewes, Aristotle, p. 290,

§ 354, 1864, 8°.)

M. Lewes est certainement fort décidé à être impartial ; pourtant on doit trouver qu’il est bien sévère à l’égard de l’Histoire des animaux. Mais comme cet ouvrage d’Aristote n’est pas le seul que M. Lewes attaque, il vaut mieux différer la réponse pour la faire plus générale et plus claire. L’Histoire des animaux se complète par le Traité des Parties et par celui de la Génération ; c’est là le vaste domaine de la zoologie aristotélique ; et il faut le parcourir tout entier, ne serait-ce que sommairement, pour voir ce que valent les objections. M. Lewes est un peu plus indulgent pour le Traité des Parties que pour l’Histoire des animaux ; et après une analyse aussi minutieuse que la première, et aussi exacte, voici comment il conclut :

« Pour nous résumer, nous devons remarquer que ce Traité des Parties des animaux, tout éloigné qu’il peut être des règles modernes, n’en offre pas moins un grand intérêt pour l’histoire de la science, non pas seulement par les matériaux qu’il lui fournit, mais aussi comme un des premiers essais tentés pour fonder la biologie sur l’anatomie comparée. Bien que, pendant de longs siècles, les animaux aient été étudiés comme des curiosités plutôt que comme des données scientifiques, et que jusqu’à ces derniers temps la zootomie ait formé une branche non reconnue des recherches biologiques, Aristote en a néanmoins compris, de bonne heure, la vraie position ; et il a recherché les lois de la vie dans tous les êtres organisés. Il reconnaîtrait les Modernes pour ses héritiers, et il serait heureux d’apprendre que c’est à la zootomie que nous devons presque toutes nos importantes découvertes en anatomie et en physiologie. »

M. Lewes nomme ensuite. parmi les plus illustres inventeurs, Harvey, Aselli, Pecquet, Rudbeck, Bartholini, Malpighi, etc., etc.; puis il ajoute ces mots :

« Dans toutes les découvertes modernes, Aristote aurait retrouvé comme la réalisation de ses rêves ; et l’on peut dire qu’avoir compris de si bonne heure l’importance de l’anatomie comparée, est une preuve de plus, parmi tant d’autres, de sa prodigieuse sagacité en fait de science. Mais une remarque importante pour la méthode, c’est qu’Aristote, bien que voyant l’étendue et la fécondité de ce champ d’investigation, et quoique comprenant combien elle s’identifiait avec l’étude même de la vie dans l’homme, n’a pas personnellement fait la moindre découverte en physiologie. ni vu le moindre fait anatomique qui ne fût déjà de toute évidence aux veux du vulgaire. » (Lewes, Aristotle, page 323.)

Reste le Traité de la Génération des animaux. M. Lewes y applique les mêmes procédés ; mais son jugement, déjà beaucoup adouci pour le Traité des Parties, s’adoucit encore bien davantage. L’auteur, qui, tout à l’heure, était si rude aux admirateurs d’Aristote, passe dans leurs rangs, sans peut-être le vouloir, entraîné par la vérité même, et probablement aussi par une pratique plus longue des idées du philosophe grec.

« Le Traité de la Génération des animaux, dit M. Lewes, est une production vraiment extraordinaire. Pas un ouvrage ancien et bien peu d’ouvrages modernes ne l’égalent pour l’étendue des détails et pour la profondeur de sagacité spéculative. Nous y pouvons trouver quelques-uns des problèmes les plus obscurs de la biologie étudiés d’une manière magistrale ; et l’on petit s’en étonner à bon droit, quand on se rappelle quelle était dans ce temps la condition de la science. Il y a sans doute encore bien des erreurs, bien des lacunes, et trop peu d’attention à admettre certains faits ; mais pourtant cette œuvre est fréquemment au niveau, et, quelquefois même, au-dessus des spéculations de nos embryologistes les plus avancés. »

M. Lewes se défend, et avec toute raison, d’être disposé à découvrir dans l’Antiquité des idées supérieures à celles de la science moderne ; mais ici son enthousiasme l’emporte jusqu’à mettre Aristote au-dessus d’Harvey, le fondateur, dit-il, de la physiologie moderne, si ce n’est, pour l’anatomie, du moins pour l’esprit philosophique, qui rapproche bien davantage Aristote de notre époque.

Puis M. Lewes dit encore, page 375:

« Nous terminerons notre analyse du Traité de la Génération des animaux en répétant avec conviction que c’est le chef-d’œuvre scientifique d’Aristote. Si on le consulte en ne connaissant préalablement que les auteurs modernes, on le trouvera plus d’une fois bien sec et même passablement faux ; mais si l’on s’est familiarisé avec les écrivains des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, ce monument apparaîtra dans sa véritable grandeur; et quoiqu’on soit au courant des résultats et des théories de l’embryologie la plus récente, on sera surpris, je l’affirme, et charmé de voir combien de fois Aristote est au niveau de la spéculation la plus haute. »

Enfin, M. Lewes conclut en déclarant (pages 376 et suiv.) que, s’il était donné â Aristote de revenir à la vie, il serait parmi nous, aux côtés de Galilée et de Bacon. et qu’avec eux il serait l’adversaire des aristotéliciens. On peut n’en être pas aussi sûr que M. Lewes ; et si Aristote ressuscité consentait à fréquenter Galilée, il est peu probable qu’il se plût dans la société de Bacon, son ennemi systématique et son calomniateur acharné. Mais peu importe ; tout ce qui nous intéresse en ceci, c’est de constater qu’au milieu d’un concert unanime, c’est à peine si, de notre temps, une voix dissidente s’est élevée ; et encore a-t-elle été forcée bientôt de se joindre aux autres, après quelque résistance.

Ce qui a pu causer l’erreur de M. Lewes et fausser ses vues, c’est qu’il est un des adeptes de la doctrine de M. Auguste Comte ; il a traduit en anglais les six gros volumes de la Philosophie positive ; et il en accepte tous les principes. Or, ces principes n’aident point à bien juger du passé des sciences, ni à comprendre, comme il convient, la marche qu’elles suivent dans leurs progrès incessants. Supposer gratuitement que la science est d’abord théologique, puis qu’elle devient métaphysique, et qu’après ces deux aberrations, elle devient enfin positive, c’est admettre aussi que la science est toute récente, et qu’elle date en quelque sorte du XIXe siècle, où le Positivisme l’aurait enfin tirée de ses égarements. Rien n’est moins vrai que cette hypothèse ; et en face de monuments tels que ceux d’Aristote et d’Hippocrate, sans même parler d’Hérodote et de Thucydide, il faut être bien égaré par l’esprit de système pour y découvrir quoi que ce soit de métaphysique ou de théologique.

Ce qui est vrai, c’est que la science à ses débuts est chancelante et faible, ainsi que tout ce qui commence ; elle observe insuffisamment, et les explications qu’elle essaye sont insuffisantes, parce que les faits sur lesquels elle s’appuie sont trop peu nombreux et pas assez bien observés. Mais au fond le procédé est toujours le même. L’esprit humain est nécessairement condamné â ne jamais faire de théorie qu’après avoir observé. Seulement, l’observation est plus ou moins bien faite ; l’analyse est portée plus ou moins loin ; voilà tout ; mais toujours le germe de la science se développe par degrés successifs, comme tout autre germe. C’est donc méconnaître radicalement l’histoire de l’intelligence que de supposer qu’elle a changé sur la route, et qu’elle marche aujourd’hui en d’autres conditions que celles qu’elle a subies dans l’Antiquité grecque et dans le monde entier. Croire au prétendu état positif de la science, après deux autres états inférieurs, c’est recommencer sous une autre forme l’erreur insoutenable de Bacon et du Novum Organum. C’est un excès d’orgueil dont les Modernes doivent savoir se défendre, au nom même de cette méthode d’observation qu’on préconise, et qu’on applique si peu quand on émet de pareils jugements. S’il est un fait certain, c’est qu’Hippocrate et Aristote ont observé comme nous, parfois moins bien que nous, si l’on veut ; mais c’est de même que nos successeurs observeront mieux que nous encore, en s’aidant de ce que nous aurons découvert, comme nous nous aidons, plus ou moins consciemment, de tout ce qui nous a précédés.

Si M. Lewes avait fait ces réflexions, il aurait mieux apprécié l’Histoire des Animaux. Mais n’anticipons point; cette question de la marche de la science et de ses méthodes en zoologie se retrouvera plus tard, et nous l’approfondirons autant que nous le pourrons, quand le moment sera venu de la discuter.

Après avoir écouté la critique et l’éloge, nous pouvons les vérifier l’une et l’autre, en considérant le monument tel qu’il est et en le jugeant nous-mêmes. Dans cet examen sommaire, nous ferons des emprunts comme M. Lewes à d’autres ouvrages qui le complètent et l’éclaircissent, moins renommés, mais non moins beaux : le Traité des Parties des animaux, le Traité de la Génération, le Traité de l’Âme, et quelques Opuscules. Dans leur ensemble, ils nous fourniront tous les éléments essentiels de la zoologie aristotélique. Mais, qu’on le sache, rien ne peut suppléer la lecture directe de ces livres inestimables; ils valent tous la peine d’être médités attentivement ; et aussi, ne s’agit-il maintenant pour nous que d’en parcourir, avec le plus de concision et de clarté possible, les lignes principales et les théories les plus fécondes.

Écoutons Aristote.

Dans le corps de tous les animaux, on distingue des parties qui sont complexes, et d’autres parties qui ne le sont pas. Les parties complexes se subdivisent en d’autres parties, dans lesquelles ne se trouve plus la forme de celles d’où on les a tirées. Le visage ne se divise pas en visages, mais en nez, en bouche, en yeux, en front, tandis qu’au contraire les parties simples comme le sang, les os, les nerfs, les cartilages, ne donnent jamais, quelque divisées qu’elles soient, que des parties toujours similaires, du sang, des os. des os, des nerfs, etc. Les parties complexes sont parfois des membres, qui se divisent en plusieurs portions : ainsi le bras, pris dans sa totalité, comprend le haut du bras, l’avant-bras et la main, qui se subdivise elle-même en plusieurs autres parties secondaires, telles que les doigts. Les parties complexes ou simples, qui se retrouvent dans tous les animaux, sont tantôt semblables dans les individus de la même espèce, ne différant alors que du plus au moins; tantôt elles ne sont qu’analogues dans des espèces différentes : par exemple, l’arête chez les poissons joue le même rôle que les os chez les quadrupèdes. Les parties similaires sont tantôt sèches et solides, tantôt molles et liquides : ici l’os, la corne, les cheveux, etc.; là le sang. la bile, le lait, la lymphe, etc.

Si tous les animaux se ressemblent sous ces premiers rapports, on peut observer entre eux des différences frappantes dans leur genre de vie, dans leurs actes, dans leur caractère, etc. Les uns vivent sur terre; les autres sont aquatiques ; d’autres sont amphibies; ceux-ci restent toujours en place, tandis que ceux-là peuvent se mouvoir; ceux-ci marchent sur le sol, tandis que ceux-là volent dans l’air; les uns ont des pieds ; les autres en sont dépourvus; les uns vivent en troupe; les autres sont solitaires; tantôt ils habitent constamment les mêmes lieux; tantôt ils en changent; tantôt ils sont carnivores, tantôt frugivores; les uns sont domestiques; les autres sont sauvages; tantôt ils ont une voix ; tantôt ils sont muets. Leur caractère n’est pas moins varié que leurs habitudes. Douceur ou férocité, courage ou timidité, intelligence ou stupidité, et une foule d’autres qualités semblables, se manifestent en eux à des degrés divers. Mais aucun animal, si ce n’est l’homme, n’est doué de raison ; l’homme est un être à part.

Il y a dans tout animal deux parties absolument indispensables : l’une, pour recevoir la nourriture, qui le fait vivre, sous forme de fluide; l’autre, pour en rejeter le superflu. Tous les animaux sont sensibles; mais tantôt ils ont tous les sens; tantôt ils n’en possèdent qu’un seul, qui, alors et sans aucune exception, est toujours le toucher, répandu dans le corps tout entier et ne résidant pas comme les autres sens dans un organe spécial. Au toucher, il faut joindre le sens du goût, qui est indispensable pour l’alimentation. Quant à la reproduction, les animaux sont, ou vivipares, ou ovipares, ou vermipares. Les genres les plus étendus et les plus remarquables sont les quadrupèdes, les oiseaux, les poissons, les cétacés, qui tous ont du sang; puis, viennent les genres qui n’ont pas de sang, mollusques, crustacés, testacés et insectes.

Telle est la première esquisse qu’on peut tracer du règne animal, dit Aristote; mais il faudra revenir en détail sur chacun de ces traits généraux, et étudier les animaux les uns après les autres, afin de pouvoir se faire une méthode conforme à la nature, et d’appuyer les théories que l’on tente sur l’observation exacte des faits. C’est pour cela qu’en histoire naturelle, il faut commencer par l’homme, attendu que, de tous les animaux, c’est celui qui nous est le plus accessible et le mieux connu. On décrira donc toutes les parties du corps de l’homme, depuis la tête jusqu’aux extrémités, ses parties droites et gauches, antérieures et postérieures, intérieures et extérieures. Afin de faire mieux comprendre les descriptions, on y joindra des dessins anatomiques, qui expliqueront aux yeux ce que l’esprit aurait eu d’abord quelque peine à saisir.

On a reproché à Aristote de n’avoir pas de plan, et d’entasser au hasard des monceaux de faits, sans les relier par aucun principe commun. Mais son plan, le voilà; et c’est si bien le cadre où le philosophe a l’intention de se mouvoir que la zoologie moderne n’en a pas d’autre. Pour étudier les animaux, il faut de toute nécessité commencer par des généralités sur l’animal. Après ces généralités, est-ce par l’homme qu’il convient de débuter? Ou bien est-ce par les organisations inférieures? C’est là une toute autre question, qui viendra en son lieu ; mais on peut s’assurer, ne serait-ce que d’après ce premier livre de l’Histoire des Animaux, qu’Aristote a une méthode, et que, dans le vaste champ de l’histoire naturelle, il s’est prescrit un chemin, qu’il a toujours suivi et qui ne l’a pas plus égaré que ceux qui, comme Linné, Buffon et Cuvier, ont marché sur ses traces, guidés eux aussi par la vérité et par leur génie.

Mais poursuivons.

L’homme étant pris pour modèle, Aristote étudie les parties extérieures et intérieures de quelques animaux parmi ceux qui ont du sang; et il les compare avec les parties analogues du corps humain. S’arrêtant au singe plus longuement qu’à tout autre, à cause de la ressemblance, il décrit les quatre mains de ce singulier être, sans, du reste, lui donner précisément le nom de quadrumane. Mais le philosophe, tout en rapprochant l’homme et le singe, se garde bien de les identifier; et il n’a pas la fantaisie, trop caressée de nos jours, de vouloir faire du singe un homme imparfait, ou de l’homme un singe perfectionné.

Puis, passant des parties non-similaires, dans l’homme et dans l’animal, aux parties similaires, il traite spécialement du sang et des vaisseaux qui le contiennent et le portent dans toutes les parties du corps. A ce propos, il discute trois théories : celle de Syennésis de Chypre, celle de Diogène d’Apollonie, et celle de Polybe, le gendre d’Hippocrate. A ces théories, qui faisaient partir toutes les veines, soit du nombril, soit de la colonne vertébrale, soit de la tête, il en substitue une plus réelle, qui ramène toutes les veines au cœur, dont il donne une anatomie assez exacte.

Après le sang, viennent d’autres parties qui sont similaires, ainsi que lui, nerfs, fibres, cartilages, ongles, poils, membranes, chair, graisse et suif, moelle, lait, liqueur séminale, le tout observé sur les animaux qui ont du sang. A la suite de ceux-là, le naturaliste passe aux animaux qui n’ont pas de sang; et il s’arrête également aux parties internes et externes des mollusques, des crustacés, des testacés et des insectes. Comme, sur ces animaux, les organes sont moins distincts et les observations plus délicates, Aristote recommande d’étudier les phénomènes sur les animaux qui sont les plus gros, afin de mieux voir les choses, qui deviennent presque insaisissables dans les êtres les plus petits. C’est ce qu’il fait pour lui-même, par application de cette règle éminemment pratique, en étudiant les sens dans la série animale tout entière; et après les sens, le sommeil et la veille, la voix dans toutes ses variétés, et les sexes, séparés en mâle et femelle.

Comme suite de cette dernière question, trois livres sont consacrés à exposer les modes de reproduction qui, dans tous les degrés de la vie animale, sont destinés à continuer les espèces et à leur assurer, par la génération, une perpétuité qui les rend presque immortelles. Mais ici le philosophe nous avertit expressément qu’il croit devoir renverser l’ordre qu’il a précédemment adopté. Au lieu de commencer par l’homme, c’est par lui qu’il compte finir, après avoir montré comment tous les autres animaux se reproduisent. Il débute donc par les testacés, pour passer aux crustacés, aux mollusques, aux insectes; de ceux-ci, il passe aux poissons, des poissons aux oiseaux, des oiseaux aux quadrupèdes; et enfin, des quadrupèdes à l’homme, cet animal privilégié entre tous les êtres de la nature.

Quelle prodigieuse quantité de faits a rassemblés Aristote sur toutes les espèces d’animaux qu’il connaît, et sur tous les phénomènes qui se rattachent â la génération, c’est ce dont on ne saurait se faire une idée qu’en lisant l’ouvrage même. Modes variés et saisons des accouplements; âges où les accouplements deviennent possibles; durée de la gestation; frai des poissons; œufs et nids des oiseaux; parturition des petits: éclosions, jusqu’au dernier des insectes et des animalcules, rien n’est omis; et si tout n’est pas classé aussi régulièrement qu’on pourrait le désirer, il n’y a nulle part la moindre obscurité dans ces descriptions multipliées, où l’abondance le dispute à l’exactitude. C’est surtout aux oiseaux, et au travail successif qui se fait dans l’œuf, que le naturaliste grec demande le secret de cette fonction. Il suit le développement de l’œuf jour par jour, comme peuvent le faire aujourd’hui nos embryologistes les plus attentifs: s’il n’en sait pas autant qu’eux, il sent tout aussi bien l’importance de cette analyse, qui petit révéler des mystères, dont il se préoccupe autant que personne. Il note scrupuleusement toutes les évolutions que le contenu de l’œuf parcourt, jusqu’au moment où le poussin, après avoir épuisé le jaune, dont il s’est nourri, peut enfin briser sa coquille. Pigeon, vautour, hirondelle, aigle, milan, épervier, corbeau, coucou, paon, voilà les principaux oiseaux qu’il décrit, de même que, parmi les insectes, il a décrit les abeilles, les guêpes, les frelons, les araignées, les sauterelles, les cigales, etc. Mêmes études sur les Sélaciens, auxquels Aristote, le premier, a imposé le nom qu’ils portent encore; mêmes études sur les cétacés, les dauphins, les baleines, etc., etc.; sur les poissons de mer et d’eau douce, notamment sur les anguilles, dont on ne peut pas plus de nos jours découvrir la génération que les Anciens ne l’ont découverte.

En traitant de la génération des quadrupèdes terrestres, Aristote signale tout d’abord les ardeurs irrésistibles que les besoins du sexe et de la reproduction font naître chez tous les êtres animés. Nous voyons de près ces emportements chez les animaux domestiques, qui vivent avec nous et nous servent si utilement, porcs, brebis, chèvres, chiens, taureaux, chevaux, ânes, mulets des deux origines, chameaux; nous pouvons les voir moins bien, mais tout aussi violents et aussi enflammés, chez les bêtes sauvages, éléphants, cerfs, ours, lions, hyènes, renards, loups, chacals, etc. Toutes ces espèces de quadrupèdes sont successivement décrites, avec des détails plus ou moins longs, suivant leur importance.

Arrivé à la génération de l’homme, Aristote semble s’y complaire, par les mêmes raisons qui lui ont fait prendre l’homme pour modèle et pour type; il lui consacre un livre tout entier, le septième, ainsi qu’il se l’était promis. Il s’occupe en premier lien de la puberté, qu’il appelle, avec Alcméon de Crotone, « la floraison de l’être humain », devenant nubile vers son second septénaire; comme la plante doit fleurir avait de porter sa graine et son fruit. Du mâle, sur lequel il a peu de choses à dire après tous les détails anatomiques et physiologiques qu’il a déjà donnés, il s’arrête, dans tout le reste de ce livre, à la femme; et il analyse avec le plus grand soin l’évacuation mensuelle, la grossesse, le développement progressif du fœtus, la durée de la gestation, les naissances plus ou moins heureuses, à sept, huit ou neuf mois, sans même négliger celles qui vont â dix mois, quelque rares qu’elles soient. Il indique la position du fœtus dans le sein maternel, et la façon dont il se présente le plus ordinairement, quand il en sort; il décrit les phases de l’accouchement, que peut aider beaucoup l’adresse des sages-femmes. Une fois l’enfant né, l’auteur traite du lait, qui doit le faire vivre à ses premiers moments, et il explique les relations étroites qu’a le lait avec les menstrues de la mère. Puis, il parle de la diversité des sexes, du nombre des enfants, de la fécondité variable des adultes, des ressemblances des enfants aux parents; et il termine par quelques renseignements sur les convulsions des enfants, lesquelles viennent presque toujours d’une nourriture exubérante.

Après tout ce qui précède, et conformément au plan annoncé dès le début, Aristote n’a plus à exposer que les actes, les mœurs et le caractère des animaux. C’est ce qu’il fait dans deux derniers livres, avec une richesse de détails qui étonne encore, même après tout ce qu’on vient de voir. Il remarque d’abord que les animaux dans leurs actes ont quelque chose des qualités et de l’intelligence qui sont l’apanage de l’homme. L’animal se distingue par la sensibilité, dont il est doué à des degrés divers, et qui le met fort au-dessus de la plante, bien que quelques animaux se distinguent à peine du végétal, les éponges par exemple. L’homme lui-même dans son enfance est assez rapproché de l’animal, agissant, comme lui, par instinct aveugle et sans raison.

La vie des animaux, diversifiée comme elle l’est, tient beaucoup au milieu dans lequel ils vivent, à la nourriture qu’ils prennent, solide ou liquide, à la façon même dont ils prennent cette nourriture. Les mollusques, les testacés, les poissons, les oiseaux, les serpents ont chacun des modes d’alimentation différents. Les quadrupèdes vivipares, loup, hyène, ours, lion, ont le leur. Ils ne boivent pas tous de la même façon, cochons, bœufs, chevaux, ânes, mulets, chameaux, éléphants, moutons, chèvres. Les insectes diffèrent également entre eux sous tous ces rapports.

Les animaux émigrent, surtout les oiseaux et les poissons, quelques espèces du moins, si ce n’est toutes les espèces. Ils ont besoin de chercher la température qui leur convient, et sans laquelle ils ne resteraient point en santé. C’est pour la même cause qu’ils hivernent, se cachant durant la froide saison, reparaissant lorsque la saison devient plus douce. Il en est qui, comme les reptiles, changent de peau. Mais quelque soin que prennent les animaux, sous l’impulsion de l’instinct, ils n’évitent pas certaines maladies qui leur sont spéciales, et qu’on peut observer assez facilement chez les chiens, les chevaux, les ânes, les éléphants, ou même chez les insectes. Outre la nourriture et les saisons, il y a d’autres influences très puissantes qu’exercent les lieux, le sexe, la gestation, qui modifient aussi la chair des animaux domestiques ou sauvages.

Reste enfin la dernière question qu’Aristote s’est proposée, celle du caractère et de l’industrie des animaux. Après quelques mots sur les guerres qu’ils se font entre eux, pour se disputer les aliments et pour vivre, il dépeint un certain nombre d’espèces, avec des couleurs que Buffon devait plus tard employer comme lui. Il admire beaucoup les oiseaux dans la confection de leurs nids, parmi lesquels il cite notamment le nid de l’hirondelle, celui de l’halcyon et celui de la huppe. En parlant de l’industrie particulière de quelques animaux plus habiles encore, il consacre aux abeilles une étude qu’on peut regarder comme le digne préliminaire des fameux travaux de Réaumur et de François Huber, au dernier siècle et dans le nôtre. A côté de ces insectes, si curieux mais si faibles, l’auteur peint le caractère du lion, du bison, de l’éléphant, du chameau, du dauphin; et la dernière considération à laquelle il se livre est l’action décisive que la castration exerce sur le caractère de l’animal.

Sur ces matières diverses, Aristote présente les considérations les plus sagaces et les plus nombreuses. Avec elles se termine son Histoire des Animaux; et ainsi, est accompli le cercle immense, et parfaitement défini. des investigations qu’il s’était proposées dès ses premiers pas.

Cependant l’Histoire des Animaux, quelle que soit sa valeur, ne renferme pas toute la zoologie d’ Aristote. A côté d’elle, au-dessus d’elfe peut-être, il faut placer le Traité des Parties des Animaux et le Traité de la Génération. Tout le premier livre du Traité des Parties est rempli par la question de la méthode en histoire naturelle ; Aristote la discute aussi bien que pourrait le faire le zoologiste le plus profond des temps modernes. Il a même cet avantage sur tous ses imitateurs et ses émules qu’il est le créateur de la logique; et pour des questions de ce genre, il a une compétence que personne ne peut lui disputer.

Buffon estimait beaucoup la tournure d’esprit philosophique qui se montre dans l’Histoire des Animaux. A cet égard, il ne se trompait pas; car la méthode n’est plus un sujet de zoologie; c’est un sujet qui relève de la philosophie uniquement.

Aristote établit deux grands principes de méthode : l’un tout général; l’autre un peu plus spécial. D’abord, il faut constater les faits avant de risquer des théories, comme les mathématiciens nous en donnent déjà l’exemple dans la science astronomique; et en second lieu, il faut, pour exposer convenablement l’histoire naturelle, se borner aux fonctions générales qui sont communes à tous les animaux, afin de ne pas se perdre dans des détails interminables, et d’éviter des répétitions inutiles et fatigantes. Les faits une fois bien constatés, il nous sera plus facile d’en découvrir la cause et le pourquoi, en vertu d’un troisième principe, non moins vrai que les deux autres. Ce troisième principe, c’est que, dans la nature, tout être a une fin en vue de laquelle est fait l’ensemble de son organisation. La fin d’une chose se confond avec le bien de cette chose; et comme la nature ne fait jamais rien en vain, on est sûr de pouvoir le plus souvent bien comprendre ce qu’elle veut, en s’éclairant, dans chaque cas, de l’idée du mieux, qu’elle réalise sans cesse. Il n’y a pas de hasard en elle ; il n’y a pas davantage de nécessité ; ou du moins, il n’y a qu’une nécessité purement hypothétique, c’est-à-dire qu’un certain but étant donné, il y a des conditions nécessaires pour l’atteindre.

Aussi, Aristote blâme-t-il les philosophes qui prétendent. témérairement remonter â l’origine des choses, et qui essayent d’expliquer ce qui a été, au lieu de s’astreindre à observer ce qui est. L’être parfait et entier existe avant le germe qui vient de lui ; c’est tout ce que nous pouvons affirmer dans ces obscurités, qui demeurent impénétrables à tous nos efforts. Au contraire, en étudiant les réalités actuelles, on est sûr de ne point faire de faux pas, surtout si l’on cherche à comprendre les êtres dans ce qu’ils sont par eux-mêmes, comme l’ont fait Démocrite et Socrate, et non pas simplement dans leur matière, comme le faisait Empédocle. Aristote repousse non moins vivement la méthode de division, que proposait l’école Platonicienne, et qui consistait à diviser toujours les genres en deux espèces : l’une, qui avait une qualité précise; et l’autre, qui était privée de cette même qualité. A cette méthode factice, qu’il a souvent combattue, parce qu’elle confond tout, en divisant tout arbitrairement, comme Platon le fait dans la définition du Sophiste et du Politique, il substitue la méthode naturelle, qui classe les êtres selon leurs ressemblances et selon leurs fonctions communes, sans d’ailleurs oublier leurs différences non moins réelles.

Cette discussion générale sur la méthode en zoologie donne â ce premier livre du Traité des Parties un caractère tellement spécial et tellement haut qu’on a eu la pensée d’en faire le préambule de toute l’histoire naturelle, et qu’on aurait voulu le placer en tête de l’Histoire des Animaux. Ce déplacement n’est pas nécessaire; et c’est là une de ces audaces inutiles que la philologie ne doit passe permettre. Aristote lui-même la désavoue, puisque en ouvrant son second livre du Traité des Parties, il prend la peine d’expliquer comment ce traité se rattache à l’Histoire des Animaux, et comment il en est la suite. Dans l’Histoire des Animaux, on a décrit simplement les parties dont les animaux se composent; le traité nouveau a pour objet propre d’analyser les fonctions de ces parties, similaires ou non-similaires, et de faire voir clairement, pour chacune d’elles, comment la nature adapte toujours les moyens qu’elle emploie à la fin de chacun des êtres qu’elle produit, avec une sagesse et une prévoyance infinies.

Il est inutile de suivre le Traité des Parties dans tous ces détails, où, prenant encore la constitution de l’homme pour point de départ, Aristote en explique d’abord les fonctions principales, et rapporte ensuite, à ce type primordial et supérieur, les fonctions pareilles ou analogues qui se rencontrent dans la série entière des animaux, jusqu’aux insectes, étudiant successivement tous les viscères intérieurs, après les parties et les organes externes, et éclairant toujours sa marche à la lumière des principes que la philosophie et la raison lui ont dictés.

Comme suite et complément des deux précédents ouvrages, le Traité de la Génération des Animaux, si vivement admiré par M. Lewes, peut passer en effet pour le chef-d’œuvre d’Aristote en zoologie. Mais, comme le Traité des Parties, il ne fait que reproduire les analyses que nous avons déjà vues dans l’Histoire des Animaux; seulement, il les développe davantage, et il les approfondit. La fonction de la génération, le plus grand mystère, dit Cuvier, que nous offre l’économie des corps vivants, est si essentielle que le philosophe croit devoir y apporter une insistance toute particulière. Il n’est pas un zoologiste, pas un esprit quelque peu éclairé, qui puisse sur un tel sujet être d’un autre avis qu’Aristote, ou le blâmer d’en avoir fait une seconde étude, plus étendue encore et plus précise que la première. Après avoir décrit les organes de la génération dans les deux sexes, soit pour les animaux qui ont du sang, soit pour les exsangues, après avoir discuté tout au long l’origine physiologique de la liqueur séminale et son action sur le germe qui en reçoit la vie, l’auteur, en commençant le second livre de la Génération, justifie ce retour sur des choses déjà dites, et il s’exprime en ces ternies :

« Nous avons établi que la femelle et le mâle sont les principes et les auteurs de la génération ; nous avons, en outre, expliqué quelle est la fonction de chacun d’eux, et quelle est leur définition essentielle. Mais d’où vient cette existence de la femelle et du mâle? Pourquoi a-t-elle lieu? C’est là une question que la raison doit essayer d’éclaircir en faisant un pas de plus. Elle doit reconnaître, d’une part, qu’il y a dans ces deux êtres une nécessité et un premier moteur; et d’autre part, qu’il faut remonter encore plus haut qu’eux, en s’élevant jusqu’au principe du mieux et jusqu’à l’idée d’une cause finale. En effet, à considérer l’ensemble des choses, les unes sont éternelles et divines, tandis que les autres peuvent être ou ne pas être. Le beau et le divin sont toujours, par leur nature propre, causes du mieux dans les choses qui ne sont simplement que possibles. Ce qui n’est pas éternel est néanmoins susceptible d’exister ; et, pour sa part, il est capable d’être, tantôt moins bien, et tantôt mieux.

« Or, l’âme vaut mieux que le corps ; l’être animé vaut mieux que l’être inanimé ; être vaut mieux que n’être pas ; vivre vaut mieux que ne pas vivre. Ce sont là les causes qui déterminent la génération des êtres vivants. Sans doute, la nature des êtres de cet ordre ne saurait être éternelle; mais une fois né, l’être devient éternel dans la mesure où il est possible qu’il le soit. Le nombre n’y fait rien, puisque l’existence de ces êtres est tout individuelle ; et si le nombre y faisait quelque chose, ils seraient éternels ; mais au point de vue de l’espèce, cette éternité est possible ; et c’est ainsi que se perpétuent à jamais les hommes, les animaux et les plantes. »

Il faut donc approuver Aristote d’être revenu à plusieurs reprises sur une fonction dont les conséquences sont si graves, et de lui avoir réservé, dans ses travaux, toute la place qu’elle tient dans la nature. Aussi, redouble-t-il toutes ses observations de détail et toutes ses généralités sur la reproduction des vivipares, sur l’embryon et ses accroissements, sur les hybrides dans les espèces voisines les unes des autres, sur les œufs des oiseaux et des poissons ; et après avoir parcouru toutes les classes des êtres animés, il consacre les deux derniers livres, sur cinq, à l’être humain, considéré tour à tour dans son état normal et dans ses déviations, soit dans la mère, soit dans l’enfant : durées et maladies de la gestation, môles, altérations du lait, difformités monstrueuses du produit, membres en surnombre, membres en moins, acuité ou faiblesse des sens, superfétations et accidents de toute sorte, qui n’affectent pas seulement l’individu, mais qui peuvent aussi modifier la race et la dénaturer, diversités de couleurs, de voix, de denture chez les animaux, etc., etc.

On le voit; l’étendue de la zoologie telle qu’Aristote vient de nous la montrer, est déjà bien considérable ; et les trois ouvrages que nous avons analysés brièvement nous en apprennent déjà bien long. Mais toutes ces vues sur les animaux, sur leurs formes, sur leurs fonctions, sur leur caractère et leurs mœurs, ne sont encore que particulières. Tout cela se rattache à un principe supérieur et unique, qui est le principe même de la vie, ou comme Aristote l’appelle dans son traité spécial, l’Âme, qui communique à l’être animé, le plus relevé ou le plus infime, la sensibilité et la nutrition. L’âme est l’achèvement du corps ; elle est son Entéléchie, pour emprunter l’expression du philosophe, c’est-à-dire que, sans l’âme, le corps n’est pas plus un corps qu’une main de pierre ou de bois n’est une véritable main, pas plus qu’un objet représenté en peinture n’est l’objet réel. Le corps sans l’âme n’est qu’un cadavre ; car c’est l’âme qui, dès que l’être est né, lui assure tout au moins, la nutrition, et le développement de ses facultés, de même que, quand elle l’abandonne, l’être est détruit et meurt. D’ailleurs, l’union de l’âme et du corps est si étroite qu’il a sur elle la plus grande influence, malgré la supériorité évidente de la vie sur la matière. En histoire naturelle, cette distinction de l’âme et du corps sert à classer tous les êtres que la nature présente à nos regards. Quelque nombreux qu’ils soient, ils se répartissent nécessairement en deux classes, qui les comprennent tous sans exception, ainsi qu’on le faisait dans la dichotomie platonicienne : ici, les êtres doués de vie ; et là, les êtres privés de vie. A ce point de vue, les plantes et les animaux se confondent ; car la plante a des organes ; elle se nourrit et vit comme l’animal, si, du reste, elle n’a pas comme lui la sensibilité et le mouvement. Le règne organique et le règne inorganisé sont ainsi profondément séparés, parce que, dans l’un, il y a encore, même aux degrés les plus bas, une sorte d’âme, tandis que, dans l’autre, l’âme est complètement disparue et absente.

Aristote avait traité des plantes et des minéraux pour achever, comme il le dit, « la philosophie de la nature » ; mais le temps nous a envié ces ouvrages, que Buffon regrettait, et que nous ne regrettons pas moins que lui. A ces pertes déjà bien cruelles, nous pourrions en joindre d’autres qui le sont également: trois livres sur la nature, et trente-huit autres livres, où par ordre alphabétique et sous forme de dictionnaire, le philosophe avait rangé tout ce qu’il avait appris sur les phénomènes naturels et leurs lois. Il était même remonté, comme il le rappelle dans sa Météorologie, aux phénomènes célestes, afin d’embrasser tout ce que l’homme peut savoir, depuis ce qu’il observe dans les cieux jusqu’aux faits, plus voisins de lui, que la terre lui présente. La zoologie est une partie considérable du spectacle divin qui s’offre à noire contemplation ; mais ce n’est qu’une partie de cet ensemble miraculeux.

Parvenu à ces sommets et voyant de si haut la place que tient la vie dans le monde animal, nous pouvons nous faire une opinion plus générale et plus juste de la zoologie d’Aristote. En face d’un monument aussi beau et aussi colossal, la plus forte impression qu’on éprouve, c’est encore l’étonnement, que sentait si vivement Cuvier. Trois siècles et demi avant l’ère chrétienne, voilà où en est la science de la nature, et plus particulièrement, la science des animaux; voilà tout d’un coup trois sciences, zoologie, physiologie, anatomie, créées avec leurs principes fondamentaux, leur méthode, leurs classifications élémentaires, leurs cadres, leurs principaux détails ! Les voilà, créées de telle sorte qu’elles semblent d’abord sans précédents, et qu’elles demeurent ensuite plus de vingt siècles sans recevoir le moindre accroissement ! La zoologie proprement dite, la physiologie et l’anatomie comparées sont restées jusqu’à nous telles à peu près qu’Aristote les a constituées ; et si, de nos jours, elles ont fait d’immenses progrès, c’est en restant fidèles à la voie qu’il leur avait indiquée.

La première idée qui s’offre à l’esprit pour expliquer ce prodige, à peu près unique dans l’histoire de la science, c’est celle que semble avoir conçue Buffon : Aristote a dû avoir des devanciers, auxquels il a fait les plus larges emprunts. Ceci ne diminuerait pas sa gloire aux yeux de notre grand naturaliste, non plus qu’aux nôtres. Mais cette explication même n’est pas possible ; il en faudra trouver une autre ; car on peut affirmer que, dans la philosophie antérieure telle qu’elle nous est connue, Aristote n’a pas pu rassembler des matériaux pour son édifice. Avant lui, il n’y a rien, peut-on dire ; de même qu’après lui les siècles ne produisent rien, en dehors ou à côté de son œuvre.

Jetons un coup d’œil, pour nous en convaincre, sur ses devanciers et ses contemporains, y compris son maître Platon ; et voyons ce qu’ils ont pu lui fournir.

Ici, et puisque l’occasion s’en présente, disons de nouveau combien sont fausses et iniques les accusations de Bacon, calomniant Aristote, dont il fait l’assassin de ses frères, les autres philosophes : « Il a étouffé leur gloire, dit Bacon, de même que les Sultans de Constantinople se débarrassaient jadis des frères qui portaient ombrage à leur pouvoir. » Aristote est si loin de cette basse jalousie qu’il a nommé ses prédécesseurs en foule, dans ses ouvrages zoologiques, aussi bien que dans tous ses autres ouvrages. Il a même tiré de l’oubli des noms qui sans lui nous seraient restés absolument ignorés. Qui connaîtrait Syennésis de Chypre, par exemple, et Léophane, sans la citation faite par Aristote, d’un écrit du premier sur le système des veines, et d’une théorie du second sur les causes de la différence des sexes? Alcméon de Crotone, Empédocle, Anaxagore, Parménide, Diogène d’Apollonie, Héraclite, Démocrite, il les a tous cités, â vingt reprises, toutes les fois que leurs théories lui ont semblé, soit en opposition, soit en accord avec les siennes.

Aristote montre même, dans cette recherche d’un passé qui peut l’éclairer, une sollicitude qui, des philosophes, s’étend jusqu’aux poètes ou aux historiens, quand ils ont fait des allusions à quelques animaux, ou rapporté des faits qui les concernent. C’est ainsi qu’il a cité Musée sur le nombre des œufs de l’aigle ; Homère, sur le chien d’Ulysse, sur l’âge du bœuf, sur l’aigle de Priam, sur les cornes des béliers, sur le caractère du lion, sur la crinière du cheval ; Hésiode, sur l’aigle de Ninus ; Simonide et Stésichore, sur l’halcyon ; Eschyle, sur la huppe. Auprès des poètes, il a cité aussi les historiens : Hérodote sur les Éthiopiens et sur l’accouplement des poissons ; Ctésias sur les éléphants et les animaux de l’Inde, et même sur le fabuleux Martichore ; puis, il allègue encore les sophistes, Hérodore et Bryson, sur les vautours et sur l’hyène ; les fabulistes, comme Ésope, sur les cornes des taureaux. En un mot, Aristote ne néglige aucun témoignage de quelque valeur ; et il est prêt à se lier aux autres aussi bien qu’à lui-même. Mais c’est aux philosophes et aux médecins qu’il s’adresse plus particulièrement, parce que leurs études et les siennes sont communes.

Pythagore ne semble pas s’être occupé de zoologie ; mais, dans son école, Alcméon de Crotone, un peu plus jeune que lui, comme nous l’apprend Aristote dans sa Métaphysique, passe pour être le premier qui ait osé faire des dissections. C’était une rare audace dans ces temps reculés ; aujourd’hui même, c’en est encore une pour bien des gens, et aussi pour des nations entières, où cette application de la science, quelque nécessaire qu’elle soit, inspire une insurmontable répugnance. Alcméon était médecin ; et son art le menait tout naturellement à étudier les animaux après l’homme. Mais il ne semble pas que ses connaissances zoologiques fussent très profondes. Aristote, qui avait écrit un traité spécial sur les doctrines d’Alcméon, a dû réfuter quelques-unes de ses théories, qui sont en effet insoutenables. Ainsi, il prétendait que les chèvres respirent par les oreilles, et il trouvait que, dans l’œuf des oiseaux, le blanc jouait le même rôle que le lait dans les mammifères, tandis que c’est le jaune, et non pas le blanc, qui nourrit le poussin. Nous avons vu un peu plus haut une charmante comparaison d’Alcméon, rapprochant la puberté dans l’homme de la fleur dans la plante. Aristote, qui recueille cette expression avec soin, nomme encore Alcméon, non sans estime, à propos de la théorie des contraires selon les Pythagoriciens, et sur la question de l’immortalité de l’âme. Alcméon ne se bornait donc pas à la médecine ; il faisait aussi de la zoologie, de la psychologie et de la métaphysique. Mais dans la science particulière des animaux, il ne paraît pas avoir eu des idées systématiques, si d’ailleurs, il a pu observer quelques détails assez curieusement.

Empédocle d’Agrigente, deux siècles après Alcméon, a fourni à la zoologie encore moins de renseignements positifs. Aristote mentionne fréquemment Empédocle, non dans son Histoire des animaux, mais dans le Traité des Parties, et surtout dans le Traité de la Génération. Les sujets touchés par Empédocle, avec plus ou moins d’exactitude, sont assez nombreux : intensité variable de la chaleur dans l’homme et la femme, développement du fœtus, distinction des sexes, position différente des embryons mâles et femelles dans le sein de la mère, différence d’acuité de la vue selon que les yeux sont noirs ou bleus, habitations et genres de vie des animaux, respiration des animaux, croissance des plantes, voilà des sujets fort intéressants ; et Empédocle paraîtrait avoir quelque droit à être compté parmi les naturalistes ; mais il écrit encore en vers, et la poésie n’a jamais été l’instrument de la science. On peut même trouver qu’Aristote a montré bien de la condescendance en s’occupant si souvent d’opinions zoologiques émises sous cette forme, qui ne peut jamais devenir assez didactique, même quand elle a la prétention de l’être, par le génie de poètes tels que Lucrèce et Virgile.

Ce qu’il y a peut-être de plus remarquable dans Empédocle, c’est le pressentiment qu’il semble avoir eu de cette création primordiale que les fossiles nous ont révélée récemment. Mais le peu qu’en dit le poète sicilien et le chaos d’êtres, de formes et d’éléments qu’il imagine à l’origine des choses, sont des données tellement vagues, et tellement arbitraires, qu’Aristote n’en a pu rien tirer, et que nous-mêmes, malgré toutes les lumières nouvelles, nous ne pouvons pas estimer ces données plus qu’il ne les estime. Au fond, Empédocle croit au hasard dans cette création spontanée des êtres; et il y a peu de doctrines aussi antipathiques que celle-là aux croyances inébranlables d’Aristote, vantant sans cesse la divine prévoyance de la nature dans toutes ses œuvres.

Parménide d’Élée, contemporain d’Empédocle, écrit en vers ainsi que lui, et il est encore plus insuffisant en ce qui regarde les animaux; il pense à peu près de même sur quelques détails; mais, en somme, ce n’est pas un zoologiste, et s’il occupe un rang assez élevé en métaphysique, il n’en a aucun en histoire naturelle.

On serait fondé à attendre davantage d’Anaxagore. Aristote a fait de lui un magnifique éloge, qui a retenti à travers les siècles, et qui est arrivé jusqu’à nous. Le sage de Clazomènes a le premier proclamé l’action de l’Intelligence dans le monde; et cette grande parole, venue de si loin, est d’autant plus vraie qu’on l’examine et qu’on l’approfondit de plus en plus. Aristote en a fait un de ses principes les plus sûrs et les plus clairs.

Mais en zoologie, Anaxagore est loin d’être ce qu’il est en métaphysique. Quand il prétend que les corbeaux et les ibis s’accouplent par le bec, et que c’est par la bouche que la belette fait ses petits, Aristote ne peut s’empêcher de mêler quelque raillerie à sa réfutation. Il le réfute également sur d’autres points, peut-être avec moins de raison, quand il croit que, dans l’union des sexes, le mâle seul fournit la matière, et que la femelle ne fait que prêter le lieu où se développe le germe. Parfois aussi, Aristote invoque l’anatomie contre Anaxagore, pour lui prouver que, dans certains animaux, ce n’est pas le foie et la bile qui produisent les maladies qu’il leur attribue, puisque ces animaux n’ont pas de foie ni de bile. C’est encore par l’anatomie qu’il lui prouve que le mâle ne vient pas de la droite dans l’utérus; et la femelle, de la gauche. Enfin. Anaxagore a sur les fonctions de la main de l’homme une théorie qu’Aristote rectifie, sans d’ailleurs la désapprouver tout à fait. Mais comme nous retrouvons cette théorie un peu plus tard, il n’est pas besoin d’y insister actuellement.

Diogène d’Apollonie, qui se rattache à

Mais en zoologie, Anaxagore est loin d’être ce qu’il est en métaphysique. Quand il prétend que les corbeaux et les ibis s’accouplent par le bec, et que c’est par la bouche que la belette fait ses petits, Aristote ne peut s’empêcher de mêler quelque raillerie à sa réfutation. Il le réfute également sur d’autres points, peut-être avec moins de raison, quand il croit que, dans l’union des sexes, le mâle seul fournit la matière, et que la femelle ne fait que prêter le lieu où se développe le germe. Parfois aussi, Aristote invoque l’anatomie contre Anaxagore, pour lui prouver que, dans certains animaux, ce n’est pas le foie et la bile qui produisent les maladies qu’il leur attribue, puisque ces animaux n’ont pas de foie ni de bile. C’est encore par l’anatomie qu’il lui prouve que le mâle ne vient pas de la droite dans l’utérus; et la femelle, de la gauche. Enfin. Anaxagore a sur les fonctions de la main de l’homme une théorie qu’Aristote rectifie, sans d’ailleurs la désapprouver tout à fait. Mais comme nous retrouvons cette théorie un peu plus tard, il n’est pas besoin d’y insister actuellement.

Diogène d’Apollonie, qui se rattache à l’école Ionienne, parait avoir eu sur l’organisation des animaux des notions un peu plus précises, et l’on petit conjecturer qu’il avait fait des dissections. C’est Aristote qui, en citant un passage de Diogène sur le système des veines, nous a révélé ses travaux; sans ce témoignage, nous les eussions ignorés. D’ailleurs, Aristote combat les explications de Diogène d’Apollonie; mais cette réfutation même, quelque juste qu’elle soit, atteste que ses recherches zoologiques n’étaient pas sans mérite. Il avait étudié aussi la respiration chez les poissons et même chez les huîtres.

Parmi tous les prédécesseurs d’Aristote, Démocrite est celui à qui il a pu faire le plus d’emprunts. De l’aveu de tout le inonde, Démocrite, né à Abdère, petite ville de Thrace, inconnue avant qu’il ne l’eût illustrée, a été le plus savant des Grecs avant Aristote. Ses ouvrages très nombreux, puisqu’on en compte au moins soixante, touchent à tout : morale, physique, astronomie, mathématiques, psychologie, histoire des animaux et des plantes, médecine, agriculture, beaux-arts, musique, art militaire, etc. Les connaissances de Démocrite semblent avoir été aussi variées, si ce n’est aussi profondes, que celles d’Aristote; et parmi ces œuvres de genre si divers, celles qui nous intéressent directement sont encore en assez grand nombre : un traité en deux livres sur la nature de l’homme ou sur la chair; un traité en trois livres sur les causes des animaux, et quelques traités de médecine, sans parler de ses traités sur les plantes et sur les pierres. Démocrite avait beaucoup voyagé; il avait visité l’Égypte, et il y était resté cinq ans au moins. C’était certainement alors le pays qui, par suite de ses croyances religieuses, s’était le plus occupé et de l’anatomie de l’homme et de celle des animaux. Démocrite a pu y recueillir les matériaux les moins communs.

Ce qu’était la zoologie de Démocrite, il nous serait difficile d’en juger d’après les rares fragments qui nous en restent. Aristote le cite dans le Traité des Parties des animaux, et surtout dans celui de la Génération. Le plus ordinairement, c’est pour le contredire; assez souvent aussi, c’est pour le louer. Parfois, Aristote a tort dans ses critiques: et par exemple, quand il reproche à Démocrite d’avoir soutenu que les insectes et les animaux privés de sang ont des intestins comme les autres, et que, si l’on nie l’existence de ces viscères, c’est qu’on ne les voit pas à cause de leur petitesse. Mais Aristote a raison lorsque, discutant contre Démocrite la position du fœtus dans le sein maternel, il affirme que c’est par le cordon ombilical, et non par d’autres parties, que le fœtus se nourrit. Il est encore d’un autre avis que Démocrite sur les causes de la différence des sexes, sur la stérilité relative des mulets, sur l’action de la liqueur séminale, sur les causes de la chute des dents. Mais il le loue d’avoir un des premiers tenté de décrire les êtres par leur essence plutôt que par leur matière, sans d’ailleurs avoir toujours bien compris le but et la fin que se propose la nature. Aristote faisait assez de cas de Démocrite pour avoir consacré une étude spéciale à ses opinions; mais ce livre ne nous est pas plus parvenu que celui qui était relatif aux doctrines d’Alcméon, le Crotoniate.

Pour compléter ce qu’Aristote nous apprend sur la zoologie de Démocrite, on peut recourir à Élien, qui semble avoir eu encore ses ouvrages sous les yeux, en compilant le sien. Cet écrivain n’est pas toujours une autorité, tant s’en faut; mais son témoignage est acceptable quand il s’agit de simples citations. Voici donc quelques-unes des opinions de Démocrite sur les animaux, si l’on en croit Élien. Selon lui, le lion est le seul animal dont les petits naissent les yeux tout grands ouverts; les poissons de mer se nourrissent non pas de l’eau salée, mais de cette portion d’eau douce que l’eau salée renferme, opinion qu’Aristote et Théophraste ont reproduite; les chiennes et les truies n’ont tant de petits que parce qu’elles ont plusieurs matrices, que le mâle emplit successivement; les mules sont infécondes, parce que leur matrice est faite autrement que celle des autres animaux; les mulets ne sont pas un produit naturel; ils ne sont qu’une invention audacieuse des hommes et un adultère; en Libye, où les ânes sont de très grande taille, ils ne couvrent jamais que des juments rasées de tous leurs crins, assertion que Pline répète d’après Démocrite; car si elles avaient encore cet ornement qui les pare si bien, elles ne recevraient pas de tels maris, à ce que disent les gens expérimentés de ces contrées; les avortements sont bien plus fréquents dans les lieux où règne la chaleur que dans ceux où il fait froid,

parce que la chaleur relâche et détend tous les viscères du corps. tandis que le froid les resserre et les raffermit; les dents des animaux tombent parce qu’elles poussent souvent trop tôt; les bois des cerfs tombent et repoussent par les variations de température dans le corps de l’animal; les cornes des bœufs sont, par suite de la castration, moins droites, moins fortes, et plus longues que celles des taureaux; la tête des bœufs est plus sèche, parce que les veines y sont beaucoup moins volumineuses; les vaches d’Arabie ont des cornes très développées, parce qu’au contraire les humeurs qui affluent à leur tête sont très abondantes.

Telles sont à peu près toutes les observations de zoologie dont on ait conservé le souvenir, et qui sont bien celles de Démocrite, puisque Élien cite ses propres paroles. On ne peut pas supposer que ces observations fussent les seules; et selon toute apparence, Démocrite avait dû observer bien d’autres faits. Ceux-ci suffisent, à défaut du reste, pour nous montrer quelles étaient l’étendue et la direction des recherches de Démocrite, et aussi combien il restait à faire après lui pour fonder définitivement la science zoologique.

Aristote n’a pas eu l’occasion de nommer Hippocrate, ou, du moins il ne le nomme que dans sa « Politique ». (IV, 4, 3, p. 210, 3e édit. de ma traduction.) Il le reconnaissait pour un grand médecin; mais en histoire naturelle, Hippocrate a fait très peu de recherches; il n’est presque pas question des animaux dans ses œuvres, bien que, de son temps, l’art vétérinaire se confondît avec la médecine. L’école de Cnide, qui avait précédé celle de Cos, ne paraît pas davantage s’être livrée à la zoologie. Cependant, dans l’intérêt de la santé, la médecine est forcée de beaucoup observer le corps humain, tout au moins sous le rapport physiologique. La chirurgie, qui commence en Grèce avec Machaon et Podalire, fils d’Esculape, au siège de Troie (Iliade, II, vers 732), est bien forcée aussi de faire de l’anatomie. Les amputations, les blessures pénétrantes, les luxations, les fractures, les opérations de tous genres, pratiquées dès cette époque, depuis celle du trépan jusqu’à celle de la pierre, exigeaient absolument qu’on ne s’arrêtât pas à la surface du corps, et qu’on essayât de scruter les parties cachées qu’il renferme. Mais il est avéré que l’école hippocratique a fort peu disséqué des cadavres humains; on ne saurait croire qu’elle ait disséqué davantage des animaux, dont l’organisation lui importait beaucoup moins, quoique l’on en tirât bien des remèdes, comme on les tirait des plantes. Aristote ne pouvait donc trouver dans Hippocrate que très peu de ressources pour l’histoire naturelle et la physiologie générale.

Il faut en outre distinguer dans la collection Hippocratique, telle que nous l’avons aujourd’hui, des traités qui sont postérieurs à Aristote, et qui ont été fabriqués à Alexandrie, comme la correspondance prétendue de Démocrite et d’Hippocrate. Mais à côté de ces apocryphes, bien des ouvrages authentiques ont pu être consultés par Aristote. Selon Littré, qui est la première des autorités en ces matières, ce seraient quelques-uns des traités suivants : De la génération, de la nature de l’enfant, des maladies des femmes, des maladies des jeunes filles, de la stérilité chez la femme, etc. On pourrait en citer quelques autres encore, si l’attribution n’en était pas incertaine : Le fragment sur l’Organe du cœur, les traités sur l’incision du fœtus, sur le fœtus de sept et de huit mois, sur la nature de la femme, sur la nature de l’homme, sur la superfétation, sur la nature de l’os, etc. Joignez-y une foule de considérations de détail qu’Aristote a pu lire avec profit, et dont il devait plus que personne sentir la haute valeur, à la fois en ce qui concerne l’organisation humaine, et aussi la constitution générale des êtres animés qui se rapprochent de l’homme, leur type le plus élevé.

Si Aristote n’a trouvé dans Hippocrate et son école que très peu de zoologie, il a pu en recevoir une bien féconde leçon en fait de méthode et d’observation. Il est dans la nature des choses que la médecine, dès ses premiers pas, soit profondément observatrice et méthodique; il s’agit de la santé et de la maladie; bien plus, il s’agit de la vie et de la mort, dans tout ce que l’art essaye pour soulager ou sauver le malade. Quel intérêt peut être supérieur à celui-là? Et si quelque motif peut jamais aiguiser l’attention de l’intelligence, en est-il de plus puissant? Si dans des questions aussi obscures et aussi délicates que toutes celles qui se rapportent à l’hygiène et à l’existence des hommes, l’observation ne peut pas être, du premier coup, parfaitement exacte ni complète, elle est du moins aussi sérieuse et aussi pratique qu’elle le peut. Hippocrate dit solennellement au début de ses Aphorismes : « La vie est courte, l’art est long, l’occasion fugitive, l’expérience trompeuse, le jugement difficile. » Ce sont là les devoirs inévitables de l’art médical; et comme les erreurs peuvent y être homicides, nulle autre science n’est tenue à autant de précautions pour ne pas se tromper. La méthode la plus rigoureuse lui est donc imposée. C’est là le grand enseignement qu’Aristote a pu recevoir de la médecine, comme il le recevait spontanément de son génie personnel. Sans doute, il n’avait besoin de personne pour comprendre que l’observation des faits est la première condition de la science et de la méthode; mais en voyant les applications heureuses qui en avaient été faites dans la pratique médicale, il devait s’attacher d’autant plus fermement à des principes qui avaient déjà produit des résultats si bienfaisants.

Il y a dans les œuvres de Xénophon deux traités qui annoncent des connaissances très précises, si ce n’est très étendues, sur les animaux, et spécialement sur le cheval et sur le chien. Ce sont les deux traités de l’Équitation et de la Chasse. L’élégante cavalcade du Parthénon nous fait croire que les Athéniens devaient être d’excellents écuyers, tout à fait dignes du beau présent que Neptune leur avait offert. Mais l’ouvrage de Xénophon prouve, mieux encore, que leurs études pratiques sur le noble animal que le dieu leur avait donné, étaient poussées presque aussi loin que celles des sportsmen de nos jours. Xénophon signale en premier lieu les moyens qu’il faut prendre pour n’être pas trompé dans l’achat d’un jeune cheval. Examen des jambes, pieds, sabots, paturons, canons; examen du poitrail, du cou, de la tête, de la ganache, des deux barres; examen des yeux, des naseaux, du front, des oreilles; examen des reins, des côtes, de la croupe, il ne faut rien omettre afin d’éviter toutes les fraudes et tous les pièges d’adroits maquignons. Si, au lieu d’acheter un jeune cheval, on achète un cheval tout dressé, il faut s’assurer de son âge, de sa souplesse, de sa docilité, de sa douceur, de sa constance au travail. A ces sages avis, Xénophon en joint d’autres sur l’installation d’une bonne écurie, sur la nourriture, sur le pansage, sur le lavage régulier du corps, les jambes exceptées, sur les exercices de manège, tant pour les chevaux de guerre que pour les chevaux de parade.

Toutes ces recommandations minutieuses et ces renseignements, destinés à former le cavalier accompli, sont le fruit d’une longue et intelligente pratique, où la physiologie du cheval a sa part, bien qu’elle ne soit pas le but de l’ouvrage. Un autre traité qui fait suite à celui-là et qui le complète, « le Commandant de la cavalerie », est un manuel de tactique militaire, aussi judicieux que le précédent, mais qui a un objet purement technique.

Au contraire, le traité de la Chasse a, comme le traité de l’Équitation, une partie zoologique. Le chien y est étudié avec autant de soin que le cheval, et à un point de vue non moins exclusif. Il y a deux espèces principales de chiens de chasse, dont l’une est très supérieure à l’autre; l’auteur indique les caractères qui les distingue et les formes qu’il faut préférer dans les chiens dont on doit se servir. Mais il est bien difficile de parler du chien de chasse sans dire aussi quelque chose des bêtes qu’il poursuit. Xénophon parle donc du lièvre, qu’on chassait même en hiver; des faons et des cerfs, pour lesquels il fallait des chiens indiens; des sangliers, contre lesquels on doit choisir les chiens les plus capables de faire tête à la bête; des lions, des léopards, et autres bêtes sauvages. Dans les conseils donnés aux chasseurs, on peut recueillir bien des détails de pure zoologie. sur les habitudes du lièvre, sur sa fécondité exceptionnelle, sur ses ruses pour échapper au chasseur, sur ses espèces diverses, sur sa vue mauvaise, sur son agilité, qui l’empêche de jamais marcher au pas, sur sa conformation si bien calculée pour la course et pour le saut. D’autres détails non moins curieux sont donnés sur les biches, conduisant leurs faons en bande au printemps, et les défendant à outrance contre les chiens; sur la bauge du sanglier, sur sa force redoutable dans la lutte qu’on engage avec lui, surtout quand le père et la mère se réunissent pour défendre les jeunes.

Quant aux lions, léopards, lynx, panthères, ours, et autres animaux féroces. Xénophon est très bref: mais de ce qu’il dit, on peut conclure que de son temps, il y avait encore des lions en Grèce, dans les monts Pangées et sur le Pinde, au nord-ouest de la Macédoine. Aristote atteste plusieurs fois la même chose; et son assertion, qui pouvait passer pour douteuse, est confirmée par celle de Xénophon. Mais aujourd’hui, et depuis longtemps, l’Europe ne nourrit plus de ces carnassiers.

Aristote a nommé Socrate dans le Traité des Parties; et c’est. à la fois un éloge et une critique qu’il lui adresse, en compagnie de Démocrite. Il le loue d’avoir essayé de définir les êtres, non plus d’après leur matière, mais d’après leur essence et leur idée. Mais, en même temps, il le blâme de s’être détourné de l’étude de la nature pour se livrer entièrement à la dialectique et à la science morale. Le reproche, si c’en est un, est fondé ; mais Socrate ne s’en serait pas inquiété. Dans le Phédon, il explique, quelques instants avant de mourir, comment, dans sa jeunesse, il s’était passionné pour la physique, et comment, ensuite, il s’en était dégoûté. Plein d’enthousiasme pour la sublime pensée d’Anaxagore, il avait espéré, guidé par lui, pouvoir comprendre le monde et trouver le secret de ses merveilles. Mais quelle n’avait pas été sa déception. quand il s’était aperçu qu’Anaxagore, après avoir proclamé l’intervention de l’Intelligence dans l’univers, ne faisait aucun usage de ce grand principe! Pour lui, il avait déserté une étude si décevante, pour contempler tout. son aise l’idée du bien, qui éclate et resplendit en toutes choses, et surtout dans la raison de l’homme, plus clairement encore que dans la nature. Plus loin, on reviendra sur quelques-unes des opinions physiologiques de Socrate que nous a conservées Xénophon dans ses Mémoires.

Mais si Socrate a, pour ces graves motifs, négligé l’étude de la nature, tout en l’aimant et la comprenant merveilleusement, Platon a essayé de continuer et d’agrandir les voies ouvertes par Démocrite; et dans le Tintée, où il entreprend d’expliquer le monde, il s’occupe de la formation de tous les animaux, dispersés par Dieu dans les airs, dans les eaux et sur la terre. Il décrit longuement le corps de l’homme, tant admiré par son maître Socrate : la tête d’abord, le visage. la voix, le cou, la poitrine, le diaphragme, le cœur, principe des veines, le poumon avec la trachée-artère, le foie, la rate, l’estomac, la chair, les os, la moelle, les vertèbres, la liqueur séminale, les nerfs, la peau, le sang, la santé et la maladie. Du corps humain, Platon passe aux animaux qu’il divise en quelques classes principales : quadrupèdes, oiseaux, serpents, poissons, etc. A la suite du règne animal, Timée dit aussi quelques mots sur les plantes; car la création tout entière, qu’il vient d’esquisser, lui semble une œuvre divine, pleine de raison, de science et de beauté.

On ne saurait méconnaître dans le Timée, qui est sans doute la dernière expression de la sagesse de Platon, des aperçus profonds dignes de lui et de Socrate, des théories ingénieuses, qui pourtant annoncent plus de perspicacité d’esprit que de connaissance des faits. Mais toutes ces notions de zoologie et de physiologie sont viciées dans leur principe, parce qu’elles ne sont pas faites pour elles-mêmes. Timée ne cherche pas précisément à savoir ce que sont les animaux, ni comment l’homme est organisé. S’il décrit le corps de l’homme, c’est surtout pour découvrir, s’il se peut, l’influence dangereuse que le corps exerce sur l’âme, dont il est le perfide compagnon. S’il décrit les animaux, c’est surtout pour y retrouver la métempsycose. L’homme, en se dégradant par le vice, se transforme, et revêt le corps des animaux inférieurs, selon les qualités qu’il a montrées durant la vie. Ainsi, les hommes timides transmigrent dans des corps de femmes; les hommes frivoles et légers, dans des corps d’oiseaux; les hommes violents et cruels, dans des corps d’animaux féroces. On conçoit qu’une zoologie faite dans cette vue ne peut guère aboutir à la science et à la vérité et quoique Aristote ait été le disciple de Platon pendant vingt ans, il s’est bien gardé d’adopter une méthode qui faussait tout par des idées préconçues, et qui tirait, d’observations superficielles, des conséquences qu’elles ne contenaient pas.

Aristote n’a pas parlé du Timée et de cette physiologie dans son Histoire des Animaux, ni dans les Traités des Parties et de la Génération; mais il l’a réfutée tout au long dans le Traité de l’Âme (pp. 129 et suiv. de ma traduction). Il semble en avoir fait assez peu de cas, du moins en ce qui concerne plus particulièrement la psychologie. C’est que pour Aristote l’âme est plutôt le principe vital que le principe pensant. C’est tout le contraire pour Platon, que la morale touche infiniment plus que l’histoire naturelle. De là, une différence essentielle entre les théories du maître et celles du disciple. Mais Aristote a dû être frappé, comme nous le sommes même encore aujourd’hui, de la grandeur de la pensée qui anime tout le Timée. Remonter jusqu’à l’auteur des choses, et rattacher toutes les créatures à Dieu, « leur artisan et leur père », c’est la dernière et la plus sublime conquête de la raison; ce n’est pas une audace démesurée que l’homme se permet, Pennis non homini datis; c’est une nécessité de l’esprit, qui tend irrésistiblement à embrasser, autant qu’il le peut, l’ensemble des choses, et qui ne s’arrête pas avant d’être parvenu au terme extrême. Aristote aussi est monté à ces hauteurs, si peu fréquentées même des philosophes; et dans la Métaphysique, il s’est expliqué sur quelques-uns de ces problèmes, en un langage qui égale presque celui de Platon et de Socrate, sans d’ailleurs rien emprunter, ni à l’un, ni à l’autre. Mais le Timée, malgré ses lacunes et ses erreurs en physiologie, a pu lui inspirer le désir de chercher dans l’univers l’empreinte divine, et de l’y trouver depuis l’homme jusqu’au plus débile des êtres. De là peut-être, dans Aristote, cet optimisme, qui ne se dément jamais; et ce culte pour la sagesse infinie de la nature, qui ne fait rien en vain. Avant Platon, la philosophie grecque avait bien essayé de remonter à l’origine des choses; mais elle n’avait guère dépassé, dans ces impénétrables mystères, les légendes de la mythologie et les croyances vulgaires.

Après avoir exposé, dans cette revue sommaire, ce qui avait été tenté avant l’Histoire des Animaux, et sans nier le génie d’un Anaxagore, d’un Démocrite, d’un Platon, nous pouvons confirmer, pour notre part, ce légitime éloge adressé à Aristote, qu’avant lui la science de la zoologie n’existe pas, et qu’il en est le fondateur. Mais alors revient plus insoluble et plus pressante la question posée au début de cette enquête rétrospective : « Comment l’Histoire des Animaux, avec les autres ouvrages de zoologie, a-t-elle été possible? Comment expliquer ce phénomène intellectuel, et, l’on peut dire, ce prodige? » Cette question s’est présentée dès la plus haute antiquité, bien que peut-être on ne sentit pas alors, comme nous sentons nous-mêmes, la beauté et la solidité extraordinaires de ce monument unique. C’est à cette préoccupation que répondait la tradition recueillie par Pline sur la générosité d’Alexandre, dépensant des sommes immenses pour procurer à son maître tous les animaux des contrées conquises par lui. Alexandre aurait été le collaborateur d’Aristote, en lui facilitant ses investigations d’histoire naturelle. On peut croire sans peine qu’Alexandre était capable de donner à la science cette protection éclairée, et l’on a raison de l’attendre de lui, quand on se rappelle que, dans le sac de Thèbes, prise d’assaut, il épargnait la seule maison de Pindare, et qu’après la victoire d’Arbelles, il réservait la cassette de Darius à l’Iliade d’Homère.

Mais en admettant même que la tradition ne se trompe point, elle ne serait pas encore satisfaisante; elle ne résout pas la question posée. Sans parler des difficultés, presque insurmontables, même de nos jours, qu’aurait dû rencontrer le transport de tant de bêtes vivantes ou mortes, à de telles distances; sans parler de ces difficultés d’un autre ordre qu’Aristote aurait eues à les recevoir et à les garder pour ses études, il ne suffisait pas de ces collections, quelque riches qu’on les suppose, quelque régulières qu’elles aient pu être, sous la main d’un homme qui, le premier en Grèce, avait imaginé une bibliothèque. Voir les objets les plus instructifs, ce n’est pas tout; il faut les comprendre. Quel usage un ignorant ferait-il des richesses accumulées dans nos Musées, mises à sa disposition? Il pourrait les admirer; mais il lui serait interdit de s’en servir, quand même elles resteraient sous ses veux plus longtemps que n’ont pu rester sous les veux d’Aristote les envois présumés d’Alexandre. Il faut donc laisser la tradition pour ce qu’elle est, et tenter une explication différente.

Il n’y en a qu’une de plausible, sans que d’ailleurs celle-là même soit complète : c’est le génie d’Aristote, qui nous a en quelque sorte accoutumés â ces complètes inattendues de la science, plus étonnantes encore que les conquêtes de son belliqueux élève. L’histoire naturelle n’est pas la seule surprise de ce genre. Peut-on oublier qu’à côté d’elle, Aristote a créé une foule d’autres sciences, non moins difficiles à définir et à constituer, soit naturelles, soit morales ou psychologiques? La zoologie ne fait pas exception; et ce qui doit nous étonner, ce n’est pas qu’Aristote l’ait fondée, mais que son génie ait été si fécond, et, dans la plupart de ces grands sujets, si original et si neuf. En logique, il n’avait aucun prédécesseur, comme il le déclare lui-même fort modestement, pour excuser ses lacunes; et cependant, il a si bien approfondi toutes les parties de la logique que les siècles n’y ont rien ajouté, et que, de l’aveu même de Kant, Aristote est le plus accompli des logiciens. Mais le domaine de la logique est purement rationnel; et il est plus aisé de le parcourir dans toute son étendue que le domaine de l’histoire naturelle, où l’esprit, quelque puissant qu’il soit, doit avant tout s’appuyer sur des faits extérieurs et les observer attentivement, en un nombre presque infini.

Ce qui frappe le plus nos zoologistes modernes, c’est justement cette multiplicité inouïe de faits, dès lors observés avec tant d’exactitude et déjà classés dans un ordre si régulier. L’admiration redouble â mesure qu’on veut s’en rendre compte; et c’est en quelque sorte un de ces spectacles lumineux où l’on est d’autant plus ébloui qu’on les regarde plus longtemps.

Peut-être, un moyen de pénétrer un peu plus avant dans cette énigme, c’est de s’enquérir auprès d’Aristote et d’apprendre de lui quelles impressions il recevait de la nature, et quel concours une curiosité passionnée pouvait apporter au génie. Il semble qu’à cet égard il est très difficile de savoir ce qu’il en a été; et comme les Anciens sont généralement très sobres de ces détails intimes, dont les Modernes sont si fort épris, on s’attend à ce qu’une telle recherche soit parfaitement vaine; l’austérité habituelle d’Aristote n’est pas faite pour nous encourager. Pourtant, en l’absence de témoignages directs et de confidences, on peut découvrir, même dans des œuvres si sévères, des indications, qui, pour n’être pas absolument personnelles, n’en sont pas moins décisives. Certainement, Aristote ne se met pas en scène de sa personne, comme le ferait un auteur de notre temps; mais on ne peut pas méconnaître l’émotion profonde de sa pensée dans les pages suivantes extraites du Traité des Parties.

Il a réfuté la méthode platonicienne de division, procédant de deux en deux, et il vient de montrer en quoi la dichotomie peut, malgré ses défauts, avoir encore quelque utilité ; il veut cependant y substituer un principe nouveau ; et il poursuit en ces termes :

« Ce principe nouveau, c’est que les substances formées par la nature sont, les unes incréés et impérissables de toute éternité, et que les autres sont soumises à naître et à périr. Pour les premières, quelque admirables et quelque divines qu’elles soient, nos observations se trouvent être beaucoup moins complètes; car à leur égard, nos sens nous révèlent excessivement peu de choses, qui puissent nous les faire connaître, et répondre à notre ardent désir de les comprendre. Au contraire, pour les substances mortelles, plantes ou animaux, nous avons bien plus de moyens d’information, parce que nous vivons avec elles, et que, si l’on veut appliquer à ces observations le travail indispensable qu’elles exigent, on peut en apprendre fort long sur les réalités de tout genre. D’ailleurs, ces deux études, bien que différentes, ont chacune leur attrait. Pour les choses éternelles, dans quelque faible mesure que nous puissions les atteindre et les toucher, le peu que nous en apprenons nous cause, grâce à la sublimité de ce savoir, bien plus de plaisir que tout ce qui nous environne, de même que, pour les personnes que nous aimons, la vue du plus insignifiant et du moindre objet nous est mille fois plus douce que la vue prolongée des objets les plus variés et les plus beaux. Mais pour l’étude des substances périssables, comme elle nous permet tout ensemble de mieux connaître les choses, et d’en connaître un plus grand nombre, elle passe pour être le comble de la science; et comme, d’autre part, les choses mortelles sont plus conformes à notre nature et nous sont plus familières, cette étude devient presque la rivale de la philosophie des choses divines. Mais ayant déjà traité de ce sujet et ayant exposé ce que nous en pensons, il ne nous reste plus ici qu’à parler de la nature animée, en ne négligeant, autant qu’il dépend de nous, aucun détail, quelque infime ou quelque relevé qu’il soit. C’est que, même dans ceux de ces détails qui peuvent ne pas flatter nos sens, la nature, qui a si bien organisé les êtres, nous procure, à les contempler, d’inexprimables jouissances, pour peu qu’on sache remonter aux causes, et qu’on soit réellement philosophe. Quelle contradiction et quelle folie ne serait-ce pas de se plaire à regarder les simples copies de ces êtres en admirant l’art ingénieux qui les a reproduits, en peinture ou en sculpture, et de ne point se passionner encore plus vivement pour la réalité de ces êtres, que crée la nature, et dont il nous est donné de pouvoir découvrir les causes!

« Aussi, ce serait une vraie puérilité que de reculer devant l’observation des êtres les plus infimes; car, dans toutes les œuvres de la nature, il y a toujours place pour l’admiration, et l’on peut toujours leur appliquer le mot qu’on prête à Héraclite, répondant à des étrangers qui venaient pour le voir et s’entretenir avec lui. Comme en l’abordant, ils le trouvèrent qui se chauffait au feu de la cuisine : « Entrez sans crainte, entrez toujours, leur dit le philosophe; les Dieux sont ici comme partout. » De même dans l’étude des animaux, quels qu’ils soient, il n’y a jamais non plus à détourner nos regards dédaigneux, parce que, dans tous sans exception, il y a quelque chose de la puissance de la nature et de sa beauté. Il n’est pas de hasard dans les œuvres qu’elle nous présente; toujours ces œuvres ont en vue une certaine fin, et il n’y en a pas où ce caractère éclate plus éminemment qu’en elles: Or. la fin en vue de laquelle une chose subsiste ou se produit, est précisément ce qui constitue, pour cette chose, sa beauté et sa perfection.

« Que si quelqu’un était porté à mépriser comme au-dessous de lui l’étude des autres animaux, qu’il sache que ce serait aussi se mépriser soi-même; car ce n’est pas sans grande difficulté qu’on parvient â connaître l’organisation de l’homme, sang, chairs, os, veines, et tant d’autres parties de même genre. » (Traité des Parties des Animaux, livre I, chap. V, p. 98, édit. du docteur de Frantzius, 1853; édit Langkavel, p. 15, 1868.)

Ailleurs, il dit encore avec non moins d’émotion et de bonheur d’expression :

« Dans les animaux qui ont du sang, c’est d’abord la masse supérieure du corps qui est formée dès la naissance; puis avec le temps, la partie inférieure prend son entier développement. Pour tout cela, il n’y a d’abord que de simples linéaments et des contours; puis ensuite, viennent la couleur, la mollesse ou la dureté des diverses parties. Dans cette esquisse d’abord imparfaite, on dirait que la nature dessine et qu’elle fait comme les peintres, qui se contentent premièrement de tracer des lignes, et qui n’appliquent que plus tard les diverses couleurs à l’objet qu’ils représentent. » (Traité de la Génération des Animaux, liv. II, 94, p. 184, édit. Aubert et Winner.)

Quel est celui des naturalistes modernes qui renierait de telles pages? Ou plutôt, qui ne voudrait les avoir écrites? Elles feraient honneur au plus sage et au plus instruit. Aristote a eu bien rarement de ces effusions; mais quand il s’y laisse aller, elles n’en sont que plus précieuses. Il aimait la nature autant qu’il l’admirait; et dans les études qu’il lui consacrait, le cœur tenait sans doute autant de place que l’esprit.

II est assez singulier que les Modernes se soient figuré quelquefois qu’ils étaient les premiers et les seuls à aimer la nature. Schiller prétend que les Grecs, malgré toutes leurs qualités, ont été étrangers à ces émotions délicates, et que le spectacle des choses a captivé leur « intelligence bien plus que leur sentiment moral ». Humboldt adresse à l’Antiquité la même critique, qui, après lui et après Schiller, est devenue un lieu commun de littérature courante. Il a été entendu que l’amour de la nature était un privilège de notre temps, un monopole récemment découvert à notre usage, sans doute depuis Jean-Jacques et même depuis Obermann. Littré a déjà réfuté ce paradoxe de notre vanité; et il lui a suffi de rappeler quelques passages d’Homère de Platon et de Pline, pour en faire justice. Il pouvait rappeler encore les idylles de Théocrite, les pages sublimes de Cicéron dans son Traité de la Nature des Dieux, les Géorgiques de Virgile après Lucrèce, tant de vers charmants d’Horace, et les éloquentes amplifications de Sénèque. Mais Aristote eût-il été le seul à parler de la nature ainsi que nous venons de le voir, il semble qu’une telle profession de foi démontre assez clairement que les Anciens ont senti, aimé et célébré la nature aussi bien que nous. Seulement, ils ont été moins personnels, moins littéraires et moins déclamateurs. En général, ils sont occupés exclusivement du sujet qu’ils traitent; et l’individu se produit fort peu; l’égoïsme de l’écrivain ne se trahit pas. C’est peut-être là un des plus grands charmes de l’Antiquité. Chez nous, Rousseau adresse à l’univers ses Confessions, qu’il croit imiter de saint Augustin; chez les Grecs, un Platon, un Aristote ne nous apprennent pas un mot d’eux-mêmes; et si, pour les connaître, nous en étions réduits à ce qu’ils nous en disent, notre ignorance serait entière. Il est vrai que leurs œuvres nous dédommagent, quoiqu’elles soient muettes sur ceux qui les composent, à leur plus grande gloire et au grand profit de l’esprit humain.

Ainsi donc, pour expliquer la composition de l’Histoire des Animaux, Prolem sine patre creatam, le meilleur argument est encore le génie de l’auteur, fécondé par une admiration sans bornes pour la nature. La réalité ne change pas; et les animaux de tout ordre qu’observait Aristote posaient sous ses yeux tels qu’ils posent encore sous les nôtres. Les phénomènes à peu près innombrables qu’ils offrent à notre étude ne peuvent pas être aperçus d’un seul coup, ni analysés en une fois ; mais le regard de l’homme de génie est si pénétrant, si étendu, si rapide, qu’il peut, dans la courte durée de la vie individuelle, embrasser une multitude de faits que les siècles précédents n’avaient pas vus, et que les siècles suivants ne verront pas davantage. Au début de notre XIXe siècle, nous avons été les témoins émerveillés de ce que Cuvier a pu faire en paléontologie ; c’est toute une science nouvelle, qui, devant nous, est née de ses labeurs, plus limités, mais aussi féconds en leur genre que ceux d’Aristote. Cuvier n’avait pas un génie universel comme celui du philosophe grec. Mais ce qu’il a réalisé, dans cette branche de savoir inconnue jusqu’à lui, nous permet de mesurer ce qu’Aristote a pu accomplir, sur une échelle beaucoup plus vaste et avec un succès, s’il est possible, encore plus grand.

Cela est si vrai que l’œuvre d’Aristote, qui était sans antécédents, n’a été ni continuée, ni même comprise par les temps qui ont suivi. Il a fallu plus de vingt siècles pour que l’esprit humain, après une foule d’épreuves et d’hésitations, reprit la route que le génie avait. prématurément ouverte; et c’est seulement, au milieu du siècle dernier, qu’on a retrouvé des traces qui semblaient presque perdues. Si la stérilité des prédécesseurs d’Aristote a pu nous étonner, la stérilité des successeurs est bien plus surprenante encore. La science une fois fondée, il paraissait assez simple qu’on la cultivât, dans la voie où elle avait été mise. Mais le premier pas avait été si gigantesque que personne n’a pu le prendre, quelque facile que fût l’imitation, après de tels exemples et avec un tel guide.

Pline est, sous quelque rapport, un grand écrivain; mais ce n’est pas un naturaliste, malgré le renom qu’on lui a fait; lui-même n’élève pas cette prétention; et il se donne pour le fidèle compilateur des œuvres d’Aristote, comme il l’est de tant d’autres. Il se cache si peu de ce rôle, modeste mais fort utile, surtout entre ses mains, qu’il énumère avec la plus sincère exactitude, toutes les sources auxquelles il puise, d’ailleurs avec plus ou moins de discernement. Son plan embrasse le monde entier, ou le Cosmos, comme nous disons avec les Pythagoriciens; le plan d’Aristote est moins large, puisqu’il se borne à la zoologie, réservant pour plus tard l’astronomie, la botanique et les minéraux. Pline aborde toutes ces sciences, en colorant de son style les idées d’autrui. Pour la partie de son ouvrage qui est relative aux animaux, il reproduit presque toujours Aristote, en le traduisant quelquefois mot à mot. Quand il ajoute aux faits déjà observés des faits nouveaux, sans dire de qui il les tient, ces faits ne sont ordinairement, ni très exacts, ni même très sérieux. C’est souvent de la zoologie à la façon d’Élien, c’est-à-dire, des curiosités plus ou moins vraisemblables sur le caractère et les mœurs des animaux, réels ou fabuleux. Pline, qui se raille de la crédulité des Grecs, non sans quelque droit, ne se doute pas qu’il est parfois d’une crédulité bien plus aveugle encore. Buffon en a donc fait beaucoup trop d’estime; et le jugement que porte Littré, dans la préface de sa traduction et de son édition, est bien plus équitable et beaucoup moins flatteur. Pline, en reprenant sa vraie place, n’en doit pas moins être pour nous un des auteurs les plus importants de l’époque romaine; mais il ne faut pas le surfaire; il peut se passer de cette injustice. Son ouvrage est digne de tout notre intérêt; et il serait très regrettable qu’il nous manquât ; mais ce n’est pas là de la science, ni comme l’entendait Aristote, ni comme nous l’entendons.

A plus forte raison, peut-on appliquer cette critique aux deux ouvrages d Élien, dont l’un n’est pas plus de l’histoire que l’autre n’est de la zoologie. Son traité en dix-sept livres sur la Nature des animaux est un recueil d’anecdotes, qui se succèdent sans aucune forme, et qui sont, pour la plupart, d’une invraisemblance puérile. Élien ne les a pas inventées, et il a bien soin de nous avertir, dans son Préambule, que bon nombre d’auteurs ont écrit avant lui sur le même sujet. Il se propose, en les prenant pour guides, de montrer dans les brutes certaines qualités admirables, qu’elles partagent avec l’homme; et il se flatte que, sans dépasser les autres, il fera du moins, après eux, une œuvre de quelque utilité. Avant de se séparer de ses lecteurs, et en leur adressant ses adieux, il s’applaudit de la façon dont il a accompli son dessein, et il trouve que le désordre de la composition est un ornement de plus, par la variété qu’il jette sur les choses. Sa conclusion semble bien dire que l’animal vaut mieux que l’homme; et il se croit digne d’éloges pour avoir fait Élien les merveilles de la nature, qui a donné à la plupart des animaux « beauté, intelligence, industrie, justice, tempérance, courage, affection, amour, piété même », en un mot, une foule de vertus que l’humanité trop souvent ne possède pas dans une mesure égale. On aurait tort néanmoins de dédaigner absolument Élien; et l’on peut encore glaner dans ses récits quelques faits authentiques, et des citations utiles.

On ne saurait guère demander davantage à Athénée, qui, à l’occasion du Banquet de ses Sophistes, s’occupe plus de cuisine que d’histoire naturelle, et qui, en parlant des oiseaux et des poissons, songe avant tout aux mets exquis que la gourmandise sait en tirer. Plutarque, dans son dialogue sur l’Adresse des Animaux, est beaucoup plus sérieux qu’Élien et qu’Athénée; il rapporte des traits nombreux de l’instinct de l’animal et il est sensé dans toutes ses observations, sans jamais prétendre à être un naturaliste.

Avec Plutarque, Élien et Athénée, finit l’Antiquité; et vers leur époque, commence dans l’Empire romain cette longue agonie qui aboutit enfin à la disparition de la civilisation antique, au triomphe des Barbares et au Moyen-âge. Ce que devient la zoologie dans ce long désordre, on peut se le figurer en voyant ce qu’elle était devenue dans des temps meilleurs, sous Titus et sous les Antonins.

Les historiens de la zoologie, Beckmann (1766), Spix (1811) et M. Carus (1880), nous apprennent en détail quelles traditions informes survivaient alors, et alimentaient dans les couvents les naïves études de quelques moines. La culture de l’histoire naturelle recommence, avec tout le reste, par des leçons sur les livres d’Aristote. Albert-le-Grand en fait un ample commentaire, qui sans doute y ajoute fort peu, mais qui du moins ressuscite, entretient, et propage les idées du philosophe. On n’a peut-être pas assez rendu justice à ces labeurs, qui n’ont rien de brillant, mais qui, au milieu de ces épaisses ténèbres, ont conservé quelques reflets de lumière. Sous ce rapport, comme sous bien d’autres, le fameux professeur de Cologne et de la Montagne Sainte-Geneviève mérite la glorieuse épithète qu’on a jointe à son nom. Il fut possible, grâce à lui, d’étudier la nature sous un maître tel qu’Aristote. C’était beaucoup; et la vérité pouvait luire aux yeux de quelques disciples. C’était également d’après Aristote qu’avait été compilé ce manuel de zoologie qui, sous le titre de « Physiologus» a traversé tout le Moyen-âge, moins développé et moins savant que l’enseignement d’Albert, mais plus à la portée du vulgaire. Vincent de Beauvais, dans son « Miroir du monde », ne peut aussi que reproduire Aristote, qui lui fournit toute l’histoire naturelle de son encyclopédie. Deux siècles environ après Albert-le-Grand et Vincent de Beauvais, Théodore Gaza traduisait l’Histoire des Animaux en un excellent latin, avec la fidélité d’un Grec connaissant à fond la langue qu’il professait.

Tout cela n’est encore qu’un bégaiement; on se contente de répéter tant bien que mal ce qu’a écrit Aristote; on n’y ajoute rien; on ne consulte pas la nature, comme il l’avait consultée. La science indépendante et originale ne reparaît qu’au milieu du XVIe siècle; et ce sont deux zoologistes français, Belon et Rondelet, qui reprennent la méthode aristotélique, dans son énergie pratique et son vrai caractère. Ils ne copient plus Aristote; ils le continuent. dans la mesure où ils le peuvent, en observant, ainsi que lui, la réalité, et en interrogeant directement les faits. Belon voyage pendant plusieurs années en Italie, en Grèce, en Asie Mineure, en Palestine, en Egypte; et comme il est à la fois médecin, zoologiste et botaniste, il recueille avec exactitude et sagacité une foule d’observations, dans quelques-unes des contrées qu’Aristote avait habitées aussi et parcourues, dix-huit siècles auparavant. C’est surtout à l’étude des poissons de la Méditerranée qu’il s’attache; il élucide ses descriptions par des gravures, qui rendent bien la forme des animaux. Belon écrit soit en latin, soit en français, dans un fort bon style. Protégé par les plus puissants personnages du clergé, il aurait poussé beaucoup plus loin ses remarquables recherches, s’il n’était mort jeune, assassiné à l’âge de 47 ans.

Les travaux de Rondelet, médecin de Montpellier, ressemblent beaucoup à ceux de Belon, dont il est le contemporain. C’est aussi à l’ichtyologie qu’il se dévoue; et il entreprend l’histoire entière des Poissons. Il voyage également sur les bords de la Méditerranée, surtout sur les côtes de l’Italie, de la France et de l’Espagne. Il écrit en latin ; et il fait traduire son livre en français. Il l’accompagne de gravures meilleures, où les poissons de mer, de rivières et d’étangs sont représentés avec une ressemblance que Buffon et Cuvier ont louée souvent. Rondelet, qui est fort érudit, a donné pour la nomenclature des poissons connus des Anciens une synonymie, qui peut éclaircir de nombreux passages d’Aristote.

Conrad Gesner, ami de Rondelet, et comme lui médecin de Montpellier, quoique Suisse de naissance, a composé le plus laborieux ouvrage d’histoire naturelle qu’il ait vu le XVIe siècle, avant celui d’Aldrovande. Il y parcourt toute la zoologie depuis les quadrupèdes vivipares et ovipares, les oiseaux, les poissons et les animaux aquatiques, jusqu’aux reptiles; il devait faire un dernier livre sur les insectes; mais la mort le prévint. Il est plus savant encore que ses deux contemporains ; il range les animaux par ordre alphabétique, et sur chacun d’eux il cite, avec prolixité, tout ce que les Anciens nous en ont appris, mais aussi avec une exactitude irréprochable. Cuvier faisait la plus grande estime de l’Histoire des Animaux de Conrad Gesner ; et il la considérait comme la première base de toute la zoologie moderne C’est un superbe éloge de la part d’un juge tel que Cuvier.

Édouard Wotton, médecin d’Oxford, publia en même temps que Conrad Gesner, et à peu près sur les mêmes fondements, un ouvrage moins développé, qui n’eut pas un succès aussi grand, mais qui représente plus fidèlement encore le plan d’Aristote. Wotton traite d’abord des parties communes à tous les animaux, comme Aristote le fait en commençant son histoire naturelle: avec lui encore, il divise les êtres animés en deux seules classes : ceux qui ont du sang et ceux qui n’en ont pas. Il passe ensuite à l’homme, aux quadrupèdes vivipares et ovipares; aux serpents, aux oiseaux; aux animaux aquatiques, cétacés et poissons; et il termine par les animaux exsangues, mollusques, crustacés et zoophytes. Ce n’est pas plus neuf, ni plus original que Conrad Gesner ; mais c’est plus régulier et moins long que lui, et surtout que l’interminable compilation d’Aldrovande.

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les travaux anatomiques de Vésale et d’Ambroise Paré facilitent indirectement les progrès de la zoologie, en faisant mieux connaître les organes du corps humain. Le XVIIe siècle n’apporte pas à l’histoire naturelle tous les perfectionnements qu’on pouvait espérer de l’invention du microscope, devenue très vite féconde entre les mains de Malpighi, de Swammerdam et de Leuwenhoeck, découvrant les animalcules spermatiques. C’est dans le XVIIe siècle que se fondent chez plusieurs nations les Académies scientifiques, les musées, les parcs zoologiques, les ménageries, qui pouvaient être d’un utile secours pour les sciences: mais il ne paraît pas d’ouvrage qui systématise la zoologie et en fasse avancer l’ensemble. C’est alors aussi que commencent ces monographies, presque innombrables, qui se multiplient chaque jour de plus en plus, en recueillant une quantité de détails dont la science générale s’enrichit. Vers la lin de ce siècle, Claude Perrault, l’architecte de la Colonnade du Louvre, a sur la « Mécanique des animaux » et sur bien des questions d’histoire naturelle des vues profondes, qu’il n’eut pas le temps de développer autant qu’on pouvait l’attendre de son génie.

Il faut arriver à Linné et à Buffon, vers le milieu du XVIIIe siècle, pour trouver un progrès considérable dans la science zoologique. Linné, qui a fait beaucoup plus encore pour les plantes que pour les animaux, est avant tout un classificateur ; et son « Systema naturae. » embrasse les trois règnes. Le plus court dans son ouvrage est encore le règne animal; la botanique et la minéralogie y tiennent le plus de place. C’est surtout une nomenclature qu’établit le génie du naturaliste suédois; il ne décrit rien, et quelques mots lui suffisent pour chaque chose, quelle que soit sa piété admiratrice en présence des œuvres de Dieu, à qui il dédie son livre et qu’il appelle Jéhovah. Il est passionné pour la nature au moins autant qu’Aristote: ce sentiment, ardent et sincère, anime tous ses écrits, et en exclut en partie la sécheresse, malgré la forme qu’il leur a donnée. A peine consacre-t-il une dizaine de lignes à l’homme, tout en le mettant à la tête de la création; c’est qu’il laisse à l’homme le soin de se connaître lui-même, selon le divin précepte emprunté par Socrate à l’oracle de Delphes; il nous recommande de nous étudier sous les rapports théologique, moral, naturel, physiologique, diététique et pathologique. C’est à cette condition, selon Linné, qu’on est homme; et qu’on se distingue absolument de tous les autres êtres.

De l’homme, il passe au singe, dont il énumère seize espèces, et au Paresseux (Bradypus), qu’on ne s’attendait guère à voir placer si haut dans la série animale. Tel est le premier ordre, celui des animaux anthropomorphes. Linné en établit ensuite cinq autres. parmi les quadrupèdes : bêtes féroces, bêtes sauvages, bêtes du genre des loirs, bêtes de somme et bétail. Après la classe des quadrupèdes, vient celle des oiseaux, également divisée en six ordres, des oiseaux de proie aux passereaux. Puis, viennent les amphibies, divisés en serpents et reptiles. Les poissons, partagés en cinq ordres, forment la quatrième classe; les insectes, partagés en sept, forment la cinquième. La dernière classe est celle des vers (Vermes), où se trouvent réunis des reptiles, des zoophytes, des testacés et des plantes-pierres (Lithophyta).

Après le règne animal, Linné classifie également les plantes, selon leurs organes de fécondation, depuis la monandrie jusqu’à la cryptogamie, en vingt-quatre classes; et enfin le règne des pierres (lapideum regnum), où il admet trois classes : les pierres, les minéraux, et les fossiles.

On conçoit sans peine qu’un système zoologique tel que celui qu’on vient de rappeler, ait suscité de très graves objections. C’est surtout Buffon qui se chargea de les formuler, avec une vivacité qui parut quelquefois dépasser les bornes et trahir la jalousie d’un rival. D’ailleurs, les critiques de Buffon n’en étaient pas moins justes. Les six classes de Linné ne suffisaient pas pour les animaux; il en fallait au moins le double. si l’on ne voulait pas s’exposer à des confusions, ou à des exclusions inexplicables. Les serpents ne sont pas des amphibies; les crustacés ne sont pas des insectes, pas plus que les coquillages ne sont des vers. Tous les quadrupèdes ne sont pas mammifères. Il est bien étrange aussi de mettre, parmi les anthropomorphes, le lézard écailleux à côté du Paresseux; la chauve-souris, la taupe et le hérisson, parmi les bêtes féroces; le castor et le rat, parmi les loirs; le cochon et la musaraigne, parmi les bêtes de somme; enfin le cerf, parmi le bétail, avec le bœuf, le bélier et le chameau.

Toutes ces objections sont vraies, comme celles que Buffon élève contre le système botanique de Linné; mais elles ne diminuent pas la gloire de Linné ; son nom n’en est pas moins un des plus illustres de la science. En effet, c’était un progrès immense qu’un système qui s’étendait aux trois règnes de la nature, avec une nomenclature aussi régulière. Elle est peut-être trop concise; mais les traits essentiels de la définition sont si bien choisis que le laconisme n’ôte rien à la clarté. Linné a, en outre, sur la nature entière, et sur chacun des trois règnes, des principes généraux, qui le guident sûrement dans cette infinité d’êtres et de phénomènes. Il expose ces principes aussi brièvement que le reste, et avec la même autorité. Ce sont à peu près ceux d’Aristote; et Linné se fait de l’histoire naturelle et de sa méthode une idée non moins haute. Mais il ne connaît pas suffisamment le passé, puisqu’il déclare que jusqu’à lui « la zoologie n’a guère été qu’un recueil de récits fabuleux, racontés d’un style diffus, exposés dans des descriptions aussi imparfaites que les dessins et les figures dont parfois on les accompagne ». Linné n’excepte de cette condamnation que Francis Willoughy et John Ray, qui, un demi-siècle auparavant, avaient fait, en collaboration, de très heureux essais dans diverses branches de l’histoire naturelle. Il semble que cette indulgence de Linné pouvait remonter jusqu’aux essais d’Aristote; et il est à croire qu’il devait les estimer, s’il les avait lus, au moins autant que ceux des deux naturalistes qu’il préfère.

Buffon est tout l’opposé de Linné. Il se défie des classifications, qu’il repousse, parce qu’elles sont trop arbitraires et trop incomplètes; il ne cherche pas davantage la régularité méthodique d’une nomenclature universelle, qu’il croit impossible. Il se plaît surtout aux descriptions: parfois, il les revêt d’un style magnifique, quand le sujet comporte cette parure et ce développement; mais d’ordinaire sa narration est pleine de naturel et d’une constante simplicité, qu’on méconnaît quand on ne juge Buffon que sur quelques morceaux, choisis parmi les plus brillants. On le prend pour un littérateur, tandis qu’il a, sans relâche, consacré sa vie laborieuse à des observations et à des expériences, dont il expose les résultats avec un infatigable amour de la vérité, qui est sa qualité dominante. Il fait précéder l’histoire des animaux de celle du globe, sur lequel ils vivent. Il comptait embrasser aussi les trois règnes; mais il n’a pu parcourir que quelques parties de ce trop vaste sujet. Sans adopter une classification proprement dite, il met néanmoins un certain ordre dans ses descriptions. D’abord, il traite de l’animal en général; et après avoir étudié le problème de la génération sous toutes ses faces, il démit l’homme dans l’individu et dans l’espèce ; et après l’homme, les quadrupèdes et les oiseaux; il n’a pas pu aller jusqu’aux poissons. ni aux insectes.

Si le but de l’histoire naturelle est de nous faire connaître et aimer la nature et spécialement les animaux, on doit convenir que la manière de Buffon, qui est aussi la manière d’Aristote, est très supérieure à celle de Linné. Après l’observation directe et personnelle des réalités, la description, qui transmet à autrui ce qu’on a vu soi-même, est, sans comparaison, ce qui peut le mieux nous instruire et nous intéresser. La nomenclature, quelque bien faite qu’elle soit, n’est destinée qu’à rappeler le souvenir de ce qu’on sait déjà; la maigre instruction qu’elle procure serait insuffisante, de tous points, sans la notion complexe qui a dû la précéder. En ceci, Buffon a parfaitement raison contre Linné, la classification est sans doute fort utile; mais la description l’est encore bien davantage; et elle seule est essentielle.

Un peu plus loin, ou devra revenir sur cette question. Pour le moment, nous achevons cette histoire rapide de la zoologie par quelques mots sur Cuvier, et sur l’état actuel de la science.

On s’accorde généralement à regarder Cuvier comme le premier entre les naturalistes des temps modernes, et le plus grand depuis Aristote. Par la forme qu’il imprime à la science, il tient une sorte de milieu entre Buffon et Linné; il écrit excellemment, sans écrire aussi bien que Buffon; mais, s’il est moins littéraire, il est plus scientifique et plus concis. Il y a des pages de son Discours sur les Révolutions du globe, de son Règne animal, et de son Anatomie comparée, qui peuvent compter parmi les plus belles de notre langue appliquée aux matières scientifiques; ce sont des modèles qu’on ne surpassera point, et que bien peu de savants pourront jamais égaler. Il a ouvert, à la zoologie générale une carrière toute nouvelle, et une mine inépuisable par ses travaux sur les animaux fossiles, nous révélant, dans les bouleversements alternatifs de notre globe, deux ou trois créations antérieures à celle dont nous faisons partie. Dans la zoologie proprement dite, il a été un classificateur plus profond encore que Linné ; et l’on doit reconnaître, avec M. Claus, que « sa classification est le plus grand progrès que la science ait fait depuis l’Antiquité ». Il a divisé le règne animal en types ou plans généraux, d’après l’anatomie des organes, et d’après d’autres conditions secondaires. C’est là encore la base la plus solide que la science ait jamais trouvée; et quoique depuis un demi-siècle on ait voulu la modifier, on ne l’a point renversée. Répartissant les êtres organisés en deux divisions, les animaux et les végétaux, comme l’avait fait Aristote, il traite d’abord, ainsi que son devancier, des éléments corporels de l’animal et des combinaisons principales de ces éléments, sans oublier les fonctions matérielles et intellectuelles. Les quatre divisions du règne animal répondent à quatre l’ormes principales : les vertébrés, les mollusques, les articulés et les rayonnés. Dans la première de ces formes, qui est celle de l’homme et des animaux qui lui ressemblent le plus, le cerveau et le tronc principal du système nerveux sont renfermés dans une enveloppe osseuse, qui se compose du crâne et des vertèbres. Dans la deuxième forme, il n’y a pas de squelette; la peau à laquelle les muscles sont attachés, forme une enveloppe molle, ou quelquefois pierreuse; et le système nerveux se compose de masses éparses, réunies par des filets. Dans la troisième forme, celle des articulés, insectes et vers, le système nerveux consiste en deux cordons régnant le long du ventre et renflés d’espace en espace en nœuds ou ganglions. Enfin, dans la dernière forme, qui contient tous les zoophytes, il n’y a plus, comme dans les êtres précédents, un axe sur lequel sont disposés des deux côtés les organes du mouvement et de la sensibilité; ils sont simplement placés comme des rayons autour d’un centre; l’on n’y aperçoit que des vestiges de système nerveux, de circulation et d’appareil respiratoire, presque toujours répandu à la surface du corps entier.

Après ces généralités, Cuvier distribue les vertébrés en quatre classes, selon leurs mouvements et la quantité de respiration : mammifères, oiseaux, reptiles et poissons ; la première étant vivipare, et les trois autres étant ovipares. Puis, il subdivise ces classes en ordre, neuf pour les mammifères, six pour les oiseaux, quatre pour les reptiles, et huit pour les poissons. Il établit des divisions et subdivisions analogues pour les mollusques, les articulés et les rayonnés. Mais outre ce qu’il a dit des poissons dans son Règne animal, il leur a consacré un ouvrage spécial, qui est de beaucoup le plus complet de tous sur cette partie de l’histoire naturelle, de même qu’il a enrichi la science d’une foule de mémoires, où sa puissante intelligence porte la lumière sur tous les sujets qu’elle touche. On a souvent rapproché Cuvier d’Aristote ; la comparaison est parfaitement juste, si on la limite à l’étude des animaux ; et par la courte analyse qu’un vient de voir, on peut se convaincre qu’à deux mille ans de distance et plus, ces deux génies s’entendent, et que le second poursuit et étend l’œuvre du premier, guidé à son tour par l’observation attentive des choses et par les traditions du passé.

Depuis Cuvier jusqu’à nos jours, on a essayé une multitude de classifications nouvelles. On en pourrait énumérer quinze ou seize au moins, si l’on s’en rapporte à la liste dressée par M. Agassiz, et répétée par M. Claus. Il y a même à augurer que l’imagination scientifique ne s’arrêtera pas dans cette production incessante de systèmes, qui ne sont pas tous très heureusement conçus, mais qui exigent toujours des connaissances étendues et des labeurs très considérables. Cette ardeur prouve deux choses : d’abord que cette entreprise est une des plus difficiles de la science ; et en second lieu, que, jusqu’à cette heure, aucun système n’a été ni assez clair ni assez justifié pour s’imposer souverainement, et se substituer aux systèmes antérieurs, avec quelque chance de durer plus qu’eux.

Dans l’état présent de la zoologie, à la fin du XIXe siècle, la science n’a donc pas encore adopté de classification définitive. Ce desideratum ne sera peut-être jamais comblé; nous essayerons de dire pourquoi, en traitant un peu plus loin de la méthode zoologique, et des conditions auxquelles il est possible de classer toutes les espèces d’êtres, que la nature recèle dans son sein en nombre illimité.

Mais avant d’agiter ces nouvelles questions, arrêtons-nous un instant, et voyons bien où nous en sommes arrivés. Avant Aristote, la philosophie grecque, malgré sa merveilleuse activité et sa curiosité très ingénieuse, n’a pu rien fonder de scientifique en zoologie ; après Aristote, l’esprit humain étant trop débile pour le suivre, c’est au dernier siècle seulement que la science enfantée par lui a pu renaître et grandir. De ces deux faits incontestables, nous pouvons tirer une conséquence importante ; c’est qu’Aristote doit être traité par nous comme un contemporain, et que ce zoologiste, vieux de deux mille deux cents ans, est pour nous aussi jeune que s’il était d’hier. C’est le privilège d’un génie incomparable ; et l’on ne peut que répéter ce que disait Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire en termes heureux : « Aristote est encore un auteur progressif et nouveau. » Aussi, de même que tout à l’heure nous interrogions ses successeurs et ses émules, Linné, Buffon, Cuvier, nous pouvons l’interroger, avec un profit au moins égal, sur son style, sur sa méthode, et sur les grandes vues que lui dicte la nature.

Le style d’Aristote est peut-être le meilleur modèle qu’un savant puisse se proposer; c’est une leçon de goût que la zoologie recevrait de la Grèce, à qui nous en devons tant d’autres. Simple, clair, grave, toujours sobre, toujours facile et naturel, il n’a ni la sécheresse, ni la surabondance de quelques autres écrivains scientifiques.

Buffon remarquait que, dans Aristote, il n’y a pas un mot inutile. On doit ajouter que le mot propre ne lui manque jamais; et cette qualité, qu’on peut acquérir par l’étude ou tenir de la nature, contribue beaucoup â la concision et à la netteté du style ; l’expression juste n’a pas besoin d’être redoublée ; la prolixité n’est qu’un signe de faiblesse et une cause d’obscurité. La synonymie, si difficile à établir, peut être un obstacle à bien comprendre Aristote ; mais cette difficulté de fait ne vient pas de lui ; elle tient nécessairement à la différence des langues, des climats et des temps. L’art du style, pris dans sa généralité, ne consiste pas uniquement dans le choix et l’arrangement des mots ; il consiste plus encore dans la disposition des pensées et des matières. Sauf quelques rares passages, dont le désordre remonte à la destinée bien connue des manuscrits d’Aristote, l’Histoire des Animaux, le Traité des Parties, et le Traité de la Génération, sont irréprochables. Sans doute, ce n’est pas tout à fait notre style moderne; mais la sculpture de Phidias n’est pas non plus notre sculpture ; et cependant, nos artistes s’en inspirent, sans rien abdiquer de leur indépendance et de leur originalité. Le style d’Aristote peut nous rendre le même service, puisqu’il a aussi la double empreinte, et du génie de l’auteur, et du génie de la race. Il n’est pas non plus de zoologiste qui ait su rendre l’histoire naturelle plus attachante ; et les pages qui ont été citées plus haut nous livrent le secret à la fois de celui qui les a écrites, et de l’intérêt qu’il excite dans ses lecteurs, par l’intérêt qu’il ressent lui-même. C’est parce qu’il aime la nature qu’il la fait aimer en la décrivant.

La question de la méthode, comme on l’a déjà dit, n’est pas une question de zoologie; c’est une question générale, c’est-à-dire philosophique. Mais dans l’histoire naturelle, où le nombre des espèces d’êtres à observer n’a pas de limites, la méthode, qui trace la route pour établir entre eux un certain ordre relatif, est plus importante que dans toute autre science. C’est en outre la méthode, qui, en zoologie, détermine la classification. Aussi, n’est-il pas un naturaliste qui n’ait exposé, avec plus ou moins de développement, les principes d’après lesquels il entendait se diriger. Aristote y est revenu à plusieurs reprises, et l’on a déjà vu, du moins, en partie, quelle est sa doctrine systématique. Linné a la sienne, en dépit de son laconisme ; Buffon a fait de la méthode une étude explicite ; Cuvier non plus ne s’en est pas abstenu, bien que la pente de son esprit ne le portât guère à ces considérations, trop éloignées de ses travaux habituels. Tous ont éprouvé ce besoin, et l’ont satisfait chacun à sa manière.

Selon Aristote, la règle suprême de la méthode, c’est d’observer les faits, dans toute leur étendue et dans leur simplicité, tels qu’ils s’offrent à notre sensation. On ne doit vouloir les expliquer qu’après cette analyse essentielle et préliminaire. La science est tenue de constater d’abord la réalité; et ce n’est qu’ensuite qu’elle peut se demander pourquoi et en vue de quelle fin les choses sont telles qu’elles sont. Vingt fois, Aristote est revenu avec insistance sur ce principe indispensable ; il l’a perpétuellement opposé aux théories prématurées et téméraires des philosophes, ses devanciers, qui se sont presque toujours perdus en se flattant vainement de pouvoir remonter à l’origine des choses. Au lieu de faire des tentatives inutiles pour savoir ce qui a été, ils auraient dû s’enquérir de ce qui est actuellement. Aristote ne s’est pas tenu à ce conseil déjà fort sage, et sur lequel il n’a jamais hésité; il a de plus, donné l’exemple ; et tous ses ouvrages zoologiques sont des monuments d observation

il est aisé de s’en assurer, en les lisant. Quant à nous, si nous tenons à réitérer cette apologie d’Aristote et de l’Antiquité, c’est que la prévention contraire est aussi tenace qu’erronée; et qu’il est passé en une sorte d’axiome que les Modernes seuls ont pratique la méthode d’observation, révélée à l’esprit humain par Bacon et son école.

Après cette première règle, qui est universelle, Aristote donne les règles qui sont spéciales à la zoologie. Par où doit-elle commencer l’étude des animaux ? Quel est l’animal qu’elle doit d’abord étudier et décrire? Aristote répond : L’histoire des animaux doit débuter par l’homme. Il allègue de cette préférence deux raisons péremptoires, sur lesquelles aucune autre ne saurait l’emporter. De tous les animaux, c’est l’homme qui nous est le mieux connu, puisque nous sommes hommes nous-mêmes. D’autre part, comme l’organisation humaine se retrouve en grande partie dans une foule d’animaux, voisins quoique différents, Geoffroy Saint-Hilaire l’homme c’est connaître ces animaux par analogie; l’étude qui lui est consacrée s’étend beaucoup plus loin que lui, et elle nous facilite l’étude de toutes les organisations qui se rapprochent de la sienne.

Cette règle fondamentale de la science zoologique a été adoptée, depuis Aristote, par tous les grands naturalistes, Linné, Buffon, Cuvier, imités par une foule d’autres. Dans ces derniers temps, on a cru devoir renverser cette méthode et commencer la zoologie par la Cellule. C’est là une conception que la raison ne saurait approuver, et qui choque tous les principes de la logique. Bien des savants s’en sont engoués aujourd’hui ; mais cette mode, on peut l’espérer, ne durera pas plus que les modes ne durent ordinairement, dans les systèmes de la science, aussi bien que dans les coutumes des nations.

Le côté faible de la zoologie aristotélique, c’est la classification. L’auteur ne l’a jamais exposée d’une manière systématique ; et il serait assez hasardeux de chercher à l’extraire des ouvrages où elle est dispersée. Cependant, Aristote n’a pas confondu toutes les espèces dans un désordre commun ; entre elles, il a indiqué positivement des classes, bien que ces classes soient trop peu nombreuses et trop peu distinctes. Les principales, que nous avons déjà signalées, sont celles des animaux qui ont du sang et des animaux qui n’en ont pas ; celles des vivipares, des ovipares et des vermipares ; celles des quadrupèdes, des oiseaux. des reptiles, des cétacés, des poissons, des insectes ; celle enfin des mollusques, des crustacés, des testacés et des zoophytes. Ce n’est pas là, on doit l’avouer, une classification dans le sens rigoureux de ce mot ; mais si l’on songe aux difficultés que présente la classification, même pour la science de notre temps, on sera porté à l’indulgence ; et l’on excusera dans Aristote un défaut que compensent tant d’autres mérites. Un arrangement régulier de tous les êtres animés était impossible à l’époque où il écrivait, quel que fût son génie ; il y fallait une multiplicité d’observations de détail que le temps seul pouvait accumuler ; et aujourd’hui même, les matériaux ne sont pas encore suffisants. Mais quelque incomplète que soit la classification d’Aristote, elle doit toujours figurer dans l’histoire de la science, parce qu’elle est la première en date, et qu’elle renferme les principaux éléments de toutes celles qui ont suivi. Elle vient immédiatement avant les classifications de Linné et de Cuvier, comme l’ont très bien vu les historiens de la zoologie.

De tous les naturalistes, c’est Buffon qui s’est le plus occupé de la méthode ; il a placé, en tète de ses œuvres, un long « Discours sur la manière d’étudier et de traiter l’histoire naturelle ». Les principes par lesquels il entend se diriger dans ses trois études, « la Théorie de la terre, la formation des Planètes, et la Génération des animaux», sont à peu près identiques aux principes d’Aristote. Ainsi que le philosophe grec, Buffon recommande avant tout l’observation des faits ; il faut les recueillir dans le plus grand nombre possible, les considérer d’abord en eux-mêmes et isolément, puis dans leurs rapports; bien définir les êtres et les bien décrire ; les grouper selon leurs affinités réelles et selon leurs différences, sans parti pris et sans idées préconçues; et enfin, les ordonner, d’après toutes ces conditions, en espèces, en genres, en classes, de plus en plus compréhensives. D’ailleurs, Buffon ne croit pas qu’une classification, quelque générale qu’elle soit, puisse embrasser à jamais tous les êtres ; et prenant pour exemple celle de Linné, en botanique et en zoologie, il s’efforce d’en démontrer l’insuffisance et les erreurs. La nature est tellement diverse, elle procède par des nuances tellement insensibles, que l’homme ne saurait, ni les comprendre, ni même les observer toutes, malgré l’attention qu’il y apporte. Cependant, Buffon ne désapprouve pas les labeurs auxquels se sont livrés les savants, et il ne nie pas entièrement l’utilité des méthodes; elles peuvent servir à faciliter l’étude et à aider la mémoire ; mais elles ne peuvent avoir la prétention de représenter toute la nature dans ses formes innombrables ; et comme le tableau qu’on en essaierait serait toujours fort incomplet, il vaut mieux s’abstenir d’un effort qui doit échotier.

Aussi, Buffon se garde de faire une classification systématique; et se rapprochant des Anciens plus que des Modernes, il se contente de ranger les animaux d’après le degré d’utilité que nous en tirons, et le degré de facilité que nous avons à les connaître. C’est conformément à cette règle qu’après l’homme il étudie, en premier lieu, les animaux domestiques, vivant avec nous et nous servant de tant de manières; puis, les animaux sauvages, qui nous sont encore assez familiers; et enfin, les animaux féroces, que nous devons combattre et détruire pour notre propre salut. Buffon ne veut pas aller au delà; il n’admet pas la prétendue échelle des êtres, et il voit un grand inconvénient à vouloir soumettre à des lois arbitraires les lois de la nature, à la diviser dans des points où elle est indivisible, et à mesurer ses forces sur notre faible imagination. L’ordre factice que nous imposons aux faits particuliers est relatif à notre propre nature, plutôt qu’il ne convient à la réalité des choses. Buffon a raison quand il veut éviter « cette multiplicité de noms et de représentations qui rend la langue de la science plus difficile que la science elle-même »; mais il a tort quand il soutient qu’il n’y a dans la nature que des individus, et que les genres, les ordres, les classes n’ont d’existence que dans notre esprit. En ceci, Buffon est nominaliste, probablement sans y songer.

Cuvier n’a pas pour les classifications le dédain de Buffon; mais il est opposé, au moins autant que lui, à la prétention de classer les êtres de manière à en former une seule ligne, ou à marquer leur supériorité réciproque. Il regarde toute tentative de ce genre comme inexécutable; il ne voit dans les divisions et subdivisions de la science que l’expression graduée de la ressemblance des êtres; et, à son avis, ce qu’on appelle l’Échelle des êtres n’est qu’une application erronée d’observations partielles à la totalité de la création. Cette application a nui extrêmement aux progrès de l’histoire naturelle. Cuvier s’élève aussi énergiquement contre cet autre abus des nomenclatures, qui varient sans cesse, et qui menacent de ramener dans l’histoire naturelle le chaos qui y régnait antérieurement, les naturalistes français et étrangers négligeant le soin de s’entendre, et chacun d’eux multipliant et changeant, sans la moindre nécessité, les noms des genres et des espèces, chaque fois qu’ils ont l’occasion d’en parler.

Sur ces points essentiels, Cuvier n’a jamais varié ; et les discussions très vives que ces questions ont fait naître, vers la fin de sa vie, ne l’ont jamais ébranlé. C’est en conformité de ces vues qu’il a établi ses divisions successives dans le règne animal tout entier. Comme Aristote, il fait de l’histoire naturelle une science qui s’appuie avant tout sur l’observation; le calcul et l’expérience, qui sont les instruments des mathématiques et de la chimie, ne sont presque point à son usage. « Le calcul, dit-il, commande, en quelque sorte, à la nature; l’expérience la contraint à se dévoiler; l’observation l’épie, quand elle est rebelle et cherche à la surprendre. »

Mais si l’histoire naturelle ne peut faire usage, ni de l’expérience, ni du calcul, Cuvier lui rappelle qu’elle possède un principe qui lui est particulier, qui est tout rationnel, et qu’elle applique avec avantage dans beaucoup de cas. C’est le principe des conditions d’existence, vulgairement nommé : le principe des Causes finales. Cuvier ne craint pas d’employer ce mot, fort décrié; et au scandale sans doute de plus d’un naturaliste, il réhabilite ce principe supérieur, qu’Aristote avait proclamé sous une autre forme, en affirmant que la nature ne fait jamais rien en vain, axiome que Leibnitz a pris pour base de sa théodicée et de son optimisme. Comme rien ne peut exister s’il ne réunit les conditions qui rendent son existence possible, les différentes parties de chaque être, ajoute Cuvier, doivent être coordonnées de manière à rendre possible l’être total, non seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec les êtres qui l’entourent; et l’analyse de ces conditions conduit souvent à des lois générales, tout aussi démontrées que celles qui naissent du calcul et de l’expérience.

Outre ce principe des conditions d’existence ou des causes finales, l’histoire naturelle en possède un second, qui ne lui est guère moins utile, et qui l’aide puissamment dans ses classifications : c’est le principe de la subordination des caractères, dérivé de celui des conditions d’existence. Dans l’immense catalogue de la zoologie, il faut que tous les êtres portent des noms convenus; il faut qu’on puisse les reconnaître par des caractères distinctifs, tirés de leur conformation. Les caractères qui exercent sur l’ensemble de l’être l’action la plus marquée, sont les caractères les plus importants, ou, comme Cuvier les appelle, « les caractères dominateurs »; les autres sont subordonnés à ceux-là, et sont de divers degrés. Les caractères importants se montrent à ce signe qu’ils sont les plus constants, et les derniers qui varient dans chaque espèce. C’est leur influence et leur constance qui doivent les faire préférer pour délimiter les grandes divisions de même que, pour distinguer les subdivisions inférieures, on descend aux caractères subordonnés et variables.

C’est à l’aide de ces deux principes essentiels que Cuvier espère fonder la méthode naturelle, qui est l’idéal de la science, bien qu’elle en soit peut-être la pierre philosophale. Par la méthode naturelle, il entend un arrangement dans lequel les êtres d’un même genre seraient plus voisins entre eux que de ceux de tous les autres genres; et cette règle s’appliquent également, après les genres, aux ordres, aux classes, et ainsi de suite. Ce serait là l’expression exacte et complète de la nature entière, où chaque être serait déterminé par ses ressemblances et ses différences avec d’autres êtres; et tous ces rapports seraient parfaitement rendus dans l’arrangement que Cuvier entrevoit, et qu’il s’est efforcé de réaliser, mais sans se flatter d’y réussir plus que tant d’autres. Comme exemple de cette méthode naturelle, et comme premier pas dans cette voie, il cite la répartition générale des êtres en deux divisions : les êtres vivants et les êtres bruts; ou, comme on dit à cette heure, les êtres organiques et les êtres inorganiques. C’est là le plus ample de tous les principes de classification, parce que la vie est la plus importante de toutes les propriétés des êtres. Dans tous les temps, les hommes ont reconnu cette division frappante; la science la recevait de la spontanéité du sens commun, dès l’époque d’Aristote et de Pline.

Depuis un demi-siècle que Cuvier est mort, la zoologie n’a pas produit de système qui rallie tous les suffrages et qui fasse loi. Mais au milieu des innombrables observations de détail, et des monographies que chaque jour amène, et qui s’amoncèlent sans fin et sans ordre, une tendance se manifeste ; c’est de changer le point de départ de la science entière, et au lieu de la faire commencer par l’homme, avec Aristote, Pline, Linné, Buffon et Cuvier, on la fait, au contraire, aboutir en dernier lieu à cet être, le plus parfait de tous. On étudie d’abord les êtres les plus élémentaires, pour monter graduellement jusqu’à lui. On débute par les Protozoaires pour finir par les Primates, parmi lesquels on range l’homme, à la tète des singes. Comme l’organisation des Protozoaires ou Protistes, à l’extrême limite, est ce qu’il y a de moins complexe dans la vie animale, et que cette organisation consiste en une matière informe et purement contractile, on a cru y trouver, avec le degré le plus infime de l’animalité, le premier degré de la classification; et c’est sur cette base étroite et obscure qu’on a essayé d’asseoir tout l’édifice.

Ce renversement radical de la méthode a eu deux conséquences excessivement graves : la première, de confondre deux règnes, qui semblaient devoir être à jamais distincts, l’animal et la plante; et la seconde, de donner, de ce grand problème de la vie, une explication fausse et dangereuse.

Entre les corps vivants et les corps inanimés, on admet des différences essentielles, qui se rapportent à leur origine, à leur mode de conservation et à leur structure. Dans l’état présent des choses, l’être vivant vient toujours d’êtres semblables à lui; la vie vient toujours de la vie; ou, comme s’exprime Aristote : « L’homme engendre l’homme. » En second lieu, il y a, dans l’être vivant, un perpétuel échange de matériaux, empruntés au dehors et expulsés du dedans, après avoir servi à fa croissance et à la conservation de l’être, jusqu’au moment où il meurt. Enfin. l’être vivant se distingue de l’être inanimé par la manière dont ses diverses parties sont unies entre elles, c’est-à-dire par son organisation. Au contraire, pour ce qui regarde la plante et l’animal, on ne voit plus de différence des animaux inférieurs aux plantes rudimentaires. Ni la forme générale, ni les types, ni le mode de reproduction, ni l’échange moléculaire, ni le mouvement et la sensibilité, ne sont des critériums assez sûrs pour établir une démarcation bien tranchée entre les deux règnes. Sur cette pente, la botanique et la zoologie en arrivent à n’être plus qu’une seule et unique science; la vie, qui réside dans l’objet de l’une et de l’autre, suffit pour les unifier ; et les anciens règnes de la nature sont réduits de trois à deux.

On peut douter que la simplification portée à cet excès soit fort utile à la science; elle choque le bon sens, en même temps que toutes les opinions qui sont reçues, depuis que l’homme a pu jeter un regard sur la nature et sur les êtres qui la composent autour de lui.

On est allé encore plus avant; et le végétal ayant tout aussi bien quo l’animal des organes et des tissus, qui, d’élimination en élimination, ont pour substance dernière une Cellule, c’est la Cellule qui est prise indistinctement pour la première forme des animaux et des plantes, et pour l’organisme le pus simple dans l’un et l’autre règne, ou plutôt dans un règne unique, formé des deux. C’est elle qui renferme la vie à son état embryonnaire et universel. La Cellule a les facultés de se nourrir et d’excréter; elle croît et se meut; elle se modifie et se multiplie. On proclame donc que « la Cellule est la forme organisée particulière à la vie, et que la vie est dans l’activité propre de la Cellule ». La seule distinction que l’on mette entre les Cellules végétales et les Cellules animales, c’est que le contenu des unes est appelé le Protoplasma; et le contenu des autres, le Sarcode. Protoplasma, Sarcode, ce ne sont là que des mots. Au fond, on identifie le végétal et l’animal, dans ce début insondable de la vie. Bien plus, on déclare ce pleinement justifiée l’hypothèse d’après laquelle les êtres les plus simples se seraient formés, à une certaine époque, au sein de la matière inorganique; et l’on conclut hardiment que les éléments chimiques de la matière sont les mêmes que ceux qui entrent dans la composition des organismes». Peut-être ne s’aperçoit-on pas que c’est revenir, par cette voie détournée, à la génération spontanée, qui a été une des erreurs de l’Antiquité grecque et d’Aristote, et qu’on croyait à jamais condamnée par de récentes expériences, absolument décisives. Tout ce que les partisans de la Cellule nous concèdent, c’est que, dans l’ignorance où nous sommes des forces physiques, qui ont concouru à la formation de ces premiers êtres si simples, on ne peut affirmer qu’il y ait une conformité fondamentale, quant à l’origine et au mode d’accroissement, entre le cristal et la Monère. Dans ce langage nouveau et assez bizarre, on appelle du nom de Monères des corps homogènes qui, sous les grossissements les plus forts, paraissent dépourvues de toute structure, et n’en sont pas moins des organismes animés, si l’on en juge d’après leurs manifestations vitales.

Cette théorie, tendant à faire naître la vie d’éléments chimiques et physiques, qui cependant ne contiennent pas la vie, n’est peut-être pas aussi originale qu’on le croit; elle ne fait que nous reporter à ces temps où la philosophie grecque essayait ses pas chancelants,

avant qu’Anaxagore ne vînt faire briller dans ces épaisses ténèbres, le rayon de l’Intelligence, qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait aperçu. Le système de la Cellule retourne ainsi à deux ou trois mille ans en arrière. Quoiqu’on puisse le louer de s’appuyer, de nos jours, sur de très profondes investigations, que l’antique sagesse n’a pas connues, le résultat définitif n’en vaut pas mieux. Bannir l’intelligence de cet univers, pour lui substituer l’action de la matière, c’est invoquer encore une fois le Chaos, qu’il faudrait laisser aux poètes et ne pas imposer à la science. D’ailleurs, ces questions appartiennent moins à la zoologie qu’à la métaphysique ; car l’origine de la vie touche de bien près à l’origine des choses. Sans doute, il doit être permis à la zoologie, comme à toutes les autres sciences, de sortir de son domaine; mais il est bon qu’elle sache qu’elle en sort, quand elle empiète sur un domaine voisin, qui est celui de la philosophie première.

On pensera peut-être qu’il ne convient pas d’attacher tant d’importance à cette question d’ordre, et qu’il est assez indifférent de commencer par la Cellule, en finissant par les Primates, ou de commencer par l’homme, en finissant par les Protozoaires. Mais il y a ici une considération capitale que la raison ne peut à aucun prix écarter. Si l’on exile l’intelligence de l’origine des choses, si la vie avec tous ses développements matériels et moraux naît simplement de l’action des forces chimiques, comment peut-on s’imaginer qu’on retrouvera plus tard l’intelligence dans l’homme, à qui l’on ne saurait pourtant la refuser? Comment de la Monère arriver, par une suite non interrompue de transformations, par l’Évolutionnisme, aux chefs-d’œuvre de l’esprit humain, et aux qualités morales qui sont la grandeur et l’apanage exclusif de notre espèce? Il est vrai qu’on a toujours la ressource de confondre l’intelligence avec l’instinct, qui est encore de l’intelligence à un moindre degré. Mais cet expédient même ne sert de rien; car l’instinct, tout inférieur qu’il est, ne s’explique pas plus que l’intelligence à son degré le plus sublime; l’instinct ne sort pas plus qu’elle de la Monère et de la Cellule; ou, s’il en sort par voie de transmutations successives, le germe qui recèle de si merveilleux développements, et les mystères d’une évolution si productive, n’est pas moins surprenant, ni moins admirable, que l’être supérieur qui en est le terme le plus accompli. La Cellule, douée de ces inconcevables puissances, est encore plus incompréhensible que le Créateur, dont on voudrait se passer; et la théorie de la création a cet avantage éminent que, plaçant l’intelligence à l’origine, on n’a plus aucune peine à en retrouver les traces dans la nature, et à l’y constater comme le veut Aristote, et comme la raison le veut avec lui; car l’effet ne peut avoir ce que la cause n’a pas.

Tout bien considéré, tenons-nous-en à l’exemple d’Aristote, et suivons-le, ainsi que l’ont fait les plus grands naturalistes, en l’imitant; avec eux tous, laissons l’homme au sommet de la vie animale. Nous avons, pour justifier cette préférence, de bien fortes raisons. D’abord, celle que nous en donne le philosophe grec : l’homme est de tous les animaux celui qui nous est le mieux connu. Partir de ce qu’on connaît pour comprendre ce qu’on ne connaît pas, est une méthode infaillible, lumineuse, tandis que la méthode inverse s’adresse à la nuit, en abandonnant la lumière; « Obscurum per obscurius. » Nous serons toujours très loin de savoir sur l’homme tout ce que nous voudrions. Mais sur l’animal, dans lequel nous ne sommes pas, tandis que nous sommes en nous, que sait-on? Sans les données intelligibles que nous transportons toujours de nous à l’animal, et que nous lui prêtons en l’étudiant, que saurions-nous de lui?

La question de la prééminence de l’homme n’est pas neuve; elle a été agitée jadis, sous une forme un peu différente, par la philosophie grecque. Ce n’est pas même Aristote qui l’a soulevée, non plus que son maître Platon; c’est Anaxagore, et peut-être d’autres philosophes encore plus anciens. C’est certainement Socrate aussi, comme nous l’apprend Xénophon, son élève, quand il nous rapporte l’entretien avec Aristodème, où le sage a fait, de l’organisation de l’homme et de sa supériorité, un tableau exact et sublime. (Mémoires sur Socrate, livre I, ch. iv.) Aristote, après Anaxagore, après Socrate, reconnaît l’homme pour le plus parfait des animaux; et c’est par l’homme qu’il compte expliquer tous les autres êtres qui sont organisés sur son modèle; mais Aristote apprenait de la philosophie antérieure que l’homme est le seul être doué de raison; et c’était là un second et puissant motif pour considérer l’humanité comme le type auquel il faut ramener tout le reste. Dans le Traité des Parties des Animaux, dont on a déjà lu plus haut une page bien belle, il s’en trouve une autre qui ne l’est pas moins, à propos d’une opinion d’Anaxagore, soutenant que l’homme doit à ses mains la supériorité incontestable dont il jouit. C’est une thèse qu’a renouvelée Helvétius, dans notre XVIIIe siècle, sans se douter qu’elle fût aussi vieille. Mais Aristote y avait répondu, avec une finesse et une solidité qui auraient dû empêcher qu’on ne la reprît jamais.

« L’homme, a reçu de la nature des bras et des mains, en place des membres antérieurs et des pieds de devant, qu’elle donne à certains animaux. Entre tous les êtres, l’homme est le seul qui ait une station droite, parce que sa nature et son essence sont divines. Le privilège du plus divin des êtres, c’est de penser et de réfléchir. Mais ce n’eût pas été chose facile que de penser, si la partie supérieure du corps avait été trop lourde et trop considérable. Le poids rend le mouvement bien difficile pour l’esprit, et pour l’action générale des sens. Quand la pesanteur et le matériel viennent à l’emporter, il est inévitable que le corps s’abaisse vers la terre; et voilà comment la nature a donné aux quadrupèdes leurs pieds de devant, au lieu de bras et de mains, pour qu’ils puissent se soutenir. Anaxagore prétend que l’homme est le plus intelligent des êtres, parce qu’il a des mains; mais la raison nous dit, au contraire, que l’homme n’a des mains que parce qu’il est si intelligent. Les mains sont un instrument; et la nature, comme le ferait un homme sage, attribue toujours les choses à qui peut s’en servir. N’est-il pas convenable de donner une flûte à qui sait jouer de cet instrument, plutôt que d’imposer, à celui qui a un instrument de ce genre, d’apprendre à en jouer? La nature a accordé le plus petit au plus grand et au plus puissant, et non point du tout le plus grand et le plus précieux au plus petit. Si donc cette disposition des choses est meilleure, et si la nature vise toujours à réaliser ce qui est le mieux possible, dans les conditions données, il faut en conclure que ce n’est pas parce que l’homme a des mains qu’il a une intelligence supérieure; mais que c’est, au contraire, parce qu’il est éminemment intelligent qu’il a des mains. C’est en effet le plus intelligent des êtres qui pouvait se bien servir du plus grand nombre d’instruments. Or, la main n’est pas un instrument unique ; c’est plusieurs instruments à la fois; elle est, on peut dire, l’instrument qui remplace tous les instruments. C’est donc à l’être qui était susceptible de pratiquer le plus grand nombre d’arts et d’industries que la nature a concédé la main, qui, de tous les instruments, est applicable au plus grand nombre d’emplois. On a bien tort de croire que l’homme est mal partagé, et qu’il est au-dessous des animaux, parce que, dit-on, il n’est pas chaussé aussi bien qu’eux, parce qu’il est nu, et parce qu’il est sans armes pour sa défense. Mais tous les animaux, autres que l’homme, n’ont jamais qu’une seule et unique ressource pour se défendre; il ne leur est pas permis d’en changer pour en prendre une autre; et il faut nécessairement que, de même que toujours l’animal dort tout chaussé, il fasse aussi le reste dans les mêmes conditions; il ne peut jamais changer le mode de protection donné à son corps, ni l’arme qu’il peut avoir, quelle qu’elle soit. Au contraire, l’homme a pour lui une foule de ressources et de défenses ; il peut toujours en changer à son gré, et avoir à sa disposition l’arme qu’il veut, et toutes les fois qu’il la veut. » (Traité des Parties des Animaux, livre IV, ch. X, édit. du docteur de Frantzius, p. 222; édit. de Langkavel, p. 122.)

Ainsi, bien longtemps avant les beaux vers du poète, célébrant, au temps d’Auguste, le visage humain, bien avant les nobles inspirations de Cicéron et de Pline sur la grandeur et l’infirmité de l’homme, la philosophie grecque avait presque tout dit. Aristote, inspiré par Socrate, ne se trompait pas en mettant l’homme au frontispice de son histoire naturelle; et la science contemporaine ferait sagement de nous attribuer sans contestation cette place, qui nous est due à tant de titres.

Une autre conséquence non moins fâcheuse de ce bouleversement des méthodes, c’est la confusion générale de tous les êtres par l’effacement et la destruction des espèces.

Un zoologiste français, Lamarck, avait insisté, plus que personne avant lui (1809), sur les variations que les diverses espèces d’animaux subissent sous l’action continue des circonstances où ils sont placés. Non moins aventureux dans sa philosophie zoologique que dans sa chimie, Lamarck avait exagéré la variabilité de l’espèce jusqu’à cette hypothèse de faire sortir d’une même et seule origine tous les êtres vivants; les modifications, amenées par la suite indéfinie des temps, se fixaient et se transmettaient par l’hérédité, sans qu’il y eût de terme assignable à la transformation et au perfectionnement. Ces vues audacieuses avaient été évidemment suscitées par les découvertes récentes de la paléontologie. Aussi, Cuvier fut-il le premier à les combattre; il ne les discuta pas expressément, parce qu’il ne les croyait pas dignes d’une réfutation scientifique. Mais ces idées, indiquées plutôt qu’élucidées par l’auteur, ne devaient pas périr de si tôt; favorisées par le système de Geoffroy Saint-Hilaire sur l’unité de composition, également repoussé par Cuvier, elles vécurent assez obscurément dans le monde savant, jusqu’à ce que, reprises et élargies par M. Darwin, elles y reparurent avec éclat et y excitèrent un mouvement qui dure encore, et qui n’est pas près de cesser. Entre Lamarck et Darwin, il y a cette différence très notable que le premier admet résolument la génération spontanée (Archigonie), et que le second, dont le cœur était fort religieux, croit à l’action primordiale d’un Créateur, qui a communiqué la vie à la matière, impuissante à la produire par ses seules forces. Sauf ce dissentiment fondamental, le Darwinisme, nommé aussi le Transformisme, n’est que la doctrine de Lamarck, corroborée d’une masse énorme d’observations, qui peuvent nous intéresser bien plutôt que nous convaincre. Supposer que tous les êtres organisés, animaux et végétaux, quelque diversifiées que leurs formes nous paraissent aujourd’hui, viennent d’un premier germe, Sarcode et Protoplasma, c’est une sorte de rêverie qui nous reporte aux théories puériles d’Empédocle, victorieusement combattues par Aristote et chantées par Lucrèce, ou à cette fantaisie non moins étrange de l’Œuf du monde, imaginé par les Brahmanes. Quelle opinion le zoologiste grec aurait-il eue du Transformisme, on peut se le figurer d’après ses ouvrages, et aussi d’après la condamnation sévère qu’a prononcée Cuvier.

Il faut se dire, d’ailleurs, que le Transformisme est un problème de cosmogonie, et non de zoologie; la preuve, c’est qu’il s’appuie surtout, comme le remarque Littré, sur l’embryogénie et sur la paléontologie. Quelque idée qu’on se forme de l’origine des choses, la zoologie n’a pas à se prononcer sur ces obscurités impénétrables, qui se perdent dans la nuit des siècles écoulés; elle doit se borner au spectacle actuel que nous offre la nature, assez varié et assez clair pour satisfaire notre curiosité et notre science. Sous peine de ruiner la zoologie de fond en comble, et de ne pouvoir se faire comprendre, le Transformisme, tout en partant de la Cellule ou du Blastème, n’en doit pas moins conserver les types, les classes, les sous-classes, les ordres, les genres, les espèces, etc., comme le fait la zoologie la plus vulgaire. Seulement, il multiplie les types, puisqu’il en fait huit, au lieu des quatre de Cuvier; il multiplie les classes, puisqu’il en fait cinq pour les seuls vertébrés; et les ordres, puisqu’il en fait quatorze, rien que pour les Mammifères.

Le seul avantage du Transformisme, si c’en est un, c’est de tenter de refaire l’échelle des êtres un peu plus régulièrement qu’on n’avait pu l’établir jusqu’ici. Des Protozoaires aux Protistes et à l’homme, toute l’animalité semble se tenir par une série sans lacunes, à laquelle on compte sans doute rattacher plus tard et la botanique et la minéralogie, si, pour le moment, on doit s’en tenir provisoirement aux êtres animés. La question de l’échelle des êtres n’est pas plus récente que celle de la prééminence de l’homme; elle aussi remonte tout au moins jusqu’à Aristote, qui, sans en faire l’objet d’une théorie spéciale, l’a bien des fois laissé entrevoir. C’est qu’elle se présente infailliblement à la raison même. quand la raison ne porte que des regards superficiels sur les êtres animés; entre eux, il y a des affinités, des analogies, des ressemblances, qui frappent tout d’abord; et après quelques rapides observations, on est obligé d’introduire un certain ordre entre tous ces êtres, non pas seulement pour les discerner, mais parce que les uns semblent, de toute évidence, subordonnés à d’autres, plus parfaits qu’eux. De l’homme, on descend nécessairement aux quadrupèdes; des quadrupèdes, aux oiseaux; des oiseaux, aux reptiles, aux poissons, aux insectes. C’est cette première vue de l’esprit humain, sur les réalités qu’exprime Aristote, quand il dit par exemple :

« La nature passe des êtres sans vie aux êtres animés par des nuances tellement insensibles que la continuité nous cache la limite commune des uns et des autres, et qu’on est embarrassé de savoir auquel des deux extrêmes on doit rapporter l’intermédiaire. Ainsi, après la classe des êtres animés, vient d’abord celle des plantes.

« Déjà, si l’on compare les plantes entre elles, les unes semblent avoir une plus grande somme de vie que certaines autres ; puis, la classe entière des végétaux doit paraître presque animée comparativement à d’autres corps; mais en même temps, quand on la compare à la classe des animaux, elle parait presque sans vie. D’ailleurs, le passage des plantes aux animaux présente si peu d’intervalle que, pour certains êtres qui habitent la mer, on hésite et l’on ne sait pas si ce sont vraiment des animaux ou des plantes. Ainsi, l’éponge produit absolument l’effet d’un végétal; mais c’est toujours par une différence très légère que ces êtres, les uns comparés aux autres, semblent avoir de plus en plus la vie et le mouvement.» (Aristote, Histoire des Animaux, liv. VIII, ch. 1,

§ 4.)

Aristote est revenu bien souvent à cette observation; et il met une grande persévérance à prouver que la nature procède toujours par degrés. C’est la pensée que Leibniz, après tant d’autres, exprimera plus tard dans cette formule, « que la nature ne fait jamais de sauts ». Le philosophe grec est aussi de cet avis; et il semble redoubler d’attention quand il étudie ces êtres équivoques qui, placés sur la frontière de deux règnes, ne sont, à vrai dire, ni des animaux, ni des plantes, tenant des uns et des autres également. Telles sont les Téthyes, qu’Aristote a décrites à plusieurs reprises, et qu’il n’a pas confondues avec les polypes à polypiers, erreur commise par quelques naturalistes modernes. Il a parfaitement distingué dans cette organisation, qu’il déclare fort singulière, les deux espèces de trous : les uns, presque fermés, qui servent à l’entrée de l’eau; les autres, béants, qui sont destinés à la sortie du liquide. C’est ce qu’on peut appeler la bouche, et l’orifice excrétoire, de ces animaux. Aristote entre, à cette occasion, dans plus de détails que n’en donne la science de nos jours sur ces productions bizarres de la nature; et après s’y être arrêté assez longuement, il ajoute :

« Il n’y a presque pas de différence entre l’organisation des téthyes et celle des plantes, bien que les téthyes doivent être considérées comme des animaux, à plus juste titre que les éponges; car ces dernières offrent absolument les conditions d’une plante. C’est que la nature passe sans discontinuité des êtres privés de vie aux animaux vivants, par l’intermédiaire d’êtres qui vivent, et qui sont animés, sans être cependant de vrais animaux. Ces êtres étant fort rapprochés entre eux, il semble qu’ils ne présentent qu’une différence imperceptible. Ainsi, par cette propriété qu’a l’éponge de ne pouvoir vivre qu’en s’attachant quelque part, et de ne plus vivre dès qu’on la détache, elle est tout à fait comme les plantes. Les Holothuries et les Poumons-marins, comme on les appelle, et d’autres animaux de ce genre qu’on trouve dans la mer, diffèrent aussi bien peu des plantes, et présentent le même phénomène quand on les arrache. Ces êtres n’ont pas trace d’une sensibilité quelconque, et ils vivent, comme des végétaux détachés du sol. Parmi les plantes que nourrit la terre, il en est en effet qui vivent et poussent, tantôt sur d’autres plantes, et tantôt même après qu’on les a arrachées. C’est le cas de la plante du Parnasse qu’on appelle la Pierreuse (Epipètre); elle vit très longtemps encore sur les poteaux où on la suspend. De même les téthyes, et les êtres qui y ressemblent, se rapprochent beaucoup de la plante, en ce que, d’une part, ils ne peuvent vivre qu’en s’attachant comme elle, bien que, d’autre part, un puisse y découvrir une certaine sensibilité, puisqu’elles ont une partie qui est de la chair. De là, l’embarras qu’on éprouve à les classer. » (Traité des Parties des Animaux, édit. du Dr. de Frantzius, p. 200, livre IV, ch. v; et édit. Langkavel, p. 108.)

Voilà bien l’échelle des êtres, quoique sous une autre forme; mais Aristote, averti par l’instinct du génie, ne pousse pas cette théorie plus avant que Buffon et Cuvier, éclairés par une science plus étendue, n’ont voulu la pousser. C’est l’excès qu’ils désapprouvaient; ce n’est pas l’idée elle-même. Il est incontestable que la nature a mis des degrés de perfection et d’imperfection entre les êtres qu’elle crée; mais qu’elle les ait tous rangés dans une série unique, depuis la Cellule jusqu’à l’homme, depuis l’échelon le plus bas jusqu’au plus élevé, rien n’est moins démontré; et la science est bien téméraire quand elle essaye d’imposer à la nature un plan que la nature ne nous montre pas plus nettement. La chaîne continue qu’on voudrait établir s’interrompt et se brise à chaque pas; il y manque une foule d’anneaux, que des observations ultérieures ne retrouveront sans doute jamais, pas plus que la découverte des fossiles ne nous les a procurés. Les espèces enfouies dans la terre par les révolutions que notre globe a subies, ne sont pas les ancêtres des espèces actuelles; entre ces créations diverses, il y a des lacunes infranchissables, ainsi qu’entre les espèces de la création présente. Les quatre types constitués par Cuvier, et fondés sur l’anatomie, doivent nous prouver que l’échelle des êtres, exagérée au sens d’une série complète et sans lacunes, n’est qu’un roman, dont il serait prudent de se défendre, parce qu’il ne répond pas à la réalité.

C’est dans une mesure non moins restreinte qu’Aristote a touché la question de l’unité de composition, après celle de l’échelle des êtres. Cette discussion faisait grand bruit au début de ce siècle; aujourd’hui, elle s’est beaucoup refroidie ; et Cuvier l’a emporté sur ses contradicteurs. L’unité de composition n’a plus guère de partisans, même appliquée au seul ordre des vertébrés; elle on a moins encore, appliquée à l’ensemble des êtres vivants. Ceci ne veut pas dire qu’elle soit entièrement fausse; mais un en abuse et l’on dépasse toutes les bornes. Il est bien clair que les quatre membres de l’homme se reproduisent en partie dans les quadrupèdes, avec la différence qu’exige une station horizontale, au lieu d’une station droite; les pattes de devant sont les équivalents de nos bras, comme les pattes de derrière sont les équivalents de nos jambes. Il est tout aussi clair que les ailes des oiseaux représentent jusqu’à un certain point les bras humains et les membres antérieurs des quadrupèdes. On peut encore en dire autant des nageoires de quelques poissons. Mais ces analogies éloignées n’autorisent pas à croire que tous les animaux ont été construits et organisés sur un seul modèle, se répétant pour tous d’une façon plus ou moins reconnaissable. Ici comme pour l’échelle des êtres, il faut se préserver des écarts de l’imagination. Aristote ne s’y est pas laissé entraîner, quoiqu’il ait remarqué, lui aussi, des coïncidences manifestes. Ainsi, en recherchant les rapports que l’organisation des animaux qui ont du sang, peut présenter avec celle d’animaux privés de ce fluide, il se borne à dire :

« Si l’on veut se rendre compte de ces deux organisations, on n’a qu’à imaginer une ligne droite qui représenterait la structure des quadrupèdes et celle de l’homme. D’abord, au sommet de cette droite, serait la bouche indiquée par la lettre A; puis l’œsophage, indiqué par B, le ventre, par C; et l’intestin, dans toute sa longueur, jusqu’à l’issue des excréments. indiqué par D. Telle est la disposition des organes dans les animaux qui ont du sang et chez lesquels on distingue la tête et ce qu’on appelle le tronc. Quant à toutes les autres parties, c’est en vue de celles-là et aussi en vue du mouvement, que la nature les a ajoutées, et qu’elle en a fait des membres antérieurs et postérieurs. Dans les crustacés et dans les insectes, la ligne droite tend à se retrouver également pour les organes intérieurs; et ils ne diffèrent des animaux qui ont du sang que par la disposition des organes extérieurs, consacrés à la locomotion. Mais les mollusques et les testacés turbinés, s’ils se rapprochent entre eux par leur organisation, en ont une tout opposée à celle des quadrupèdes. La fin s’infléchit vers le commencement, comme si sur la ligne E, on ramenait la droite en la pliant de D vers A. Les parties intérieures, étant alors ainsi disposées, se trouvent enveloppées par cette partie que l’on appelle le manteau, dans les mollusques, et que dans les polypes exclusivement on appelle la tête. » (Traité des Parties des Animaux, livre IV, ch. ix, édit. du docteur de Frantzius,

p. 216; édit. de Langkavel,

p. 117.)

Cette explication, que la science actuelle devrait recueillir soigneusement, est fort ingénieuse et fort. simple. L’organisation animale, dans sa totalité, peut être représentée comme un tube qui a une entrée et une sortie, la première pour l’introduction des aliments dont l’être se nourrit; la seconde, pour l’expulsion du résidu impropre à la nutrition; entre les deux points extrêmes, s’accomplit une élaboration intérieure, qui entretient la vie pendant tout le temps qu’elle dure. Ainsi entendue, l’unité de composition est acceptable; mais l’on s’égare si l’on cherche à retrouver dans toute la série animale, et sans exception, les mêmes organes, différant seulement du plus au moins, et demeurant analogues quand ils ne sont pas identiques, malgré toutes les altérations qu’ils subissent.

Ainsi donc, soit pour le style, soit pour la méthode et pour l’ordre que la zoologie doit adopter dans ses descriptions, soit pour l’échelle dés êtres et pour l’unité de composition, c’est-à-dire dans des questions générales et spéciales, nous pouvons croire qu’Aristote est de notre temps; il a le premier découvert et discuté ces problèmes, qui divisent encore les savants de ce siècle; il est de niveau avec eux, quand il ne les surpasse point jusque dans les détails; et sans compter la supériorité indiscutable du génie, il a toute l’exactitude que nous pourrions exiger de nos contemporains. Ne croirait-on pas entendre parler un d’eux, et un des plus sagaces, quand Aristote nous expose ses vues sur l’organisation de l’animal, quelquefois déformée par des monstruosités, et sur les voies régulières que suit la nature, à partir du moment où les êtres viennent de naître et dans toutes les phases de leur développement et de leur existence. Sans doute, Aristote est loin de Cuvier, recomposant un fossile tout entier à l’aide d’un fragment échappé au cataclysme et retrouvé par la zoologie; mais Aristote n’est-il pas sur le chemin même où Cuvier s’est avancé d’un pas si ferme, quand il dit :

« La constitution entière de l’animal peut être assimilée à une cité régie par de bonnes lois. Une fois que l’ordre est établi dans la cité, il n’est plus besoin que le monarque assiste spécialement à tout ce qui s’y fait ; mais chaque citoyen remplit la fonction particulière qui lui a été assignée; et alors telle chose s’accomplit après telle autre, selon ce qui a été réglé. Dans les animaux aussi, c’est la nature qui maintient un ordre tout à fait pareil; et cet ordre subsiste, parce que toutes les parties des êtres ainsi organisés peuvent chacune accomplir naturellement leur fonction spéciale. » (Traité du Mouvement dans les animaux, ch. x, p. 274 de ma traduction, Opuscules.)

Dans ce passage, n’a-t-on pas entendu d’avance Cuvier lui-même lorsque, dans son Discours sur les Révolutions de la surface du Globe, il s’exprime ainsi :

« Tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos, dont les parties se correspondent mutuellement et concourent à la même action définitive par une action réciproque. Aucune de ces parties ne peut changer sans que les autres ne changent aussi; et par conséquent, chacune d’elles, prise séparément, indique et donne toutes les autres. »

C’est le principe que Cuvier appelle si justement la corrélation des formes dans les êtres organisés. Il en a tiré un merveilleux parti pour reconstruire de toutes pièces un animal fossile, rien qua l’aspect d’une de ses mâchoires, d’une de ses dents, de ses griffes, de ses ongles, de ses fémurs, de ses condyles. Une telle analyse, guidée par la théorie, conduit Cuvier à cette conclusion pratique, qui peut nous étonner et qui n’en est pas moins certaine : « La moindre facette d’os, la moindre apophyse, ont un caractère déterminé, relatif à la classe, à l’ordre, au genre et à l’espèce auxquelles elles appartiennent, au point que toutes les fois que l’on a seulement une extrémité d’os bien conservée, on peut, avec de l’application, et en s’aidant avec un peu d’adresse de l’analogie et de la comparaison effective, déterminer toutes ces choses aussi sûrement que si l’on possédait l’animal tout entier. »

Cuvier a fait bien des fois l’épreuve de cette méthode sur des portions d’animaux connus, avant d’y mettre entièrement sa confiance pour les fossiles; « mais elle a toujours eu des succès si infaillibles qu’il n’a plus eu aucun doute sur la certitude de ses résultats. »

Bien qu’Aristote ait connu quelque chose des bouleversements du globe, il ne lui a pas été donné de porter ses investigations aussi profondément, puisque, de son temps, la paléontologie n’était pas née, et que la terre ne nous avait pas encore livré les secrets qu’elle renferme dans ses entrailles. Mais il avait le pressentiment de l’équilibre divin que la nature a mis dans cet te partie de ses œuvres, comme dans toutes les autres; et il se faisait de l’organisation de l’animal une idée aussi juste que son successeur du XIXe siècle, si ce n’est une idée aussi détaillée et aussi vaste.

C’est à peu près dans la même proportion qu’Aristote a pu sonder le problème de la vie, prise dans toute sa généralité. D’où vient la vie telle qu’on l’observe dans le règne entier des êtres vivants? Sous quelles conditions s’y est-elle produite? Il répond en partie à ces questions dans le Traité de l’Ame, en y étudiant le principe vital, depuis la plante, où il ne se révèle que par la nutrition, jusqu’à l’homme, où il éclate, avec sa dernière perfection, par l’entendement et la raison. On sait qu’Aristote, dans ses ouvrages zoologiques, a fait un pas de plus, et qu’il surprend, par l’observation de l’embryon et de l’œuf, les premiers indices de la vie, dans l’être conçu de la veille et palpitant déjà. Grâce à la géologie et à la connaissance des fossiles, les Modernes ont pu envisager ce grand mystère sous un aspect plus large encore, et plus instructif, que les évolutions embryonnaires. Dès qu’on a eu constaté scientifiquement que notre globe avait passé par plusieurs états avant d’arriver à son état actuel, et que, dans l’origine, l’action du feu avait rendu toute existence organique impossible, il a été démontré que la vie animale n’avait paru sur la terre qu’à un moment donné. Ce moment, que Littré appelle fort bien « Le moment créateur » ne s’est pas reproduit depuis lors; et selon toute apparence, il ne se reproduira jamais. La vie, qui ne pouvait subsister au sein de la combustion universelle, a surgi tout à coup lorsque le refroidissement est arrivé à un certain point; et à dater de cet instant unique, elle s’est toujours propagée et se continue sur notre terre par voie de génération. Entre l’incandescence antérieure et la vie, il y a un hiatus que les hypothèses les plus hardies n’ont pu combler, depuis les vagues théories d’Héraclite jusqu’aux théories les plus précises de la géologie moderne. Bien plus, la vie, une fois créée par une intervention surnaturelle, a pris différentes formes, correspondant aux conditions nouvelles, où se trouvaient la surface de notre globe et son atmosphère, par les progrès du refroidissement.

Pour la première période, la vie ne paraît que dans des végétaux gigantesques; pour une seconde et une troisième périodes, ce sont des animaux non moins extraordinaires. Mais une vérité tout aussi prouvée que celles-là, c’est que les animaux d’une période géologique ne sont pas les ancêtres des animaux de la période suivante; et que, malgré des analogies nombreuses, les espèces actuelles, les espèces au milieu desquelles nous vivons et dont nous sommes la partie la plus notable, ne descendent pas des espèces disparues, comme le croyait Lyell. A cet égard, le spectacle que le règne animal offre aujourd’hui aux yeux de l’homme est absolument le même qu’Aristote a contemplé. Le premier, il en a soulevé le voile: et dans ce domaine restreint, puisqu’il ne comprend pas la paléontologie, mais qui est toujours bien étendu, et qui ne sera pas de si tôt épuisé, Aristote doit garder son rang parmi les guides les plus perspicaces et les plus sûrs à qui nous puissions nous fier à jamais.

Un sentiment fécond que tous les zoologistes contemporains pourraient lui emprunter, comme lui-même l’empruntait au maître de Platon, c’est l’admiration raisonnée de la nature. Aristote a dit, et répété bien des fois, que la nature ne fait rien en vain. Mais, de nos jours, il s’est trouvé des savants qui, sans nier directement un principe aussi vrai, se défendent néanmoins de l’adopter. On se croit bien prudent et bien positif en déclarant que l’esprit humain ne peut scruter, ni des questions d’origine, ni des questions de fin. On se fait scrupule de se prononcer sur les unes et sur les autres: et l’on reste dans un doute, et sur une réserve, qu’on prend pour la véritable sagesse. Aristote n’a pas cette timidité sceptique. S’il ne nomme pas expressément la Providence, du moins la Nature, qu’il appelle divine, et telle qu’il la comprend et qu’il l’aime, est nécessairement providentielle, puisque, selon lui, toutes ses œuvres ont un but. Nous sommes de l’avis d’Aristote. Les moyens qu’emploie la nature émerveillent toujours et confondent notre intelligence, quand nous réussissons à les découvrir. Ajoutez que les premières et naïves impressions des hommes sont d’accord avec les recherches et les conquêtes postérieures de l’observation. Au berceau des peuples, dans les livres sacrés où ils déposent leur foi instinctive, ce sont des hymnes perpétuels, ici dans les Védas, là dans la Bible, dans les Psaumes de David, ou dans les Sourates du Coran. Pas une de ces voix inspirées n’hésite, ou ne détonne. Un peu plus tard, quand la raison moins émue commence à s’interroger et à s’instruire, le sentiment reste le même. Aristote, dans sa Métaphysique, assigne pour point de départ à la philosophie et à la science, l’étonnement et l’admiration que nous imposent les grands phénomènes de la nature et des cieux. Un examen prolongé et de plus en plus éclairé ne fait que confirmer ces témoignages spontanés ou réfléchis des temps primitifs; et c’est ainsi que, parmi les modernes, Cuvier, Buffon, Linné, Leibnitz, Descartes, parlent comme Aristote, et croient avec lui que la nature se propose toujours une fin, qu’elle sait atteindre.

Mais une philosophie qui se regarde comme positive par excellence, dédaigne cette unanimité des simples et des sages; elle proclame, à titre de vérité incontestable, que la nature n’est pas moins malfaisante que bienfaisante, et qu’elle crée une foule de choses qui n’ont aucun but. En preuves de ces assertions surprenantes, on cite l’absorption des virus, qui, en un instant, détruisent l’organisme animal le plus robuste, et que la nature, indifférente et homicide, transporte par la circulation, comme elle transporterait les fluides les plus sains et les plus réparateurs; on cite certains organes que la nature essaye de produire et qui ne sont jamais d’aucun usage : par exemple, les incisives de l’intermaxillaire de nos ruminants, qui ne viennent jamais à éruption; les embryons de baleines, dont les mâchoires ont une denture qui n’entre jamais en activité; les mamelons de la poitrine du mâle humain, qui ne donnent point à téter; et dans le coin interne de notre œil, le rudiment insignifiant d’une troisième paupière, qui est développée chez d’autres mammifères, chez les oiseaux et chez les reptiles.

Ces quelques faits, recueillis à grand-peine, peuvent être exacts, mais nous le demandons: Que signifient ces infimes exceptions et celles qu’on pourrait sans doute y joindre encore? Que prouvent-elles? La raison, le sens commun, ne nous crient-ils pas que notre œil est fait pour voir, notre oreille pour entendre, nos jambes pour marcher, nos nerfs pour sentir, notre esprit pour penser? Les astres sans nombre dont les cieux resplendissent n’attestent-ils pas un ordre imitable? Et l’ordre n’atteste-t-il pas une volonté intelligente, qui le maintient après l’avoir créé? Les mathématiques ne nous disent-elles pas, avec Laplace, que, si l’on soumet ces phénomènes au calcul des probabilités, il y a plus de deux cent mille milliards à parier contre un qu’ils ne sont point l’effet du hasard? Devons-nous cesser de croire, avec l’auteur de la Mécanique céleste, qu’une cause primitive a dirigé les mouvements planétaires? Et en descendant, plus près de nous, à notre organisation et à celle des animaux et des plantes, pouvons-nous y méconnaître l’action de la même providence qui régit les mondes répandus dans l’espace, et qui a réglé les lois de la vie sur notre globe, et l’y perpétue, par des organes dont la fonction, le but, la fin sont déterminés avec une sagesse infinie et indéfectible? Nier tout cela, n’est-ce pas fermer volontairement les yeux à la lumière; et par un excès de prudence sincère, mais aveugle, commettre une imprudence inouïe, que le scepticisme n’a jamais dépassée dans ses paradoxes les plus audacieux ?

Si la nature n’a pas de but, si elle n’a aucun sens, la vie de l’homme, c’est-à-dire notre vie, en a bien moins encore. La soi-disant philosophie positive, en détruisant toute notion de fin dans la nature, la détruit du même coup dans l’être humain. Notre existence morale et intellectuelle n’a pas plus de signification que notre existence animale. L’homme n’a pas de destinée: les sociétés qu’il forme n’en ont pas davantage: l’humanité est anéantie dans les individus aussi bien que dans les peuples: il ne reste plus en nous que la brute. un peu plus raffinée que les autres, mais, tout aussi fatalement qu’elles, livrée sans frein à tous ses appétits et à toutes ses passions les plus furieuses. Aristote n’est pas coupable d’une telle faute: et en même temps qu’il reconnaît des fins dans la nature, il donne aussi à la vie de l’homme le plus noble prix. Il en assigne le but suprême, comme l’avaient fait avant lui, mieux que lui peut-être, son maître Platon, et Socrate, leur commun inspirateur. C’est que tout se tient dans ces idées de causes finales; elle, s’enchaînent intimement les unes aux autres, soit qu’on les admette, soit qu’on les repousse. L’idée de fin, étant bannie de la nature, se trouve bannie, tout ensemble, et de la raison de l’homme et de l’univers entier. Ce nouveau chaos, inauguré par des savants, est mille fois plus sombre et moins concevable que l’autre, qui n’a eu personne pour témoin, tandis que celui-ci se produit, en présence même du spectacle divin, qui éblouit nos regards et qui doit éclairer notre raison et notre science,

à mesure que nous en comprenons mieux la splendeur et l’harmonie.

Si, sur tous ces points essentiels, Aristote est comparable aux Modernes les plus avancés, il est encore quelques autres points où il ne leur cède que de bien peu. Il a beaucoup disséqué, soit sur le corps humain, soit sur les animaux. Il n’est pas une page de ses traités zoologiques qui ne le démontre avec une irrésistible évidence. Ses théories sur le cœur, et tous les viscères, sur le système des vaisseaux, partant du cœur pour se répartir dans tout l’organisme, sur les organes de la génération dans toute la série animale, ses études minutieuses sur chacune des fonctions, ne s’expliquent que par des dissections délicates et nombreuses. Aristote n’a pas eu la gloire de l’initiative, puisqu’il paraît bien, comme on l’a vu, que c’est à un disciple de Pythagore, Alcméon, le médecin de Crotone, qu’on doit l’attribuer; mais l’anatomie n’avait eu que de très faibles développements pendant ces deux siècles, et l’on en trouve bien peu de traces dans les travaux de Démocrite, et même dans ceux d’Hippocrate. Au contraire, Aristote a très largement pratiqué l’anatomie, avant les découvertes fameuses d’Erasistrate, son petit-fils, et avant celles d’Hérophile. Dans l’Antiquité, les sacrifices d’animaux, qui faisaient le fonds du culte religieux, ont pu favoriser les observations, en montant, dans des occasions fréquentes, une quantité de faits anatomiques, qui devaient frapper même des yeux moins attentifs que ceux d’un Aristote. Mais il ne s’est pas contenté de ces faits trop fortuits: et il n’est peut-être pas un seul des animaux dont il a parlé qu’il n’ait étudié, le scalpel en main, dans ses organes intérieurs, après l’avoir décrit dans ses formes, dans ses fonctions et dans ses mœurs. Il ne peut pas être douteux pour nous que c’est lui qui a rendu possibles tous les progrès que l’anatomie a faits dans l’École alexandrine, et dont Galien est le promoteur le plus illustre, cinq cents ans après le siècle d’Aristote et d’Alexandre.

Certainement, l’anatomie antique est fort loin de la nôtre; et elle manquait d’une foule de moyens et d’instruments dont nous sommes aujourd’hui abondamment dotés. Mais c’est un mérite et un service immense que d’avoir commencé méthodiquement des investigations de ce genre, tout à la fois si indispensables et si repoussantes, si curieuses et si obscures. Le nombre des espèces d’animaux qu’Aristote a connus et décrits peut. se monter à cinq cents environ: en supposant même qu’il n’en ait disséqué que la moitié, c’est un énorme labeur, soit qu’il l’ait accompli à lui seul, soit qu’il l’ait fait accomplir en partie, sous sa direction, par des élèves, comme le faisaient Cuvier dans notre siècle, et Buffon avant Cuvier. Il avait même composé des recueils spéciaux d’anatomie, qui ne sont pas parvenus jusqu’à nous, mais qu’il mentionne, à tout instant, dans ceux de ses ouvrages de physiologie comparée que le temps ne nous a pas ravis.

Les préparations anatomiques appelaient assez naturellement l’invention de dessins joints aux descriptions, qu’ils complètent et qu’ils éclaircissent. Cette invention, dont on fait trop souvent honneur aux Modernes, appartient exclusivement à Aristote. Par malheur, la tradition n’a pas conservé les reproductions des dessins originaux: mais quand on se souvient de ce que la sculpture et l’architecture étaient dans la Grèce, on peut être assuré que les animaux devaient être représentés, comme tout le reste, avec une rare perfection, dont nous voyons d’ailleurs de nombreux spécimens, en mosaïque, en fresque, en peinture, et surtout en modelage. L’art ne cherchait que la beauté: mais Aristote a dit chercher avant tout l’exactitude, puisque à des descriptions jugées insuffisantes pour l’esprit, il a voulu suppléer par des images parlant plus particulièrement aux yeux. C’est ainsi qu’en traitant des crustacés, il ajoute, pour ne citer que cet exemple, au milieu de tant d’autres :

« Tous les crustacés ont une bouche, une ébauche de langue, un estomac, et une issue pour l’excrément: les seules différences concernent la position et la grandeur de ces organes. Pour savoir ce que sont chacun d’eux, on peut recourir à l’Histoire des Animaux et aux Anatomies. C’est en étudiant l’une, et en regardant les autres, que l’on comprendra les choses beaucoup plus clairement. » (Traité des Parties des animaux, édit. du Dr. de Frantzius, livre IV, ch. V, p.196; et édit. Langkavel, p. 106.)

On ne voudrait pas attacher à cet expédient scientifique plus d’importance qu’il n’en a; mais on peut voir que, quand la zoologie renaît au XVIe siècle, Belon et Rondelet, imités dans les siècles suivants, se hâtent de reprendre la tradition aristotélique, très perfectionnée de nos jours, mais non changée. A cet égard, nous sommes tributaires d’Aristote, et nous n’avons pas à en rougir, non plus que pour tant d’autres portions de son héritage.

Au point où la science en est actuellement, et en attendant des progrès nouveaux, qui ne manqueront pas plus à nos descendants qu’ils ne nous ont manqué après nos devanciers, la zoologie dispose de ressources extrêmement puissantes, qu’Aristote et les siècles qui ont suivi n’ont point eues : le microscope, la photographie, les collections de tous genres formées partout, les sociétés scientifiques qu’entretiennent toutes les nations civilisées, les voyages et les explorations géographiques sur la surface entière du globe, les explorations du fond des mers plus récentes et non moins fécondes pour le règne animal, la science des fossiles, qui n’en est qu’à ses premiers pas, malgré tout ce qu’elle nous a déjà fait connaître, tous les secours que la chimie, la physique, la physiologie, et les autres sciences accessoires peuvent fournir à l’histoire naturelle. L’Antiquité n’a possédé aucun de ces instruments énergiques, dont le défaut donne encore plus de valeur à ce qu’elle a pu faire sans eux. Qu’on y ajoute aussi cet organe universel de la pensée et de la science, l’imprimerie, qui peut multiplier sans cesse le nombre des observateurs, et qui centuple leurs forces en facilitant la diffusion de tous les travaux et la communication mutuelle de toutes les découvertes; et l’on verra que si l’histoire de la nature a maintenant quelque péril à éviter, c’est l’excès de la richesse, excès redoutable même dans les royaumes de la science. Pour concentrer tant de trésors, pour coordonner en un système les résultats disséminés de tant d’investigations, l’histoire naturelle aurait besoin d’un nouvel Aristote; mais Dieu accorde bien rarement au monde des législateurs scientifiques de cet ordre; et jusqu’à présent, celui-là est le seul que l’humanité puisse honorer d’une reconnaissance aussi étendue et aussi méritée.

Ceci ne veut pas dire que les Modernes ne puissent très légitimement être fiers de ce qu’ils font ; mais on doit se garder d’être immodeste; et afin de rester équitable envers soi-même, comme envers les autres, le présent a toujours à se rappeler qu’il doit presque tout au passé, et que l’avenir en saura nécessairement plus que lui. On oublie trop souvent ce que c’est que la science en elle-même, quelle est sa notion et son idée, quelle est son origine et quelle est son histoire. Surtout, un porte peu volontiers ses regards sur les temps qui viendront après le temps où Ion vit, à la fois parce que l’avenir est toujours incertain, et parce qu’on est plus flatté de se comparer à ce qu’on surpasse qu’à des héritiers qui vaudront mieux que nous.

Cette question générale sur la nature de la science n’est pas déplacée à propos de la zoologie aristotélique, un des monuments qui témoignent le plus clairement du rôle que joue l’esprit de l’homme en face de la nature; et quelques considérations supérieures nous feront concevoir de mieux en mieux ce dont la science est redevable, non pas seulement à Aristote, mais à la Grèce, dont Aristote n’est que le représentant le plus attitré.

La question d’ailleurs n’est pas neuve, puisque Platon l’aborde déjà dans son dialogue du Théétète; mais il l’a traitée surtout au point de vue psychologique ; et il s’est demandé si la science doit se confondre avec la sensation ou avec le jugement. Aristote se tient plus près de la réalité extérieure, quand, au début de sa Métaphysique, il remonte à l’impression d’étonnement que les premiers hommes ont éprouvée devant les phénomènes naturels, et qu’il voit, dans cette irrésistible impression, la source unique et intarissable de la science. C’est à un besoin de l’entendement que la science doit satisfaire, de même que les arts doivent satisfaire à nos besoins matériels, les premiers en date et les plus nécessaires, mais les moins relevés et les moins humains. Cette explication d’Aristote est profondément vraie; elle l’était de son temps; elle l’est du nôtre; et elle le restera à jamais. La science n’est, sous toutes ses faces, que la théorie de la nature, contemplée par l’homme et interprétée par lui. Aristote ne se trompe pas davantage quand il parle du désintéressement absolu de la science; elle cherche à savoir pour savoir, sans aucun autre objet, comme le veut l’insatiable passion de connaître dont l’homme est doué, privilège qu’aucun être n’est appelé à partager avec lui.

Telle est la science dans sa pureté, indépendamment de ses applications utiles; tel est son germe, qui n’a cessé de se développer, depuis qu’il s’est montré parmi les hommes, à une époque déterminée, sous des conditions précises, et qui ne s’éteindra qu’avec l’humanité elle-même. Ce premier regard sur l’univers est nécessairement confus, puisqu’il embrasse tout; et voilà comment, au début, la philosophie est la seule science, parce que, en effet, c’est l’ensemble des choses que la curiosité de l’homme essaye de comprendre, et que d’abord il n’aperçoit que cet ensemble. complexe et mélangé. Peu à peu, l’observation répétée des choses les distingue en les désagrégeant; avec le secours de l’analyse, elle les sépare pour les mieux discerner. Mais, comme parmi les choses, les unes se ressemblent et que les autres diffèrent, l’esprit les classe spontanément selon leur similitude ou leur dissemblance. La distinction des trois règnes de la nature doit être à peu près aussi ancienne que l’attention de l’esprit s’attachant aux objets que renferment ces trois règnes. C’est ainsi que, pour notre intelligence, des groupes d’êtres se forment, en se rapprochant entre eux et en s’isolant des autres. La science totale se divise alors en sciences particulières, qui ne considèrent que certaines espèces et certains faits, à l’exclusion de toutes les autres espèces et de tous les autres faits. Ces agglomérations et ces délimitations constituent le domaine de chacune des sciences, dont le nombre s’accroît à mesure que l’analyse s’étend à des groupes nouveaux de phénomènes, ou qu’elle s’approfondit dans un même groupe, qui peut se subdiviser lui-même de plus en plus.

Des procédés pareils de méthode et d’observation s’appliquent aux faits intimes de l’intelligence aussi bien qu’aux faits du dehors; et les sciences morales naissent presque aussitôt que les sciences naturelles, parce que l’esprit, replié sur lui-même, au lieu d’en sortir pour percevoir l’extérieur, à une histoire plus utile et non moins curieuse que l’histoire même de la nature. Aristote a fait la Morale à Nicomaque et le Traité de l’Âme. en même temps que l’histoire des Animaux et le Traité de la Génération.

Dans quel ordre se sont succédé les sciences spéciales, issues de l’unité de la science universelle, qu’Aristote a si bien nommée la « Philosophie première »? C’est ce qu’il serait lien difficile de savoir; mais tout porte à croire que les sciences qui se sont d’abord détachées du tronc commun sont les mathématiques et la morale, si cultivées dans l’école de Pythagore, La médecine les avait probablement devancées dès longtemps; ce qu’explique de reste son objet même. L’astronomie, l’histoire, n’ont pas tardé à se produire. Mais quoi qu’il en soit de l’ordre dans lequel les sciences sont écloses, la constitution régulière d’une seule d’entre elles suffit à la gloire du philosophe qui la crée, en la définissant le premier. Aristote, par une heureuse fortune, qui tient à son génie personnel et à son temps, a organisé à lui seul plusieurs sciences, ou, pour mieux dire, il a organisé toutes les sciences de son siècle, soit qu’elles fussent déjà connues quoique imparfaites, soit qu’il les ait spontanément enfantées. La logique, la météorologie, la politique, la morale, la rhétorique, la psychologie, la poétique, la métaphysique, la zoologie, l’anatomie et la physiologie comparées, la botanique par son disciple Théophraste, la physique, la minéralogie, ont reçu de lui, ou la naissance, ou des perfectionnements. C’est une encyclopédie, comme on l’a dit souvent: mais c’est encore mieux. Une encyclopédie suppose toujours des matériaux antérieurs, qu’on n’a plus qu’à réunir et à classer: et c’est ainsi que Pline a composé la sienne. Mais Aristote n’emprunte rien qu’à lui-même : et sa fécondité n’a d’égale que l’exactitude de son savoir. Que ce soit là sa gloire impérissable, et la justification de l’influence qu’il a exercée sur l’esprit humain, dont il a été l’instituteur.

Non seulement chaque science, une fois créée. se développe: mais en outre, des sciences nouvelles naissent chaque jour par les seuls progrès de l’analyse et de l’observation. Sans remonter au delà du dernier siècle, nous avons vu surgir trois ou quatre sciences, des plus importantes, en un intervalle de deux cents ans au plus, dans la sphère de l’intelligence ou dans celle de la nature : la géologie, l’économie politique, la chimie, la paléontologie, auxquelles on pourrait joindre encore la physique y compris l’électricité, l’anatomie comparée, l’embryogénie, etc., etc. Cette éclosion successive de sciences se comprend sans peine: et l’on peut prédire à coup sûr qu’elle ne s’arrêtera pas plus dans l’avenir qu’elle ne s’est arrêtée dans le passé. La science est placée en face de l’univers, c’est-à-dire en face de l’infini; et comme elle ne renoncera jamais à l’étudier, elle y trouvera perpétuellement des phénomènes et des aspects inattendus. qui ne s’épuiseront pas plus que l’infini lui-même. C’est le champ sans bornes qui s’ouvre à la science; et ce doit être pour elle, tout à la fois, un encouragement et un motif de sincère humilité. Quand elle compare le point d’où elle est partie, et le point où elle en est arrivée, elle peut être fière de ses progrès; mais si elle se considère, comme elle le doit toujours, dans sa relation avec l’infini, elle ne peut s’empêcher de s’avouer qu’il est incommensurable; et que tout ce que l’homme sait à cette heure, et même tout ce que l’homme pourra jamais savoir, s’évanouit et est égal à zéro, c’est-à-dire n’est qu’un néant, devant l’éternelle infinitude. L’esprit humain n’a donc qu’à poursuivre encore ses labeurs, sans trop s’enorgueillir, et sans se décourager non plus; un juste milieu lui est commandé en ceci, comme en toutes choses. La sagesse d’Aristote sous ce rapport est irréprochable; et dans ses nombreux ouvrages, on ne saurait découvrir ni vanité, ni défaillance.

D’ailleurs, les sciences n’avancent pas toujours d’un même pas. Il en est qui meurent après avoir brillé quelque temps d’un éclat trompeur et peu solide; la divination, par exemple, l’astrologie, l’alchimie, et plusieurs sciences, qu’on pourrait citer non moins caduques que celles-là. D’autres, quoique constituées, s’arrêtent tout à coup; elles ne sont point mortes cependant, et elles renaissent plus tard; mais leur vie est suspendue et reste latente pendant des siècles, parce que les circonstances leur sont devenues défavorables, et qu’il faut de nouvelles conditions pour qu’elles renaissent plus florissantes, sinon plus belles. La zoologie d’Aristote est un frappant exemple de ces intermittences. Incomprise presque aussitôt après qu’elle avait apparu, elle est demeurée deux mille ans stérile, toute féconde qu’elle pouvait être. Ce n’est pas l’invasion des Barbares qui l’a fait méconnaître. Cinq à six siècles de l’Antiquité s’étaient écoulés avant que les Barbares ne détruisissent la société du paganisme; pendant ce temps, l’Histoire des Animaux avait été une lettre morte, comme elle le resta plus longtemps encore dans les chaos et les ténèbres du Moyen-âge. D’autres sciences, au contraire, n’ont cessé de s’accroître et de grandir presque sans interruption, comme l’astronomie, soit dans l’Antiquité, soit dans ces lugubres époques, ralentissant parfois leur marche, mais ne la cessant pas. On pourrait rappeler bon nombre de ces vicissitudes; mais elles sont du ressort de l’histoire des sciences; et nous les lui laissons.

Aujourd’hui, on est devenu juste à l’égard d’Aristote, après d’aveugles dédains; mais ce ne serait pas l’être suffisamment envers la Grèce, mère des sciences et des arts, si nous n’essayions de porter nos regards encore un peu plus loin, afin de lui rendre tout l’hommage que nous lui devons. Créer la science en observant le monde et ses merveilles, rien ne paraît plus simple; et rien cependant ne l’est moins. Les Grecs ne sont pas les seuls à qui il ait été donné de contempler l’univers; tous les peuples; tous les hommes l’ont pu et le peuvent ainsi qu’eux; mais il n’y a que les Grecs, qui, de cette contemplation, aient tiré la science véritable, et qui aient analysé les phénomènes de la nature avec cette magnanimité que la science exige. Monopole de la race, ou de quelques hommes de génie, le fait n’en est pas moins certain. Aussi haut que l’histoire remonte, quelques nations, quelque époque qu’elle considère, il n’y a que la Grèce, dans les annales de l’humanité, la Grèce seule, qui ait conçu l’idée de la science et qui l’ait réalisée, trouvant le vrai dans l’étude de la nature, comme elle trouvait le beau dans les arts et dans les lettres.

Les Chinois, les Hindous, les Égyptiens sont des peuples fort intelligents; mais ce que nous savons d’eux, sans en connaître encore beaucoup, nous permet d’affirmer que jamais ils ne se sont élevés jusqu’à la science. Bien plus, en contact comme nous le sommes aujourd’hui avec tous les peuples asiatiques, nous pouvons nous permettre de dire que leur esprit n’a rien de scientifique; et que, même à l’école de l’Europe, leur incapacité originelle ne se corrigera pas. La prétendue sagesse de l’Orient est un rêve, aussi bien sa prétendue science: il a produit de grandes œuvres, qui pourrait le contester? et des choses qui, en leur genre très limité, ont atteint une réelle perfection. Mais les qualités viriles que demande la science, sous toutes ses formes, ont manqué à l’esprit oriental; il n’a ni la justesse, ni la précision, ni la constance. Ce n’est pas la nature qui a fait défaut à l’homme; car elle est plus riche et plus puissante dans les climats orientaux que dans les nôtres; mais c’est l’homme qui a fait défaut à la nature, en ne la comprenant pas. Il l’a regardée, et la regardera toujours, à peu près comme les enfants la regardent, sans essayer de s’en rendre compte; et comme il ne s’observait pas lui-même mieux qu’il n’observait tout le reste, les choses humaines n’ont pas plus d’histoire en Orient que n’en ont les choses de la nature extérieure.

Au contraire, dans la Grèce, l’observation et la science se sont montrées, dès leurs premiers essais, douées d’une telle assurance et d’une telle rectitude que, depuis lors, l’esprit humain n’a pas eu à sortir de la voie qui lui avait été tracée; il n’a eu qu’à s’y avancer, quand il l’a pu. C’est avec Thalès, Pythagore, Xénophane, six cents ans avant l’ère chrétienne, que ce mouvement commence, sur les côtes de l’Asie-Mineure, dans les colonies grecques, qui, de temps immémorial, occupaient ces rivages. C’était sur cette terre, heureuse entre toutes, qu’était déjà née la vraie poésie avec Homère, quatre ou cinq siècles auparavant? L’étincelle une fois allumée, la lumière se propagea avec rapidité et vint se concentrer à Athènes, où Aristote la reçut et y ajouta de prodigieux rasons. La Grèce instruisit Rome, qui, sans cette éducation. aurait été presque étrangère aux choses de l’esprit, et qui même s’intéressa toujours assez peu aux choses de la science, uniquement occupée de la politique et de l’empire du monde, « Regere imperio populos ». De la Grèce et de Rome, les sciences, les lettres, les arts sont sentis jusqu’à nous, à travers bien des péripéties. C’est de là uniquement qu’est sorti le fleuve, dont le cours s’élargit sans cesse, et que nous accroissons tous les jours par des affluents nouveaux. Voilà ce que notre civilisation moderne doit à la Grèce; et notre gratitude doit être inépuisable, comme le bienfait. En dehors de la Grèce et des peuples qu’elle a instruits, il n’y a pas de science, s’il y a encore des arts et des lettres. Quelques races, dans le genre humain tout entier, ont été favorisées; d’autres ont été déchues. Par quelle cause? C’est là le secret de la Providence, que les hommes chercheraient vainement à pénétrer. Aristote, tout grand qu’il est, n’est encore qu’un des fils de la Grèce, la maîtresse et l’origine commune de tout ce qu’il y a de vrai et de beau parmi nous.

Enfin, de ce passé splendide et fécond, ressort un dernier enseignement ; et c’est encore à la zoologie d’ Aristote que nous le demanderons. Entre les Anciens et les Modernes, il n’y a point de solution de continuité, ni cet abîme intellectuel qu’on a si souvent voulu creuser, avec plus d’orgueil que de justice. Comme naturaliste, Aristote est tout au moins au niveau de Buffon et de Cuvier; et notre science discute à cette heure ses opinions, comme si elles étaient d’hier. Cette parité, entre l’Antiquité et nous, peut s’étendre bien au-delà de l’histoire naturelle; et sauf des préventions que rien ne justifie, il est clair que l’intelligence humaine, en reprenant définitivement sa marche avec la Renaissance du XVIe siècle, n’a fait que renouer des traditions interrompues: elle s’est mise alors à l’école de la Grèce, comme la première Renaissance du XIIIe siècle s’était mise à l’école d’Aristote. Les croyances religieuses s’étaient améliorées, et les mœurs se sont progressivement adoucies; mais l’esprit n’est pas autre; et, dans les races que nous formons aujourd’hui, cet esprit est absolument le même que celui de la Grèce et de Rome. Nous en savons plus que nos pères; mais nous ne sommes que leurs héritiers. Si nous sommes plus riches qu’eux, au fond nous ne faisons qu’accroître leurs trésors, qui sont ceux de l’humanité. et qui sont gardés par tout ce qu’elle compte de plus éclairé et de meilleur parmi tant de nations. Mais les ancêtres ont toujours cet avantage, que rien ne peut leur ravir, ni compenser dans les successeurs : c’est d’avoir devancé les temps et ouvert la carrière, que, sans eux peut-être, leurs fils n’eussent pas parcourue.

A cette hauteur, la Grèce est incomparable, et elle le sera à jamais.

Arrivés presque au terme de cette étude sur la zoologie d’Aristote, nous résumons ce qu’elle nous a appris. Nous avons vu les jugements portés par les naturalistes les plus illustres des temps modernes; les louanges unanimes, sauf quelques critiques peu décisives; l’analyse de l’Histoire des Animaux, nous démontrant la grandeur et la solidité de ce monument; son originalité, que rien n’avait préparée, de même que rien de complètement neuf ne l’a suivie; le style d’Aristote, modèle achevé de précision et de simplicité; sa méthode, qui est la seule vraie, soit logiquement et d’une manière générale, soit pour la classification spéciale des êtres dont s’occupe l’histoire naturelle; ses théories sur la vie et sur l’échelle des êtres, beaucoup plus prudentes que celles du Transformisme contemporain; son admiration pour la prévoyance de la nature, qui ne fait rien d’inutile et qui ne fait rien sans but; enfin, sa pratique incessante de l’anatomie et ses découvertes, expliquées par des descriptions et par des dessins. Puis, après un rapide coup d’œil sur l’état présent de la science zoologique, nous avons élargi ces considérations pour constater que c’est la Grèce, la première, qui, dans les annales de l’esprit humain, a conçu l’idée de la science, et qui l’a réalisée dans des œuvres immortelles, que nous pouvons égaler peut-être, mais que nous ne surpasserons pas, parce que nous n’aurons jamais plus de génie que les Grecs.

Il ne nous reste, pour achever cette étude, qu’à rappeler les opinions des historiens de la philosophie, moins compétents que les zoologistes pour les détails de la science physiologique, mais les seuls compétents pour juger des principes sur lesquels la science se fonde et. s’appuie. Nous demanderons à Brucker, Tiedemann, Tennemann, Ritter, Brandis, Biese, pour ne citer que le passé, ce qu’ils en pensent; et quand ils parleront, nous les écouterons, comme nous avons écouté Buffon et Cuvier.

Personne n’a plus de gravité que Brucker, ni de droiture (1767); personne n’a plus d’amour de la philosophie; mais tout en voulant rester impartial, il est très passionné. Au fond, il est l’ennemi d’Aristote, comme on l’était encore de son temps, sur la fin de la réaction contre la Scholastique, vers le milieu du siècle dernier. Il ressuscite les accusations de Bacon ; quelquefois même, il y ajoute; il va presque jusqu’à dire qu’Aristote n’a pas le génie qu’on lui prête; en un mot, il est malveillant; et l’analyse qu’il donne des œuvres du philosophe est loin d’être complète et exacte. Il n’y fait pas mention de la zoologie, comme si de tels ouvrages ne méritaient aucune attention, ou comme s’ils étaient en dehors de l’histoire de la philosophie.

Cette faute de Brucker a provoqué de fâcheuses imitations. Tiedemann (1791-1797), quoique beaucoup plus juste envers Aristote, qu’il proclame « le législateur de la philosophie grecque » ne s’arrête pas non plus à son histoire naturelle. Toutefois il ne semble pas l’ignorer autant que Brucker; mais probablement, il n’en fait pas beaucoup plus d’estime; car, se contentant de la nommer, il passe outre, sans paraître en sentir toute la valeur.

Tennemann (1801) a donné près d’un volume à la doctrine péripatéticienne; mais quoiqu’il ne partage pas les préjugés de Brucker, il commet le même oubli, qui, chez lui, est encore plus choquant. Il consacre un chapitre à la science générale de la nature; et dans cette science, il omet l’histoire naturelle tout entière.

Ainsi, les trois principaux historiens de la philosophie au XVIIIe siècle sont muets sur la zoologie aristotélique. Pour trouver alors une appréciation équitable et profonde, il faut s’adresser à la noble intelligence de Herder. Dans son enthousiasme, qui égale celui d’un poète, il a rendu justice à Aristote et à la Grèce, aussi hautement que nous pouvons le faire aujourd’hui; il a reconnu le premier tout ce que leur doit à jamais la science dans les directions diverses qu’elle suit parmi nous. Herder était obligé de se borner à quelques mots sur Aristote, et, à plus forte raison, sur l’histoire naturelle; mais il l’a jugée mieux que les historiens spéciaux de la philosophie ; et dans les généralités très concises auxquelles il était astreint, sa sympathie perspicace l’a mieux servi que les études les plus savantes n’avaient servi ses contemporains. (Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité, tome Il, pp. 485 et suiv., trad. Edg. Quinet.)

Notre siècle a été plus attentif et plus juste que le précédent. Henri Ritter, Biese, Brandis, n’ont pas gardé le silence, ou imité le dédain, de leurs prédécesseurs. De leur temps, l’érudition avait fait encore de notables progrès: et en examinant de plus près la philosophie d’Aristote, elle lui avait restitué sa place dans l’histoire de l’intelligence humaine, et une vie, que le XVIIIe siècle avait cru lui enlever, en le détrônant, pour lui substituer Bacon. Bitter, Biese, surtout Brandis, ont pris la peine d’analyser longuement la zoologie d’Aristote, et de faire voir par quels liens elle se rattache à sa psychologie, et à sa conception de la nature et de l’univers. Ces analyses sont faites avec le plus grand soin, et elles s’appuient toujours sur des citations textuelles. Mais on peut y remarquer un défaut commun : elles ne tiennent pas assez compte de la portée scientifique des monuments qu’elles veulent faire connaître ; elles ne montrent pas assez tout ce qu’a d’extraordinaire et de glorieux cette apparition soudaine d’une science consommée, qui fait encore loi après tant de siècles. Sans doute, l’histoire de la philosophie ne doit s’arrêter qu’à des matières qui sont de son domaine propre ; mais la constitution inébranlable d’une science si importante est philosophique, autant que quelque théorie que ce soit; et l’on peut croire qu’Aristote n’aurait pas fait en histoire naturelle tout ce qu’il a fait, s’il n’eût été philosophe. Recueillir une multitude de faits zoologiques, ou les coordonner en un système régulier, sont des choses fort différentes; et pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler ce qu’est la compilation d’Élien, ou même celle de Pline. L’esprit philosophique ne se trouve, ni dans l’un, ni dans l’autre, non plus que dans tant d’autres zoologistes; au contraire, il éclate de la manière la plus vive dans Aristote; et c’est là ce qui recommande la zoologie, fondée par ses mains, à l’histoire de la philosophie, telle qu’elle doit être de nos jours, et telle que la comprend M. Édouard Zeller, l’auteur accompli de « la Philosophie des Grecs dans son développement historique ».

Il n’y a guère de plus grand honneur pour la philosophie, dans ses relations avec les sciences, que d’avoir créé l’histoire naturelle; elle pourrait en être fière, et c’est un titre qu’elle ne doit pas trop aisément abandonner. Les exemples que nous venons de citer prouvent assez que la philosophie a eu parfois ce désintéressement, ou plutôt cette négligence. Bien des philosophes croient encore connaître suffisamment Aristote et Théophraste, sans avoir lu, ni la zoologie de l’un, ni la botanique de l’autre. C’est une erreur et une lacune grave. La philosophie ne peut jamais élever pour elle-même la moindre prétention; et il lui importe assez peu, dans sa pérennité, qu’on lui attribue une juridiction plus ou moins large; mais c’est mal comprendre les choses que de les mutiler; c’est faire tort gratuitement à un auteur que de l’étudier à demi. L’histoire de la philosophie doit parler des Caractères de Théophraste à côté de ses livres sur les Plantes, comme elle doit parler de la Poétique d’Aristote, et de ses Problèmes, à côté de sa Morale et de sa Métaphysique. Retrancher quelque trait d’une physionomie, c’est la fausser. Cette inadvertance, regrettable partout, l’est encore davantage dans l’histoire de la philosophie. Comme l’objet de la philosophie est de contempler l’ensemble des choses et d’en scruter les principes, elle est d’autant plus tenue d’être complète dans les détails qu’elle s’efforcerait vainement de l’être pour le tout.

Si les considérations qui viennent d’être présentées sur la zoologie d’Aristote ont quelque poids; si les faits sur lesquels elles s’appuient sont exacts; si l’on veut bien, d’autre part, se rappeler toutes les difficultés d’un premier pas, et l’immortelle beauté d’un édifice que la science moderne admire de plus en plus, à mesure qu’elle le connaît mieux, on ne nous taxera pas d’exagération quand nous dirons que, de même qu’Homère est le premier et le plus grand des poètes, Aristote est aussi le premier et le plus grand des naturalistes, avec cette différence, cependant, que la poésie, étant exclusivement individuelle, peut d’un seul coup atteindre, comme elle l’a fait, aux limites de la perfection, tandis que la science est sans bornes, comme l’est l’infini, incessamment poursuivi par elle et à jamais inaccessible.

Juillet 1883.

LIVRE I : LE CLASSEMENT DES ANIMAUX
CHAPITRE I : Variétés infinies des animaux

Dans les parties dont ils sont composés et qui se décomposent elles-mêmes en parties similaires et non-similaires ; dans l’analogie des parties pour des genres différents; dans la dimension des parties; dans la nature de leurs parties, sèches, liquides, ou solides; dans leur genre de vie, selon qu’ils vivent sur terre ou dans l’eau; dans leur immobilité ou leur locomotion ; dans leur habitude de vivre en troupe ou solitaires; dans les sons qu’ils produisent, inarticulés ou articulés; dans leurs chants ou leur mutisme ; dans leur caractère ; privilège et supériorité de l’homme, doué de la réflexion et de la réminiscence.

§ 1. [486b] [5] Entre les parties dont les animaux sont formés, il y en a qui ne sont pas complexes; ce sont celles qui peuvent se diviser en parties similaires, comme les chairs, qui se divisent toujours en chairs ; il y en a d’autres, au contraire, qui sont complexes, comme toutes celles qui se divisent en parties non similaires; et telles sont, par exemple, la main, qui ne se divise pas en plusieurs mains; ou le visage, qui ne se divise pas non plus en plusieurs visages.

§ 2. De ces parties non composées, il en est qu’on n’appelle pas seulement des parties, mais qu’on appelle plus proprement des membres ; ce sont en général [10] les parties qui, formant un tout complet, renferment encore en elles d’autres parties distinctes. C’est ce qu’on peut voir pour la tête, pour la jambe, pour la main, pour le bras pris dans son ensemble, pour la poitrine, puisque chacune de ces parties composent un tout, et qu’en outre, elles contiennent en elles d’autres parties encore.

§ 3. Toutes les parties non similaires se composent à leur tour de parties similaires : la main, par exemple, est composée de chair, de nerfs et d’os.

§ 4. II y a [15] des animaux chez qui toutes les parties sont mutuellement semblables ; il en est aussi chez lesquels elles sont fort différentes. Les parties sont spécifiquement les mêmes, comme le nez et l’œil d’un homme sont de même espèce que le nez et l’œil d’un autre homme; comme sa chair est semblable à la chair; et ses os, aux os. On en peut dire autant des chevaux, ou de tels autres animaux que nous trouvons [20] d’espèce identique les uns aux autres; car la ressemblance qui se manifeste de l’animal entier à un autre animal entier, se reproduit également entre chacune de leurs parties, les unes relativement aux autres.

§ 5. Toutefois ces parties, tout en étant pareilles dans tous les animaux d’un même genre, diffèrent néanmoins selon qu’elles sont plus grandes ou moins grandes. Quand je dis genre, j’entends par exemple, l’oiseau et le poisson. Ces deux êtres ont entre eux une différence de genre ; et chacun d’eux, dans leur genre particulier, ont encore d’autres différences, puisqu’il y a plusieurs espèces [25] de poissons et d’oiseaux.

§ 6. Dans ces genres mêmes, ce qui fait ordinairement les différences les plus sensibles entre presque toutes les parties, [5] outre les contrariétés de modifications dans la couleur et dans la forme, c’est que ces modifications affectent davantage certaines parties et qu’elles affectent moins les autres. C’est ainsi que ces différences se marquent par leur nombre plus grand ou plus petit, par les proportions de leur grandeur ou de leur petitesse, et en général par l’excès ou le défaut, c’est-à-dire le plus ou le moins.

§ 7. Il y a des animaux dont la chair est molle, d’autres dont la chair est dure ; [10] ceux-ci ont un long bec (comme les grues); chez ceux-là, le bec est court. Ici, le plumage est abondant; là, il est presque nul. Même dans certains genres, les parties sont différentes selon les espèces : ainsi, les uns ont des ergots, tandis que les autres n’en ont pas; les uns ont des crêtes, qui manquent aux autres. En un mot, ou la plupart des parties qui composent la masse entière [15] de l’animal peuvent être les mêmes ; ou elles peuvent différer par des qualités contraires, et des dimensions plus ou moins fortes. Le plus et le moins dans ces dimensions constitue ce qu’on peut appeler l’excès des unes et le défaut des autres.

§ 8. Dans quelques animaux, ce n’est pas l’identité des parties sous le rapport de l’espèce, ni l’identité selon le plus ou moins de grandeur, qu’il faut remarquer; c’est l’identité par simple analogie. Et, par exemple, l’os est analogue à l’arête, [20] l’ongle à la corne, la main à la pince, la plume à l’écaille, etc. ; car ce qu’est la plume dans l’oiseau, l’écaille l’est dans le poisson. Non seulement les parties dont se composent les animaux diffèrent entre elles, ou se ressemblent, comme on vient de le dire; mais elles se ressemblent encore ou diffèrent par leur position; car beaucoup d’animaux ont bien les mêmes parties, mais ces parties ne sont pas posées de même : par exemple, les mamelles sont placées [25] pour les uns sur la poitrine; pour les autres, elles sont placées entre les cuisses.

§ 9. Les parties similaires sont tantôt molles et liquides; tantôt, sèches et solides. Les parties liquides sont liquides d’une manière absolue, ou du moins tant qu’elles restent dans leur disposition naturelle; et tels sont le sang, la lymphe, la graisse, le suif, la moelle, le sperme, la bile, le lait, dans les animaux qui sécrètent ces matières, la chair et les [5] matières analogues. Dans une autre classe, on peut indiquer aussi les excrétions, telles que le phlegme, et tout ce que rejettent les intestins et la vessie. Les parties sèches et solides, ce sont, par exemple, les nerfs, la peau, les veines, les cheveux, les os, les cartilages, les ongles, les cornes. D’ailleurs, on se sert du même mot qui exprime la partie, quand, par sa forme, le tout doit être appelé aussi de la corne. Les parties molles et liquides, sèches et solides, sont encore tout ce qui correspond aux parties qu’on vient d’énumérer. [10]

§ 10. Les différences des animaux se montrent dans leur genre de vie, dans leurs actions, dans leur caractère, aussi bien que dans leurs parties. Traçons-en d’abord une esquisse générale; et plus tard, nous insisterons plus spécialement sur chaque genre. Les différences qui regardent la manière de vivre, [15] les actes et le caractère, tiennent à ce que les uns vivent dans l’eau ; et les autres, sur la terre.

§ 11. Parmi les animaux aquatiques, il y a deux espèces à distinguer. La première vit dans l’eau et s’y nourrit; elle absorbe le liquide et le rejette ; si elle vient à en manquer, elle ne peut plus vivre. C’est le cas de la plupart des poissons. La seconde espèce se nourrit aussi dans l’eau et y passe sa vie; [20] mais cependant elle ne respire pas l’eau; elle respire l’air et se reproduit hors du liquide.

§ 12. Bon nombre de ces derniers animaux sont pourvus de pieds, comme la loutre, le castor et le crocodile; ou aussi, pourvus d’ailes, comme la mouette et le plongeon. Quelques-uns se nourrissent également dans l’eau et ne peuvent vivre dehors ; [25] et pourtant, ils n’absorbent ni l’air, ni l’eau, comme l’ortie de mer et l’huître. Parmi les animaux aquatiques, les uns vivent dans la mer; les autres, dans les rivières; ceux-ci, dans les lacs; ceux-là, dans les mares, comme la grenouille et le cordyle. Les animaux marins habitent, tantôt la haute mer, tantôt les rivages et les rochers.

§ 13. Quant aux animaux terrestres, il y en a qui reçoivent l’air et le rejettent; c’est ce qu’on appelle aspirer et expirer; on observe ce phénomène dans [30] l’homme, et dans tous les animaux terrestres qui ont des poumons. D’autres au contraire n’absorbent pas l’air; mais ils vivent et trouvent leur nourriture sur le sol, comme la guêpe, l’abeille et les autres insectes. Par Insectes, j’entends tous les animaux qui ont des sections dans leur corps, que ces sections soient sous le ventre seulement, ou qu’elles soient à la fois sous le ventre et aussi sur le dos.

§ 14. Ainsi qu’on vient de le dire, [487b] un grand nombre d’animaux terrestres tirent leur nourriture de l’eau; mais pas un seul animal aquatique, ou absorbant l’eau de mer, ne trouve sur terre ses aliments. Quelques animaux en petit nombre vivent d’abord dans l’eau, et changent ensuite de forme pour vire dehors; telles sont les empis ou mouches de rivière, d’où naissent les taons.

§ 15. Il est des animaux qui restent toujours en place; il en est d’autres qui en changent. Ceux qui restent immobiles sont dans l’eau; mais pas un seul animal terrestre n’est immobile. Dans l’eau, il y en a beaucoup qui continuent à vivre là où ils naissent, comme bien des espèces de coquillages. Même il semble que l’éponge a une sorte de [10] sensibilité; et ce qui le prouverait, c’est qu’elle est plus difficile à détacher, à ce qu’on prétend, quand on ne sait pas dissimuler le mouvement par lequel on la saisit. Il y a même aussi des animaux aquatiques qui sont attachés et qui se détachent, comme certaine espèce de ce qu’on nomme les orties de mer, qui, dans la nuit, se détachent du rocher pour aller chercher leur pâture.

§ 16. Beaucoup qui sont détachés sont néanmoins immobiles, comme les huîtres et [15] ce qu’on appelle les holothuries. Certains animaux aquatiques nagent, comme les poissons, les mollusques, et ceux dont l’écaille est molle, ainsi qu’elle l’est dans les langoustes; certains autres ont la faculté de marcher, comme l’espèce des crabes, qui, tout en étant naturellement aquatiques, n’en marchent pas moins sur terre.

§ 17. Les animaux terrestres peuvent tantôt voler, comme les oiseaux et les abeilles, qui d’ailleurs diffèrent les uns des autres [20] à bien des égards; et tantôt, ils se meuvent sur terre, soit qu’ils marchent, soit qu’ils rampent, soit qu’ils se roulent. Aucun animal n’est simplement volatile, de même que le poisson n’est doué que de la faculté de nager. En effet, les animaux qui ont des ailes membraneuses peuvent aussi marcher; la chauve-souris a des pieds, de même que le phoque a également des pieds, quoique mal conformés. Il y a encore quelques oiseaux qui ont des pieds très mauvais, [25] et que, pour cette raison, on appelle apodes, ou sans pieds. Par contre, ce genre d’oiseaux vole à merveille; et toutes les espèces qui leur ressemblent ont en général des ailes excellentes et des pieds très faibles, comme l’hirondelle et le martinet.

§ 18. Du reste, tous ces oiseaux, ayant les mêmes allures et le même plumage, se rapprochent beaucoup d’aspect entre eux. L’apode se montre en toute saison, tandis que le martinet [30] ne se montre qu’en été, quand il pleut: c’est alors qu’on le voit et qu’on le prend. D’ailleurs, c’est un oiseau qu’on aperçoit rarement. Il y a beaucoup d’animaux qui ont à la fois les deux qualités de pouvoir marcher et de pouvoir nager.

§ 19. Des différences se présentent aussi dans le genre de vie des animaux et dans leurs actes. Ceux-ci vivent en troupe; [488b] ceux-là sont solitaires, soit qu’ils marchent sur terre, soit qu’ils volent ou qu’ils nagent; d’autres ont indifféremment les deux genres de vie. Ceux qui vivent en troupe, tantôt sont organisés en sociétés fixes, tantôt ils sont errants. Les animaux vivant en troupe sont, par exemple, dans les volatiles, le genre des colombes, la grue, le cygne, [5] etc. Ceux qui sont munis d’ongles crochus ne vivent jamais en troupe.

§ 20. Parmi les poissons qui vivent en pleine mer, il y en a un bon nombre qui vivent en troupe, comme les dromades, les thons, les pélamydes, les amies ou bonitons. L’homme vit également des deux façons, ou en troupe, ou solitaire. Les animaux qui forment des sociétés sont ceux qui ont à faire un travail identique et commun; mais tous les animaux vivant en troupes ne forment pas des sociétés dans ce but. Au contraire, l’homme, l’abeille, [10] la guêpe, la fourmi, la grue forment des sociétés de ce genre; et de ces sociétés, les unes ont un chef, tandis que les autres n’en ont pas. Ainsi, la grue et l’espèce des abeilles ont un chef, tandis que les fourmis et tant d’autres n’en ont pas.

§ 21. Les animaux vivant en troupe et les solitaires, tantôt restent dans les mêmes lieux, et tantôt ils en changent. Les uns sont carnivores, [15] les autres frugivores; les uns mangent de tout ; les autres ont une pâture toute spéciale, comme les abeilles et les araignées. Les abeilles font leur nourriture du miel, et de quelques autres matières aussi douces; les araignées vivent des mouches qu’elles chassent.

§ 22. II y a des animaux qui se nourrissent de poissons. Il y en a qui sont chasseurs; [20] d’autres font provision d’aliments; d’autres n’ont pas ce soin. Les uns ont des demeures; d’autres n’en ont pas. Ainsi la taupe, le rat, la fourmi, l’abeille en ont; mais la plupart des insectes et des quadrupèdes s’en passent. Ceux-ci, comme le lézard et le serpent, vivent dans des trous; ceux-là, comme le cheval et le chien sont toujours à la surface de la terre. Les uns [25] se creusent des tanières; les autres ne s’en font pas. Les uns vivent toujours dans les ténèbres, comme la chouette et la chauve-souris; les autres, à la clarté du jour.

§ 23. De plus, tels animaux sont privés; tels autres sont sauvages. Les uns sont toujours privés, comme l’homme et le mulet; d’autres restent toujours sauvages, comme la panthère et le loup; d’autres encore sont susceptibles de s’apprivoiser très vite comme l’éléphant. A un autre point de vue, [30] toutes les espèces qui sont privées peuvent être sauvages aussi, comme les chevaux, les bœufs, les cochons, les moutons, les chèvres et les chiens.

§ 24. II y a des animaux qui émettent des sons; d’autres sont muets. Parmi ceux qui ont une voix, les uns l’articulent; les autres produisent des bruits que les lettres ne peuvent représenter. Ceux-ci sont bavards; ceux-là sont silencieux; ceux-ci ont un chant; ceux-là n’en ont pas; mais une qualité commune à tous, [489a] c’est qu’ils chantent ou jasent bien davantage au temps de l’accouplement. Les uns se plaisent dans les champs, comme le ramier; d’autres, sur les montagnes, comme la huppe; d’autres vivent familièrement avec l’homme, comme le pigeon. Les uns sont lascifs, comme les perdrix et les coqs ; [5] les autres sont plus retenus, comme le corbeau et les espèces analogues, qui ne s’accouplent que de loin à loin. Parmi les animaux marins, les uns vivent en haute mer; les autres, sur les bords; d’autres, dans les rochers. Certains animaux se défendent et attaquent; certains autres se bornent à se garder; les animaux qui attaquent sont ceux qui dressent des pièges et qui se défendent quand ils sont attaqués; ceux qui se gardent [10] sont ceux qui ont en eux-mêmes un instinct qui les avertit du mal qui les menace.

§ 25. Le caractère des animaux n’offre pas moins de différences. Les uns sont doux et ne s’irritent presque jamais ; ils ne résistent pas ; tel est le bœuf. D’autres, au contraire, sont enclins à la fureur, à la résistance ; et l’on ne peut rien leur apprendre; tel est le sanglier. [15] Ceux-ci sont prudents et craintifs, comme le cerf et le lièvre; ceux-là sont vils et traîtres, comme les serpents. D’autres sont nobles, courageux et fiers, comme le lion. D’autres sont franchement féroces et rusés, comme le loup. J’entends par noble, en parlant d’un animal, celui qui sort d’une race bien douée; et j’entends par franc celui qui n’a rien perdu de la nature [20] qui lui est propre.

§ 26. Tel animal est plein d’activité et de malice, comme le renard ; tel autre, comme le chien, est plein de cœur, d’attachement et de fidélité. D’autres sont doux et faciles à apprivoiser, comme l’éléphant; d’autres, comme l’oie, sont timides et de bonne garde. D’autres sont jaloux et vaniteux, comme le paon. Entre tous les animaux, l’homme [25] seul a le privilège de la réflexion. Beaucoup d’animaux autres que lui ont également la faculté de se souvenir et d’apprendre; mais l’homme seul a le don de se ressouvenir à volonté.

§ 27. Nous reviendrons plus tard avec plus de précision encore sur ce qui regarde les diverses espèces d’animaux, et aussi sur le caractère et la façon de vivre de chacune de ces espèces.

CHAPITRE II : Parties communes à tous les animaux

L’une pour prendre la nourriture, l’autre pour en rejeter l’excrétion; La bouche, l’intestin; rapports de la vessie pour l’excrétion liquide, et de l’intestin pour l’excrétion sèche; organes génitaux.

§ 1. Tous les animaux ont certaines parties qui leur sont communes : celle par où ils prennent [30] leur nourriture, et celle où ils la reçoivent. Ces parties se ressemblent ou diffèrent entre elles, selon ce qu’on a déjà exposé, par la forme, par la dimension, par l’analogie et par la position. Mais outre ces parties que nous venons d’indiquer, la plupart des animaux ont aussi d’autres parties communes, qui leur servent à rejeter le résidu de la nourriture. [489b] Je dis La plupart, parce que tous n’ont pas cet organe. La partie qui sert à prendre la nourriture s’appelle la bouche: celle qui sert à la recevoir s’appelle l’intestin. Les autres parties ont des dénominations diverses.

§ 2. Le résidu excrété étant de deux natures, les animaux qui ont des organes destinés à recevoir l’excrétion liquide, en ont également pour l’excrétion sèche; [5] mais tous les animaux qui ont cette dernière n’ont pas l’autre excrétion. Ainsi, tous les animaux qui ont une vessie ont tous un intestin; mais ceux qui ont un intestin n’ont pas tous une vessie. Du reste, le nom de vessie s’applique à la partie qui reçoit l’excrétion liquide, et le nom d’Intestin, à la partie qui reçoit l’excrétion sèche.

§ 3. Outre ces parties que possèdent beaucoup d’animaux, il y a la partie par laquelle ils émettent leur semence. [10] Parmi ceux qui ont la faculté de se reproduire, on distingue l’animal qui fait l’émission en lui-même, et celui qui la fait dans un autre. Celui qui la fait en lui-même s’appelle femelle; celui qui la fait dans un autre s’appelle mâle. Dans quelques espèces, il n’y a ni mâle ni femelle; et la forme des organes chargés de cette fonction diffère d’une espèce à l’autre. Certaines espèces ont une matrice; d’autres n’en ont pas.

§ 4. Les parties qu’on vient d’énumérer sont les plus nécessaires; aussi, elles se trouvent les unes dans tous les animaux, et les autres, au moins dans la plupart.

CHAPITRE III : Le toucher

C’est le seul sens qui soit commun à tous les animaux; tout animal a un fluide indispensable à son existence; parties où se trouve le sens du toucher et où se trouvent les facultés actives; animaux qui ont du sang; animaux qui n’en ont pas.

§ 1. Un seul et unique sens est commun à tous les animaux sans exception : c’est le toucher. L’organe dans lequel ce sens réside naturellement, n’a pas reçu de nom spécial, parce que, dans les uns, l’organe est identique, et que, dans les autres, c’est une partie simplement analogue.

§ 2. [20] Pareillement, tout animal sans exception a un fluide dont il ne peut être privé, soit naturellement, soit par violence, sans périr sur-le-champ; et il y a de plus la partie où ce fluide est renfermé. Chez les uns, la partie liquide est le sang, et le vaisseau est la veine; chez d’autres, c’est un fluide et un vaisseau équivalents. Lorsque ces matières sont imparfaites, c’est ce qu’on appelle la fibre et la lymphe.

§ 3. Quant au sens du toucher, il est placé dans une partie similaire, par exemple, dans la chair, ou dans quelque chose [25] qui la remplace. En général, chez les animaux qui ont du sang, le toucher est dans les parties sanguines ; et pour ceux qui n’en ont pas, dans la partie correspondante. Si pour tous les animaux, le toucher réside évidemment dans les parties similaires, les facultés actives résident dans les parties non-similaires; et, par exemple, l’élaboration des aliments a lieu dans la bouche; la fonction du mouvement pour changer de lieu se fait par les pieds, par les ailes, et par les organes qui y correspondent. [30] Il faut ajouter que certains animaux ont du sang, tels que les hommes, les chevaux et tous les animaux, qui, bien que d’une organisation complète, ou n’ont pas de pieds, ou en ont deux, ou en ont quatre. Au contraire, d’autres animaux, tels que l’abeille ou la guêpe, n’ont pas de sang; et parmi les animaux marins, tels sont la seiche et le crabe, et tous ceux qui ont plus de quatre pieds.

CHAPITRE IV : Distinction des animaux en vivipares, ovipares et vermipares

Les animaux à poils sont vivipares; définition de l’œuf et de la larve; variétés dans les vivipares; variétés dans la nature des œufs; annonce de recherches plus détaillées; citation du Traité de la Génération des Animaux.

§ 1. Les animaux sont vivipares, ovipares ou vermipares. L’homme, le cheval, [490a] le phoque et tous les animaux qui ont des poils, sont vivipares. Parmi les animaux marins, les cétacés, tels que le dauphin et les sélaciens ainsi appelés, sont vivipares également.

§ 2. De ces animaux marins, les uns ont le tuyau-souffleur et n’ont pas de branchies, comme le dauphin et la baleine. Le dauphin a le tuyau sur le dos, tandis que la [5] baleine l’a sur le front. D’autres ont des branchies apparentes, comme les sélaciens, les chiens de mer et les Batos.

§ 3. Parmi les germes qui sont complets, on appelle œuf ce qui contient deux parties : l’une qui sert d’abord à former l’animal, et l’autre où il trouve sa nourriture, une fois qu’il est produit. C’est un ver, lorsque, d’un animal complet, sort un autre animal également complet, l’embryon s’articulant et [10] se développant lui-même.

§ 4. Parmi les vivipares, il y en a qui font des œufs à l’intérieur d’eux-mêmes, comme les sélaciens; d’autres, comme l’homme et le cheval, font dans leur propre sein de petits animaux.

§ 5. Pour certains animaux, quand le germe qui s’est complètement formé se produit au jour, c’est un être vivant qui en sort; pour d’autres, c’est un œuf; pour d’autres, c’est un ver.

§ 6. Tantôt les œufs ont une enveloppe de coquille, comme ceux [15] des oiseaux, et ils sont de deux couleurs; tantôt leur enveloppe est molle, comme ceux des sélaciens, et ils n’ont qu’une couleur unique.

§ 7. Quant aux vers, les uns se meuvent aussitôt après leur naissance ; les autres sont immobiles.

§ 8. Mais ce sont là des sujets que nous traiterons avec plus de détails, quand nous nous occuperons de la Génération des Animaux.

CHAPITRE V : Classement des animaux

Animaux pourvus de pieds; animaux sans pieds; dipodes; tétrapodes; polypodes; les pieds sont toujours en nombre pair; animaux qui nagent; poissons sans nageoires; position des nageoires; poissons qui ont à la fois des pieds et des nageoires; volatiles qui ont des ailes de plume; volatiles à membranes plus ou moins épaisses; volatiles qui ont du sang ou qui n’en ont pas; volatiles à élytres; dimensions des animaux dans l’eau ou sur terre, et selon les climats; moyens généraux de locomotion chez les animaux; nombre de pieds ; mouvement diamétral.

§ 1. Certains animaux ont des pieds; d’autres n’en ont pas [5] ; et parmi ceux qui ont des pieds, il n’y a que l’homme et l’oiseau qui en aient deux. D’autres en ont quatre, comme le lézard et le chien; d’autres en ont davantage, comme la scolopendre et l’abeille. Mais dans tous les animaux, le nombre des pieds est toujours pair.

§ 2. Parmi les animaux qui nagent, tous ceux qui sont privés de pieds ont des nageoires, comme les poissons. Quelques-uns ont quatre [25] nageoires, dont deux en haut dans les parties supérieures, et deux en bas dans les parties inférieures, comme la dorade et le loup de mer. D’autres n’ont que deux nageoires seulement; et ce sont les poissons allongés et lisses, comme l’anguille et le congre.

§ 3. Il y a des poissons qui sont absolument dépourvus de nageoires, comme la murène; ceux-là se servent de l’eau, comme les serpents se servent de la terre; et ils se meuvent [30] de la même façon dans le liquide.

§ 4. Parmi les sélaciens, il y en a qui n’ont pas de nageoires; et ce sont ceux qui sont larges et pourvus de queue, comme la raie et la pastenague; ceux-là nagent grâce à leur largeur. Mais la grenouille de mer a des nageoires, ainsi qu’en ont tous les poissons dont la largeur ne va pas en s’amincissant.

§ 5. Ceux qui ont des apparences de pieds, comme les mollusques, se servent à la fois de ces pieds et de leurs nageoires; [35] et ils nagent plus rapidement sur le ventre, comme la seiche, le calmar et le polype; mais aucun des deux premiers ne peut marcher, comme le polype.

§ 6. Les crustacés, comme la langouste, nagent avec leur queue; mais ils nagent plus vite dans le sens de la queue, à cause des nageoires qu’elle porte. Le cordyle nage avec les pieds et la queue; et sa queue [5] ressemble à celle du Silure (ou Glanis), autant qu’une petite bête ressemble à une grande.

§ 7. Parmi les volatiles, les uns ont des plumes, comme l’aigle et l’épervier; d’autres ont des membranes, comme l’abeille et le hanneton; d’autres ont des ailes semblables à du cuir, comme le renard-volant et la chauve-souris.

§ 8. Tous les volatiles qui ont du sang ont des ailes de plume; les volatiles à ailes de cuir ont aussi du sang. Tous ceux qui n’ont pas de sang ont, comme les insectes, des ailes de duvet.

§ 9. [10] Les volatiles à ailes de plume et à ailes de cuir, ont deux pieds ou n’ont pas de pieds; et l’on affirme qu’en Éthiopie on trouve des serpents qui sont organisés de même. Les volatiles qui ont des ailes à plume s’appellent des oiseaux ; les deux autres espèces de volatiles n’ont pas reçu un nom spécial et unique, qui les comprendrait toutes les deux.

§ 10. Parmi les volatiles qui n’ont pas de sang, les uns ont un fourreau pour leurs ailes : ce sont les coléoptères, comme les hannetons et les scarabées. Les autres n’ont pas de fourreau ; et ils ont tantôt deux ailes et tantôt quatre.

§ 11. Les quatre ailes appartiennent à ceux qui sont d’une certaine grandeur, et qui ont un dard en arrière; ceux qui ne sont pas grands et qui ont le dard en avant, n’ont que deux ailes.

§ 12. Pas un seul coléoptère n’a de dard. Ceux des insectes [20] dont le dard est en avant n’ont que deux ailes, comme la mouche, le myope, le taon et le cousin.

§ 13. Tous les animaux privés de sang sont plus petits que ceux qui ont du sang, à l’exception de quelques animaux marins, qui, bien que privés de sang, n’en sont pas moins énormes, comme certains mollusques. Les plus grands animaux de ce genre se trouvent dans les pays les plus chauds ; et dans la mer, [25] les animaux sont toujours plus grands que sur terre et dans les eaux douces.

§ 14. Tous les animaux qui peuvent se mouvoir se meuvent par quatre points, ou plus. Les animaux qui ont du sang n’ont que ces quatre points; tel est l’homme, qui a deux mains et deux pieds. L’oiseau a deux ailes et deux pieds aussi.

§ 15. Les quadrupèdes et les poissons ont, les uns quatre pieds; les autres, quatre [30] nageoires. Ceux qui n’ont que deux nageoires, ou qui même n’en ont pas du tout, comme le serpent, n’en ont pas moins les quatre points, puisque les flexions du corps sont au nombre de quatre, ou de deux, avec deux nageoires.

§ 16. Tous les animaux qui, n’ayant pas de sang, ont plus de quatre pieds, qu’ils soient d’ailleurs volatiles ou qu’ils marchent sur terre, se meuvent par plus de quatre points de mouvement, comme l’animal qu’on nomme l’éphémère, qui a tout ensemble quatre pieds et [491a] quatre ailes; car celle bête a non seulement cette particularité d’existence qui lui a valu le nom qu’elle porte; mais de plus, elle a cette autre particularité d’être un volatile avec quatre pieds.

§ 17. Tous les quadrupèdes et les polypèdes se meuvent d’ailleurs d’une manière semblable : leur mouvement est diamétral; et tous [5] les animaux ont, pour leur locomotion, deux pieds qui la commandent tour à tour; il n’y a que le crabe seul qui ait quatre pieds de devant.

CHAPITRE VI : Diversité des genres des animaux

Les genres les plus étendus sont ceux des oiseaux, des poissons et des cétacés; coquillages durs; coquillages mous; mollusques; insectes; genres privés de sang; distinctions dans les quadrupèdes, vivipares, ovipares; distinctions plus ou moins précises des espèces. – Méthode à suivre dans l’histoire des animaux; il faut commencer par l’étude de l’homme, qui nous est le mieux connu de tous; étude préalable des parties organiques.

§ 1. Les autres genres d’animaux les plus étendus et leurs divisions principales sont les oiseaux, les poissons et les cétacés. Tous ces animaux ont du sang.

§ 2. Un autre genre [10] est celui des testacés, qu’on appelle huîtres ou coquillages. Puis, le genre des animaux à coquilles molles (crustacés), pour lesquels il n’y a pas de nom unique qui les comprenne tous, tels que les langoustes, les cancres et les écrevisses; puis le genre des mollusques, comme la seiche, le grand et le petit calmar. Un autre genre est celui des insectes.

§ 3. Ces quatre genres sont tous privés de sang; et tous ceux d’entre eux qui ont des pieds [15] en ont un grand nombre. Parmi les insectes, quelques-uns sont volatiles.

§ 4. Les animaux autres que ceux-là ne forment pas de grandes classes ; car il n’y a plus pour eux de genre qui contienne plusieurs espèces. Parfois, l’espèce est simple et n’offre pas de différences spécifiques, comme pour l’homme, par exemple; d’autres fois, le genre renferme bien plusieurs espèces; mais elles n’ont pas reçu de nom particulier.

§ 5. Tous les quadrupèdes, qui ne sont pas [20] pourvus d’ailes, ont du sang; mais les uns sont vivipares; et les autres, ovipares. Les vivipares ne sont pas tous pourvus de poils; mais tous ceux des quadrupèdes qui sont ovipares ont des écailles, qui jouent un rôle semblable aux écailles des poissons.

§ 6. Le genre des serpents est sans pieds, quoique, par sa nature, il ait du sang et vive sur terre; leur peau est écailleuse. Tous les serpents [25] sont ovipares, excepté la vipère, qui est vivipare.

§ 7. D’ailleurs, tous les vivipares n’ont pas de poil; et c’est ainsi qu’il y a des vivipares parmi les poissons; mais les animaux qui sont pourvus de poils sont tous vivipares. Il faut du reste prendre aussi pour une espèce de poils ces poils en forme d’épines que portent les hérissons de terre et les porcs-épics. Ces épines en effet remplissent la fonction [30] de poils, mais non pas de pieds, comme celles des hérissons de mer.

§ 8. Dans le genre des quadrupèdes vivipares, il y a une foule d’espèces; mais elles n’ont pas reçu de nom ; on les désigne chacune pour ainsi dire comme on le fait pour l’homme, et l’on dit : le lion, le cerf, le cheval, le chien, et ainsi de suite. Cependant il y a un surnom [491b] commun pour le genre des animaux à queue de crins, qu’on appelle lophoures, comme le cheval, l’âne, le mulet, le bidet, le bardeau, et même les bêtes appelées hémiones en Syrie. Ces bêtes ont reçu ce nom à cause de leur ressemblance avec le mulet, bien que ce ne soit pas tout à fait la même espèce, puisque les hémiones s’accouplent et sont féconds entre eux.

§ 9. Nous aurons pour cette raison [5] à considérer chacun des animaux à part, pour étudier la nature de chacune de leurs espèces.

§ 10. Du reste, nous n’avons fait jusqu’à présent que tracer une simple esquisse, comme on vient de voir, pour donner un avant-goût des objets que nous traiterons et de la manière dont nous les traiterons. Plus tard, nous examinerons les choses plus en détail, afin de saisir d’abord les différences [10] réelles qui divisent les animaux et les conditions qui sont communes à tous. Ensuite, nous devrons nous efforcer de découvrir les causes de tous ces faits; car c’est ainsi qu’on peut se faire une méthode conforme à la nature, une fois qu’on possède l’histoire de chaque animal en particulier, puisqu’alors on voit aussi évidemment que possible à quoi il faut appliquer sa démonstration et sur quelle base elle s’appuie.

§ 11. Notre premier soin sera d’étudier les [15] parties dont se composent les animaux; car c’est là la plus grande et la première différence entre eux, selon qu’ils ont telles parties ou qu’ils ne les ont pas, selon la position et l’ordre de ces parties, ou selon qu’ils ont les premières différences qui ont été déjà mentionnées par nous : la forme de ces parties, leurs dimensions plus ou moins grandes, l’analogie, et la contrariété de leurs dispositions.

§ 12. Nous nous appliquerons donc tout d’abord à l’étude des parties [20] dont l’homme se compose; car de même qu’on estime la valeur des monnaies en les rapportant à celle qu’on connaît le mieux, de même il faut en faire autant pour toute autre chose. C’est l’homme qui nécessairement nous est le mieux connu de tous les animaux. Il suffit du témoignage de nos sens pour savoir quelles sont ses parties; mais cependant, pour ne rien omettre dans la suite de notre description et pour joindre à raison [25] aux données de l’observation sensible, nous parlerons en premier lieu des parties qui forment les organes de l’homme, et ensuite, des parties similaires.

CHAPITRE VII : Principales parties du corps humain

Tête, cou, tronc, bras, jambes; le crâne est la partie de la tête qui est chevelue; la fontanelle, l’occiput, le sommet du crâne; os du crâne; sutures dans la femme et dans l’homme.

§ 1. Les parties principales entre lesquelles on peut diviser l’ensemble de notre corps entier sont : la tête, le cou, le tronc, les deux bras, les deux jambes; j’entends par le tronc toute la concavité qui s’étend du cou [30] jusqu’aux parties honteuses.

§ 2. Dans les parties de la tête, celle qui est couverte de cheveux s’appelle le crâne. Dans le crâne, la partie antérieure est la fontanelle, qui ne se produit que postérieurement, puisque c’est l’os de notre corps qui se solidifie le dernier. La partie du crâne placée en arrière est l’occiput; et la partie placée entre l’occiput et la fontanelle est le sommet du crâne.

§ 3. Sous la fontanelle, est placé le cerveau; et l’occiput [492a] est vide. Le crâne entier est un os complètement sec, arrondi, et enveloppé d’une peau qui n’a pas de chair. Chez les femmes, il n’y a qu’une suture, qui est circulaire; chez les hommes, il y a trois sutures, qui d’ordinaire se réunissent en une seule; cependant on a déjà vu un crâne d’homme qui n’avait [5] aucune espèce de suture.

§ 4. Le sommet du crâne est le centre et le point de séparation des cheveux. Chez quelques-uns, ce point est double ; et ces sujets ont alors deux sommets de la tête; non pas qu’il y ait deux os, mais il y a seulement deux points de séparation pour les cheveux.

CHAPITRE VIII : Place du visage

L’homme seul en a un; le front et ses formes diverses indiquent la portée de l’intelligence; les sourcils donnent des indications sur le caractère; les yeux et leurs parties diverses, paupières supérieure et inférieure, les cils, la pupille; partie noire, partie blanche de l’œil; coins des yeux; tous les animaux ont des yeux, excepté les crustacés; yeux de la taupe; blanc de l’œil pareil chez tous les hommes; variétés de couleurs de la partie noire chez l’homme seul; dimensions des yeux; leur position; indications morales qu’on peut tirer des yeux.

§ 1. La partie de la tête placée au-dessous du crâne s’appelle le visage, expression qui s’applique à l’homme seul [10] parmi tous les animaux, puisqu’on ne dit pas le visage d’un poisson, ni d’un bœuf. La partie du visage placée sous la fontanelle et au-dessus des yeux est le front. Les hommes qui ont un grand front sont plus lents que les autres; ceux qui ont un front petit sont très vifs; ceux dont le front est large ont des facultés extraordinaires; ceux dont il est rond sont d’une humeur facile.

§ 2. Au-dessous du front sont les deux sourcils. [15] Quand les sourcils sont droits, c’est le signe d’une grande douceur; quand ils se courbent vers le nez, c’est un signe de rudesse. Infléchis vers les tempes, ils indiquent un esprit d’imitation moqueuse et de raillerie ; abaissés, ils indiquent un caractère envieux.

§ 3. Sous les sourcils sont placés les yeux. Naturellement, ils sont deux. Les parties de chaque œil sont les paupières, l’une en haut, l’autre en bas, garnies sur leur bord de poils [20], qui sont les cils. La partie centrale et liquide de l’œil par laquelle on voit est la pupille ; la partie qui l’entoure est noire ; et la partie extérieure à celle-ci est blanche. Une disposition commune aux deux paupières, supérieure et inférieure, ce sont les deux coins, l’un du côté du nez, l’autre du côté des tempes. Quand ces coins sont allongés, c’est le signe d’un caractère mauvais; quand leur chair est dentelée [25] comme les peignes, du côté du nez, cela indique une nature vicieuse.

§ 4. Toutes les espèces d’animaux ont des yeux, à l’exception des crustacés, ou de tel autre genre, aussi imparfait. Tous les vivipares en ont, excepté la taupe. On peut bien dire tout à la fois qu’elle a une sorte d’yeux, ou nier tout à fait qu’elle en ait. D’une manière absolue, elle ne [30] voit pas, et elle n’a pas certainement d’yeux qui soient apparents. Mais en lui enlevant la peau, on reconnaît qu’elle a la place des yeux, et les parties noires de l’œil, dans le lieu et à la position que la nature assigne aux yeux qui saillissent au dehors. On dirait que ceux de la taupe ont été mutilés au moment de la naissance, et que la peau a poussé par dessus.

§ 5. En général, le blanc de [492b] l’œil est pareil chez tous les hommes. Mais la partie qu’on appelle le noir offre de nombreuses différences. Chez les uns, elle est noire en effet; chez d’autres, elle est d’un bleu foncé; chez d’autres, d’un brun sombre; chez quelques-uns, elle est grise comme l’œil des chèvres. Cette dernière couleur est le signe d’un excellent caractère; et c’est aussi la couleur la plus favorable à une vue perçante. [5] Il n’y a que chez l’homme, ou plutôt c’est chez lui surtout, que la couleur des yeux varie tant. Les autres animaux n’ont qu’une seule couleur. Parfois les chevaux ont l’un des deux yeux de couleur bleue.

§ 6. Il y a des yeux qui sont grands ; d’autres sont petits; les meilleurs sont les yeux moyens. Tantôt les yeux sont très saillants; tantôt ils sont renfoncés; tantôt ils sont dans une position moyenne. Ce sont les yeux les plus renfoncés qui, dans tout animal, [10] ont la vue la plus perçante. La position moyenne indique un caractère excellent.

§ 7. Il y a des gens dont les yeux clignotent; d’autres, chez qui ils sont fixes, et d’autres dont les yeux ne sont, entre les deux, ni fixes ni mobiles. Cette disposition moyenne est encore l’indication d’une nature très bonne. Les uns ont des yeux impudents; et chez les autres, les yeux n’ont pas d’expression constante.

CHAPITRE IX : Description de l’oreille

Erreur d’Alcméon; organe de l’ouïe; deux parties de l’oreille, dont l’une est le lobe; l’oreille ne communique pas avec le cerveau; l’oreille n’est immobile que chez l’homme; formes diverses de l’organe auditif des les animaux; les oreilles de l’homme sont sur la même ligne que les yeux; dimensions des oreilles; description du nez; ses fonctions dans la respiration ; l’éternuement; organisation intérieure du nez; sens de l’odorat; le nez extraordinaire de l’éléphant; mâchoires et lèvres; description de la langue, sens des saveurs; amygdales; gencives; voile du palais.

§ 1. La partie de la tête par laquelle on entend, est l’oreille ; mais on ne respire pas par l’oreille ; et Alcméon n’est pas dans le vrai, quand il prétend que c’est par les oreilles que les chèvres [15] respirent.

§ 2. Des deux parties de l’oreille, l’une n’a pas de nom; l’autre s’appelle le lobe. Dans sa totalité, l’oreille est formée de cartilage et de chair. Le dedans de l’oreille est de sa nature pareil aux colimaçons; et le dernier os où le son pénètre, comme dans la cavité dernière, ressemble à l’oreille.

§ 3. L’oreille n’a pas d’orifice dans le cerveau; mais elle en a un [20] dans le voile du palais; et une veine partant du cerveau se rend à l’une et l’autre oreille. C’est aussi la disposition des yeux; ils communiquent avec l’encéphale; et ils sont tous deux placés sur une petite veine.

§ 4. De tous les animaux qui ont des oreilles, l’homme est le seul chez qui elle soit immobile; car parmi les animaux doués de l’organe de l’ouïe, les uns ont des oreilles; les autres n’en ont pas; et ils n’ont [25] à l’extérieur que le conduit auditif, comme tous les volatiles et les animaux à écailles.

§ 5. Tous les vivipares, excepté le phoque, le dauphin et les diverses espèces de sélaciens, ont des oreilles; car les sélaciens sont aussi des vivipares. Le phoque a des trous à l’extérieur qui lui permettent d’entendre. Le dauphin entend également, mais sans oreilles. [30] Tous les animaux remuent donc leurs oreilles; et l’homme est seul à ne pas les mouvoir.

§ 6. Les oreilles dans l’homme sont placées à la circonférence, sur la même ligne que les yeux; elles ne sont pas au-dessus, ainsi que dans quelques quadrupèdes. II y a des oreilles sans poils; il y en a de velues; d’autres tiennent le milieu. Ce sont ces dernières qui ont l’ouïe la meilleure; mais tout cela n’indique rien pour le caractère. II y a des oreilles grandes, petites, moyennes; quelquefois elles sont très proéminentes, [493a] ou ne le sont pas du tout, ou sont entre les deux.

§ 7. Les oreilles moyennes sont le signe d’un très bon caractère; les grandes oreilles, les oreilles relevées annoncent la loquacité et la sottise. La partie comprise entre l’œil, l’oreille et le sommet de la tête, s’appelle la tempe.

§ 8. [5] La partie du visage qui sert de passage à l’air, c’est le nez; c’est par le nez qu’on aspire et qu’on expire. C’est aussi par le nez que se fait l’éternuement, qui est l’expulsion de l’air accumulé; et c’est le seul parmi les vents de notre corps d’où on a tiré des présages sacrés.

§ 9. Mais il est certain que l’aspiration et l’expiration se font en même temps dans la poitrine, et que, sans [10] la poitrine, il serait impossible d’aspirer ou d’expirer par les narines seules, parce que c’est de la poitrine que l’aspiration et l’expiration viennent par le gosier, et qu’elles n’ont lieu par aucune partie de la tête. On peut vivre d’ailleurs sans faire usage de la respiration du nez.

§ 10. C’est aussi cet organe qui a le sens de l’odorat, et l’odorat n’est que la perception de l’odeur. Le nez peut se mouvoir; et il n’est pas immobile, [15] comme l’est particulièrement l’oreille. Une des parties du nez est un diaphragme, qui est un cartilage ; l’autre partie est un conduit qui est vide; car le nez a deux divisions. Dans l’éléphant, le nez est long et très fort; et il s’en sert comme d’une main. Il attire par cette sorte de main la nourriture [20] liquide ou sèche dont il a besoin; il la saisit et il la porte à sa bouche. Il est le seul des animaux à avoir cette conformation.

§ 11. L’homme a deux mâchoires; la partie de ces mâchoires qui s’avance davantage, c’est le menton ; l’autre qui est plus en arrière, c’est la mâchoire proprement dite. Tous les animaux ne remuent que la mâchoire inférieure, excepté le crocodile de rivière, qui est le seul à mouvoir la mâchoire d’en haut.

§ 12. Après [25] le nez, viennent les deux lèvres, qui sont de la chair d’une grande mobilité. La partie comprise en dedans des mâchoires et des lèvres, c’est la bouche, qui a elle-même deux parties, le palais et le pharynx.

§ 13. La langue a la perception du goût; et cette sensation a lieu surtout au bout de la langue; quand l’objet est posé sur la langue à sa partie plus large, la sensation est moins vive. La langue sent d’ailleurs aussi toutes les qualités des corps que sent le reste de la chair, la dureté, le chaud, [30] le froid ; et elle les sent tout aussi bien que les saveurs.

§ 14. La langue peut être large ou étroite, ou de grandeur moyenne. La langue de grosseur moyenne est préférable, et la prononciation est alors la plus nette possible; elle est encore, ou libre, ou embarrassée comme chez les bègues et les gens qui grasseyent. La chair de la langue est molle et spongieuse. L’épiglotte est une partie de la langue. L’amygdale dans la bouche est [493b] double; les gencives sont multipliées. Ces diverses parties sont charnues. En dedans des gencives, sont les dents, qui sont en os. En arrière de la bouche, il y a une autre partie qui porte le voile du palais et qui a la forme d’un grain de raisin; c’est un pilier couvert de veines. Si cette partie chargée de liquide vient à s’enflammer, c’est ce qu’on appelle le grain, et elle étouffe le malade.

CHAPITRE X : Le cou

Sa position; le larynx, l’œsophage; la nuque, derrière du cou ; le tronc et ses diverses parties antérieures, la poitrine, les mamelles, le mamelon; hommes qui ont du lait; le ventre, le nombril; l’abdomen au-dessous du nombril, et l’hypocondre au-dessous; ceinture et rein; parties honteuses de l’homme et de la femme; leurs différences; conduit urétral chez les deux; rôle des parties communes dans le corps; le derrière du tronc; le dos; les huit côtes de chaque côté; récit fabuleux sur des hommes à sept côtés.

§ 1. [5] Le cou est placé entre le visage et le tronc; sa partie supérieure est le larynx, et sa partie postérieure est l’œsophage. La partie du cou, cartilagineuse et antérieure, par où passent la voix et la respiration, s’appelle la trachée-artère. La partie charnue est l’œsophage; elle est située intérieurement, un peu en avant de la colonne dorsale. La partie qui est le derrière du cou s’appelle la nuque. Telles [10] sont les parties du corps jusqu’au tronc.

§ 2. Le tronc lui-même a des parties, dont les unes sont par devant; les autres, par derrière. Parmi les parties antérieures, on distingue la poitrine, qui a deux mamelles; le mamelon est double également; c’est par là que le lait distille chez les femmes. La mamelle est d’une chair molle. Les hommes aussi ont [15] du lait; mais chez l’homme, la chair des mamelles est ferme et dure, tandis que, chez la femme, elle est spongieuse et remplie de pores.

§ 3. Après le tronc, dans les parties de devant, vient le ventre; le centre ou la racine du ventre, c’est le nombril. Au-dessous de cette racine du ventre, vient le flanc qui est double; la partie au-dessous de l’ombilic ou nombril est simple; et c’est ce qu’on appelle l’abdomen, dont [20] l’extrémité est le pubis. La partie au-dessus du nombril est l’hypocondre. La partie commune à l’hypocondre et au flanc est la cavité qui renferme les intestins.

§ 4. La ceinture dans les parties postérieures est ce qu’on appelle le rein, qui tire son nom de ce qu’il semble être en effet une sorte de rainure. Dans les parties qui servent à l’expulsion des excréments, on distingue d’une part la fesse, qui sert à s’asseoir; et de l’autre, la cavité dans laquelle s’articule et roule la cuisse.

§ 5. Une partie spéciale [25] au sexe femelle, c’est-la matrice; et dans le sexe mâle, c’est la verge, le membre honteux, en dehors du tronc et en bas. La verge a deux parties; son extrémité qui est charnue, toujours sans poil, pour ainsi dire lisse et égale, s’appelle le gland. La peau placée autour du gland n’a pas de nom particulier; et quand on la coupe, elle ne peut plus se rejoindre, non plus que la joue et la paupière. La partie commune à cette peau et au gland est ce qu’on appelle le bourrelet.

§ 6. [30] Le reste de la verge est un cartilage, qui peut se gonfler beaucoup, qui sort et qui rentre, autrement que chez les animaux à queue garnie de crins. Au-dessous du membre honteux, se trouvent les deux testicules; et la peau qui les environne est ce qu’on nomme le scrotum. Les testicules ne sont pas précisément de la chair; mais ils ne sont pas non [494a] plus très éloignés d’en être.

§ 7. Du reste, nous reviendrons plus tard sur toutes ces parties, pour dire avec des détails plus précis quelle en est l’organisation.

§ 8. Les parties honteuses de la femme sont tout le contraire de celles des hommes; elles sont creuses sous le pubis ; et elles ne ressortent pas au dehors comme celles des hommes. L’urètre est en dehors [5] de la matrice; il est destiné à servir de conduit au sperme chez le mâle. D’ailleurs, c’est pour les deux sexes, mâle et femelle, le canal par où sort l’excrément liquide.

§ 9. Une partie commune du cou et de la poitrine, c’est la gorge ; une partie commune du côté, du bras et de l’épaule, c’est l’aisselle; de la cuisse et du bas-ventre, c’est l’aine ; de la cuisse et des fesses, en dedans, c’est le périnée; de la cuisse et [10] des fesses, en dehors, c’est le pli de la fesse.

§ 10. On vient de voir quelles sont les parties du tronc par devant. Le derrière de la poitrine est le dos. Les parties du dos sont les deux omoplates, et l’épine dorsale ou rachis. Les reins sont au-dessous du thorax à l’opposé du ventre. De haut en bas, sont rangées huit côtes de chaque côté. [15]Nous n’avons en effet aucun témoignage de quelque valeur sur les prétendus Ligyens qui n’auraient que sept côtes.

CHAPITRE XI : Parties du corps de l’homme

Supérieures inférieures, antérieures postérieures, gauches droites; rapports de ces parties ; les droites sont en général plus fortes; membres supérieurs, les bras; la main, les doigts; leur flexion; intérieur et dehors de la main; le poignet; membres inférieurs, la cuisse, la rotule, la jambe; la cheville; le pied, ses os; dessus et dessous du pied; les ongles; le genou; signes à tirer de la conformation du pied et de la main.

§ 1. On distingue dans le corps de l’homme le haut et le bas, le devant et le derrière, la droite et la gauche. Les parties de gauche et de droite sont presque pareilles, dans les parties qui les composent, et elles sont toutes [20] les mêmes, si ce n’est que les parties gauches sont plus faibles. Mais les parties de derrière ne ressemblent pas à celles de devant; les parties d’en bas ne ressemblent pas à celles d’en haut. La seule ressemblance des parties placées au-dessous de l’hypogastre avec le visage, c’est qu’elles sont charnues ou maigres, comme il l’est lui-même; les jambes sont dans le même rapport avec les bras. Quand on a les bras courts, les cuisses sont également courtes d’ordinaire; [25] si l’on a de petits pieds, on a aussi de petites mains.

§ 2. En fait de membres, l’homme a deux bras; et chaque bras comprend l’épaule, le haut du bras, le coude ou olécrâne, l’avant-bras et la main.

§ 3. Dans la main, on distingue la paume, et les doigts au nombre de cinq; dans les doigts, on distingue encore la partie qui peut fléchir, l’articulation; et celle qui ne fléchit pas, la phalange. Le gros doigt, le pouce, n’a qu’une articulation; [30] les autres en ont deux. La flexion d’ailleurs se fait toujours en dedans, aussi bien pour le bras que pour les doigts. C’est au coude que se fait la flexion du bras. L’intérieur de la main, la paume, est charnu; et elle est partagée par plusieurs raies. Chez ceux qui doivent vivre longtemps, [494b] une ou deux de ces raies traversent toute la main; chez ceux dont la vie doit être courte, il y a deux raies, qui ne traversent pas la main entière.

§ 4. L’articulation de la main et du bras est le poignet, ou carpe ; le dessus de la main est composé de muscles et n’a pas reçu de nom spécial.

§ 5. Le membre autre que le bras est également double; c’est la jambe. On distingue, dans la jambe, [5] la cuisse, ou fémur, qui a deux têtes; la rotule qui a un siège mobile ; et la jambe proprement dite, qui a deux os. La partie antérieure de la jambe est le devant de la jambe; la partie postérieure est le gras de la jambe, qui est une chair pleine de muscles ou de veines. Tantôt cette partie est très relevée vers le jarret, chez ceux qui ont des fesses volumineuses; chez ceux qui ont au contraire de petites fesses, elle est plutôt abaissée.

§ 6. L’extrémité du devant de la jambe [10] est la cheville, qui est double à chaque jambe.

§ 7. Dans la jambe, c’est le pied qui a le plus grand nombre d’os. La partie postérieure du pied est le talon; la partie antérieure est divisée en cinq doigts. Le dessous du pied, ou poitrine du pied, est charnu; le dessus du pied, dans les parties supérieures, est musculeux, et il n’a pas de nom spécial.

§ 8. Dans chaque doigt du pied, on distingue [15] l’ongle et la jointure; l’ongle n’est jamais qu’à l’extrémité du doigt; et tous les doigts n’ont de flexion qu’en dedans.

§ 9. Quand on a l’intérieur du pied plein et non creux, et qu’on marche en l’appliquant tout entier, c’est un signe qu’on est rusé et capable de tout.

§ 10. Le genou et sa flexion appartiennent à la fois à la cuisse et à la jambe.

CHAPITRE XII : Positions des parties

En haut, en bas, devant et derrière, droite et gauche correspondent dans l’homme à ces positions dans l’univers; privilège de l’homme; position particulière de la tète dans le corps humain; retour sur les parties diverses qui le composent, depuis le cou jusqu’aux pieds; correspondance des flexions des bras et des jambes; sens et organes des sens placés en avant; oreilles et ouïe placées sur le côté; écartement des yeux; le toucher est le sens le plus développé, puis le goût; infériorité de l’homme pour les autres sens.

§ 1. Toutes les parties que nous venons d’énumérer sont communes au mâle et à la femelle. [20] La position de toutes ces parties en haut et en bas, en avant et en arrière, à droite et à gauche, est de toute évidence ; et l’observation la plus simple nous fait connaître celles qui sont extérieures. Nous devons néanmoins en parler, par la même raison qui nous a porté à nous occuper de tout ce qui précède, afin que ce qui va suivre soit plus complet; et nous comptons ainsi les parties, [25] afin d’être moins exposé à oublier celles qui ne sont pas disposées chez le reste des animaux de la même façon que chez l’homme.

§ 2. C’est dans l’homme que les parties du haut et du bas se rapprochent plus directement que chez tous les autres animaux des lieux qui, dans la nature, indiquent le haut et le bas. Dans l’homme en effet [30] le haut et le bas sont en rapport étroit avec le haut et le bas de l’univers; chez lui encore, le devant et le derrière, la droite et la gauche sont selon l’ordre naturel. Quant aux autres animaux, ils n’ont pas ces distinctions; ou s’ils les ont, elles sont en eux bien plus confuses.

§ 3. Par exemple, tous les animaux ont la tête en haut relativement à leur corps; mais l’homme est le seul, ainsi qu’on l’a dit, qui, dans sa perfection, [495a] ait cette partie en rapport avec l’axe du monde.

§ 4. Après la tête, vient le cou ; et ensuite, la poitrine et le dos : l’une en avant, et l’autre par derrière. A ces parties, succèdent continûment le ventre, le pubis, les parties honteuses, le siège : puis encore, la cuisse et la jambe, et enfin les pieds. Les [5] jambes ont aussi la flexion en avant, sens où se fait également la marche, et où les pieds sont les plus mobiles et ont leur flexion. Le talon est le derrière du pied; et de chacun des deux côtés, sont placées les chevilles.

§ 5. Sur les côtés du corps, à droite et à gauche, sont les bras, qui ont leur flexion en dedans, de telle sorte que [10] les parties convexes des jambes et des bras se correspondent dans l’homme le plus complètement possible.

§ 6. Les sens et leurs organes, les yeux, le nez, la langue sont chez l’homme placés du même côté, c’est-à-dire en avant. L’ouïe, et son organe, les oreilles, sont placés de côté, mais sur la même ligne circulaire que les yeux. L’écartement des yeux est dans l’homme, comparativement à sa grandeur, moindre que chez tous les autres animaux. Le sens le plus développé chez l’homme, c’est le toucher; et en second lieu, le goût. Pour les autres sens, il est inférieur à bien des animaux.

CHAPITRE XIII : Parties intérieures du corps humain

Description du cerveau; les méninges; l’homme est l’animal qui a l’encéphale le plus développé ; chez l’homme, l’encéphale est double; le cervelet; volume de la tête; l’encéphale n’a pas de sang ; l’os de la fontanelle est le plus mince de toute la tête ; rapports de l’œil avec l’encéphale; parties intérieures du cou; la trachée-artère; sa place, sa nature, sa communication avec le nez; l’épiglotte; description du poumon; ramifications de la trachée-artère; description du cœur ; ses rapports avec la trachée-artère; description de l’œsophage, de l’estomac, des intestins; l’épiploon ; le mésentère.

§ 1. Les parties du corps humain qu’on distingue extérieurement, à première vue, [20] sont disposées comme on vient de le dire ; ce sont elles qui sont le plus ordinairement nommées, et qui sont les plus connues, par suite de l’habitude où l’on est de les voir. Les parties intérieures sont tout le contraire; car ce sont ces parties-là qui, pour l’homme, sont les moins connues. Aussi doit-on, en y rapportant les parties des autres animaux, savoir quelles sont celles dont elles se rapprochent le plus naturellement.

§ 2. Tout d’abord dans la tête [25] se trouve le cerveau, l’encéphale, placé dans la partie antérieure. Du reste, il en est de même dans tous les autres animaux qui sont pourvus de cet organe; et ces animaux-là sont tous ceux qui ont du sang, et aussi les mollusques.

§ 3. Proportionnellement, c’est l’homme qui a le cerveau le plus gros et le plus humide. Deux membranes l’enveloppent : l’une [30] plus solide, du côté de l’os; l’autre, posée sur le cerveau lui-même, est plus faible que la première.

§ 4. Chez tous les animaux, l’encéphale est double; et après le cerveau, vient, à la dernière place, ce qu’on appelle le cervelet, qui a une composition tout autre, soit au toucher, soit à la vue. Le derrière de la tête dans tous les animaux est vide et creux, variant selon la grosseur [495b] de chacun d’eux. Certains animaux ont la tête fort grosse, tandis que la partie inférieure de leur face est petite ; et ce sont tous ceux qui ont la face ronde. D’autres ont la tête petite, et de longues mâchoires; et tous les animaux à queue garnie de crins ont cette conformation.

§ 5. L’encéphale n’a pas de sang [5] chez aucun animal; et dans sa masse, il n’a point de veines. Quand on le touche, il est naturellement froid. Dans presque tous les animaux, il a un petit creux dans son centre ; et la méninge qui l’enveloppe est sillonnée de vaisseaux. La méninge qui enveloppe le cerveau est une membrane dans le genre de la peau. Au-dessus du cerveau, est la fontanelle, [10] qui est l’os le plus mince et le plus faible de toute la tête.

§ 6. De l’œil, trois conduits se rendent à l’encéphale ; le plus grand et le moyen vont jusqu’au cervelet; et le plus petit va dans le cerveau même; le plus petit conduit est le plus rapproché du nez. Les deux plus grands dans l’un et l’autre œil sont parallèles [15], et ne se rencontrent pas. Les conduits moyens se rejoignent, disposition qu’on remarque surtout chez les poissons; car ces conduits moyens sont plus près du cerveau que les grands conduits. Les plus petits conduits s’éloignent le plus complètement l’un de l’autre, et ne se touchent jamais.

§ 7. Au dedans du cou, se trouve l’organe appelé l’œsophage, l’isthme, qui tire son nom [20] de sa longueur et de son étroitesse. Là aussi, se trouve la trachée-artère. Dans tous les animaux qui ont une trachée, cette artère est placée en avant de l’œsophage ; et la trachée-artère existe dans les animaux qui ont aussi des poumons. La trachée-artère est un cartilage, qui, par sa nature, a peu de sang, bien qu’elle soit entourée d’un grand nombre de petites veines. Elle est placée dans [25] la partie supérieure de la bouche, à la communication de la bouche et du nez, de telle sorte que, quand en buvant on y attire une partie du liquide, c’est par cette communication qu’il ressort de la bouche dans les narines.

§ 8. Entre ces ouvertures, la trachée a cet organe qu’on nomme l’épiglotte, destinée à recouvrir l’ouverture de la trachée-artère, qui se rend [30] à la bouche. L’extrémité de la langue se rattache à la trachée, qui, de chaque côté, descend jusqu’entre les deux poumons; et de là, elle se partage dans chacune des deux parties dont le poumon se compose.

§ 9. Dans tous les animaux qui ont un poumon, il tend toujours à être divisé en deux parties. Dans les vivipares, cette division n’est pas toujours pareillement sensible; et c’est chez l’homme qu’elle l’est [496a] le moins. Chez lui, le poumon n’a pas plusieurs lamelles, comme dans quelques vivipares; il n’est pas uni; mais il a des inégalités.

§ 10. Dans les ovipares, tels que les oiseaux; et dans les quadrupèdes ovipares, chacune des deux parties sont très séparées l’une de l’autre, et l’on dirait [5] qu’il y a deux poumons. De la trachée, qui est unique, sortent deux canaux qui se rendent dans chacune des deux parties du poumon. Elle se rattache aussi à la grande veine (cave), et à ce qu’on appelle l’aorte. Quand on souffle dans la trachée-artère, le souffle se répand dans toutes les cavités du poumon. Ces cavités ont des cellules cartilagineuses, qui se réunissent en pointe; [10] et de ces cellules, partent des trous qui traversent toute l’étendue du poumon; et de plus petites cellules succèdent à de plus grandes.

§ 11. Le cœur se rattache aussi à la trachée-artère par des ligaments, graisseux, cartilagineux et fibreux; et là où le cœur se rattache à l’artère, il est creux. Si l’on souffle dans l’artère, on voit le vent passer dans le cœur, où il entre. Chez quelques animaux, [15] le phénomène n’est pas très-sensible; mais sur des animaux plus grands, il devient de toute évidence.

§ 12. Telle est donc la fonction de la trachée-artère; cette fonction consiste uniquement à recevoir l’air et à le rejeter, sans que la trachée-artère puisse recevoir ou renvoyer quoi que ce soit d’autre, ou solide ou liquide; dans ce dernier cas, on souffre jusqu’à ce qu’en toussant on ait rejeté le corps qui y était descendu.

§ 13. L’œsophage est rattaché [20] par en haut à la bouche ; il côtoie la trachée-artère ; et il y est soudé, ainsi qu’à la colonne vertébrale, par des ligaments membraneux. Après avoir traversé le diaphragme, il finit à l’estomac. II est de nature charnue ; et il est tendu dans sa longueur et sa largeur.

§ 14. L’estomac de l’homme ressemble à celui du chien; il n’est pas [25] beaucoup plus grand que l’intestin; et l’on dirait que c’est un intestin un peu plus large. Puis vient l’intestin simple, qui est enroulé, et qui est de largeur ordinaire. L’estomac inférieur ressemble à celui du porc ; il est large; et la partie qui va de l’estomac au siège est épaisse et courte.

§ 15. L’épiploon est suspendu au milieu du ventre. [30] Il est de sa nature une membrane graisseuse chez l’homme, aussi bien que dans tous les autres animaux qui n’ont qu’un seul estomac, et qui ont les deux rangées de dents.

§ 16. Sur les intestins, est le mésentère ; il est membraneux, large et gras. Il part de la grande veine et de l’aorte ; il est sillonné de veines [496b] nombreuses et épaisses, qui s’étendent le long des intestins, et qui, commençant en haut, descendent jusqu’au bas.

§ 17. Telle est donc l’organisation de l’œsophage ou estomac, de la trachée-artère et du ventre.

CHAPITRE XIV : Du cœur dans le corps humain

Ses cavités ; sa position ; sa pointe toujours dirigée en avant ; méprises dans la dissection; le cœur est placé à gauche; description des trois cavités; communication du cœur avec le poumon ; expérience qui prouve cette communication ; le poumon est de tous les organes celui qui a le plus de sang; mais ce sang est dans les veines qui le traversent, tandis que le cœur a le sang en lui-même ; différence du sang selon les cavités ; description du diaphragme ; le foie, la rate, l’épiploon; le foie n’a pas de fiel ; singularité des moutons de l’Eubée et de ceux de Naxos ; description des reins, ou rognons, dans l’homme ; leur organisation; vaisseaux qui se rendent des reins à la vessie; description de la vessie; organe sexuel chez l’homme; testicules; la seule différence chez la femme consiste dans la matrice ; dessins Anatomiques à consulter, annonce de travaux ultérieurs.

§ 1. Le cœur a trois cavités; il est placé plus haut [5] que le poumon, à la bifurcation de la trachée- artère; il a une membrane grasse et épaisse, là où il se rattache à la grande veine et à l’aorte ; il repose sur l’aorte ; et sa pointe est tournée vers la poitrine, comme dans tous les animaux qui ont une poitrine ; [10] car dans tous les animaux, qu’ils aient ou qu’ils n’aient pas cet organe, la pointe du cœur est toujours dirigée en avant; mais on peut souvent s’y tromper, parce qu’elle s’affaisse dans la dissection. La convexité du cœur est en haut; ordinairement la pointe est charnue et épaisse; et il y a des muscles dans ses cavités.

§ 2. Dans tous les autres animaux qui ont une poitrine, la position du cœur [15] est au milieu de cet organe ; chez l’homme, il est plus à gauche, à peu de distance de la ligne qui divise les mamelles, incliné vers la mamelle gauche, dans le haut de la poitrine. Le cœur de l’homme n’est pas grand; dans sa totalité, il n’est pas allongé; il serait plutôt arrondi, si ce n’est que son extrémité se termine en pointe.

§ 3. Comme nous venons de le dire, il a trois [20] cavités; la plus grande est à droite; la plus petite est à gauche; et la cavité de grandeur moyenne est dans le milieu. Toutes ces cavités, y compris les deux plus petites sont en communication avec le poumon; c’est ce que l’insufflation démontre clairement pour une des cavités d’en bas.

§ 4. [25] Par sa plus grande cavité, le cœur se rattache à la grande veine, près de laquelle est aussi le mésentère ; et par sa cavité moyenne, il se rattache à l’aorte.

§ 5. Des canaux vont du cœur au poumon; et ces canaux se ramifient, comme la trachée-artère, accompagnant ceux qui viennent de la trachée, dans toute l’étendue [30] du poumon. Les canaux partant du cœur occupent le dessus; entre la trachée et le cœur, pas un seul de ces vaisseaux n’est commun; mais par la connexion, ils reçoivent l’air, et ils l’envoient jusqu’au cœur. L’un de ces canaux se rend à la cavité droite; et l’autre, à la cavité gauche.

§ 6. Plus loin, nous nous occuperons de la grande veine et de l’aorte, [497a] prises chacune à part; et nous les étudierons aussi toutes les deux à la fois, dans ce qu’elles ont de commun.

§ 7. C’est le poumon qui a le plus de sang de tous les organes, dans les animaux qui ont un poumon, et qui sont vivipares, soit en eux-mêmes, soit au dehors. Dans sa masse entière, le poumon est spongieux; et les vaisseaux de la grande veine accompagnent chaque bronche. Mais ceux qui croient [5] que le poumon est vide de sang ont été trompés, en ne regardant que les poumons enlevés aux animaux d’où le sang s’était échappé en totalité, aussitôt qu’ils avaient été découpés.

§ 8. Entre tous les viscères, le cœur est le seul à avoir du sang ; car le poumon n’en a pas précisément en lui-même; il n’en a que dans les veines qui le traversent. Au contraire le cœur a du sang en lui-même, puisqu’il en a dans chacune de ses cavités. Le sang le plus léger [10] est dans la cavité du milieu.

§ 9. Au-dessous du poumon, est la ceinture du tronc, et ce qu’on appelle les reins, qui tiennent aux côtes, aux hypocondres et à l’épine dorsale. Dans son milieu, le diaphragme est mince et membraneux. II est traversé de part en part de veines, qui, dans le corps de l’homme, [15] sont très fortes en proportion de sa taille.

§ 10. Sous le diaphragme, à droite est le foie ; à gauche, est la rate. La position de ces organes est toujours la même dans tous les animaux qui en sont pourvus, quand ils sont conformés d’une manière naturelle et qu’ils ne présentent pas de monstruosité; car on a déjà vu quelquefois des quadrupèdes où ces organes étaient dans une position absolument inverse. Le foie et la rate se rattachent [20] au bas de l’estomac par l’épiploon.

§ 11. A la voir, la rate de l’homme est étroite et longue comme celle du porc. Ordinairement et dans presque tous les animaux, le foie est sans bile, sans fiel; dans quelques-uns, il y en a, le foie de l’homme étant d’ailleurs arrondi et pareil à celui du bœuf. Cette absence de fiel peut se remarquer [25] sur les victimes, de même que, dans une région aux environs de Chalcis en Eubée, les moutons n’ont pas de fiel. Au contraire, à Naxos, la plupart des quadrupèdes ont une si grande quantité de fiel que les étrangers qui y font des sacrifices en sont tout effrayés, croyant que c’est un présage qui leur est personnel, et ne sachant pas que c’est la nature particulière de ces bêtes.

§ 12. Le foie se rejoint à la grande [30] veine ; mais il ne communique pas avec l’aorte; car la veine qui sort de la grande veine traverse le foie tout entier, au point où sont ce qu’on appelle les portes du foie. La rate ne se rattache absolument qu’à la grande veine ; car une veine partant de celle-là vient dans la rate.

§ 13. Après ces organes viennent les reins, ou rognons, qui sont situés près de la colonne dorsale directement, et qui ressemblent beaucoup, dans leur nature, à ceux du bœuf. Dans tous les animaux qui ont des rognons, le droit est toujours plus élevé [497b] que le gauche; il a moins de graisse, et il est plus sec. Cette conformation est dans tous les autres animaux semblables à ce qu’elle est chez l’homme. Des vaisseaux, partant de la grande [5] veine et de l’aorte, se rendent dans les reins, mais non dans leur cavité; car les reins ont une cavité dans leur centre, plus grande chez les uns, plus petite chez les autres, excepté pourtant chez le phoque, qui a les reins pareils à ceux du bœuf, et les plus compacts de tous.

§ 14. Les vaisseaux qui se rendent dans les reins se perdent dans le corps des reins mêmes; et la preuve qu’ils [10] ne les traversent pas, c’est que les reins n’ont pas de sang, et que le sang ne s’y coagule jamais.

§ 15. Les reins ont, ainsi qu’on vient de le dire, une petite cavité; et de cette partie creuse des reins, deux canaux assez petits se rendent dans la vessie, ainsi que d’autres canaux très forts et parallèles, qui partent de l’aorte. Du milieu de chacun des deux reins, une veine grosse et musculeuse part [15] pour se diriger le long du rachis même, en passant par un espace très étroit. Ensuite, ces deux veines disparaissent dans chacune des hanches et reparaissent de nouveau, s’étendant sur la hanche.

§ 16. Ces divisions des veines descendent dans la vessie ; car la vessie est placée tout à fait la dernière. Elle est suspendue aux canaux qui se dirigent des reins le long [20] de la tige qui se rend à l’urètre. La vessie est presque tout entière enveloppée, dans sa rondeur, de petites membranes légères et fibreuses, qui se rapprochent, on peut dire, de l’organisation du diaphragme du thorax. La vessie dans l’homme est d’une médiocre grandeur.

§ 17. Auprès du col de la vessie, [25] s’attache le membre honteux, qui est nerveux et cartilagineux. L’orifice le plus extérieur s’ouvre dans le membre même. Un peu plus bas, l’un des conduits se rend aux testicules; l’autre, à la vessie. De ce membre, pendent les testicules chez les mâles nous dirons plus loin quelle en est l’organisation, quand nous traiterons des organes communs [30] aux différentes espèces.

§ 18. Dans la femme, tout est naturellement pareil à ce qu’on voit dans l’homme; la seule différence consiste dans la matrice. On peut voir quelle en est la forme apparente d’après le dessin qui est dans les ouvrages d’Anatomie. La position de la matrice est dans les intestins; et la vessie est placée derrière la matrice.

§ 19. Nous aurons encore, dans ce qui va suivre, à parler des matrices des animaux en général ; [35] les matrices ne sont pas les mêmes dans tous, et elles ne sont pas disposées de même. [498a] Mais en ce qui concerne les parties intérieures et extérieures du corps de l’homme, on vient de voir ce qu’elles sont, comment elles sont, et quelle en est l’organisation.

LIVRE II : PARTIE DES ANIMAUX
CHAPITRE I : Parties communes à tous les animaux

; parties spéciales et correspondantes; la tête et le cou se retrouvent chez tous les quadrupèdes vivipares ; conformation spéciale du cou du lion ; les quadrupèdes vivipares ont des pattes de devant, au lieu de bras et de mains ; conformation particulière de l’éléphant ; la poitrine et les mamelles chez les animaux ; disposition générale des flexions dans l’animal ; les flexions chez l’éléphant et chez les quadrupèdes ovipares ; articulations dans l’homme, disposées en sens contraires selon les membres supérieurs ou inférieurs; flexions dans l’oiseau ; singularité des pieds du phoque, en avant et en arrière ; pieds de l’ours ; locomotion en croix chez les quadrupèdes et les polypodes ; locomotion particulière du lion et des chameaux de Bactriane et d’Arabie..

1 [498a] Entre les parties dont les animaux sont formés, les unes leur sont communes à tous, ainsi qu’on vient de le voir un peu plus haut ; d’autres appartiennent exclusivement à certaines espèces. Elles se ressemblent, ou elles diffèrent, sous les rapports que nous avons signalés déjà tant de fois. C’est que les animaux dont le genre est autre, ont presque tous aussi la plupart de leurs parties spécifiquement différentes. Tantôt la différence de ces parties ne disparaît que dans une mesure proportionnelle; tantôt elle porte sur le genre même. Parfois aussi, les parties sont identiques en genre; mais elles sont tout autres par leur forme. Beaucoup de parties fonctionnent chez certains animaux, et manquent chez certains autres. 2 C’est ainsi que les quadrupèdes vivipares ont une tête et un cou, avec toutes les parties dont la tête se compose; mais chaque partie a des formes différentes chez chacun d’eux. Le lion, par exemple, n’a qu’un seul os dans le cou, sans vertèbres. Si on l’ouvre, on peut voir que toutes ses parties intérieures sont pareilles à celles du chien. 3 Les quadrupèdes vivipares ont, au lieu de bras, des pattes de devant ; et tous les quadrupèdes qui ont des fentes dans ces parties, les ont surtout analogues à nos mains; et dans bien des cas, ils s’en servent comme de mains véritables. Les parties gauches sont dans ces animaux moins dégagées que chez l’homme. 4 Il faut toutefois excepter l’éléphant, qui a les doigts de pieds beaucoup moins séparés, et dont les jambes de devant sont beaucoup plus longues que celles de derrière. Il a d’ailleurs cinq doigts ; et à ses jambes de derrière, il a de petites chevilles. Sa trompe est faite de telle sorte, et elle a une telle dimension, qu’il peut s’en servir comme nous le faisons de nos mains. Il boit et il mange à l’aide de cette trompe, en portant les aliments à sa bouche ; il peut aussi avec elle élever les objets jusqu’à son cornac, placé en haut; il s’en sert pour arracher des arbres; et quand il marche dans l’eau, c’est par elle qu’il respire. Sa trompe se courbe par le bout; mais elle n’a pas d’articulations, parce qu’elle est cartilagineuse.

5 De tous les animaux, l’homme est le seul qui puisse se servir également des deux mains. Tous les animaux ont une partie qui correspond à la poitrine chez l’homme ; mais cette partie n’est pas semblable, en ce que, dans l’homme, la poitrine est large, et que chez eux elle est étroite. Aucun animal non plus n’a de mamelles sur le devant de la poitrine; l’homme seul a cette conformation. L’éléphant a [498b] bien aussi deux mamelles ; mais il ne les a pas sur la poitrine ; il les a à côté. 6 Les flexions des membres, soit de devant, soit de derrière, sont dans les animaux tout à la fois opposées entre elles et opposées à ce qu’elles sont dans l’homme. Il n’y a que l’éléphant qui fasse exception ; car lui seul excepté, les quadrupèdes vivipares fléchissent en avant les membres de devant, et en arrière ceux de derrière, de manière que les creux arrondis de la flexion soient tournés les uns vers les autres. Il n’en est pas ainsi chez l’éléphant, comme on l’a prétendu quelquefois ; il s’assoit, et il plie les jambes ; mais comme le poids de son corps ne lui permet pas de s’infléchir sur les deux à la fois, il se courbe, ou sur la gauche, ou sur la droite ; et il dort dans cette posture. Il fléchit d’ailleurs les jambes de derrière de la même façon que l’homme. 7 Dans les quadrupèdes ovipares, tels que le crocodile, le lézard et dans tous les autres animaux de cette espèce, les deux jambes, celles de devant aussi bien que celles de derrière, s’infléchissent en avant, en inclinant légèrement de côté. Il en est de même chez tous les animaux qui ont plus de quatre pieds; seulement, les jambes intermédiaires entre les extrêmes ont toujours des directions moyennes ; et la flexion se fait plutôt un peu de côté. 8 L’homme a les deux articulations des membres faites sur le même plan ; mais elles sont en sens contraires; il plie les bras en arrière, et la partie intérieure biaise un peu de côté, tandis que les jambes fléchissent en avant. 9 Il n’y a pas un seul animal qui fléchisse en arrière à la fois les membres de devant et les membres postérieurs. Dans tous sans exception, la flexion de l’épaule se fait en sens contraire de celle des coudes et des parties de devant, de même que la flexion de la cuisse sur la hanche est opposée à celle du genou; en telle sorte que, si l’homme a une flexion contraire à celle des autres animaux, ceux qui ont aussi ces membres les fléchissent en sens contraire de l’homme.

10 Les flexions dans [499a] l’oiseau se rapprochent de ce qu’elles sont dans les quadrupèdes ; car avec ses deux pieds, l’oiseau fléchit les pattes en arrière ; et à la place des bras et des jambes, il a des ailes, dont la flexion se fait en avant.

11 Le phoque est une sorte de quadrupède tronqué. Il a des pieds qui tiennent directement à l’omoplate, et ces pieds sont tout comme des mains, de même que les pieds de l’ours ressemblent aussi à des mains. Les pieds du phoque ont cinq doigts, et chaque doigt a trois flexions et un ongle assez petit. Les pieds de derrière sont également à cinq doigts ; leurs flexions et leurs ongles sont pareils à ceux de devant ; mais quant à la forme, ils se rapprochent beaucoup de la queue des poissons.

12 Les quadrupèdes et les animaux qui ont plus de quatre pieds se meuvent toujours en diamètre ; et c’est ainsi qu’ils maintiennent leur équilibre. C’est par les parties droites que la marche commence. Le lion et les deux espèces de chameau de Bactriane et d’Arabie avancent membre à membre ; par Avancer membre à membre, j’entends que le membre droit ne va pas au-delà du gauche, mais le suit toujours.

CHAPITRE II : pilosité

Queues des animaux; répartitions des poils chez les animaux qui en ont; leurs crinières ; le cheval-cerf; particularité qui le distingue ; on le trouve en Arachosie ; le bœuf-sauvage ; l’éléphant est le moins velu des animaux ; description du chameau, de Bactriane et d’Arabie, à une ou deux bosses sur le dos ; sa bosse sous le ventre; sa verge en arrière; flexions et pieds du chameau; pattes des animaux, et jambes de l’homme; pieds fourchus dans les animaux ; animaux solipèdes ; cornes des animaux ; description de l’osselet dans les animaux ; son rôle, sa répartition; réunion du pied fourchu, de la crinière et des cornes chez quelques animaux; le Bonase de Péonie et de Médique; prétendues cornes des serpents Égyptiens; bois du cerf; il est le seul animal qui perde ses cornes chaque année.

1 Toutes les parties qui chez l’homme sont par devant se trouvent chez les quadrupèdes en bas, et sous le corps; et les parties qui chez l’homme sont par derrière se trouvent en haut chez les quadrupèdes. Pour la plupart, ils ont une queue; et le phoque lui-même en a une toute petite, qui ressemble à celle du cerf. Pour les animaux de l’espèce du singe, nous en parlerons plus loin en détail. 2 Il n’y a pas, pour ainsi dire, de quadrupèdes vivipares qui ne soient velus; mais ils ne le sont pas à la manière de l’homme, qui n’a de poils qu’en petit nombre et très-courts, si ce n’est à la tête, qui est chez lui plus poilue que chez aucun autre animal. 3 Tous ceux des autres animaux qui ont des poils ont les parties supérieures du corps plus velues; et les parties de dessous sont, ou tout à fait nues, ou moins garnies. Chez l’homme, c’est tout le contraire. 4 L’homme a également des cils aux deux paupières ; il a des poils aux aisselles et au pubis. Les autres animaux n’ont pas de poils à ces deux dernières parties, non plus que des cils à la paupière d’en bas, si ce n’est que, chez quelques-uns, il y a quelques poils très-rares au-dessous de cette paupière. 5 Les quadrupèdes pourvus de poils ont tantôt le corps tout entier velu, comme le porc, l’ours, le chien ; tantôt c’est le col qui l’est davantage dans tout son contour, quand ils ont une crinière, comme le lion. D’autres sont plus velus seulement sur le haut du col, à partir de la tête jusqu’en bas des épaules, comme tous ceux qui ont un toupet, par exemple le cheval et le mulet, et le bonase, parmi les animaux sauvages qui ont des cornes. 6 L’animal qu’on appelle le cheval-cerf a une crinière sur le haut des épaules, ainsi que la bête fauve nommée le Pardion. Du reste, la crinière de l’un et de l’autre est fort légère, depuis la tête jusqu’à la naissance des épaules; une particularité du cheval-cerf, c’est la barbiche qu’il porte [499b] à la gorge. Tous deux portent des cornes, et ils ont le pied fendu en deux. Dans l’espèce du cheval-cerf, la femelle manque de cornes. La grosseur de cet animal se rapproche beaucoup de celle du cerf. On le trouve dans l’Arachosie, où se trouvent également des bœufs sauvages. 7 La différence du bœuf sauvage au bœuf domestique est à peu près celle du sanglier au porc. Le bœuf sauvage est noir; il parait très-fort ; et son museau est recourbé. Ses cornes sont plus renversées. Les cornes des chevaux-cerfs ressemblent assez à celles de la gazelle. 8 L’éléphant est entre tous les quadrupèdes celui qui est le moins velu. La queue dans les animaux est d’ailleurs velue ou dénudée, selon que le corps est l’un des deux, du moins chez ceux dont la queue est assez forte ; car il y en a qui l’ont d’une petitesse excessive.

9 Une conformation qui appartient exclusivement au chameau entre tous les quadrupèdes, c’est ce qu’on appelle la bosse, qu’il a sur le dos. Les chameaux de Bactriane diffèrent de ceux d’Arabie, en ce que les premiers ont deux bosses, tandis que les autres n’en ont qu’une. D’ailleurs, les chameaux ont en bas une autre bosse toute pareille à celle du haut, et ils y appuient tout le corps, quand ils fléchissent les genoux. 10 La chamelle a quatre mamelles, comme la vache. La queue du chameau ressemble à celle de l’âne ; et sa verge est dirigée en arrière. Il n’a qu’un seul genou à chaque jambe; et il n’a pas plusieurs flexions, comme on le prétend quelquefois; mais on dirait qu’il en a plusieurs, à cause du développement du ventre. Il a un osselet pareil à celui du bœuf; mais cet osselet est grêle et petit comparativement à la grandeur de la bête. 11 Le chameau a le pied fourchu, et il n’a pas une double rangée de dents. Le pied est fourchu comme il suit; à partir de derrière, il est peu fendu jusqu’à la seconde flexion des doigts ; mais en avant, il est fendu en quatre, à son bout, à peu près jusqu’à la première flexion des doigts. Il y a même entre les fentes une sorte de membrane pareille à celle des oies. Le dessous du pied est charnu comme dans les ours; et aussi, quand les chameaux qu’on emploie à la guerre viennent à avoir les pieds malades, on leur met des chaussures de cuir.

12 Tous les quadrupèdes ont des pattes osseuses, pleines de muscles et dépourvues de chair. En général, c’est la conformation de tous les animaux [500a] qui ont des pieds; l’homme seul fait exception. Les quadrupèdes n’ont pas de fesses ; et c’est aussi ce qu’on peut observer encore plus nettement chez les oiseaux. Chez l’homme, c’est tout le contraire. Ses fesses, ses cuisses, ses jambes sont, dans son corps entier, ce qu’il y a de plus charnu; et ses mollets, par exemple, sont, dans ses jambes, des parties bien en chair.

13 Les quadrupèdes, qui ont du sang et qui sont vivipares, ont tantôt les extrémités à plusieurs divisions, comme les mains et les pieds dans l’homme. Quelques-uns, en effet, ont plusieurs doigts, comme le lion, le chien, la panthère. D’autres n’ont que deux divisions ; et au lieu d’ongles, ont des pinces, comme le mouton, la chèvre, le cerf et l’hippopotame. Il en est d’autres qui n’ont pas de divisions, comme les solipèdes, parmi lesquels on peut citer le cheval et le mulet. Le porc a les deux conformations; car il y a aussi dans l’Illyrie, dans la Péonie et ailleurs, des porcs qui sont solipèdes. Les animaux à deux pinces, ou sabots, ont deux divisions en arrière. Dans les solipèdes, cette partie est continue.

14 On peut encore remarquer que certains animaux ont des cornes, et que les autres n’en ont pas. La plupart de ceux qui sont pourvus de cornes ont naturellement deux pinces, comme le bœuf, le cerf et la chèvre ; nous n’avons jamais vu de solipède qui eût deux cornes. Il y en a très-peu qui aient à la fois une seule corne et un seul sabot, comme l’âne-indien. L’oryx n’a qu’une corne, et il a une double pince. L’âne-indien est le seul parmi les solipèdes à avoir un osselet. Le porc, comme on vient de le dire, présente les deux conformations ; et c’est là sans doute ce qui fait que son osselet n’est pas régulier. 15 Les animaux à pied fourchu ont la plupart un osselet. On n’a pas encore vu d’animal digité qui eût un osselet de ce genre ; l’homme même n’en a pas. Le lynx a quelque chose qui donne l’idée d’un demi-osselet; et dans le lion, l’osselet, du moins tel qu’on le représente, se perd dans une sorte de labyrinthe.

16 Tous les animaux qui ont un osselet, l’ont dans les membres de derrière. L’osselet est placé tout droit dans l’articulation, la partie supérieure en dehors, et la partie inférieure en dedans. Les parties de Cos sont tournées en dedans, les unes vers les autres; celles qu’on appelle de Chios, sont tournées en dehors, et les antennes, tournées en haut. Dans tout animal qui a un osselet, l’osselet est posé de la façon qu’on vient de décrire.

17 II y a des animaux qui ont tout à la fois le pied fourchu, une crinière, et deux cornes, qui sont recourbées [500b] l’une vers l’autre. C’est le cas du bonase, qui se trouve en Péonie et en Médique.

18 Tous les animaux qui portent des cornes sont des quadrupèdes, si ce n’est quelques animaux auxquels on attribue des cornes, par métaphore et par manière de parler, comme ces serpents des environs de Thèbes que citent les Égyptiens, et qui n’ont qu’un renflement à peine suffisant pour qu’on puisse le noter.19 Parmi les animaux qui ont des cornes, le cerf est le seul qui les a solides et pleines dans toute leur étendue; chez les autres animaux, les cornes sont creuses jusqu’à une certaine hauteur; et l’extrémité seule est pleine et solide. Le creux semble plutôt provenir de la peau ; et la partie solide, qui s’arrange autour du creux, semble provenir de l’os; telles sont les cornes des bœufs. 20 Le cerf est le seul animal qui perde son bois chaque année, à partir de deux ans, et qui le reproduise. Les autres animaux conservent toujours leurs cornes, dont ils ne sont privés que par quelque violent accident.

CHAPITRE III : Mamelles et dents

Des mamelles chez les animaux ; leur position ; leur nombre ; des organes de la génération, dans l’homme, dans l’éléphant ; particularité de la femelle de l’éléphant ; organes urinaires; composition de la verge ; rapports proportionnels des parties supérieures et des parties inférieures du corps de l’homme ; il se traîne à quatre pattes dans son enfance ; croissance des autres animaux ; des dents ; le nombre en est égal ou inégal dans les deux mâchoires ; singularité des animaux à cornes; dents saillantes ; dents carnassières ; animal étrange des Indes décrit par Ctésias, le Martichore; chute des premières dents chez l’homme et les autres animaux ; couleur diverse des dents selon l’âge ; canines, incisives, molaires ; dents plus nombreuses chez les mâles ; les crantères ; pousses extraordinaires ; dents de l’éléphant.

1 II y a encore bien des différences qui séparent le reste des animaux, soit entre eux, soit de l’homme, en ce qui touche les mamelles et les organes destinés à la fonction de l’accouplement. Certains animaux ont des mamelles posées en avant sur la poitrine, ou près de la poitrine. Ils ont alors deux mamelles et deux mamelons, comme on le voit dans l’homme et dans l’éléphant, ainsi qu’on l’a dit plus haut. 2 Ce dernier animal a les deux mamelles presque sous les aisselles; la femelle les a extrêmement petites; et l’exiguïté de ces mamelles, très-peu proportionnées au volume de son corps, fait qu’on ne les voit pas du tout quand c’est de côté qu’on les regarde. Les mâles ont des mamelles, comme les femelles en ont; et chez eux, elles ne sont pas moins petites. L’ours en a quatre. 3 II y a des animaux qui, ayant deux mamelles, les ont entre les cuisses, et qui ont deux mamelons ou tétins, comme la brebis. D’autres animaux ont quatre tétins, comme la vache. D’autres encore n’ont les mamelles, ni sur la poitrine, ni sur les cuisses, mais sur le ventre, comme la chienne et la truie, qui ont un grand nombre de mamelles, lesquelles ne sont pas toutes égales.4 Bien des animaux ont plus de quatre mamelles; mais la panthère n’en a que quatre, qui sont placées sur le ventre. La lionne n’en a que deux, posées sur le ventre aussi. La chamelle a deux mamelles et quatre mamelons, ainsi que les a la vache. Dans les solipèdes, les mâles n’ont pas de mamelles, si ce n’est quelques individus qui ressemblent à leur mère. C’est ce qui arrive quelquefois chez les chevaux.

5 Les organes honteux sont, chez les mâles, tantôt extérieurs, comme dans l’homme, le cheval, et une foule d’autres; tantôt intérieurs, comme dans [501a] le dauphin. Ceux qui ont ces organes au dehors, tantôt les ont dirigés en avant, comme les animaux qu’on vient de nommer; et parmi eux, les uns ont ces organes, le membre et les testicules, dégagés ainsi qu’ils le sont chez l’homme; les autres ont les testicules et la verge attachés au ventre. Tantôt ces organes sont plus détachés, tantôt ils le sont moins ; car ils ne sont pas également détachés dans le sanglier et dans le cheval. 6 La verge de l’éléphant ressemble à celle du cheval; mais elle est petite, et n’est pas en proportion avec le volume de son corps. Ses testicules ne sont pas apparents extérieurement; mais ils sont à l’intérieur près des reins ; et c’est là ce qui fait que son accouplement est si rapide. La femelle de l’éléphant a le vagin placé comme le sont les mamelles dans la brebis ; quand elle désire l’accou-plement, elle relève son vagin en haut et le tourne vers le dehors, afin que l’accouplement soit plus facile pour le mâle. Dans l’état ordinaire, ce vagin ne s’ouvre qu’assez peu.

7 Telle est donc la disposition des organes de la génération chez la plupart des animaux. Il y a des animaux qui urinent par derrière, comme le lynx, le lion, le chameau et le lièvre, les mâles offrant d’ailleurs pas mal de variétés entre eux, ainsi qu’on l’a dit. Mais toutes les femelles urinent en arrière ; et la femelle de l’éléphant, tout en ayant l’organe sous les cuisses, urine absolument comme les autres. 8 Les organes de la génération présentent de nombreuses variétés. Tantôt la verge esl cartilagineuse et charnue, comme chez l’homme. La partie charnue ne se gonfle pas; mais le cartilage se développe. Parfois l’organe est nerveux comme dans le chameau et le cerf; parfois il est osseux, comme dans le renard, le loup, le putois et la belette, qui a aussi un os dans la verge.

9 Outre ces observations, il faut ajouter que l’homme parvenu à tout son développement a les parties supérieures du corps plus petites que celles du bas. Nous entendons par le Haut tout ce qui, à partir de la tête, s’étend jusqu’à cette partie où a lieu la sortie des excrétions ; par le Bas, nous entendons le reste du corps, à partir de là. Dans les animaux pourvus de pieds, les membres postérieurs sont le bas relativement à la dimension générale du corps; dans ceux qui n’ont pas de pieds, le bas c’est la queue et ce qui y correspond. 10 C’est là du reste la conformation des animaux arrivés à toute leur croissance ; mais pendant qu’ils grandissent, [501b] c’est tout différent. Ainsi, l’homme a, dans son enfance, le haut du corps plus grand que le bas; mais c’est le contraire quand il a atteint toute sa taille. Voilà comment il est le seul animal qui n’ait pas la même manière de marcher dans son premier âge et à sa maturité. Dans son enfance, il rampe d’abord en se traînant à quatre pattes.

11 Dans d’autres animaux, le développement se fait proportionnellement, comme dans le chien. D’autres, au contraire, ont d’abord les parties supérieures plus petites, et celles d’en bas plus fortes. Avec la croissance, ce sont parfois les parties d’en haut qui deviennent plus grandes, comme chez les animaux qui ont une queue en panache ; mais ensuite aucun ne grandit dans la partie comprise depuis le sabot jusqu’à la hanche.

12 Les dents n’offrent pas moins de différences dans les animaux, soit par rapport les uns aux autres, soit avec l’homme. Tous les quadrupèdes, qui ont du sang et qui sont vivipares, ont des dents. Mais une première différence, c’est que, si les uns ont le même nombre de dents aux deux mâchoires, les autres n’en ont pas le même nombre. Ainsi, tous les animaux à cornes n’ont pas aux deux mâchoires un nombre égal de dents ; car ils n’ont pas de dents de devant à la mâchoire supérieure. Il y a aussi des animaux sans cornes qui n’ont pas les mâchoires pareilles ; tel est le chameau. Il y en a qui ont les dents saillantes, comme le sanglier; d’autres ne les ont pas en saillie. 13 Certains animaux ont des dents carnassières, comme le lion, la panthère, le chien; d’autres ont des dents qui n’alternent pas, comme le cheval et le bœuf. Les animaux à dents carnassières sont ceux dont les dents aiguës sont alternées.14 Il n’est pas d’animal qui ait tout à la fois des dents saillantes et des cornes ; et aucun de ceux qui ont des dents carnassières n’a aucun de ces deux organes, ni cornes, ni dents en saillie. Dans la plupart des animaux, ce sont les dents de devant qui sont aiguës ; celles du dedans sont larges. Le phoque a toutes ses dents carnassières, sans doute à cause de sa ressemblance avec les poissons, qui presque tous ont les dents en scie et carnassières.

15 Aucune de ces deux espèces n’a une double rangée de dents. Cependant, à en croire Ctésias, il y en aurait une; car il prétend que, dans les Indes, il y a un animal sauvage, nommé Martichore, pourvu de trois rangées de dents aux deux mâchoires. IL est à peu près de la grosseur du lion ; il est aussi velu, et ses pieds sont semblables. Il a un visage et des oreilles dans le genre de l’homme; ses yeux sont bleus, et sa couleur est d’un rouge de cinabre ; sa queue est comme celle du scorpion de terre; elle a un aiguillon, et il lance, assure-t-on, des pointes comme des flèches. Il a une sorte de voix qui tient de la flûte et de la trompette. Sa course est rapide au moins autant que celle des cerfs ; il est féroce, et il dévore les hommes.

16 [502a] L’homme perd ses dents comme les perdent aussi d’autres animaux, par exemple, le cheval, le mulet, l’âne. L’homme perd ses dents de devant; mais il n’y a pas un seul animal qui perde ses molaires. Le porc ne perd jamais aucune de ses dents. Pour les chiens, la question fait doute. Les uns croient que le chien ne perd jamais une seule de ses premières dents ; d’autres assurent qu’il ne perd que les canines. Nous avons observé qu’il les perd absolument comme nous ; seulement, on ne s’en aperçoit pas, parce qu’il ne les perd point avant que d’autres toutes pareilles ne soient poussées à leur place. 17 II est bien probable que c’est ce qui se passe aussi dans les bêtes sauvages ; et l’on dit d’elles également qu’elles ne perdent que leurs canines. C’est aux dents qu’on peut reconnaître si les chiens sont jeunes ou âgés. Chez les jeunes, les dents sont blanches et pointues; chez les vieux chiens, elles sont noires et émoussées. Dans le cheval, c’est tout le contraire de ce qu’on voit dans le reste des animaux ; en vieillissant tous les animaux ont les dents plus noires ; le cheval seul les a plus blanches. 18 Les dents qu’on appelle canines séparent les incisives des molaires, et elles ont une forme qui tient des unes et des autres ; elles sont larges par le bas, et elles sont pointues par le haut.

19 Les mâles ont plus de dents que les femelles, aussi bien chez l’homme que dans les moutons, les chèvres et les porcs. On n’a pas pu encore faire de ces observations sur les autres animaux. Ceux qui ont un plus grand nombre de dents sont en général aussi d’une existence plus longue, de même que ceux qui ont moins de dents et des dents plus écartées vivent moins longtemps.

20 Les molaires qu’on appelle Crantères ne poussent dans l’homme que les dernières, d’ordinaire vers vingt ans, pour les hommes et pour les femmes également. On a déjà vu quelques femmes à qui des molaires ont poussé à l’âge de quatre-vingts ans; mais cette pousse était très-douloureuse. On l’a vue aussi chez des hommes ; mais ce phénomène ne se produit que quand, dans sa jeunesse, on n’a point eu de Crantères.

21 L’éléphant a quatre dents de chaque côté ; elles lui servent à broyer sa nourriture, qu’il réduit en une sorte de farine. Outre ces quatre dents, il a encore les deux grandes qu’on connaît. Le mâle a ces deux dents fortes et relevées ; dans la femelle, elles sont petites, et tournées [502b] en sens contraire de celles du mâle, puisqu’elles regardent en bas. C’est dès le moment même de la naissance que l’éléphant a des dents ; mais tout d’abord, les grandes ne sont pas apparentes. Sa langue est très petite, et renfoncée de telle sorte qu’on a quelque peine à la voir.

CHAPITRE IV : Bouches ou gueules des animaux

différences dans la grandeur; très-fendues, petites ou moyennes ; l’hippopotame d’Egypte ; sa crinière, son pied fendu; son mufle; son osselet; ses dents; sa queue; sa voix; sa grandeur; son cuir; ses organes intérieurs.

1 La bouche des animaux présente aussi bien des différences de grandeur. Chez les uns, elle est très-fendue, comme celle du lion, du chien et de tous les animaux à dents en scie ; d’autres ont la bouche petite, comme l’homme; d’autres enfin ont une bouche moyenne, comme l’espèce porcine.

2 Le cheval de rivière, l’Hippopotame d’Egypte, a une crinière comme le cheval; il a le pied fendu, comme le bœuf ; son mufle est recourbé ; il a aussi un osselet, comme les animaux à pied fendu, et des dents saillantes, qui paraissent à peine. Il a la queue du porc et la voix du cheval. Sa grandeur se rapproche de celle de l’âne, et son cuir est tellement épais qu’on peut en faire des dards. Ses organes intérieurs ressemblent à ceux du cheval et de l’âne.

CHAPITRE V : Animaux intermédiaires entre l’homme et les quadrupèdes

Les singes, de trois espèces ; description du singe ; il est velu en dessus et en dessous ; ses rapports avec la forme humaine ; sa bestialité; organisation particulière de ses pieds, qui sont tout ensemble des pieds et des mains ; il marche beaucoup plus souvent à quatre pattes que tout droit; et pourquoi; organes génitaux.

1 Certains animaux ont une nature qui tient tout à la fois de celle de l’homme et de celle des quadrupèdes; ce sont les singes, les cèbes et les baboins, ou cynocéphales. Le cèbe n’est qu’un singe pourvu d’une queue. Les baboins ont la même forme que les singes, si ce n’est qu’ils sont plus grands et plus forts; et que leur face ressemble davantage à celle du chien. Leur caractère est plus sauvage ; et leurs dents, qui sont plus rapprochées des dents de chien, sont aussi plus fortes. 2 Les singes sont velus dans les parties supérieures, parce qu’ils sont des quadrupèdes ; et les parties de dessous le sont également, parce qu’ils ressemblent à l’homme. Ainsi qu’on l’a dit un peu plus haut, les choses sont chez l’homme tout le contraire en ceci de ce qu’elles sont dans les animaux. Seulement, le poil des singes est très-fourni ; et ils sont très-velus des deux côtés, dessus et dessous. 3 Leur face a beaucoup d’analogie avec le Visage humain; leur nez, leurs oreilles, leurs dents, se rapprochent beaucoup de celles de l’homme, tant pour les dents de devant que pour les molaires. Tandis que le reste des quadrupèdes n’ont pas de cils aux deux paupières, le singe en a; mais ces cils sont fort rares, surtout ceux d’en bas, et excessivement courts. Les autres quadrupèdes n’en ont pas du tout.

4 Le singe a comme l’homme deux mamelons pour de petites mamelles. Ainsi que l’homme, il a des bras; seulement, ils sont velus; [503a] il les fléchit, ainsi que les jambes, tout à fait à la façon de l’homme, c’est-à-dire que les concavités formées par les membres fléchis sont en sens opposé. 5 De plus, il a des mains, des doigts et des ongles pareils à ceux de l’homme, si ce n’est que, dans le singe, toutes les parties ont quelque chose de bien plus bestial. Les pieds du singe sont très particuliers; ce sont comme de larges mains. 6 Les doigts du pied sont comme ceux des mains; mais le moyen doigt est très-long. Le dessous du pied ressemble à celui de la main, si ce n’est que, dans sa largeur, le dessous de leur main vers son extrémité est une plante de pied. A son bout, cette partie est plus dure, et elle imite assez mal et très-imparfaitement un talon. 7 Le singe se sert de ses pieds de deux façons, et comme mains et comme pieds ; et il les fléchit comme des mains. Il a le bras et la cuisse très-courts par rapport à l’avant-bras et à la jambe. Il n’a pas de nombril apparent au dehors; mais la partie qui correspond à l’ombilic a quelque chose de dur. 8 Comme les quadrupèdes, il a les parties supérieures du corps beaucoup plus grandes que les parties d’en bas, dans le rapport à peu près de cinq à trois. A celte première cause, il faut ajouter que ses pieds ressemblent à des mains, et qu’il sont comme un composé de main et de pied : de pied, parce qu’ils ont l’extrémité d’un talon; de main, par toutes les autres parties, parce que les doigts ont ce qu’on peut appeler une pau-me. De tout cela, il résulte que le singe se tient bien plus souvent à quatre pattes que tout droit. 9 En tant que quadrupède, il n’a point de fesses; en tant que bipède, il n’a point de queue, si ce n’est une queue très-petite, qui n’est qu’un semblant de queue. La femelle a le vagin pareil à celui de la femme, et la verge du mâle se rapproche plus de la verge du chien que de celle de l’homme. Les singes appelés Cèbes ont une queue, ainsi qu’on l’a dit plus haut. Quant aux parties intérieures, les singes et tous les animaux du même genre les ont distribuées comme elles le sont chez l’homme.

10 Voilà donc la disposition des organes extérieurs chez les vivipares.
CHAPITRE VI

Des quadrupèdes ovipares ; leur organisation générale ; ils ont une queue plus ou moins longue, plusieurs doigts, et le pied fendu; particularité du crocodile d’Egypte, qui n’a pas de langue ; les quadrupèdes ovipares n’ont pas d’oreilles ; le crocodile de rivière ; son organisation ; sa vie sur terre et dans l’eau.

1 Les quadrupèdes qui sont ovipares et qui ont du sang, et l’on sait qu’il n’y a pas d’animal de terre ovipare et ayant du sang, qui ne soit ou qua-drupède ou privé de pieds, les quadrupèdes ovi-pares, dis-je, ont une tête, un cou, un dos, le dessus du corps et le dessous, enfin des membres de devant et de derrière, et une partie répondant à la poitrine, absolument comme les quadrupèdes vivipares. En général, ils ont une queue plus grande; d’autres l’ont plus petite. Tous les animaux de cet ordre ont plusieurs doigts, et le pied fendu. 2 Tous aussi ont les organes des sens et une langue, [503b] à l’exception du crocodile d’Egypte. Le crocodile est organisé comme certains poissons; car en général les poissons ont une langue qui ressemble à une arête, et qui n’est pas détachée. Quelques-uns ont cette place tout à fait lisse et sans aucune articulation apparente, à moins qu’on n’ouvre fortement la bouche de la bête.

3 Aucun animal de ce genre n’a d’oreilles; ils n’ont tous que le conduit auditif. Ils n’ont ni mamelles, ni organe génital, ni testicules extérieurs ei visibles : ils les ont intérieurement. De plus, ils ont tous des dents carnassières et des écailles, sans avoir jamais de poils. 4 Les crocodiles de rivière ont des yeux de cochon, des dents très-grosses, des défenses, des ongles très-forts, et la peau impénétrable et écaille use. Ils voient mal dans l’eau : mais hors de l’eau, ils ont une vue des plus perçantes. Aussi. les crocodiles vivent-ils le plus souvent sur terre pendant le jour; mais la nuit, ils séjournent dans l’eau, qui est alors plus chaude que le plein air.

CHAPITRE VII : Description du caméléon

Ses cotes, son dos, sa queue ordinairement enroulée; ses pattes et leurs divisions remarquables; ses yeux, d’une organisation toute particulière; ses changements de couleur, noire et jaune, dans le corps entier ; lenteur de ses mouvements; sa chair; son sang; membranes spéciales sur son corps; persistance de sa respiration; pas de rate; sa vie dans des trous.

1 Le caméléon a, dans tout son corps, la forme d’un lézard ; mais les côtes descendent en bas, pour se rejoindre au-dessous du ventre, comme dans les poissons. Son dos se relève aussi tout à fait comme le leur. Sa face ressemble beaucoup à celle du singe-cochon. Il a une queue fort longue, qui finit en pointe, et qui ordinairement est enroulée, comme on le ferait d’une lanière. 2 II est plus haut que les lézards par sa distance du sol; et il fléchit ses pattes comme le font les lézards. Chacune de ses pattes est divisée en deux parties, qui sont posées l’une par rapport à l’autre, comme le pouce, qui chez nous est opposé au reste de la main ; chacune de ces parties se subdivise à son tour, sans aller bien loin, en plusieurs doigts. 3 Aux pieds de devant, la partie tournée vers l’animal a trois divisions ; la partie extérieure en a deux. Aux pieds de derrière, c’est la partie tournée vers l’animal qui en a deux, et la partie tournée vers le dehors qui en a trois. Sur ces doigts, il a de petits ongles pareils à ceux des oiseaux pourvus de serres. Tout son corps est rugueux, comme celui du crocodile. 4 Le caméléon a les yeux placés dans un renfoncement, très-grands, ronds et entourés d’une peau pareille à celle du reste du corps. Au milieu de ces yeux, il y a un petit espace réservé pour la vision ; et c’est par là que l’animal peut voir, parce qu’il ne recouvre jamais cette partie de l’œil avec sa peau. Il peut faire rouler [504a] ses yeux comme en cercle ; et pouvant porter la vue dans tous les sens, c’est ainsi qu’il voit tout ce qu’il veut voir.

5 Les changements de couleur du caméléon se produisent quand l’animal se gonfle. Il a parfois la couleur d’un noir assez rapproché du crocodile; parfois il a la couleur jaune d’un lézard, mêlée à du noir, comme dans la panthère. Ce changement singulier a lieu sur tout le corps; et les yeux, aussi bien que la queue, changent comme tout le reste. 6 Ses mouvements sont lents, comme ceux des tortues. Quand il meurt, il devient jaune; et cette couleur persiste après sa mort. L’estomac, ou œsophage, et la trachée-artère sont disposés comme dans les lézards. Il n’a de chair nulle part, si ce n’est près de la tête et des mâchoires, où il en a quelque peu, ainsi qu’au bout de l’appendice de sa queue. 7 II n’a de sang que vers le cœur, autour des yeux, dans la partie supérieure au cœur, et dans les petites veines qui sortent de ces parties ; et encore, elles n’en ont que très-peu. Son cerveau est placé un peu plus haut que les yeux, auxquels il tient. Quand on enlève la peau extérieure des yeux, il y a un petit corps qui y est enveloppé, et qui y brille comme une sorte d’anneau d’airain bien poli. 8 Sur la presque totalité de son corps, s’étendent des membranes, nombreuses, fortes, et dépassant de beaucoup la force de celles qui recouvrent le reste du corps. Il respire encore d’un souffle vigoureux, longtemps après qu’on l’a coupé dans toutes ses parties ; il conserve alors un petit mouvement vers le cœur, et il contracte vivement les parties des flancs, tout en contractant aussi les autres parties du corps. 9 Il n’a point de rate perceptible. Il hiverne dans des trous comme les lézards.

CHAPITRE VIII : Organisation des oiseaux

Rapports et différences de leurs pattes avec les jambes de l’homme ; conformation de la hanche chez les oiseaux ; ongles multiples des oiseaux ; nombre et disposition de leurs doigts ; la bergeronnette ; bec des oiseaux ; leurs yeux, leurs paupières ; membrane mobile de leur œil ; leurs plumes à tuyau; leur croupion plus ou moins lourd, selon qu’ils volent haut ou bas ; langue des oiseaux; absence d’épiglotte; ergots et serres; crêtes de plumes ; crête spéciale du coq.

1 Les oiseaux ont quelques-unes de leurs parties semblables à celles des animaux dont on vient de parler. Tous, en effet, ils ont uiïe tête, un cou, un dos, et des parties supérieures du corps, ainsi qu’une partie correspondant à la poitrine. Ils ont deux jambes, qui se rapprochent de celles de l’homme plus que dans aucun genre d’animaux. Seulement, l’oiseau les fléchit en arrière, comme les quadrupèdes, dont on a plus haut décrit les flexions. 2 Au lieu de mains et de pieds de devant, qu’il n’a pas, l’oiseau a des ailes, organisation qui lui est propre entre tous les animaux. Sa hanche pareille [504b] à une cuisse est longue, et elle s’avance jusque sous le milieu du ventre. Aussi, quand on la sépare, on dirait que c’est une cuisse, et que la véritable cuisse, placée entre la hanche et la patte, semble être quelque autre membre du corps. Parmi tous les oiseaux, ce sont ceux qui ont des serres dont les cuisses sont les plus grandes ; et la poitrine de ces oiseaux est plus forte que celle de tous les autres. 3 Tous les oiseaux ont plusieurs ongles, et l’on peut même dire que tous en quelque façon ont plusieurs divisions aux pattes. Chez la plupart, les doigts sont séparés. Ceux qui nagent ont des pieds palmés ; et leurs doigts, articulés et séparés nettement. Tous ceux d’entre eux qui volent haut sont pourvus de quatre doigts, dont en général trois sont en avant, et un est en arrière, à la place du talon. C’est un petit nombre d’oiseaux qui ont deux doigts en avant et deux en arrière, comme celui qu’on appelle Torcol. 4 Cet oiseau est un peu plus grand que le pinson ; son plumage est de plusieurs couleurs. Si ses doigts sont particuliers, sa langue ne l’est pas moins; elle ressemble à celle des serpents; il peut l’allonger hors du bec de quatre doigts; et il la fait rentrer ensuite dans le bec. Autre singularité : il tourne son cou en arrière, sans que le reste de son corps bouge en quoi que ce soit, comme le font les serpents. Il a de très-grands ongles, qui ressemblent à ceux des geais ; sa voix est aigre et sifflante.

5 Les oiseaux ont bien une bouche ; mais chez eux, elle est toute particulière. Ils n’ont, en effet, ni lèvres, ni dents ; ils ont un bec. Ils n’ont pas non plus d’oreilles, ni de nez; mais ils ont les conduits de ces deux sens, de l’odorat dans le bée, et de l’ouïe dans la tête. 6 Comme tous les autres animaux, ils ont deux yeux, mais dépourvus de cils. Les oiseaux qui sont lourdement construits ferment l’œil par la paupière d’en bas ; mais tous peuvent aussi couvrir l’œil, en faisant avancer une peau, à partir de la caroncule. Les oiseaux de nuit, dans le genre de la chouette, ferment aussi l’œil par la paupière d’en haut. C’est là également ce que font les animaux à peau rugueuse, comme les sauriens, et les animaux qui sont de ce même genre. Tous ferment l’œil par la paupière d’en bas ; mais ils ne clignent pas tous à la manière des oiseaux. 7 Les oiseaux n’ont ni écailles, ni poils ; ils ont des plumes, et toutes leurs plumes ont un tuyau. Us n’ont pas précisément de queue, mais un croupion, qui est petit dans les oiseaux qui ont de hautes pattes et des pieds palmés, et qui est grand chez ceux qui sont organisés d’une façon contraire. Ces derniers, quand ils volent, ont les pattes repliées sous le ventre; ceux qui ont le croupion petit volent avec les pattes allongées.

8 Tous les oiseaux ont une langue ; mais cette langue varie beaucoup. Les uns [505a] l’ont très longue; les autres, très-courte. Après l’homme, ce sont quelques oiseaux en petit nombre qui prononcent le mieux le son des lettres; et parmi eux encore, ce sont surtout ceux dont la langue est large. Aucun animal ovipare n’a d’épiglotte recouvrant la trachée-artère ; mais ils contractent et ils dilatent le canal de telle façon qu’aucun corps de quelque poids ne puisse descendre dans le poumon. 9 Certaines espèces d’oiseaux ont aussi un ergot ; mais il n’en est pas une seule qui ait à la fois des ergots et des serres. Les oiseaux pourvus de serres sont les oiseaux à grand vol; les oiseaux à ergots sont ceux dont le vol est pesant. Certains oiseaux ont une crête, qui est formée par les plumes, qui se redressent. Le coq est le seul qui ait une crête toute spéciale ; car cette crête n’est ni tout à fait de la chair, ni très-éloignée d’en être.

CHAPITRE IX : Des poissons

; leurs rapports et leurs différences avec les autres animaux ; leur queue ; ils n’ont pas de cou ; le dauphin et ses mamelles ; particularité des branchies spéciale aux poissons ; leurs nageoires en nombre plus ou moins grand ; branchies couvertes ou découvertes ; différences de leur position ; nombre des branchies variable, mais toujours égal des deux côtés dé l’animal ; exemples divers ; les poissons n’ont, ni poils, ni plumes ; leurs écailles; quelques poissons sont lisses; tous les poissons ont les dents en scie et pointues; quelques-uns ont plusieurs rangées de dents ; langue des poissons, organisée d’une manière étrange ; leur bouche ; yeux des poissons ; tous les poissons ont du sang ; poissons ovipares; poissons vivipares.

1 Parmi les animaux qui vivent dans l’eau, les poissons forment un genre à part, qui est nettement déterminé et qui comprend de nombreuses espèces. Les poissons ont une tête; ils ont un dessus du corps et un dessous; c’est dans ce dernier lieu que sont placés l’estomac et les intestins. Par derrière, ils ont une queue, qui est le prolongement du corps et qui n’en est pas séparée. Cette queue d’ailleurs n’est pas pareille dans tous les poissons.

2 Le poisson n’a jamais de cou ; il n’a pas de membre proprement dit. Il n’a pas de testicules, ni en dedans, ni en dehors, non plus que de mamelles. Ce dernier organe d’ailleurs manque absolument dans tout animal qui n’est pas vivipare ; et même parmi les vivipares, tous n’ont pas de mamelles ; mais ceux-là seuls en ont qui produisent en eux-mêmes un petit, lequel est immédiatement vivant en eux, et qui ne produisent pas d’abord un œuf. 3 Ainsi le dauphin, qui est vivipare, a deux mamelles, non pas placées en haut, mais situées près des articulations. Ses mamelons ne sont pas apparents, comme dans les quadrupèdes; mais ce sont des espèces d’orifices, un de chaque côté sur les flancs ; c’est de ces orifices que sort le lait, tété par les petits, qui suivent leur mère. Le fait a été constaté par quelques personnes qui l’ont parfaitement vu.

4 Si les poissons, ainsi qu’on vient de le dire, n’ont ni mamelles, ni organe génital apparent, ils ont la particularité des branchies, par où ils rejettent l’eau qu’ils ont prise dans leur bouche, et aussi la particularité des nageoires. La plupart des poissons ont quatre nageoires ; ceux qui sont très-allongés, comme l’anguille, n’en ont que deux près des branchies. C’est encore l’organisation des mulets de l’étang de Siphées, et également du poisson qu’on appelle le Taenia. 5 Quelques poissons allongés, comme la murène, n’ont pas de nageoires, non plus que de branchies, articulées comme dans les autres poissons. Parmi ceux qui sont pourvus de branchies, les uns ont des branchies [505b] recouvertes d’opercules; mais les sélaciens n’en ont jamais. Ceux qui ont des opercules ont les branchies placées sur le côté. Entre les sélaciens, ceux qui sont larges ont les branchies en bas, dans le dessous du corps, comme la torpille et le Batos ; les sélaciens qui sont très longs portent les branchies sur le côté, comme tous ceux qui sont du genre des chiens de mer. La grenouille marine les a sur le côté ; mais les branchies sont recouvertes non d’un opercule de genre épineux, comme dans les poissons qui ne sont pas des sélaciens, mais par un opercule analogue à la peau.

6 Dans les poissons qui ont des branchies, les uns les ont simples ; chez les autres, elles sont doubles. La dernière, qui touche le corps, est toujours simple. Les uns ont peu de branchies; les autres en ont beaucoup; mais tous en ont un nombre égal de chaque côté. Le poisson qui en a le nombre moindre en a toujours une de chaque côté ; et celle-là est double, comme dans le sanglier d’eau. 7 D’autres poissons ont deux ouïes de chaque côté, l’une simple et l’autre double, comme le congre et le scare. D’autres en ont jusqu’à quatre de chaque côté, qui sont simples, comme l’ellops ou esturgeon, le synagris, la murène et l’anguille. D’autres en ont quatre sur deux rangs, si ce n’est la dernière, comme la grive d’eau, la perche, le glanis et la carpe. Tout le genre des chiens de mer a des ouïes doubles, cinq de chaque côté. L’espadon en a huit, qui sont doubles.

8 Voilà ce qu’on peut dire pour le nombre des branchies dans les poissons.

9 La différence des branchies n’est pas la seule que les poissons présentent relativement aux autres animaux. Ainsi, ils n’ont pas de poils comme les vivipares terrestres ; ils n’ont pas d’écailles dans le genre de quelques quadrupèdes ovipares; ils ne sont pas non plus couverts de plumes comme les oiseaux. Mais pour la plupart, ils sont couverts de lames écailleuses; quelques-uns ont une peau rugueuse; enfin, c’est le plus petit nombre qui ont la peau lisse. Parmi les sélaciens, les uns sont rugueux; d’autres sont lisses, tels que les congres, les anguilles et les thons. 10 Tous les poissons, sauf le scare, ont les dents en scie. Tous aussi ont des dents pointues. Quelques-uns même en ont plusieurs rangs; ils en ont jusque sur la langue. Leur langue est dure et dans le genre des arêtes ; elle est tellement attachée qu’on pourrait croire quelquefois qu’ils n’en ont pas. La bouche est très-fendue dans quelques-uns, comme elle l’est dans certains vivipares quadrupèdes. 11 Pour les divers sens, ils n’ont rien d’apparent, ni l’organe lui-même, ni les conduits, pas plus pour Fouie que pour l’odorat. Mais tous ils ont des yeux, sans paupières, quoique ces yeux ne soient pas durs. 12 [506a] Le genre entier des poissons a du sang; les uns sont ovipares; les autres, vivipares. Tous les poissons à écailles sont ovipares; mais tous les sélaciens, à l’exception de la grenouille de mer, sont vivipares.

CHAPITRE X : Des serpents

Serpents de terre, serpents d’eau, dans les eaux douces ou dans la mer, jamais dans les eaux profondes ; les serpents n’ont pas de pieds non plus que les poissons; scolopendres de mer et de terre; petit poisson saxatile, l’Échénéïs, ou Rémora; usages superstitieux qu’on en fait. — Résumé.

1 La dernière espèce des animaux qui ont du sang est celle des serpents; ils sont de terre et d’eau. La plupart vivent sur terre; c’est le plus petit nombre qui vivent dans l’eau et dans les eaux potables. Il y a aussi des serpents de mer, qui ressemblent aux serpents de terre, pour toutes les autres parties, si ce n’est la tête, qu’ils ont plutôt pareille à celle du congre. Il y a de nombreuses espèces de serpents marins; et leurs couleurs sont très-variées; mais on ne les trouve pas dans les eaux profondes. Les serpents sont dépourvus de pieds, ainsi que les poissons.

2 Il y a aussi des scolopendres de mer, dont la forme et à peu près celle des scolopendres terrestres; seulement, elles sont un peu plus petites. Elles se trouvent dans les rochers. Leur couleur est plus rouge que celle des scolopendres de terre ; elles ont en outre plus de pattes, et ces pattes sont plus grêles. Non plus que les serpents de mer, elles ne se trouvent pas dans les eaux profondes.

3 Un petit poisson qui vit dans les rochers a reçu de quelques personnes le nom de Échénéïs, ou Rémora; on s’en sert parfois pour des conjurations, dans les procès, ou pour des philtres. Il n’est pas mangeable. On a prétendu parfois que ce poisson a des pieds; mais il n’en a pas; il semble seulement en avoir, parce que ses nageoires ressemblent à des pieds.

4 On a donc traité jusqu’à présent des parties extérieures des animaux qui ont du sang, du nombre de ces parties et de leur nature ; et l’on a exposé les différences que les animaux présentent entre eux à cet égard.

CHAPITRE XI : Des parties intérieures dans les grandes races d’animaux

Selon qu’ils ont du sang, ou qu’ils n’en ont pas; tous les vivipares quadrupèdes ont un œsophage et une trachée-artère ; les quadrupèdes ovipares et les oiseaux les ont aussi avec des différences de formes; tous les animaux qui ont du sang ont un cœur ; chez quelques-uns, il y a un os dans le cœur ; tous les animaux qui ont du sang n’ont pas tous de poumon ; la rate très-petite dans quelques animaux ; exemples divers ; la vésicule du fiel manque chez beaucoup d’animaux; les biches Achaïnes ont une matière analogue au fiel sous la queue ; vers vivants dans la tête des cerfs ; leur place, leur nombre, leur grosseur ; le cerf n’a pas de fiel ; amertume de ses intestins ; foie et fiel de l’éléphant ; vésicule du fiel dans les poissons ; sa position variable, suivant qu’elle est plus ou moins près du foie, qu’elle y est jointe ou qu’elle en est détachée ; variétés selon les espèces et dans une même espèce.

1 Nous exposerons ce que sont les parties intérieures, en commençant par les animaux qui ont du sang; car ce qui distingue les grandes espèces d’animaux de toutes les autres, c’est que les uns ont du sang, et que les autres n’en ont pas. Les espèces qui en ont sont l’homme, les vivipares parmi les quadrupèdes, et aussi les quadrupèdes ovipares, l’oiseau, le poisson, les cétacés, et tels autres animaux qui n’ont pas de nom commun, attendu qu’ils ne forment pas un genre, mais seulement une espèce, qui ne s’applique qu’aux individus, tels que le serpent et le crocodile.

2 Ceci posé, il faut dire que tous les quadrupèdes vivipares ont un œsophage et une trachée-artère, qui sont placés chez eux comme ils le sont dans l’homme. La même disposition se voit dans les quadrupèdes ovipares et dans les oiseaux ; [506b] la seule différence consiste dans les formes de ces parties. 3 Tous les animaux qui, en recevant l’air, aspirent et expirent, ont un poumon, une trachée-artère et un œsophage. L’œsophage et la trachée ont la même position dans ces animaux; mais ces organes ne sont pas les mêmes dans tous. Ceux qui ont un poumon ne l’ont pas tous pareil, ni dans une position semblable. 4 Tout animal qui a du sang a aussi un cœur, et un diaphragme, qu’on appelle Phrénique. On ne distingue pas le cœur aussi bien dans les petits animaux, parce qu’il est mince et petit. Dans les bœufs, l’organisation du cœur a quelque chose de particulier; certaines races, si ce n’est toutes, ont un os dans le cœur; et le cœur des chevaux offre parfois cette singularité,

5 Parmi les animaux qui ont du sang, tous n’ont pas de poumon ; et c’est ainsi que le poisson n’en a pas, non plus que tous les autres animaux qui ont aussi des branchies. Tous ceux qui ont du sang ont un foie, de même qu’en général ces animaux ont une rate. Mais dans la plupart de ceux qui ne sont pas vivipares et qui sont ovipares, la rate est si petite qu’on ne peut presque pas l’apercevoir, non plus que dans la plupart des oiseaux, tels que le pigeon, le milan, l’épervier et la chouette. L’aegocéphale n’en a pas même du tout. 6 II en est de même dans les quadrupèdes ovipares, qui ont tous une rate excessivement petite, comme la tortue, l’Émys ou tortue d’eau douce, le crapaud, le lézard, le crocodile et la grenouille. 7 Certains animaux ont du fiel dans une poche jointe au foie ; d’autres n’en ont pas. Parmi les vivipares en même temps quadrupèdes, le cerf n’en a pas, non plus que le daim, ni le cheval, le mulet, l’âne, le phoque et quelques espèces de porcs. Les biches qui ont reçu le nom d’Achaïnes ont, dit-on, du fiel sous la queue. Pourtant la matière dont on entend parler a bien, si l’on veut, la couleur du fiel; mais elle n’est pas aussi liquide; et sa portion extérieure ressemble assez à la rate. 8 Tous les cerfs ont dans la tête des vers vivants. Ces vers se produisent dans la cavité qui est au-dessous de la langue en bas, et encore près de la vertèbre, où se rattache la tête. Leur grosseur est celle des plus forts asticots ; ils sont pressés les uns contre les autres, et se tiennent entre eux, au nombre à peu près d’une vingtaine. 9 Ainsi qu’on vient de le dire, les cerfs n’ont pas de fiel; mais leurs intestins ont une telle amertume que même les chiens n’en veulent pas manger, si ce n’est [507a] quand le cerf est très-gras.

10 Le foie de l’éléphant n’a pas non plus de fiel; mais si on le coupe, dans l’endroit précis où est attaché le fiel dans les animaux qui en ont, il en découle un liquide qui ressemble au fiel, et qui est plus ou moins abondant. 11 Parmi les animaux qui avalent l’eau de la mer et qui ont un poumon, le dauphin n’a pas de fiel ; mais les oiseaux et les poissons en ont tous, ainsi que les quadrupèdes ovipares; seulement ils en ont, comme on peut croire, en plus ou moins grande quantité. Quelques poissons ont cette vésicule dans le foie, comme les squales ou chiens de mer, le glanis, la rhina, la raie lisse, la torpille, et parmi les poissons allongés, l’anguille, l’aiguille et la zygène. Le callionyme, ou ouranoscope, a aussi cette vésicule jointe au foie ; et chez lui, elle est plus forte-que chez aucun autre poisson, proportionnellement à sa grandeur. 12 Certains poissons l’ont jointe à leurs intestins, où elle est suspendue par des canaux excessivement ténus, partant du foie. Le bonilon (amia) l’a étendue le long de l’intestin et de pareille longueur; quelquefois même, elle se redouble. Chez tous les autres poissons, la vésicule du fiel est tout près de l’intestin, un peu plus près, dans les uns, un peu plus loin dans les autres, comme la grenouille, l’ellops, la synagris, la murène et l’espadon.

13 Souvent la même espèce a les deux conformations, comme il arrive dans les congres, dont quelques-uns ont la vésicule du fiel attachée au foie, ou suspendue au bas et au-dessous du foie. Cette variété se produit aussi dans les oiseaux ; ceux-ci ont la vésicule près de l’estomac ; ceux-là, près des intestins, comme le pigeon, le corbeau, la caille, l’hirondelle, le moineau. Dans d’autres, comme l’œgocéphale, elle est en même temps près du foie et près de l’estomac. Dans d’autres encore, elle est en même temps près du foie et des intestins, comme dans l’épervier et le milan.

CHAPITRE XII : Organisation des reins dans les animaux

La vessie ; position générale du cœur; description du foie; la rate; déplacements monstrueux du foie et de la rate ; de l’estomac dans les animaux ; description des quatre estomacs des ruminants ; le. réseau, le hérisson, la caillette; animaux qui n’ont qu’un seul estomac ; diversités des estomacs uniques ; deux types d’estomacs; conformation générale des intestins; l’éléphant; les quadrupèdes ovipares ; organisation des serpents fort rapprochée de celle du lézard; leur langue bifurquée; leurs intestins; organisation de l’estomac et des intestins chez les poissons; appendices aux intestins, dans les poissons et les oiseaux ; le jabot chez les oiseaux ; description du jabot ; le jabot est remplacé par l’œsophage dans quelques espèces; exemples divers; en ce cas, la conformation de l’œsophage est très-spéciale ; conduit intestinal et appendices intestinaux dans les oiseaux ; appendices chez les oiseaux les plus petits.

1 Tous les quadrupèdes vivipares ont des reins et une vessie. Quant aux ovipares, il n’en est pas un qui ait ces organes, oiseau ou poisson. La tortue de mer est la seule, parmi les quadrupèdes ovipares, à les avoir dans la proportion des autres parties de son corps. Les reins de la tortue de mer ressemblent à ceux du bœuf; et le rein du bœuf est comme un rein unique, composé de plusieurs petits reins. Le bonase a aussi tous les organes intérieurs pareils à ceux du bœuf.

2 Dans tous les animaux chez qui ces organes existent, la position en est toute pareille. Ils ont tous également le cœur placé à peu près au milieu, si ce n’est l’homme, [507b] qui a le cœur plus à gauche, ainsi qu’on l’a dit plus haut. 3 Chez tous aussi, la pointe du cœur est dirigée vers le devant, excepté chez les poissons, où elle ne se montre pas ainsi ; car pour eux elle n’a pas sa pointe tournée vers la poitrine, mais vers la tête et la bouche. Le sommet du cœur des poissons est attaché au point où se réunissent les unes aux autres les branchies de droite et de gauche. Il y a en outre d’autres canaux qui se rendent du cœur à chacune des branchies, plus grands pour les plus grands poissons, plus petits pour les plus petits ; mais sur le sommet du cœur, il y a un canal très épais et tout blanc dans les grands poissons. 4 Il est peu de poissons qui aient un œsophage, comme le congre et l’anguille, qui l’ont d’ailleurs peu développé.

5 Le foie, dans les animaux qui ont un foie sans aucune division, est adroite complètement ; chez ceux où cet organe est partagé dès son commencement, c’est sa plus grosse partie qui est à droite. Dans quelques animaux, en effet, chaque partie est suspendue séparément, sans que le commencement se rejoigne. Tels sont, parmi les poissons, les squales ou les chiens de mer ; telle est aussi une espèce de lièvres, qu’on trouve en d’autres endroits, et notamment dans les marécages de Bolbé, dans le pays qu’on appelle la Sycine. On pourrait croire qu’ils ont deux foies, parce que les canaux des deux parties ne se rejoignent qu’assez loin, comme pour le poumon dans les oiseaux.

6 Pour tous les animaux, la rate, dans ses conditions naturelles, est toujours à gauche. Les reins sont placés de la même manière dans tous les animaux qui en ont. Cependant quelques quadrupèdes, qu’on a ouverts, avaient la rate à droite, d’après l’observation qu’on en a faite ; et le foie était à gauche. Mais on ne peut trouver là-dedans que des monstruosités. 7 La trachée-artère dans tous les animaux se dirige vers le poumon ; plus loin, nous dirons comment. L’œsophage va dans l’estomac au travers du diaphragme, dans tous les animaux pourvus d’un œsophage. La plus grande partie des poissons, ainsi qu’on l’a vu, n’en ont pas; et leur estomac se rattache immédiatement à leur bouche. Aussi, quand les gros poissons en poursuivent de plus petits, il arrive souvent que l’estomac leur tombe dans la bouche.

8 Tous les animaux dont on a parlé jusqu’à présent ont un estomac, qui est posé de même dans tous; il est placé immédiatement au-dessous du diaphragme. Vient ensuite l’intestin, qui se ter-mine par la partie d’où sortie résidu des aliments, et qu’on appelle l’anus. 9 Seulement les estomacs ne sont pas tous semblables. D’abord, tous les quadrupèdes vivipares qui, [508a] dépourvus de dents à l’une des deux mâchoires, portent des cornes, ont quatre organes (canaux) de ce genre, et ce sont aussi les animaux dont on dit qu’ils ruminent. Leur œsophage, qui part de la bouche, où il commence, descend en bas, à la proximité du poumon, et ensuite descend du diaphragme dans le grand estomac. 10 Dans l’intérieur, cet estomac est d’une surface inégale et ridée. A cet estomac est suspendu, tout près du débouché de l’œsophage, ce qu’on appelle le réseau, à cause de son apparence. À regarder les parties extérieures du réseau, il ressemble à l’estomac; mais le dedans fait l’effet de mailles entremêlées. Le réseau est beaucoup plus petit que l’estomac A la suite de ce second estomac, vient le hérisson, qui à l’intérieur est inégal et comme feuilleté ; il est à peu près de la grandeur du réseau. Après cet estomac, vient celui qu’on appelle la caillette, plus grand que le hérisson et d’une forme plus allongée. Dans son intérieur, il a des feuillets nombreux, grands et lisses. A partir de là, ce n’est plus que l’intestin ordinaire.

11 Ainsi donc, les animaux à cornes qui n’ont pas de dents aux deux mâchoires, ont l’estomac comme on vient de le décrire. D’ailleurs, ils diffèrent entre eux sous le rapport des formes et des dimensions de ces organes, et selon que l’œsophage s’introduit dans l’estomac par le milieu ou par le côté.

12 Les animaux qui ont le même nombre de dents aux deux mâchoires, n’ont qu’un estomac, comme l’homme, le porc, le chien, l’ours, le lion, le loup et le lynx (Thôs), dont tous les organes intérieurs sont ceux du loup. Chez tous, l’estomac est unique, et l’intestin vient après lui. Seulement, les uns ont un estomac plus grand, le porc et l’ours par exemple ; et celui du porc présente quelques feuillets lisses et unis. D’autres animaux ont l’estomac plus petit et pas beaucoup plus large que l’intestin, comme dans le chien, le lion et l’homme. 13 Dans les autres animaux, les formes des estomacs se rapprochent ou s’éloignent de ceux qu’on vient de dire, tantôt pareils à celui du porc, tantôt pareils à celui du chien, que les animaux soient d’ailleurs plus grands ou plus petits. La différence entre eux ne tient qu’à la dimension, la forme, l’épaisseur, la ténuité de l’estomac, et à la manière dont l’œsophage y est inséré et posé.

14 La conformation des intestins est aussi différente chez tous les animaux dont il vient d’être question, chez ceux qui n’ont pas les dents égales dans les deux mâchoires, comme chez ceux qui les ont; et ces différences se marquent par les dimensions, les épaisseurs et les circonvolutions. Les intestins sont toujours plus grands chez les animaux qui n’ont pas égalité de dents pour les deux mâchoires; car ces animaux eux-mêmes sont tous les plus grands ; les petits animaux sont rares dans ces espèces ; et pas une seule de celles qui ont des cornes n’est absolument petite. 15 Il en est quelques-uns qui ont des appendices aux intestins. Il n’y a que ceux qui ont aux deux mâchoires des dents en nombre égal qui aient l’intestin tout droit. Dans l’éléphant, l’intestin a des renflements, qui pourraient faire croire à quatre estomacs. Les aliments y arrivent; mais il n’y a pas de cavité particulière. Ses viscères se rapprochent de ceux du porc ; [508b] mais son foie est quatre fois plus gros que celui du bœuf; et sa rate est plus petite, proportion gardée, qu’elle ne devrait l’être. 16 La conformation de l’estomac et des intestins est la même chez les quadrupèdes ovipares, tels que la tortue de terre et la tortue de mer, le lézard, les deux crocodiles, et en général chez tous les animaux de ce genre. Ils n’ont qu’un simple et unique estomac, semblable pour les uns h celui du porc, semblable pour les autres à celui du chien.

17 Le genre serpent ressemble aux lézards, dans l’espèce des animaux qui ont des pieds et qui sont ovipares, et ils auraient à peu près la même configuration, si l’on donnait aux lézards plus de longueur de corps, et qu’on leur retranchât les pieds. Le serpent a aussi des écailles; et le dessus et le dessous du corps sont comme dans les lézards. Les serpents n’ont pas de testicules ; mais comme le poisson, ils ont deux conduits qui se réunissent en un seul. La matrice de la femelle est longue et a deux parties. 18 Les autres organes internes du serpent sont les mêmes que ceux du lézard, si ce n’est que tous les viscères sont étroits et longs, parce que le corps lui-même est étroit et long, à tel point qu’on les confond à cause de la ressemblance des formes. 19 Dans le serpent, la trachée-artère est fort longue; et l’œsophage l’est encore plus. La trachée commence tout près de la bouche, de telle manière que la langue semble être sous la trachée. Ce qui fait que la trachée semble plus haute que la langue, c’est que la langue se replie sur elle-même, et qu’elle ne reste pas en place comme chez les autres animaux. Leur langue est mince, longue et noire, et elle peut sortir beaucoup en avant. Une particularité de la langue des serpents et des lézards, c’est d’être bifurquée à la pointe ; elle l’est beaucoup plus chez les serpents. Les pointes de leur langue sont aussi fines que des cheveux, disposition qu’on retrouve dans le phoque, qui a aussi une langue fendue. 20 Le serpent a un estomac qui ressemble à un intestin plus large, et qui est pareil à celui du chien. A la suite, vient l’intestin, qui est long, mince et unique jusqu’au bout. 21 Près du pharynx, est placé le cœur, long et dans le genre d’un rein. Aussi pourrait-on croire quelquefois que la pointe n’en est pas tournée vers la poitrine. Ensuite, vient le poumon, qui est simple, sillonné d’un conduit fibreux, très-long, et très-séparé du cœur. Le foie est long et simple; la rate est petite et ronde comme dans le lézard. Le fiel est placé comme [509a] dans les poissons; les serpents d’eau l’ont sur le foie; les autres l’ont d’ordinaire le long des intestins.

22 Tous les serpents ont les dents carnassières. Leurs côtes sont aussi nombreuses que les jours du mois, puisqu’ils en ont trente. Quelques personnes assurent que les serpents présentent le même phénomène que les petits de l’hirondelle, c’est-à-dire, que, si l’on crève les yeux aux ser-pents, leurs yeux repoussent. Leur queue, ainsi que celle des lézards, repousse aussi quand on la leur a coupée.

23 Chez les poissons, l’organisation des intestins et de l’estomac est la même que chez les serpents. Eux aussi n’ont qu’un estomac unique et simple, qui ne diffère que par la forme. Il y en a quelques-uns qui l’ont d’une forme tout à fait différente, comme celui qu’on appelle le Scare, et qui paraît être le seul de tous les poissons qui rumine. L’intestin est simple dans toute sa longueur, et il a un repli qui se réduit ensuite à une complète unité. 24 Une particularité qui se retrouve dans les poissons et la plupart des oiseaux, ce sont des excroissances aux intestins. Chez les oiseaux, ces appendices sont en bas et peu nombreux; chez les poissons, ils sont en haut près de l’estomac, où parfois ils sont très-multipliés, comme dans le goujon, le chien de mer, la perche, le scorpios, le citharus, le sur-mulet et le spare. Le muge en a plusieurs sur un des côtés de l’estomac; et de l’autre côté, il n’en a qu’un seul. Quelques poissons en ont, mais en très-petit nombre, comme l’hépatus et le glaucus; la dorade, également. Les poissons de même espèce diffèrent parfois de l’un à l’autre; et dans l’espèce Dorade, l’une en a davantage, l’autre en a moins. 25 Quelques genres de poissons n’ont pas du tout de ces appendices, comme la plupart des sélaciens. D’autres poissons ont très-peu de ces appendices, tandis que d’autres en ont beaucoup. Mais, dans tous les poissons sans exception, ces appendices sont auprès de l’estomac.

26 Les oiseaux ont entre eux, et avec les autres espèces d’animaux, de grandes différences dans leurs organes intérieurs. Il en est qui ont un jabot avant l’estomac, comme le coq, le ramier, le pigeon, la perdrix. Le jabot est une grande poche de peau, où la nourriture est d’abord reçue, et où elle ne se digère pas. Dans la partie qui tient h l’œsophage même, le jabot est plus étroit; ensuite, il devient plus large ; el là où il descend près de l’estomac, il se rétrécit de nouveau. 27 Presque tous les oiseaux ont l’estomac charnu et compact ; à l’intérieur, la peau est forte, et peut se détacher de la partie charnue; mais d’autres oiseaux n’ont pas de jabot; et à la place, ils ont un œsophage vaste et large, soit dans tout son trajet, soit dans la partie qui avoisine l’estomac, comme [509b] le geai, le corbeau, la corneille. Dans la caille, la largeur de l’œsophage est en bas; l’œgocéphale et la chouette l’ont un peu plus large, en bas aussi. Le canard, l’oie, le goéland, la catarrhacte et l’outarde ont ce développement et cette largeur de l’œsophage dans Joute son étendue, de même que beaucoup d’autres oiseaux. 28 Quelques oiseaux ont une portion de l’estomac lui-même qui ressemble à un jabot, comme la crécerelle. D’autres n’ont, ni d’oesophage, ni de jabot un peu large ; mais c’est leur estomac qui se prolonge ; tels sont les petits oiseaux, comme l’hirondelle et le moineau. Il en est d’autres encore qui n’ont, ni le jabot large, ni l’œsophage large; mais chez eux, ces organes sont très-longs, par exemple dans les oiseaux à long cou, comme le flamant. Presque tous ces oiseaux ont aussi les excréments plus liquides que les autres. 29 Comparativement aux autres oiseaux, la caille a ceci de particulier qu’elle a un jabot, et qu’elle a en même temps, avant l’estomac, l’œsophage vaste et large; proportion gardée, son jabot est très-éloigné de l’œsophage, qui précède l’estomac

30 La plupart des oiseaux ont l’intestin étroit et simple, quand on le développe. Ainsi qu’on l’a dit déjà, les oiseaux ont des appendices, eu petit nombre, et non point en haut, comme les poissons, mais en bas vers l’extrémité de l’intestin. Ils eu ont si ce n’est tous, au moins pour la plupart, comme le coq, la perdrix, le canard, le hibou, corbeau de nuit, le localos, l’ascalaphe, l’oie, le cygne, l’outarde, la chouette. Quelques petits oiseaux ont de ces appendices, qui sont alors chez eux très-petits, comme dans le moineau.

LIVRE III : ORGANES DIVERS

CHAPITRE I : Des parties qui concourent à la génération

; chez les femelles ces parties sont toujours intérieures; différences plus nombreuses dans les mâles ; des testicules en général et de leur position ; les poissons n’ont jamais de testicules; les serpents n’en ont pas non plus ; organisation spéciale des serpents et des poissons; testicules des ovipares; leur verge ; exemple de l’oie, du pigeon, de la perdrix, au moment de l’accouplement; testicules des vivipares, munis de pieds ; description détaillée de leur organisation; dessin Anatomique à consulter; destruction des testicules par compression ou par ablation ; des matrices en général ; description de la matrice chez les grands animaux ; le vagin, l’utérus, la matrice et son orifice ; matrice des vivipares bipèdes ou quadrupèdes; matrices des oiseaux, des poissons ; matrice des quadrupèdes ovipares ; matrice des animaux sans pieds ; matrice des sélaciens; figures Anatomiques à consulter ; matrice du serpent; la vipère est seule vivipare; différences des ovipares et des vivipares ; matrices des animaux à cornes qui n’ont pas les deux rangées de dents ; positions diverses des embryons dans la matrice. — Résumé.

1 [509b] On vient de dire quelles sont les autres parties intérieures des animaux, quel est le nombre de ces parties, quelle est leur nature, et quelles sont les différences qu’elles présentent entre elles ; il ne reste plus qu’à parler des parties qui concourent à la génération. 2 Dans toutes les femelles, ces organes sont à l’intérieur; mais dans les mâles, ces parties offrent des différences plus nombreuses. Ainsi, dans les animaux qui ont du sang, certaines espèces n’ont pas du tout de testicules ; d’autres espèces en ont ; mais ils sont intérieurs. Parmi ceux qui en ont à l’intérieur, les uns les ont dans le bassin, près du lieu où sont les reins ; les autres les ont dans le ventre. 3 D’autres espèces ont les testicules en dehors ; et tantôt la verge est suspendue sous le [510a] ventre et adhérente ; tantôt elle est libre, comme le sont les testicules. L’attache de la verge au ventre diffère selon que les animaux urinent en avant, ou qu’ils urinent en arrière. 4 Pas une seule espèce de poissons n’a de testicules, non plus qu’en général les animaux qui ont des branchies, non plus encore que tout le genre serpent. Il en est de même aussi de tous les animaux sans pieds, qui ne sont pas vivipares intérieurement. Les oiseaux ont bien des testicules ; mais leurs testicules sont intérieurs, près des lombes. Les quadrupèdes ovipares ont les testicules disposés de même ; par exemple, le lézard, la tortue, le crocodile, et parmi les vivipares, le hérisson. 5 Les animaux qui ont des testicules intérieurs les ont près du ventre, comme le dauphin parmi les animaux sans pieds, ou l’éléphant parmi les quadrupèdes vivipares. Dans les autres animaux, les testicules sont extérieurement apparents. Nous venons de dire les différences qu’offre la suspension, relativement au ventre et aux parties voisines. Dans quelques animaux, par exemple, ils sont continus à la partie postérieure du ventre et n’en sont pas détachés ; c’est ce qu’on observe dans les porcs; chez d’autres, au contraire, ils sont détachés, comme dans l’homme.

6 Ainsi qu’on vient de le voir, ni les poissons, ni les serpents n’ont de testicules ; mais ils ont deux conduits qui pendent au-dessous du diaphragme, de chaque côté du rachis, et qui se réunissent en un seul un peu au-dessus du point de sortie des excréments. Par « Un peu au-dessus », nous entendons désigner la région de l’arête ou épine. Ces conduits se remplissent de liqueur séminale dans la saison de l’accouplement ; et quand on les presse, il en sort de la semence de couleur blanche. 7 Quant aux différences que ces conduits présentent les uns par rapport aux autres, c’est par l’anatomie qu’il faut les étudier; et un peu plus loin, il en sera question d’une manière plus détaillée, quand nous traiterons des conditions spéciales h chacun des poissons.

8 Tous les ovipares, soit bipèdes, soit quadrupèdes, possèdent des testicules dans le bassin, au-dessous du diaphragme, tantôt de couleur plus blanche, tantôt de couleur plus jaunâtre, et enveloppés de petites veines, excessivement ténues. De chacun des testicules, part un conduit ; et les deux se réunissent en un seul, comme chez les poissons, au-dessus du point de sortie de l’excrétion. C’est là précisément la verge, qu’on ne distingue pas dans les petits animaux, mais qui se voit bien mieux chez de plus grands, comme l’oie et les autres animaux de cette grosseur, quand l’accouplement va se faire. 9 Dans ces animaux comme dans les poissons, ces conduits prennent dans les lombes au-dessous du ventre et des intestins, entre la grande veine, d’où partent les deux conduits pour se rendre à chacun des testicules. Comme pour les poissons encore, [510b] la liqueur séminale se montre dans ces conduits, qu’elle remplit au temps de l’accouplement, et alors les conduits sont fort apparents; la saison de l’accouplement une fois passée, les canaux deviennent parfois imperceptibles. 10 Les testicules dans les oiseaux sont encore de même : avant l’époque de l’accouplement, les testicules sont très-petits ou même tout à fait invisibles ; mais quand l’animal s’accouple, ils sont énormes. Cette transformation est surtout remarquable dans les pigeons et dans les perdrix, à tel point que quelques personnes croient que ces animaux n’ont pas de testicules en hiver.

11 Quand les testicules sont placés en avant, certains animaux les ont à l’intérieur, dans le ventre, comme les a le dauphin ; d’autres les ont extérieurs et très-apparents h l’extrémité du ventre. Dans ces animaux, les testicules sont pour tout le reste organisés de la même manière ; mais il y a toutefois cette différence que, quand les testicules sont intérieurs, ils sont purement et simplement des testicules séparés; tandis que les testicules qui sont extérieurs, sont enveloppés dans ce qu’on appelle une Bourse.

12 Voici, dans tous les animaux qui ont des pieds et qui sont vivipares, l’organisation des testicules eux-mêmes. De l’aorte, partent des conduits veineux qui vont jusqu’à la tête de chacun des testicules. Il y en a deux autres qui partent des reins; et ceux-là sont pleins de sang, tandis que ceux qui partent de l’aorte n’en ont pas. De la tête du testicule lui-même, un conduit, à la fois plus épais et plus nerveux, entre dans le testicule et se replie dans chacun des deux, en se dirigeant vers leur tête. A partir de la tête, les deux canaux se réunissent en un seul, pour aller en avant jusqu’à la verge. 13 Les conduits qui se replient ainsi, et qui reposent sur les testicules, sont entourés d’une même membrane ; et quand on ne divise pas cette membrane, on pourrait croire qu’il n’y a qu’un seul conduit. Le conduit qui repose sur le testicule contient une liqueur, qui est sanguinolente, moins cependant que celle des canaux supérieurs sortant de l’aorte. Dans ceux qui retournent vers le canal qui est dans la verge, la liqueur est de couleur blanche.

14 De la vessie, part un autre conduit, qui va rejoindre, à la partie supérieure, le canal de la verge ; et ce qu’on appelle la verge est en quelque sorte l’enveloppe de ce canal. 15 Qu’on étudie d’ailleurs tous ces détails sur le dessin ci-joint. Le point d’origine d’où partent les conduits est A. Les têtes des testicules et les canaux qui y descendent, sont KK. Les canaux qui, partant des testicules, descendent sur le testicule même, sont 00. Ceux qui rebroussent et qui renferment la liqueur blanche, sont BB. La verge est D; la vessie est E; et les testicules sont PP.

15 Quand on coupe ou qu’on enlève [511a] les testicules mêmes, les conduits se contractent en se retirant en haut. Quand les animaux sont jeunes, on peut détruire les testicules en les comprimant ; plus lard, il faut les couper pour les détruire. On a vu un taureau qui venait d’être coupé, saillir une vache sur-le-champ, et la féconder.

Voilà quelle est l’organisation des testicules dans les animaux.

17 Dans les animaux qui ont des matrices, elles ne sont pas disposées toujours de la même manière; elles ne sont pas pareilles dans tous ; et elles diffèrent beaucoup entre elles, dans les vivipares, et aussi dans les ovipares. Chez tous les animaux qui ont les matrices près des articulations, les matrices ont deux bords, dont l’un est dans la partie droite, et dont l’autre est dans la partie gauche. Mais le point de départ est unique, ainsi que l’ouverture, qui est comme un conduit très-charnu et cartilagineux, chez la plupart des animaux et chez les plus grands. De ces parties, les unes s’appellent Matrice et Utérus, d’où vient le nom de frères utérins ; et les autres s’appellent la tige et l’orifice de la matrice. 18 Dans les vivipares, bipèdes ou quadrupèdes, la matrice est toujours en bas du diaphragme, par exemple chez l’homme, le chien, le cochon, le cheval, le bœuf. Tous les animaux qui ont des cornes ont une organisation pareille à celle-là. Le plus souvent, les matrices ont, à l’extrémité de ce qu’on appelle leurs petites cornes, une spirale qui s’enroule. Dans les animaux qui pondent des œufs au dehors, les matrices ne sont pas toutes disposées de même. Ainsi, dans les oiseaux, elles sont près du diaphragme ; dans les poissons, elles sont placées au-dessous, comme celles des vivipares à deux pieds ou à quatre pieds ; si ce n’est que, dans les poissons, elles sont ténues, membraneuses, et larges. Aussi, dans les poissons très-petits, les deux rebords des matrices ne semblent être qu’un seul œuf chacun; et chez les poissons dont on dit que leur œuf est comme du sable, on croirait qu’ils ont deux œufs seulement. Mais ce n’est pas un seul œuf; c’est une multitude d’œufs, puisqu’on peut les diviser en un très-grand nombre d’œufs séparés.

19 La matrice des oiseaux a, en bas, sa tige charnue et ferme ; mais la partie qui touche au diaphragme est membraneuse, et si mince qu’il semble que les œufs sont hors de la matrice. Cette membrane est plus apparente dans les grands oiseaux ; et, en soufflant par la tige de la matrice, cette membrane s’élève et se gonfle. Dans les petits oiseaux, tous ces détails sont moins visibles. 20 Les quadrupèdes ovipares ont la matrice disposée de cette même façon, comme on peut le remarquer sur la tortue, le lézard, la grenouille, et les animaux [511b] de même genre. La tige qui est en bas est unique et plus charnue ; la fente et les œufs sont en haut, près du diaphragme. 21 Dans tous les animaux qui n’ont pas de pieds, et qui extérieurement mettent bas des petits vivants, tout en produisant d’abord un œuf dans leur intérieur, la matrice est divisée aussi en deux parties; par exemple, les galéïdes (chiens de mer) et tous les animaux qu’on appelle sélaciens. On sait qu’on donne ce nom de Sélacien à tout animal qui, dépourvu de pieds, a des branchies et est vivipare ; chez ces animaux, la matrice est composée de deux parties également, et remonte jusqu’au diaphragme, comme celle des oiseaux. Commençant en bas au milieu des deux parties, elle se dirige vers le diaphragme ; les œufs s’y produisent également, et d’abord en haut, à l’origine du diaphragme ; puis les petits, s’avançant dans une portion plus large, sortent tout vivants des œufs. 22 Du reste, les différences qui distinguent ces animaux entre eux et qui les distinguent de tous les autres poissons, se comprendront bien mieux en les étudiant sur les figures tracées d’après l’anatomie.

23 Le genre des serpents offre de grandes différences, soit des serpents par rapport aux animaux dont on vient de parler, soit des serpents les uns par rapport aux autres. Toutes les espèces de serpents sont ovipares, à l’exception de la vipère, qui seule est vivipare, après avoir d’abord produit un œuf dans son intérieur. C’est là ce qui fait que sa matrice se rapproche beaucoup de celle des sélaciens. La matrice des serpents, allongée comme l’est leur corps, va, à commencer d’en bas, jusqu’au diaphragme par un seul conduit, qui se divise en continuant des deux côtés de l’épine, comme si chaque conduit était unique. Les œufs sont disposés par rangs réguliers dans la matrice ; et la bête les pond non pas un à un, mais les œufs sortent ensemble tout d’un coup.

24 Tous les vivipares qui produisent leurs petits vivants, soit dans leur intérieur, soit au dehors, ont la matrice en haut du ventre; tous les ovipares, au contraire, l’ont en bas, près des lombes. Tous les vivipares qui produisent leurs petits au dehors, mais qui intérieurement produisent d’abord des œufs, sont organisés des deux façons, de telle sorte qu’une partie de la matrice se trouve en bas vers les lombes et contient les œufs, tandis que l’autre partie est au haut des intestins, vers le point d’où sortent les excréments. 25 Voici encore une autre différence que les matrices offrent entre elles. Les animaux à cornes et qui n’ont pas de dents aux deux mâchoires, ont des cotylédons dans la matrice, tant que la bête porte son embryon; et parmi les animaux qui ont deux rangées de dents, on peut citer le lièvre, le rat et la chauve-souris. Chez tous les autres animaux à deux rangées de dents, qui sont vivipares et qui ont des pieds, la matrice est toute unie; les embryons sont alors suspendus à la matrice même, et ils ne sont pas attachés au cotylédon.

26 Telle est donc dans tous les animaux la disposition des parties [512a] non-similaires, tant au dehors qu’à l’intérieur.

CHAPITRE II : Du sang et des veines

Ce sont les parties similaires le plus communément répandues; lymphe, fibres, chair, os, cartilages, peau, membranes, nerfs, cheveux, ongles, graisse, suif, excrétions; les observations antérieures ont été mal faites parce qu’on a surtout étudié les veines sur les animaux morts, ou sur des hommes maigres, où les veines étaient transparentes ; système de Syennésis de Chypre; il fait partir toutes les veines du nombril; système de Diogène d’Apollonie; il distingue deux grosses veines, dont toutes les autres ne sont que des ramifications; il les fait partir du ventre des deux côtés du rachis, pour se rendre au cœur, et de là, par la poitrine et les aisselles, aux bras jusqu’aux mains, et aux cuisses jusqu’aux pieds ; rameaux secondaires; système de Polybe; il distingue quatre paires de veines, qui partent toutes de la tête pour se rendre aux diverses extrémités du corps.

1 De toutes les parties similaires, celle qui est le plus communément répandue chez tous les animaux qui ont du sang, c’est le sang, et cette partie des organes qui sont naturellement destinés à contenir le sang. Cette partie spéciale se nomme la veine. Après la veine et le sang, ce qui a le plus d’analogie avec eux, ce sont la lymphe et les fibres, et cette partie qui plus que toute autre est le corps des animaux, la chair ou ce qui y correspond dans chaque animal. Puis les os, ou ce qui est analogue aux os, les arêtes et les cartilages. Puis encore, la peau, les membranes, les nerfs, les cheveux, les ongles, ou les parties correspondantes. A tout cela, il faut ajouter la graisse, le suif, et les excrétions, qui sont la fiente, le phlegme, et la bile, jaune ou noire.

2 Comme c’est le sang surtout et les veines qui, par leur nature, semblent ici le principe de tout le reste, c’est le premier sujet qu’il faut étudier, d’autant plus que quelques-uns de ceux qui l’ont traité antérieurement n’en parlent pas bien. 3 La cause de leurs erreurs tient à ce que les faits sont difficiles à observer. Dans les animaux morts, on ne voit plus la nature des veines principales, parce qu’elles s’affaissent plus encore que toutes les autres, dès que le sang en est sorti ; et il en sort toujours en totalité, comme d’un vase qui se vide. Aucun organe n’a par lui-même de sang, si ce n’est le cœur, qui encore en a peu ; et la masse entière du sang est dans les veines. Sur les animaux vivants, il est impossible d’observer l’organisation des veines, puisque naturellement elles sont à l’intérieur. Il résulte de tout cela qu’en observant sur les animaux morts et disséqués, tantôt on n’a pas pu observer les principales origines des veines, et tantôt que ceux qui ont fait leurs observations sur des hommes très-maigres, n’ont pu constater l’origine et l’organisation des veines que d’après des apparences tout extérieures.

4 Syennésis, médecin de Chypre, les explique d’abord de cette façon. « Les grosses veines, dit-il, sont organisées ainsi. Elles partent de l’œil près du sourcil ; et le long du dos, elles se rendent aux poumons sous les mamelles. Celle de droite passe à gauche; et celle de gauche passe à droite. La veine de gauche se rend par le foie, au rein et au testicule ; celle de droite se rend à la rate, au rein et au testicule, pour, de là, amie ver à la verge. »

5 Diogène d’Àpollonie s’exprime ainsi : « Voici, dit-il, l’organisation des veines dans le corps humain. Il y en a deux, qui sont les plus grosses de toutes. Elles se dirigent par le ventre, le long de l’épine du dos, l’une à droite, l’autre à gauche dans chaque jambe, du côté où elle est elle-même. En haut, elles se dirigent dans la tête près des clavicules, en traversant la gorge. C’est en partant de ces deux grandes veines que les autres se ramifient dans [512b] tout le corps ; les veines de la droite partant de la grosse veine à droite, les veines de la gauche partant de la grosse veine à gauche. Les deux grosses veines se rendent au cœur, en longeant l’épine dorsale.

« 6 D’autres, placées un peu plus haut, passent par la poitrine sous l’aisselle, pour se rendre chacune à celle des mains qui est de son côté. L’une s’appelle la splénique, et l’autre l’hépatique. Les extrémités de chacune se divisent, l’une allant au grand doigt, et l’autre au poignet. De ces deux-là, partent de petites veines qui se ramifient indéfiniment dans la main et les doigts,

« 7 D’autres rameaux plus ténus partent des premières veines, et se rendent de la veine droite dans, le foie, de la veine gauche dans la rate et dans les reins. Celles qui vont aux jambes, se divisent vers l’attache de ces membres, et se ramifient dans toute la cuisse. La plus grosse de ces veines passe derrière la cuisse, où sa grosseur est la plus apparente ; celle qui passe en dedans de la cuisse a un volume un peu moins grand. Ensuite, ces veines vont par le genou dans la jambe et dans le pied, comme celles qui se ramifient dans les mains; elles descendent dans le tarse (ou cou-de-pied) ; et, de là, elles se répartissent entre les doigts (ou orteils). 8 Des grandes veines, il se ramifie également beaucoup de petites veines sur le ventre et les côtes. Celles qui se rendent dans la tête par la gorge paraissent fort grandes dans le cou. De chacune d’elles, à l’endroit où elles se terminent, il se ramifie un grand nombre de veines allant à la tête : les unes de droite à gauche ; les autres, de gauche à droite ; l’une et l’autre aboutissent à l’oreille. 9 Dans chaque côté ce du cou, il y a une autre veine qui longe la grande, mais qui est un peu plus petite qu’elle. La plupart des veines qui descendent de la tête viennent s’y réunir, et elles rentrent intérieurement par la gorge. De chacune d’elles, partent des veines qui passent sous l’omoplate, et se rendent ce dans les mains. Près de la veine splénique et de la veine hépatique, il y en a d’autres qui sont un peu plus petites, et qu’on ouvre quand on veut guérir des douleurs sous-cutanées ; mais c’est la splénique et l’hépatique que l’on ouvre quand les douleurs sont dans le ventre.

10 [513a] « D’autres veines encore, partant de celles-là, se rendent sous les mamelles. D’autres qui, de chacune d’elles, descendent dans les testicules, en passant par la moelle épinière, sont ténues. D’autres encore, placées sous la peau et au travers de la chair, se rendent aux reins, et aboutissent aux testicules chez les hommes, et à la matrice chez les femmes. Les premières qui partent du ventre sont d’abord plus larges; elles se rétrécissent ensuite, jusqu’à ce qu’elles chance gent de droite à gauche, et de gauche à droite : ce on leur donne le nom de veines spermatiques.

11 « Le sang le plus épais est absorbé dans les chairs; le reste, qui se rend dans ces différents organes, est léger, chaud et écumeux. »

12 Voilà ce que disent Syennésis et Diogène ; voici maintenant ce que dit Polybe :

13 « II y a, dit-il, quatre paires de veines. Une ce première paire, qui vient du derrière de la tête, descend par le cou, et extérieurement le long de chacun des côtés de l’épine dorsale, pour aller des hanches dans les jambes. De là, par le bas de la jambe, elles arrivent aux malléoles externes et dans les pieds. C’est pour cela que dans les douleurs du dos et des hanches, on se fait saigner aux jarrets et aux malléoles externes.

« 14 D’autres veines partant de la tête près des oreilles et traversant le cou, sont appelées jugulaires. Celles-là se dirigent le long du rachis et en dedans, près des lombes, aux testicules et aux cuisses. Après avoir traversé la partie interne des jarrets et des jambes, elles arrivent aux malléoles internes, et dans les pieds. C’est là encore ce qui fait que, pour les douleurs des lombes et des testicules, on se fait saigner aux jarrets et aux malléoles internes.15 La troisième paire ce de veines, partant des tempes, se dirige par le ce cou, au-dessous des omoplates, dans le poumon. Celles de droite passent à gauche, sous la mamelle, pour se rendre dans la rate et le rein; celles de gauche passent à droite, se rendant du poumon, sous la mamelle au foie et à l’autre rein. Toutes les deux aboutissent également à l’anus. 16 Enfin, les quatrièmes partent du devant de la tête et des yeux, au-dessous du cou et des clavicules. De là, elles se dirigent, par le haut des bras, jusqu’à leurs flexions; et passant par les coudes, elles arrivent aux poignets et aux phalanges. Elles remontent ensuite de la partie inférieure des bras aux cuisses ; elles arrivent à la partie supérieure des côtes, jusqu’à ce qu’elles se rendent, l’une [513b] à la rate, l’autre au foie; et après avoir passé sur le ventre, elles se terminent toutes les deux au membre honteux. »

CHAPITRE III : Système personnel d’Aristote sur la distribution des veines dans le corps humain

; causes des erreurs antérieurement commises ; deux grosses veines dans le tronc; la trachée-artère et l’aorte ; toutes les veines partent du cœur; la pointe du cœur; ses trois cavités; leurs dimensions; différences de la grande veine et de l’aorte ; rapports de la trachée-artère et du poumon ; ses ramifications ; citation d’Homère ; distribution des veines dans les bras, à la tête et dans les méninges ; le cerveau n’a pas de sang; ramifications de l’aorte, analogues à celles de la trachée.

1 Telles sont à peu près toutes les idées que d’autres ont émises. Parmi les philosophes qui étudient la nature, il en est qui n’ont pas porté des observations aussi détaillées sur les veines ; mais tous sont d’accord pour les faire partir de la tête et du cerveau. En cela, ils ne sont pas dans le vrai. Ainsi qu’il a été dit plus haut, il est difficile de bien observer les veines; et c’est seulement sur les animaux qu’on étouffe, après un long amaigrissement, qu’on peut les étudier comme il convient, quand on s’intéresse réellement à ces études. 2 Voici quelle est précisément la nature des veines. Dans le tronc, se trouvent deux veines, près du rachis et en dedans. La plus grosse des deux est en avant; la plus petite est par derrière elle. La plus grosse est davantage à droite ; la plus petite est à gauche. On l’appelle parfois l’aorte, parce qu’on peut voir sa partie nerveuse même sur les animaux morts. Ces veines commencent en partant du cœur.

3 Ce qui le prouve, c’est qu’en passant au travers d’autres viscères, elles y gardent toute leur intégrité, et y restent partout des veines. Le cœur semble, en quelque sorte, en être une partie, surtout de la veine qui est en avant et qui est la plus grosse, puisque au-dessus et au-dessous on trouve ces veines, et qu’au milieu c’est le cœur. 4 Le cœur, dans tous les animaux, a des cavités internes; mais dans les animaux très-petits, c’est à peine si l’on peut y distinguer la plus considérable. Chez les animaux de moyenne grandeur, on voit déjà la seconde; et sur les plus grands, on distingue aisément les trois.

5 La pointe du cœur étant dirigée en avant, ainsi qu’on l’a dit un peu plus haut, la cavité la plus grande est à droite et tout à fait en haut du cœur; la plus petite est à gauche; la cavité de grandeur moyenne est entre les deux. D’ailleurs, les deux réunies sont beaucoup plus petites que la grande .6 Toutes les trois s’ouvrent dans le poumon; mais la petitesse des conduits empêche qu’on ne le voie, si ce n’est pour une seule. [514a] La grande veine part donc de la cavité la plus grande, qui est en haut et à droite ; ensuite elle redevient veine dans la cavité du milieu, comme si la cavité n’était qu’une portion de la veine, où le sang forme une sorte d’étang. L’aorte part de la cavité moyenne ; mais ce n’est pas de la même manière ; elle communique avec le cœur par un conduit beaucoup plus étroit. La veine traverse le cœur, et se rend dans l’aorte, à partir du cœur. De plus, la grande veine est membraneuse et pareille à la peau ; l’aorte est moins large ; mais elle est excessivement nerveuse. En s’étendant assez loin vers la tête et vers les parties inférieures, elle se rétrécit, et elle devient tout à fait un nerf. 7 À partir du sommet du cœur, une portion de la grande veine se dirige vers le poumon, et au point de rencontre de l’aorte; c’est une veine qui ne se divise pas et qui est très grosse. Mais de cette veine, il sort deux rameaux, dont l’un se rend au poumon, et l’autre au rachis et à la dernière vertèbre du cou. La veine, qui se rend au poumon, lequel est lui-même divisé en deux portions, se partage d’abord en deux. Ensuite, elle se rend à chacune des bronches et à chaque orifice, plus grande pour les plus grands, plus petite pour les plus petits; de telle sorte qu’il ne se trouve pas, dans ces organes, une seule portion où il n’y ait un orifice et une veinule. 8 On ne peut plus voir les plus petites de toutes, tant elles deviennent ténues ; mais le poumon, dans toute son étendue, paraît rempli de sang.

9 Tout en haut et partant de la grande veine, se trouvent les canaux des bronches, qui viennent de la trachée-artère. La veine qui se ramifie à la célèbre du col et au rachis, revient de nouveau à la colonne dorsale; et c’est d’elle qu’Homère a dit, dans ses vers :

L’artère, qui des reins monte au col, est percée.

De cette veine, partent des veinules à chaque côte et à chaque vertèbre; et elle se divise en deux, à la vertèbre qui est au-dessus des reins.

10 Voilà donc comment se distribuent toutes ces ramifications partant de la grande veine.

11 Mais au-dessus de ces rameaux de la veine qui part du cœur, la veine entière se divise pour se rendre à deux régions. Les unes se portent sur le côté et aux clavicules, pour se rendre ensuite par les aisselles dans les bras chez l’homme, dans les membres antérieurs chez les [514b] quadrupèdes, dans les ailes chez les oiseaux, et dans les nageoires inférieures chez les poissons. Ces veines, au point où elles se divisent tout d’abord, et où elles commencent, se nomment les jugulaires. Là où elles se divisent pour aller de la grande veine au cou, elles suivent l’artère du poumon. Il arrive parfois que, quand elles sont comprimées du dehors, on voit des hommes tomber dans l’insensibilité, sans être d’ailleurs asphyxiés, et fermer les yeux 12 En suivant cette direction, et en enveloppant la trachée-artère, ces veines se rendent aux oreilles, là où les mâchoires se réunissent à la tête. À partir de ce point, elles se divisent en quatre autres veines, dont l’une, en se repliant, descend par le cou et l’épaule, et vient se réunir à la première ramification de la grande veine, vers le pli du bras. L’autre partie va se terminer aux mains et aux doigts. Une autre ramification, partant aussi de la région des oreilles, se rend au cerveau, et se partage en une foule de veinules très-petites sur ce qu’on appelle la méninge, qui enveloppe l’encéphale. 13 Le cerveau lui-même, chez tous les animaux, n’a point de sang ; pas une veine petite ou grande ne s’y rend. Les autres veines, qui se ramifient de la veine jugulaire, entourent circulairement la tête, ou bien vont se terminer aux organes des sens et aux dents, par des rameaux excessivement déliés. 14 C’est de la même manière que se ramifient les divisions de l’autre veine plus petite, appelée l’aorte ; elles accompagnent celles de la grande veine. La seule différence, c’est que ces canaux et ces veines sont en beaucoup plus petit nombre que les ramifications de la grande veine.

CHAPITRE IV : Suite de la description des veines, dans les parties inférieures du corps

Ramifications de la grande veine dans le foie, la rate, le mésentère, les intestins ; ramifications de la grande veine et de l’aorte dans les reins, à la vessie et à la verge; ramifications de l’aorte dans la matrice ; ramifications des deux veines par les aines aux jambes, aux pieds et aux orteils ; cette description générale s’applique à tous les animaux, pour les veines principales; variétés des autres; précautions à prendre pour bien observer l’organisation des veines, sur les animaux où elle est le plus apparente.

1 On voit donc comment se distribuent les veines au-dessus du cœur. La partie de la grande veine qui est au-dessous traverse directement le diaphragme. Elle se rattache à l’aorte et au rachis par des canaux membraneux et souples. Il en part une veine qui traverse le foie, courte, mais large ; et celle-là donne naissance à un grand nombre de veines très-déliées, qui se rendent dans le foie, où elles se perdent. De la veine qui traverse le foie, sortent deux rameaux, dont l’un aboutit au diaphragme et à ce qu’on appelle l’hypogastre, et dont l’autre, revenant par l’aisselle [515a] dans le bras droit, rejoint les autres veines qui se trouvent au pli du bras. C’est ce qui fait que les médecins, en ouvrant cette veine, peuvent soulager certaines douleurs de foie. 2 De la partie gauche de la grande veine, une veine courte, mais épaisse, se rend à la raie, où se perdent les veinules qui en sortent. Une autre portion de la grande veine, à gauche, se ramifie de la même façon, et se rend en montant dans le bras gauche. Seulement, la première est bien celle qui traverse le foie, tandis que celle-là est différente de celle qui se rend dans la rate. 3 D’autres veines encore, partant de la grande veine, se ramifient: l’une à l’épiploon ; l’autre, à ce qu’on appelle le Pancréas. De celte dernière, partent des veines nombreuses, qui traversent le mésentère. Toutes ces veines se terminent à une grosse veine, qui se répartit dans tout l’intestin et dans tout le ventre, jusqu’à l’œsophage. Dans ces mêmes parties, beaucoup d’autres veines se ramifient de celles-là.

4 Jusqu’aux reins, l’aorte et la grande veine restent, l’une et l’autre, à n’avoir qu’une branche ; mais là elles se soudent davantage au rachis; et l’une et l’autre se divisent en deux, sous forme de Lambda. La grosse veine est un peu plus en arrière que l’aorte. L’aorte se soude de plus près au rachis, aux approches du cœur ; et l’attache s’y fait par des veinules nerveuses et petites. En sortant du cœur, l’aorte est très-creuse ; mais, dans son trajet, elle devient de plus en plus étroite, et se rapproche d’autant plus d’être un nerf. 5 De l’aorte, comme de la grande veine, partent des veines qui vont au mésentère; mais elles ont beaucoup moins de volume; elles sont étroites et fibreuses ; et elles se terminent en légers filets, creux et fibreux. Il n’y a pas de veine qui , de l’aorte, aille au foie ou à la rate. 6 Les rameaux de l’une et l’autre veine, aorte et grande-veine, se rendent à chacune des hanches ; et toutes deux, elles s’insèrent à l’os. Il y a aussi des veines qui, de l’aorte et de la grande veine, se rendent dans les reins; seulement, elles n’entrent pas dans leur profondeur, et elles disparaissent dans le corps même des reins. 7 II y a également deux autres canaux qui, partant de l’aorte, se dirigent à la vessie ; ils sont forts et continus. D’autres aussi viennent du fond des reins, et sont sans communication avec la grande veine. Du milieu de chacun des reins, part une veine large et nerveuse, qui longe le rachis lui-même, [515b] entre les nerfs. Ensuite, elles disparaissent, l’une et l’autre, dans chaque hanche; et un peu plus loin, elles reparaissent, en se réunifiant sur la hanche. Leurs extrémités s’étendent à la vessie, et à la verge dans les mâles, et à la matrice dans les femelles.

8 II n’y a pas de veines qui, de la grande veine, se rendent à la matrice ; mais il y en a beaucoup et de très-grosses qui viennent de l’aorte. De l’aorte et de la grande veine, quand elles se sont réunifiées, il en sort beaucoup d’autres, dont les unes vont aux aines, d’abord grandes et larges, et vont aboutir par les jambes aux pieds et aux orteils. D’autres à l’inverse, passant alternativement par les aines et les cuisses, vont, l’une de gauche à droite, et l’autre de droite à gauche; et elles se rejoignent aux autres veines dans la région du jarret.

9 On doit voir clairement par ces descriptions comment se distribuent les veines, et quel est leur point de départ. Dans tous les animaux qui ont du sang, c’est là l’origine des veines et l’organisation des principales; mais quant aux autres veines, la distribution n’en est pas la même dans tous les animaux, attendu que leurs parties ne sont pas non plus les mêmes, et que tous les animaux ne les ont pas toutes. On ne peut pas toujours les observer aussi distinctement; mais on les observe surtout dans les animaux qui ont le plus de sang et qui sont les plus grands. Sur les petits et sur ceux qui n’ont pas beaucoup de sang, soit naturellement, soit par suite de la masse de leur graisse, il n’est pas aussi facile de se rendre compte des choses. Alors, les veines y sont tantôt submergées et confondues. comme les vaisseaux sont parfois perdus dans la vase qui les comble ; et tantôt au lieu de veines, ce sont des fibres en petit nombre, et qui ne sont que des fibres. Néanmoins la grande veine est, dans tous les animaux, la plus visible, même dans les animaux les plus petits.
CHAPITRE V : Organisation des nerfs

Ils partent aussi du cœur; différences des nerfs et des veines sur les personnes maigres ; ordre des nerfs selon leur force, jarret, tendon, extenseur, omoplate, etc. ; nerfs autour des os ; nature des nerfs, déchirables en long; liquide des nerfs ; action du feu; pas d’engourdissement là où il n’y a pas de nerfs; tous les animaux qui ont du sang ont des nerfs; nerfs des poissons.

1 Les nerfs dans les animaux sont disposés de la manière suivante. Comme les veines, les nerfs partent aussi du cœur, qui a des nerfs et qui les contient dans sa plus grande cavité. Ce qu’on appelle l’aorte n’est qu’une veine nerveuse, dont les extrémités sont absolument de la nature des nerfs. On peut voir en effet que ces extrémités ne sont plus creuses, et qu’elles ont la même possibilité de se tendre qu’ont les nerfs, aux points où elles aboutissent aux flexions des os. 2 Néanmoins, les nerfs ne sont pas comme les veines, continus sans interruption, à partir de leur première et unique origine. Les veines ressemblent aux esquisses des peintres; et elles prennent si bien toute la forme du corps [516a] que sur les personnes très-maigres, on croirait que la masse totale du corps n’est remplie que de veines ; car sur les gens maigres, les veines tiennent la même place que les chairs dans les gens gras.

3 Les nerfs sont répartis dans les membres, ou articulations, et dans les jointures des os, où se font les flexions; et si, de leur nature, ils étaient continus, la continuité de tout se verrait aisément sur les personnes maigres. Les places principales des nerfs sont d’abord celle de qui dépend l’action du saut; on la nomme le jarret; et ensuite, un autre nerf double, le tendon. Puis, viennent, sous le rapport de la force, les nerfs qu’on appelle l’extenseur et le nerf de l’épaule. Puis enfin, il y a des nerfs auxquels on n’a pas donné de nom et qui servent à l’articulation des os ; car tous les os qui, en se rejoignant, s’articulent les uns sur les autres, sont reliés par des nerfs. 4 Autour de chaque os, il y a toujours une quantité de nerfs, si ce n’est pour la tête, où il n’y en a aucun, et où ce sont les sutures des os eux-mêmes qui la maintiennent. Le nerf peut, par sa nature, se diviser en long, mais non dans sa largeur ; et il peut s’allonger beaucoup. Autour des nerfs, il y a un liquide muqueux, de couleur blanche, gluant, qui les nourrit et qui paraît les produire. La veine peut être brûlée sans se détruire; mais le nerf soumis au feu est détruit tout entier; et si on le coupe, il ne reprend jamais. 5 L’engourdissement n’affecte pas les parties du corps où il n’y a pas de nerfs. Celles où il y a le plus de nerfs sont les pieds, les mains, les côtes et les omoplates, le cou et les bras. 6 Tous les animaux qui ont du sang ont aussi des nerfs; mais dans les animaux sans articulations, et qui n’ont ni pieds, ni mains, les nerfs sont ténus et imperceptibles. Dans les poissons, les nerfs les plus apparents sont ceux des nageoires.

CHAPITRE VI : Des fibres

Liquide qu’elles contiennent ; leur nature ; fibres particulières du sang; leur présence est indispensable pour qu’il se coagule ; exceptions pour quelques animaux ; le cerf, le lièvre, le bubale, et le mouton.

1 Les fibres sont placées au milieu entre les nerfs et les veines. Quelques-unes renferment un liquide, celui de la lymphe, et elles vont des nerfs aux veines, et des veines aux nerfs. 2 Il est encore une autre espèce de fibres qui se forment dans le sang; mais ce n’est pas dans le sang de tout animal indistinctement. Quand on enlève ces fibres au sang, il ne se coagule plus; il se coagule, si on les y laisse. Il y en a dans le sang de presque tous les animaux; mais il n’y en a pas dans le sang du cerf, du chevreuil, du bubale et de quelques autres. Aussi, le sang de ces animaux ne se coagule-t-il pas comme celui [516b] des autres. 3 Le sang du cerf se coagule à peu près comme celui du lièvre. D’ailleurs, le sang de ces deux espèces ne donne pas une coagulation solide comme celles des autres, mais une coagulation flasque et humide, comme celle du lait où Ton n’aurait pas mis de présure. 4 Le sang du bubale se coagule davantage et à peu près autant, ou légèrement moins que celui des moutons.

5 Voilà ce qu’il y avait à dire sur les veinés, les nerfs et les fibres.
CHAPITRE VII : Des os

Ils ne sont jamais isolés ; ils se rattachent tous à l’épine dorsale ; description du rachis ; les vertèbres ; le crâne ; ses sutures dans l’homme ; suture circulaire dans la femme ; les mâchoires, les dents; dureté des dents; les omoplates; os des bras, os des mains; os des extrémités inférieures, ou côlènes; chevilles; os des pieds; ressemblances des os chez les vivipares; os à moelle; os sans moelle ; le lion; dureté de ses os; analogies chez les sélaciens et les poissons ; arêtes des poissons; les os du serpent; variétés dans la consistance de l’épine dorsale selon la grandeur des animaux, et selon les organes ; différences correspondantes.

1 Tous les os dans les animaux n’ont qu’un point de départ; et ils se relient les uns aux autres, tout comme les veines. Il n’y a point d’os qui soit isolé et séparé. Le point de départ est le rachis, dans tous les animaux qui ont des os. 2 Le rachis se compose de vertèbres, et il va de la tète aux hanches et au siège. Toutes les vertèbres sont pecées. L’os qui est en haut, celui de la tête, touche aux dernières vertèbres; et il s’appelle le crâne. La partie de cet os, dentelée en forme de scie, est la suture. 3 Le crâne n’est pas identique dans tous les animaux; chez les uns, il est composé d’un os unique, comme dans le chien ; chez les autres, il est de plusieurs pièces, comme dans l’homme. Et encore la femme n’a-t-elle qu’une suture circulaire, tandis que l’homme en a trois, qui se réunissent au sommet et forment un triangle. On a même vu une fois une tête d’homme sans suture. La tête ne se compose pas de quatre os, mais de six; et les deux qui sont vers les oreilles sont petits, comparativement aux autres. 4 Les os qui forment les mâchoires viennent de la tête. Dans tous les animaux, c’est la mâchoire d’en bas qui est mobile ; le crocodile de rivière est le seul animal qui meuve sa mâchoire d’en haut. Dans les mâchoires, sont placées lés dents, espèce d’os qui, en un sens, n’est pas percée, et qui est percée en un autre sens. C’est, parmi les os, le seul qu’on ne puisse pas tailler.

5 C’est de l’épine dorsale que viennent, l’os qui supporte la tête, les clavicules et les côtes. La poitrine s’appuie sur les côtes ; quelques côtes se rejoignent à elle: d’autres ne s’y rejoignent pas; car il n’est pas un seul animal qui ait un os autour de la région du ventre. Puis viennent les os qui sont dans les épaules, d*abord ceux qu’on appelle omoplates, puis les os des bras, qui y tiennent, et les os de la main tenant à ces derniers. Cette disposition des os est la même dans tous les animaux qui ont des membres de devant. 6 En bas de l’épine, là où elle finit, vient, après la hanche, la cavité cotyloïde ; puis, les os des extrémités inférieures, tant ceux des cuisses que ceux des jambes, qu’on appelle [517a] les Côlènes. Les chevilles en sont une partie ; et dans les chevilles, on comprend ce qu’on appelle les ergots, chez les animaux qui ont une cheville. Viennent, à la suite, les os des pieds.

7 Les vivipares qui ont du sang et qui marchent ne diffèrent presque pas entre eux sous le rapport des os; et les différences principales dans les os qui se correspondent, portent sur leur dureté, leur mollesse ou leur grosseur. 8 Certains os ont de la moelle ; d’autres n’en ont pas, dans un seul et même animal. Il y a même des animaux qui semblent n’avoir point du tout de moelle dans les os : le lion par exemple, qui n’a en effet de la moelle qu’en très-petite quantité, et très-déliée, dans quelques os à peine, n’en ayant guère que dans les cuisses et dans les pattes de devant. D’ailleurs, le lion est l’animal qui a les os les plus solides ; et ils sont tellement durs que, quand on les choque les uns contre les autres, on en fait sortir du feu, comme si c’étaient des cailloux. 9 Le dauphin a également des os; mais il n’a pas d’épine. Chez tous les autres animaux qui ont du sang, tantôt les os ne sont que très-peu différents, comme ceux des oiseaux ; dans les autres, il y a des parties correspondantes et identiques par analogie, par exemple dans les poissons, où les vivipares ont une épine cartilagineuse, comme ceux que nous appelons les sélaciens, et où les ovipares ont une arête, qui reproduit le rachis des quadrupèdes. 10 Une organisation propre aux poissons, c’est qu’ils sont, dans quelques espèces, de petites arêtes isolées et minces, qui traversent la chair. Le serpent est à peu près comme les poissons, et son rachis est une sorte d’arête. Dans les quadrupèdes ovipares, les plus grands ont une épine dorsale plus semblable à l’os; les plus petits l’ont plus semblable à l’arête. D’ailleurs, tous les animaux qui ont du sang ont un rachis de la nature de l’os, ou de la nature de l’arête. 11 Quant aux autres espèces d’os, tantôt les animaux les ont; tantôt ils ne les ont pas; et selon qu’ils ont les parties où ces os doivent se trouver, ils ont aussi les os propres à ces parties spéciales. Ainsi, les animaux qui n’ont ni jambes ni bras, n’ont pas les os Côlènes, pas plus que les animaux qui ont bien ces parties, mais qui ne les ont pas semblables. Dans tous ces animaux, il y a des différences de plus et de moins, et aussi de proportions.

12 Telle est donc dans les animaux la disposition des os et leur organisation naturelle.

CHAPITRE VIII : Des cartilages

Leurs ressemblances et leurs différences avec les os; les cartilages ne sont pas percés; et ils n’ont pas de moelle; cartilages des vivipares et des sélaciens.

1 Le cartilage est de la même nature que les os ; il n’y a entre eux qu’une différence de plus ou de moins; et de même que l’os, le cartilage, une fois coupé, ne repousse plus. 2 Dans les animaux qui vivent sur terre et qui sont vivipares, les cartilages de ceux qui ont du sang ne sont jamais percés; et il ne s’y forme pas de moelle, comme il s’en forme dans les os. Mais dans les sélaciens, où l’épine est cartilagineuse, [517b] ceux qui sont larges ont un cartilage correspondant aux os du rachis, et contenant un liquide qui a quelque chose de la moelle. 3 Les vivipares qui marchent ont des cartilages aux oreilles, au nez et à certaines extrémités de leurs os.

CHAPITRE IX : Des ongles, des cornes, des becs et des parties analogues à celles-là

Leur nature; elles peuvent se plier et se fendre; l’os se brise ; couleur de ces parties, pareille à celle de la peau ; les dents sont de la couleur des os; les noirs Éthiopiens ont les dents blanches et les os blancs; cornes généralement creuses à la base, solides à la pointe ; exception du cerf, perdant ses bois chaque année, s’il n’est pas châtré ; cornes mobiles des bœufs de Phrygie; des ongles et des doigts ; l’homme, l’éléphant, le lion, l’aigle.

1 II y a, dans les animaux, d’autres espèces de parties qui ne sont pas de la même nature que les os, et qui ne s’en éloignent guère, cependant; ce sont les ongles, les soles, les griffes, les cornes, et encore le bec, tel qu’on le voit chez les oiseaux, dans ceux des animaux qui présentent ces parties diverses. Toutes ces parties nouvelles peuvent se plier et se fendre, tandis que l’os au contraire ne peut jamais, ni se plier, ni se fendre; il ne peut que se rompre. 2 La couleur des cornes et des ongles, du sabot et de la sole, suit la couleur de la peau et des poils. Ainsi, les animaux qui ont ces parties, et dont la peau est noire, ont aussi les cornes, les sabots et les soles également noires; les blancs les ont blanches ; elles sont de couleur intermédiaire chez les animaux qui sont entre deux. Il en est de même des ongles. 3 Les dents sont naturellement de la couleur des os. Aussi, les hommes de couleur noire, comme les Éthiopiens et les peuples de même race, ont les dents blanches comme leurs os, tandis que les ongles sont noirs, comme tout le reste de leur peau.

4 Le plus souvent, les cornes sont creuses à partir du point d’excroissance d’où vient l’os sorti de la tête ; à l’extrémité, elles sont pleines et solides; et elles sont simples. Il n’y a que le cerf dont les cornes soient pleines dans toute leur longueur, et divisées en plusieurs rameaux. Les autres animaux qui ont des cornes ne les perdent pas ; le cerf seul les perd tous les ans, à moins qu’il n’ait été coupé. On parlera plus tard de la castration dans les animaux. 5 Les cornes tiennent plutôt à la peau qu’à l’os; et c’est ainsi qu’on voit en Phrygie, et dans d’autres contrées, des bœufs qui font mouvoir leurs cornes, comme leurs oreilles. 6 Tous les animaux qui ont des doigts ont des ongles, et tous ceux qui ont des pieds ont aussi des doigts. Il n’y a d’exception que pour l’éléphant, qui a des doigts non séparés et à peine articulés, sans aucune trace d’ongles. Mais, parmi les animaux qui sont pourvus d’ongles, les uns les ont tout droits, [518b] ainsi que l’homme les a; les autres les ont recourbés, comme le lion entre les quadrupèdes, et l’aigle entre les volatiles.

CHAPITRE X : Des poils, de la peau et de leurs analogues

Epaisseur ou légèreté des poils; rudesse et douceur selon les parties du corps, et selon les climats; la peau de l’homme est la plus fine de toutes ; parties du corps où elle ne repousse pas une fois coupée ; couleur des poils ; elle varie avec l’âge ; cheveux blancs dans l’homme; poils qu’il apporte en naissant; poils qui viennent plus tard; la calvitie ; les eunuques; femmes qui ont quelque barbe ; prêtresses de Carie ; longueur des poils ; les cils ; les sourcils ; humeur visqueuse des poils ; rapports des varices et des poils ; croissance des poils ; changements de la couleur des poils dans les oiseaux; la grue; influence des saisons et des climats; influences des eaux; les rivières de la Thrace; le Scamandre ; Homère cité ; les plumes arrachées ne repoussent pas ; ailes et aiguillon de l’abeille.

1 Voici maintenant ce qu’il en est des poils et de leurs analogues, et de la peau. Tous les animaux qui ont des pieds et qui sont vivipares ont des poils ; tous ceux qui ont des pieds, mais qui sont ovipares, sont pourvus de lamelles écailleuses; les poissons qui ont des œufs grenus ont seuls, des écailles. Parmi les poissons à corps allongé, le congre, et la murène n’ont pas d’œufs de cette espèce ; et l’anguille n’en a point du tout. 2 L’épaisseur ou la légèreté des poils, ainsi que leur longueur, dépendent de la place où ils croissent, dans les différentes parties de l’animal, et aussi de la nature de la peau. Là où la peau est plus épaisse, le poil est plus rude et plus fort, dans presque tous les cas. Le poil est plus abondant et plus long dans les places qui sont plus enfoncées et plus humides, pourvu toutefois que cette place soit destinée à avoir des poils. Il en est de même pour les animaux à écailles ou à lamelles écailleuses. 3 Les animaux qui ont un poil naturellement doux, le prennent plus rude s’ils sont bien nourris; chez ceux qui l’ont naturellement rude, il devient alors plus doux et plus rare. Le poil diffère encore selon les contrées plus chaudes ou plus froides; c’est ainsi que les cheveux de l’homme sont durs dans les climats chauds, et doux, au contraire, dans les climats froids. Les poils tout droits sont doux; les poils frisés et crépus sont rudes et durs.

4 La nature des poils permet de les fendre ; et ils diffèrent les uns des autres, en ce qu’ils sont plus ou moins divisibles. Il en est qui, prenant peu à peu plus de dureté, en arrivent à n’être plus des poils, mais des piquants, comme les poils des hérissons de terre. La même transformation a lieu pour les ongles; car il y a des animaux dont les ongles sont aussi durs que des os.

5 L’homme a la peau plus mince qu’aucun autre animal, en proportion de sa grosseur. Dans la peau de tout animal quelconque, il y a toujours une humeur visqueuse, moins abondante chez les uns, plus chez les autres, comme chez les bœufs, par exemple, où elle sert à faire de la colle ; dans certains pays, on fait aussi de la colle avec cette viscosité des poissons.

6 La peau est par elle-même insensible quand on la coupe ; et surtout la peau de la tête, parce que là il n’y a pas du tout de chair entre la peau et l’os. Du reste, là où [518b] il n y a que de la peau, elle ne reprend point quand une fois elle a été coupée, comme à la partie mince de la joue, au prépuce et à la paupière. 7 Chez tous les animaux, la peau est continue, et elle ne s’interrompt que là où les ouvertures naturelles se dégorgent, et aussi à la bouche et aux ongles. Tous les animaux qui ont du sang ont de la peau ; mais tous n’ont pas de poil, et ils se distinguent, ainsi qu’on l’a déjà expliqué plus haut.

8 La couleur du poil varie quand l’animal devient vieux; dans l’homme, les poils blanchissent avec l’âge. Ce changement se passe aussi dans les autres animaux; mais il n’y est pas très-sensible, excepté dans le cheval. Le poil commence à blanchir par le bout ; le plus souvent, les cheveux gris deviennent blancs tout à coup en entier; ce qui prouve bien que le grisonnement des cheveux ne tient pas à une dessiccation, comme on le prétend quelquefois; car rien ne se dessèche d’un seul coup. Dans celte efflorescence qu’on appelle la lèpre blanche, tous les poils deviennent gris. Dans quelques maladies, les cheveux grisonnent; et, après être tombés, ils repoussent noirs après la guérison. 9 Les cheveux deviennent plus vite gris quand on les couvre que quand on les laisse à l’air. Dans l’homme, ce sont les tempes qui grisonnent les premières; le devant de la tête devient gris avant le derrière ; et les parties sexuelles grisonnent en dernier lieu.

10 II y â des poils que l’homme apporte en naissant ; d’autres ne poussent qu’avec l’âge, et l’homme est le seul parmi les animaux chez qui se manifeste cette différence. Les poils qu’il apporte en naissant sont des cheveux, des cils, et des sourcils. Les poils qui ne paraissent que postérieurement sont d’abord ceux des parties sexuelles ; puis, ceux de l’aisselle, et enfin, ceux du menton. Ainsi, le nombre des parties où poussent les poils qui paraissent dès la naissance et ceux qui viennent plus tard, est égal. 11 Ce sont les poils de la tête qui, avec l’âge, disparaissent et tombent le plus abondamment, et les premiers. Ce ne sont d’ailleurs que les cheveux de devant; car on ne devient jamais chauve par derrière la tête. Le dépouillement du sommet s’appelle Calvitie; le dépouillement des sourcils s’appelle, en grec, Anaphalantiasis; mais aucun de ces changements ne se produit jamais avant qu’on n’ait eu des rapports sexuels. L’enfant ne devient jamais chauve, non plus que la femme, ni l’eunuque. Si l’eunuque a été opéré avant la puberté, les poils qui doivent venir après elle ne poussent plus chez lui ; s’il a été opéré plus lard, ce sont ces poils-là qui, chez lui, sont les seuls à tomber, excepté ceux des parties sexuelles.

12 La femme n’a pas de poils au menton ; ce n’est qu’exceptionnellement que quelques-unes en ont un peu, quand leurs mois viennent à cesser. Les prêtresses de Carie eu ont aussi; et, en elles, on regarde que c’est [519a] un présage de l’avenir.

Les autres poils viennent également aux femmes mais en quantité moindre. Il y a des hommes et des femmes qui, par constitution, sont privés des poils qui poussent avec l’âge; mais ces individus sont impuissants, lorsqu’en même temps ils n’en ont pas aux parties sexuelles.

13 Les poils autres que ceux-là poussent proportionnellement plus ou moins longs ; ce sont surtout ceux de la tête qui poussent le plus; puis, ceux de la barbe ; les plus fins poussent davantage. Chez quelques sujets, les sourcils deviennent si épais dans la vieillesse qu’il faut les couper. La cause en est que les sourcils sont placés à la jointure des os, et que les os, en s’écartant dans la vieillesse, laissent passer plus d’humidité. Les cils des paupières ne croissent pas; mais ils tombent quand on commence à user des plaisirs sexuels ; et ils tombent d’autant plus qu’on en use davantage. Ils ne grisonnent que le plus tard de tous. Les poils qu’on arrache peuvent repousser jusqu’à l’âge mûr; ensuite, ils ne repoussent plus.

14 Tous les poils ont à leur racine une humeur gluante ; et au moment où l’on vient de les arracher, ils peuvent enlever les petits objets qu’ils touchent. 15 Les animaux dont le poil est de couleur variée, ont une variété égale sur leur peau, et aussi sur la peau de la langue. Quant à la barbe, il y a des hommes qui l’ont épaisse à la lèvre et au menton; d’autres ont ces parties assez lisses; et alors, ce sont les mâchoires ou les joues qui, chez eux, sont velues. Ceux dont le menton est imberbe deviennent chauves moins aisément. 16 Dans certaines maladies, les poils poussent davantage; par exemple, dans les consomptions et aussi dans la vieillesse, et même sur les cadavres; mais ils perdent de leur souplesse et deviennent plus durs. On remarque les mêmes changements dans les ongles. Les poils de naissance tombent plus vite chez les individus qui abusent des plaisirs sexuels; les poils qui ne viennent qu’avec l’âge poussent plus vite sous la même influence. Les gens sujets aux varices sont moins exposés à la calvitie; et si, étant déjà chauves, ils contractent des varices, on voit parfois leurs cheveux repousser.

17 Le poil ne pousse pas par le bout qu’on a coupé ; mais il grossit en poussant du bas de sa racine. Les écailles des poissons durcissent et épaississent ; et elles deviennent d’autant plus dures que l’animal maigrit et vieillit. Chez les quadrupèdes, les poils des uns, la laine des autres, deviennent plus longs, mais moins abondants; les sabots des uns, les soles des autres, s’allongent, avec l’âge, comme aussi les becs des oiseaux. Les pinces s’accroissent également, de même que les ongles.

18 Ces changements amenés [519b] par l’âge n’ont pas lieu dans les animaux qui ont des ailes, comme les oiseaux. Il faut toutefois excepter la grue, qui, étant naturellement de couleur cendrée, prend avec le temps des plumes plus noires. Mais les influences que produisent les saisons sont très-marquées ; et par exemple, quand le froid redouble, on voit quelquefois les oiseaux dont le plumage est d’une couleur uniforme, passer d’un noir plus ou moins foncé au blanc, comme le corbeau, le moineau, les hirondelles. Mais l’on n’a jamais vu les races de couleur blanche passer au noir. Beaucoup d’oiseaux changent si bien de couleur, avec les saisons, qu’on ne les reconnaît plus, si l’on n’est point fait à ces changements. 19 Chez d’autres animaux, la couleur du poil varie avec la couleur des eaux qu’ils boivent; ici ils deviennent blancs, et là ils deviennent noirs. Cette influence s’étend jusque sur les portées. Dans bien des lieux, on trouve des eaux qui font que les moutons, qui s’accouplent après en avoir bu, ont des agneaux noirs. On cite, par exemple, le fleuve appelé le Froid, dans la Chalcidique de Thrace, dans l’Assyritis, qui produit cet effet. Dans l’Antandrie, il y a deux rivières dont l’une fait produire des moutons blancs; et l’autre, des moutons noirs. Il paraît aussi que les eaux du Scamandre, à ce que l’on dit, rendent les moutons roux; et voilà pourquoi, dit-on encore, Homère l’appelle le Xanthe (le Roux), au lieu de Scamandre.

20 Aucun autre animal quelconque n’a de poils à l’intérieur; et les poils des extrémités sont placés en dessus, et jamais en dessous. Le lièvre seul a des poils en dedans des joues, et sous les pattes. Le rat de mer, le cétacé, n’a pas de dents dans la bouche ; mais ce sont des soies pareilles à celles du porc.

21 Comme ou l’a vu, les poils, quand on les a coupés, croissent par en bas, mais non par le haut. Les plumes, une fois coupées, ne poussent, ni par en haut, ni par en bas ; mais elles tombent. L’aile de l’abeille, quand elle lui a été arrachée, ne repousse pas, non plus que celles des animaux où l’aile est sans divisions. L’aiguillon ne repousse pas davantage, quand l’abeille vient à le perdre ; et dans ce cas, elle meurt.

CHAPITRE XI : Des membranes

Il y en a dans tous les animaux, où elles sont plus, ou moins fortes ; membranes de l’encéphale ; membrane du cœur ; la membrane une fois coupée ne reprend pas ; membranes des os; la membrane de l’épiploon est dans tous les animaux qui ont du sang; place de l’épiploon; la vessie est une sorte- de membrane ; tous les vivipares en ont une ; la tortue, parmi les ovipares, en a une aussi; maladie de la pierre. — Résumé partiel.

1 Dans tous les animaux qui ont du sang, il y a aussi des membranes. La membrane ressemble à une peau serrée et mince; mais c’est une autre nature. La membrane ne peut, ni se déchirer, ni se distendre. Pour chaque os, pour chaque viscère, il y a une membrane, dans les animaux les plus grands et dans les plus petits; mais dans les plus petits animaux, les membranes [520a] ne se voient pas aisément, parce qu’elles sont très-minces et très-peu étendues. 2 Les membranes les plus considérables sont d’abord les deux membranes qui enveloppent le cerveau ; et des deux, celle qui est près de l’os est plus forte et plus épaisse que celle qui enveloppe l’encéphale. La plus considérable ensuite est celle du cœur. Une membrane, réduite à elle seule, ne repousse pas, une fois qu’elle a été coupée ; et les os dépouillés de leurs membranes se carient. 3 L’épiploon est également une membrane ; on trouve l’épiploon chez tous les animaux qui ont du sang; seulement, chez les uns, il est graisseux ; chez les autres, il est sans graisse. Dans les vivipares qui ont les deux rangées de dents, haut et bas, il commence et il est suspendu au milieu de l’estomac, là où l’estomac présente une sorte de suture. Dans les animaux qui n’ont point les deux rangées de dents, il part également du grand estomac, auquel il est attaché de la même façon.

4 La vessie est bien encore une sorte de membrane; mais c’est une membrane d’une autre nature, puisqu’elle peut se distendre. Tous les animaux n’ont pas de vessie ; mais tous les vivipares en ont une. Dans les ovipares, la tortue est la seule à en avoir. Une fois coupée, la vessie ne se cicatrise point, si ce n’est à l’origine même de l’uretère. C’est quelque chose d’excessivement rare ; mais on en a vu déjà quelques cas. Après la mort, le liquide n’y passe plus. Pendant la vie, il s’y dépose des concrétions sèches, qui forment des pierres ; c’est une maladie ; et il arrive parfois que ces dépôts dans la vessie prennent toute l’apparence de vrais coquillages.

5 On le voit donc : la veine, le nerf, la peau, les fibres, les membranes, et aussi les poils, les ongles, les soles, les sabots, les cornes, les dents, les becs, les cartilages et les os, ainsi que tous les organes analogues, sont comme on vient de le dire.

CHAPITRE XII : De la chair

Sa place entre la peau et les os; elle est divisible en tous sens; la maigreur; la graisse; influence de l’alimentation; relation de la chair et des veines; couleur du sang plus rouge ou plus noir.

1 La chair, et ce qui a une nature approchant de la chair, dans les animaux qui ont du sang, est placée, chez tous, entre la peau et l’os, ou les parties qui correspondent aux os ; car ce que l’arête est à l’os, la matière charnue l’est aux chairs proprement dites, dans les animaux qui ont des os et des arêtes. 2 La chair est divisible en tout sens, et non pas seulement dans sa longueur, comme le sont les nerfs et les veines. La chair disparaît quand l’animal maigrit, et elle fond en veines et en fibres. Mais si l’animal a une nourriture plus abondante, la graisse se substitue aux chairs. 3 Les animaux très-charnus ont [520b] les veines plus petites, et le sang plus rouge ; leurs viscères et leur ventre sont peu développés. Dans les animaux qui ont de grosses veines, le sang est plus noir; les intestins sont gros; le ventre, également ; et les chairs sont moins volumineuses. Les animaux qui ont le ventre petit deviennent charnus et gras.

CHAPITRE XIII : De la graisse et du suif

Leurs rapports et leurs différences; place de la graisse entre la peau et la chair ; graisse de l’épiploon; graisse du foie; graisse du ventre; graisse des reins; maladies des reins provenant de l’excès de graisse et de nourriture; pâturages de Sicile; suif dans les yeux; les animaux gras, mâles ou femelles, sont moins féconds; les animaux engraissent et s’alourdissent en vieillissant.

1 La graisse et le suif diffèrent l’un de l’autre, en ce que le suif est tout à fait cassant et qu’il se coagule par le froid, tandis que la graisse est fluide et ne se coagule pas. Les bouillons faits avec des animaux gras ne se coagulent point, par exemple, avec le cheval et le porc; au contraire, les bouillons faits avec la chair des animaux à suif se coagulent, comme ceux du mouton et de la chèvre. 2 Les places aussi où se produisent le suif et la graisse sont différentes. La graisse se produit entre la peau et la chair; le suif ne se produit qu’à l’extrémité des chairs. L’épiploon devient gras dans les animaux à graisse; il se charge de suif dans les animaux à suif. Les animaux qui ont les deux rangées de dents ont de la graisse; ceux qui n’ont pas ces deux rangées ont du suif. 3 Parmi les viscères, le foie devient gras chez quelques animaux; par exemple, celui des sélaciens, entre les poissons; aussi, on en tire de l’huile en le faisant fondre. Du reste, les sélaciens sont, de tous les poissons, ceux qui sont le moins gras, en graisse isolée, soit dans la chair, soit dans le ventre. Le suif des poissons est graisseux, et il ne se coagule pas. 4 Les animaux ont la graisse, tantôt répandue dans la chair, tantôt séparée. Ceux qui n’ont point la graisse à part, sont moins gras sur le ventre et l’épiploon, comme l’anguille, parce qu’ils ont peu de suif à l’épiploon. Dans la plupart, c’est la région du ventre qui engraisse, surtout chez les animaux qui font peu de mouvement. 5 Dans les animaux gras, la cervelle est gluante, comme celle du porc; dans les animaux à suif, elle est sèche. Les viscères des animaux s’engraissent plus particulièrement dans la région des reins ; mais le rein droit est toujours le moins chargé de graisse ; et même quand les reins en sont surchargés, il reste toujours, vers le milieu, une place qui n’en a pas. 6 Les animaux à suif sont surtout sujets à des maladies des reins, qui atteignent plus spécialement les moutons, qui meurent quand les reins sont absolument couverts de graisse. Ces maladies des reins tiennent à un excès de nourriture, [521a] comme dans les pâturages de Sicile près de Léontium. Aussi ne lâche-t-on les troupeaux que très tard à la fin du jour, pour qu’ils prennent moins de nourriture.

7 Chez tous les animaux, il y a de la graisse dans la partie voisine de la prunelle des yeux; car tous ceux dont les yeux ont cet organe et qui n’ont pas les yeux durs, ont cette partie garnie de suif. 8 Les animaux, tant mâles que femelles, sont moins féconds quand ils sont gras. Avec les années, tous ils engraissent plus que dans les premiers temps de la vie, où ils sont jeunes, surtout quand, ayant pris tout leur développement en hauteur et en largeur, ils ne font plus que croître en épaisseur.

CHAPITRE XIV : Du sang

; il est renfermé dans les veines ; le sang n’est pas sensible, non plus que la cervelle et la moelle ; il est répandu dans tout le corps; saveur et couleur du sang; sa coagulation ; quantité du sang selon les espèces d’animaux; rapports du sang et de la graisse ; le sang de l’homme est le plus pur et le plus léger de tous; le sang est répandu dans tout le corps ; il apparaît d’abord dans le cœur; la lymphe du sang; le sang pendant le sommeil; altération du sang; hémorroïdes, saignements de nez, varices; formation du pus et des abcès; le sang selon les sexes; menstrues des femelles; le sang selon les âges ; dans la première enfance, dans la force de l’âge, chez les vieillards ; la lymphe.

1 Voici ce qu’il en est du sang. Dans tous les animaux qui ont du sang, c’est l’élément le plus nécessaire et le plus commun. Il ne leur vient pas tardivement et après coup, et il leur reste tant qu’ils ne sont pas profondément altérés. Tout le sang est renfermé dans des vaisseaux qu’on appelle les veines ; et il ne s’en trouve absolument nulle part ailleurs, si ce n’est dans le cœur tout seul. 2 Chez aucun animal, le sang n’est sensible quand on le touche, non plus que ne le sont les excrétions des intestins ; non plus que l’encéphale, et la moelle, qui ne marquent pas davantage de sensibilité quand on les touche, tandis que partout où l’on coupe la chair, le sang se montre, si l’animal est vivant, à moins que la chair ne soit viciée. 3 Le sang, quand il est sain, a naturellement une saveur douceâtre, et la couleur en est rouge. S’il est corrompu par nature ou par maladie, il est plus noir. Dans son meilleur état, il n’est, ni trop épais, ni trop fluide et léger, s’il n’est pas altéré, soit naturellement, soit par maladie.

4 Tant que l’être est vivant, le sang est chaud et liquide; et dans tous les animaux, il se coagule quand il est sorti du corps. Il n’y a d’exception que pour le cerf et le daim, et pour d’autres animaux de cette espèce. Mais pour tous les autres animaux, le sang se coagule tant qu’on n’en a pas ôté les fibres. C’est le sang du taureau qui se coagule le plus rapidement. 5 Dans les animaux qui ont du sang, les vivipares, qu’ils soient d’ailleurs vivipares en eux-mêmes ou au dehors, ont plus de sang que ceux qui, ayant aussi du sang, sont ovipares. Quand les animaux sont en bon état, soit par leur constitution naturelle, soit par un bon régime, ils n’ont, ni trop de sang comme ceux qui boivent avec excès, ni trop peu, comme ceux qui sont trop gras. Mais si les animaux gras ont peu de sang, ils l’ont pur; et plus ils engraissent, moins ils ont de sang; car il n’y a pas de sang dans les parties qui sont grasses. La [521b] graisse ne se gâte point; mais le sang et les parties où il se trouve, se putréfient le plus vite, surtout celles de ces parties qui avoisinent les os.

6 C’est l’homme qui a le sang le plus léger et le plus pur; dans les vivipares, c’est le taureau et l’âne qui l’ont le plus épais et le plus noir. Le sang est aussi plus épais et plus noir dans les parties basses que dans les parties hautes. 7 Le sang bat dans les veines de tous les animaux, et au même instant dans toutes les parties du corps. Il est le seul liquide qui soit répandu dans l’animal tout entier, et qui y soit toujours tant que l’animal reste vivant. Il se produit d’abord dans le cœur, avant même que le reste du corps ne soit complètement formé. Quand le sang se réduit et qu’il sort plus qu’il ne faut, on tombe en défaillance ; et si l’on en perd en trop grande quantité, on en meurt. 8 Quand le sang est trop liquide, c’est une maladie; car alors il se tourne en lymphe, et il devient séreux, au point que l’on a vu déjà de gens avoir une sueur sanguinolente. Parfois, dans ce cas, ou le sang qui est sorti ne se coagule pas du tout, ou il ne se coagule qu’en partie et en l’isolant.

9 Pendant le sommeil, le sang afflue moins aux parties extérieures du corps, de telle sorte que, si on les pique, le sang n’en sort pas aussi complètement que d’habitude. Le sang vient de la lymphe par la coction ; et la graisse vient du sang. Quand le sang est malade, il se forme un flux sanguin, une hémorroïde, soit par le nez, soit au fondement, soit dans les varices. Le sang, quand il est corrompu dans le corps, y forme du pus ; et le pus forme un abcès. 10 Le sang des femelles présente des différences avec celui des mâles. Il est plus épais et plus noir, à santé égale et à âge pareil. Dans les femelles, il y a moins de sang à la surface du corps; mais à l’intérieur il y en a davantage. De tous les animaux femelles, c’est la femme qui a le plus de sang. Ce que dans les femmes on appelle leurs mois, est plus abondant que dans aucune espèce d animal; et quand ce sang est dans un état morbide, on lui donne le nom de perte. 11 Les femmes sont moins sujettes que les hommes aux autres désordres du sang; il est rare qu’elles aient des varices, des hémorroïdes, ou des saignements de nez ; et lorsqu’elles ont de ces affrétions, les mois viennent moins bien.

12 Selon les âges, le sang est différent en quantité et en qualité. Dans les sujets très-jeunes, il est lymphatique et en quantité plus forte ; dans les vieux, il devient épais, noir, et peu abondant. Chez les sujets qui sont dans la force de l’âge, il est entre les deux. Le sang [522a] des vieillards se coagule vite, même quand on le prend à la surface du corps. Chez les sujets jeunes, ce phénomène ne se produit pas. La lymphe est un sang qui n’a pas de coction, soit qu’il ne l’ait pas encore reçue, soit qu’il se soit tourné en sérosité.

CHAPITRE XV : De la moelle

Elle n’existe que dans certaines espèces ; elle est renfermée dans les os, comme le sang dans les veines; la moelle varie selon les âges ; tous les os n’ont pas de moelle, même les os creux; os du lion et du cochon sans moelle, ou presque sans moelle.

1 Quant à la moelle, c’est un de ces liquides qui se trouve dans quelques-unes des espèces d’animaux qui ont du sang. D’ailleurs, tous les liquides qui se trouvent naturellement dans le corps sont renfermés dans des vaisseaux, comme le sang qui l’est dans les veines; et la moelle, dans les os. Les autres liquides sont renfermés dans des membranes, des pellicules et des intestins. 2 Chez les individus jeunes, la moelle est tout à fait de la nature du sang. Dans la vieillesse, la moelle devient de la graisse chez les animaux gras ; et du suif, chez les animaux à suif. 3 II n’y a pas de moelle dans tous les os, quels qu’ils soient; il n’y en a que dans les os qui sont creux ; et même dans quelques-uns de ceux-là, il n’y en a pas toujours. Ainsi, les os du lion, ou n’ont pas du tout de moelle, ou n’en ont que très-peu. Aussi a-t-on prétendu quelquefois, ainsi qu’on l’a dit antérieurement, que les lions n’ont pas du tout de moelle. Les os du cochon en ont également très-peu, et l’on en voit même qui n’en ont pas la moindre parcelle.

CHAPITRE XVI : Du lait et de la liqueur séminale

Rôle des mamelles ; composition du lait ; ses deux parties ; le sérum et le caséum ; lait qu se caille dans certains animaux ; lait qui ne se caille pas dans d’autres ; en général, le lait ne vient qu’après la conception et les mâles n’en ont pas; exemples contraires ; bouc de Lemnos; graisse et huile du lait ; abondance du lait selon les espèces et l’alimentation ; laits plus ou moins propres à la fabrication du fromage ; manières diverses de faire cailler le lait ; suc de figuier; présure; origine de la présure; relations du lait et de la grosseur des animaux; bétail énorme de l’Épire; actions diverses des fourrages sur le lait et sur les mamelles ; lait des femmes brunes et des femmes blondes.

1 Les fluides dont on vient de parler sont presque toujours de naissance dans les animaux ; mais le lait et la liqueur séminale ne viennent que postérieurement. De ces fluides, celui qui est sécrété séparément dans tous les animaux où il apparaît, c’est le lait ; mais la liqueur séminale n’existe pas dans tous, et quelques-uns ont ce qu’on nomme la laite, comme les poissons. 2 Tous les animaux qui sécrètent du lait l’ont dans les mamelles. Les mamelles appartiennent à tous les vivipares, soit qu’ils produisent leurs petits en eux-mêmes, soit qu’ils les produisent au dehors, et aussi à tous les vivipares qui ont des poils, comme l’homme et le cheval, ou parmi les cétacés, au dauphin, au phoque et à la baleine ; car ces derniers animaux ont aussi des mamelles et du lait. Quant à ceux qui ne sont vivipares qu’au dehors, ou qui sont ovipares, ils n’ont ni mamelles, ni lait; tels sont le poisson et l’oiseau. 3 Toutes les espèces de lait contiennent deux parties, l’une aqueuse qu’on appelle le sérum, ou petit-lait; l’autre plus solide et qui a du corps, qu’on appelle le caséum, le fromage. Les laits plus épais ont aussi plus de caséum. Dans les animaux qui n’ont pas les deux rangées de dents, le lait se coagule, et l’on fait du fromage avec le lait des animaux domestiques ; mais dans ceux qui ont les deux rangées régulières, le lait ne se coagule pas, non plus que la graisse ; il est limpide et doux. Le plus léger de tous est celui du chameau; puis au second rang, celui du cheval; et au troisième, le lait de l’âne. Celui du bœuf est plus épais. Ce n’est pas le froid qui coagule le lait ; il le ferait plutôt tourner au sérum ; [522b] mais c’est le feu qui le coagule et l’épaissit. 4 En général, le lait ne vient pas dans l’animal avant qu’il n’ait conçu ; mais le lait se produit après la conception. Le premier n’est pas de bon usage. Plus tard et même avant que les femmes aient conçu, elles peuvent avoir un peu de lait en prenant certains aliments ; et l’on a vu quelques femmes, quoique vieilles, avoir du lait quand un enfant les tétait, et en produire assez pour que l’enfant pût s’en nourrir. 5 Les habitants des environs du mont Oeta prennent leurs chèvres quand elles n’ont pas encore subi l’approche du mâle, et ils leur frottent violemment les mamelles avec des orties. Comme cette opération les fait souffrir, leur premier lait est mêlé de sang ; puis le second est un peu purulent; mais le dernier est enfin tout aussi bon que celui des chèvres qui ont été couvertes. 6 Ordinairement, dans toutes les espèces, aussi bien que dans l’homme, les mâles n’ont pas de lait ; il y a pourtant quelques exceptions. A Lemnos, un bouc donnait, par les deux mamelles que le mâle, dans cette espèce, a près de la verge, une assez grande quantité de lait pour qu’on eu fil des fromages ; et ce bouc ayant couvert une femelle, le même phénomène se produisit dans le petit qu’il avait eu. 7 Mais ces faits rares sont regardés comme des présages ; et quelqu’un de Lemnos ayant consulté le Dieu, il répondit que cette singularité annonçait un grand accroissement de prospérité. Il y a aussi quelques hommes qui, après la puberté, donnent un peu de lait, si l’on presse leurs mamelles, et qui même en donnent en quantité quand un enfant les tette.

8 II y a, dans le lait, une certaine graisse qui devient pareille à de l’huile, quand il se caille.

En Sicile et dans les pays où le lait de brebis est trop gras, on le mêle au lait de chèvre. Le lait qui se caille le plus vite n’est pas seulement celui qui contient le plus de caséum, mais celui qui en contient de plus sec. 9 Ces animaux ont plus de lait qu’il n’en faut pour nourrir les petits; et alors, ce lait est bon pour la fabrication du fromage et on peut le conserver. Le meilleur pour cet usage est le lait de brebis et de chèvre; et ensuite, le lait de vache. Les fromages de Phrygie sont un mélange de lait de jument et de lait d’ânesse. Il y a plus d’éléments de fromage dans le lait de vache que dans celui de chèvre ; car les bergers assurent que, de la quantité égale d’une amphore, on ne peut tirer que dix-neuf fromages du prix dune obole chacun avec du lait de chèvre, tandis qu’on en tire jusqu’à trente avec du lait de vache. 10 Tantôt les animaux n’ont de lait que ce qu’il en faut pour les petits ; mais ils n’en ont pas au-delà, ni qu’on puisse employer à faire du fromage. Ce sont en général les animaux qui ont plus de deux [523a] mamelles ; aucun d’eux n’a beaucoup de lait ; et leur lait ne peut pas donner de fromage.

11 Le suc de figuier et la présure font cailler le lait. Le suc du figuier est recueilli sur de la laine quand il sort de l’arbre; on lave ensuite cette laine dans une petite quantité de lait ; et ce lait mélangé à l’autre le fait prendre. La présure est déjà une sorte de lait, et on la trouve dans l’estomac des petits qui tètent encore. La présure est donc un lait qui contient du fromage en lui-même ; et ce lait a été cuit par la chaleur propre de l’animal. 12 Tous les ruminants ont de la présure ; et parmi les animaux à deux rangées de dents, le lièvre en a aussi. Plus on garde la présure, meilleure elle est. C’est surtout la vieille présure qui est bonne contre les flux de ventre ; et aussi, la présure du lièvre; mais la meilleure des présures est celle qu’on tire du faon.

13 Les animaux qui produisent du lait en donnent plus ou moins, selon leur grosseur, et aussi selon les variétés de leurs aliments. Il y a dans le Phase de petites vaches qui donnent du lait en abondance; les grandes vaches de l’Épire donnent chacune une amphore et demie de lait, quand on trait les deux mamelles. Pour les traire, il faut se tenir debout, ou un peu penché ; car si l’on restait assis, on ne pourrait pas atteindre jusqu’au pis. Du reste, tous les quadrupèdes en Épire, l’âne excepté, sont très-grands ; les bœufs et les chiens y sont énormes. 14 Ces grands animaux ont besoin d’une nourriture plus abondante ; mais le pays leur offre de gras et nombreux pâturages, et des localités favorables, selon chaque saison. D’ailleurs ce sont les bœufs et les moulons dits Pyrrhiques, du nom même du roi Pyrrhus, qui sont les plus gros de tous. 15 II y a des fourrages qui arrêtent le lait, par exemple, l’herbe médique, surtout chez les ruminants. D’autres fourrages au contraire, comme le cytise et les vesces, font beaucoup de lait; seulement, le cytise, quand il est en fleur, n’est pas bon, parce qu’il est brûlant ; elles vesces ne sont pas meilleures pour les femelles qui sont pleines, parce qu’alors elles mettent bas plus difficilement. Généralement, les quadrupèdes qui peuvent manger beaucoup sont plus productifs au propriétaire, et ils donnent une grande quantité de lait, si la nourriture qu’ils prennent est très-abondante. Certains fourrages flatueux, joints aux autres, poussent au lait; et c’est ainsi qu’on donne des quantités de févrolles à la brebis, à la chèvre, à la vache, et même à la petite chèvre [523b] au-dessous d’un an. Cette alimentation fait descendre et allonger la mamelle.

16 Un signe qui annonce que l’animal aura plus de lait que d’ordinaire, c’est lorsque la mamelle tend à baisser beaucoup, avant que la bête ne mette bas. Les animaux qui ont du lait en donnent d’autant plus longtemps qu’ils restent sans porter, et qu’ils ont tout ce qu’il leur faut. Ce sont les brebis qui, parmi les quadrupèdes, en ont le plus longtemps; on peut les traire pendant huit mois de l’année. D’une manière générale, ce sont les ruminants qui ont le plus de lait, et de lait bon pour faire le fromage. 17 Les vaches de Torone cessent d’avoir du lait quelques jours avant de mettre bas; et tout le reste du temps, elles en ont. Chez les femmes, le lait un peu bleuâtre vaut mieux pour les nourrissons que le lait tout à fait blanc ; le lait des brunes est plus sain que celui des blondes. Le lait qui a le plus de caséum est le plus nourrissant; mais celui qui en contient le moins est plus salutaire aux enfants.

CHAPITRE XVII : De la liqueur séminale

Chez l’homme et chez les animaux qui ont des poils ; couleur blanche du sperme ; erreur d’Hérodote ; action du froid sur le sperme; action de la chaleur; sperme altéré sortant de la matrice ; expérience pour constater si le sperme est prolifique, ou s’il a perdu cette qualité ; erreur de Ctésias sur le sperme des éléphants.

1 Tous les animaux qui ont du sang éjaculent de la liqueur séminale; on dira ailleurs en quoi et comment elle contribue à la génération. 2 C’est l’homme qui en produit le plus, proportionnellement à la grandeur de son corps. Le sperme est visqueux dans les animaux qui ont des poils ; dans les autres, il n’a pas de viscosité. Pour tous, il est de couleur blanche ; et Hérodote se trompe quand il prétend que le sperme des Éthiopiens est de couleur noire. 3 Le sperme, à l’état sain, est blanc et épais au moment où il sort ; mais une fois émis, il devient clair et noir. Les grands froids ne le font pas geler; mais alors, il devient tout à fait fluide comme de l’eau, par sa couleur et son épaisseur; la chaleur le coagule et le fait épaissir. S’il reste quelque temps dans la matrice, il en sort plus épais; et quelquefois même, il en sort tout sec et congloméré. Le sperme prolifique descend au fond de l’eau où on le met ; celui qui ne l’est pas se mêle au liquide.

4 Ctésias n’a écrit que des erreurs sur le sperme des éléphants.

LIVRE IV : DIVERS EMBRANCHEMENTS
CHAPITRE I : Des animaux qui n’ont pas de sang

Les mollusques ; les crustacés ; les testacés ; les insectes ; description générale de ces quatre genres ; description particulière des mollusques ; leur organisation ; leurs pieds et leur tête ; suçoirs à l’extrémité de leurs pieds ; leur mode d’accouplement ; leur tuyau mobile ; différence des polypes et des mollusques ; longueur des tentacules dans les grands et les petits calmars ; la poche et la bouche des mollusques ; organisation de la poche ; l’œsophage ; l’estomac ; la Mytis, ou réservoir de l’encre ; un seul organe dans les mollusques pour rejeter l’encre et les excréments ; poils intérieurs des mollusques ; la seiche et les calmars ; les polypes ; leur organisation ; différences des femelles et des mâles ; œuf énorme du polype ; œufs de la seiche; genre de vie des polypes ; espèces diverses, avec une coquille ou sans coquille ; analogies avec le colimaçon. — Résumé.

[523b.31]

§ 1. Dans tout ce qui précède, on vient de traiter, en ce qui concerne les animaux qui ont du sang, des parties qui sont communes à tous, et de celles qui sont spéciales à chaque genre d’animal. On a traité également des parties qui ne sont pas similaires et de celles qui le sont. Enfin, on a traité des parties intérieures et des parties externes. [524a] Il faut maintenant étudier les animaux qui n’ont pas de sang.

§ 2. Les espèces de ces animaux sont nombreuses. Ce sont d’abord ceux qu’on appelle mollusques. On nomme mollusques les animaux qui, privés de sang, ont leurs parties charnues à l’extérieur, et les parties solides en dedans, comme les animaux qui ont du sang. Tel est le [5] genre de la seiche.

§ 3. En second lieu, viennent les crustacés, ou coquillages mous. Ces animaux sont tous ceux qui ont la partie solide au dehors, et la partie molle et charnue au-dedans. Leur partie dure ne se casse pas ; mais elle se déchire ; tel est le genre des langoustes et des crabes.

§ 4. Il y a encore le genre des testacés, dont la peau est analogue à l’huître. Ceux-là ont la partie charnue à l’intérieur, [10] la partie solide au-dehors ; mais cette partie solide se casse et se brise ; elle ne se déchire pas ; tel est le genre des limaçons et des huîtres.

§ 5. Le quatrième genre d’animaux qui n’ont pas de sang est celui des insectes ; il comprend une foule d’espèces, n’ayant aucune ressemblance. On entend par insectes tous ceux qui, comme le nom même l’indique, ont des sections, soit en dessous du corps, soit en dessus, [15] ou même dans ces deux sens à la fois, et qui n’ont ni partie épaisse, ni partie charnue séparées, mais quelque matière intermédiaire, leur corps étant également dur au-dedans et au-dehors.

§ 6. Il y a des insectes qui sont sans ailes, comme le mille-pattes, et la scolopendre ; d’autres en ont, comme l’abeille, le hanneton, et la guêpe. Parfois, la même espèce est [20] ailée et ne l’est pas : par exemple, les fourmis, dont les unes ont des ailes, tandis que d’autres n’en ont pas, non plus que ceux qu’on appelle vers luisants.

§ 7. Pour les animaux surnommés mollusques, voici quelles sont leurs parties extérieures. D’abord, c’est ce qu’on appelle leurs pieds ; et en second lieu, c’est leur tête, qui tient à ces pieds. La troisième partie est le manteau, qui enveloppe tout ce qui est à l’intérieur ; quelques auteurs l’appellent la tête ; mais [25] c’est à tort. Enfin, viennent les nageoires, qui entourent circulairement le manteau.

§ 8. Une organisation commune à tous les mollusques, c’est d’avoir la tête placée entre les pieds et le ventre. Tous ils ont huit pieds, et ces pieds sont à deux suçoirs, excepté dans une seule espèce de polypes. Un organe particulier aux seiches, aux grands [30] et aux petits calmars, c’est d’avoir deux trompes allongées ; ces trompes ont à leur extrémité une aspérité à double suçoir. Ces animaux s’en servent pour attirer leur nourriture, et la porter à leur bouche. Quand la mer est mauvaise, ils jettent leurs trompes sur un rocher, où ils les attachent, en guise d’ancre, pour se maintenir contre la force des vagues. [524b] Ils nagent à l’aide des espèces de nageoires qu’ils ont autour du ventre. Tous les mollusques ont des suçoirs à leurs pieds.

§ 9. Le polype se sert de ses tentacules en manière de pieds et de mains. Il prend ses aliments par les deux qui se trouvent au-dessus de la bouche ; [5] et le dernier de ses tentacules lui sert à l’accouplement. Ce tentacule est le plus pointu ; il est le seul à être un peu blanchâtre ; et à son extrémité, il est bifurqué ; il est placé sur le rachis ; et dans le polype, on appelle rachis la partie lisse en avant de laquelle sont les suçoirs.

§ 10. Au devant du tronc, au-dessus des tentacules ou bras, ils ont un tuyau [10] creux, qui leur sert à rejeter le liquide qu’ils ont pu avaler dans leur corps, en prenant leur nourriture. Ils portent ce tuyau tantôt à droite, tantôt à gauche ; et c’est par-là aussi qu’ils rejettent leur encre, ou limon.

§ 11. Le polype nage de côté, dans le sens de ce qu’on appelle sa tête, en étendant ses pieds. En nageant de cette façon, il peut voir [15] en avant de lui ; ses yeux alors sont en haut, et sa bouche est en arrière. Tant qu’il est vivant, sa tête est dure, comme si elle était gonflée. Il saisit sa proie et la retient avec ses bras inférieurs ; la membrane qui est entre ses pieds s’étend alors tout entière. Mais une fois sur le sable, il ne peut plus s’y maintenir.

§ 12. [20] Une différence entre les polypes et les mollusques dont on a parlé, c’est que les polypes ont la poche petite, et les pieds longs, tandis que les mollusques ont au contraire la poche longue et les pieds courts, de façon qu’ils ne peuvent pas s’en servir pour marcher.

§ 13. En comparant des mollusques entre eux, on peut dire que le [25] calmar est plus long, et que la seiche est plus large. Parmi les calmars, ceux qu’on appelle les grands calmars sont en général plus grands que tous les autres. Il y en a qui ont jusqu’à cinq coudées de long; parfois, la seiche en a deux; et il y a des tentacules de polype qui ont cette longueur, et qui sont même encore plus longs.

§ 14. Les grands calmars sont rares ; ils diffèrent [30] de forme avec les petits calmars, en ce que leur partie pointue est plus large. La nageoire circulaire enveloppe toute la poche, tandis qu’elle n’existe pas dans le petit. Du reste, le grand et le petit calmar habitent tous les deux la haute mer.

§ 15. [525a] Dans tous les mollusques, la tête est placée après les pieds, et entre les pieds qu’on appelle des tentacules. Au milieu de la tête, est la bouche, qui a deux dents; et au-dessus des dents, deux gros yeux. Entre les yeux, se trouve un petit cartilage contenant un cerveau également petit. Dans la bouche, il y a un petit morceau de chair; aucun mollusque n’ayant de [5] langue, c’est ce petit corps qui la remplace. Après la tête, on peut voir à l’intérieur ce qu’on appelle la poche.

§ 16. La chair dont la poche est composée peut se diviser, non pas en ligne droite, mais circulairement ; et chez tous les mollusques, cette chair est entourée d’une peau. Après la bouche, les mollusques ont un œsophage long et étroit, [10] qui est suivi d’un grand jabot circulaire, dans le genre de celui des oiseaux. Après le jabot, vient un estomac, comme la caillette des ruminants, et dont la forme rappelle la spirale des mollusques-buccins. Du haut de cet estomac, un intestin mince revient vers la bouche ; et cet intestin, quoique mince, est plus épais que l’œsophage.

§ 17. Aucun mollusque n’a de viscères, si ce n’est cette partie nommée [15] la mytis; et dans la mytis, l’encre ou limon. C’est la seiche qui a le plus d’encre, et la mytis la plus grande. Tous les mollusques lâchent leur encre quand ils ont peur, et surtout la seiche. La mytis, ou réservoir, est sous la bouche; et l’œsophage la traverse. En bas, là où l’intestin se replie, est l’encre ; [20] et c’est la même membrane qui enveloppe l’encre et l’intestin. L’animal rejette par le même organe l’encre et ses excréments. Enfin, les mollusques ont à l’intérieur du corps des espèces de poils.

§ 18. La seiche, le petit calmar, et le grand calmar, ont les parties solides intérieurement dans le haut de leur corps ; et ces parties solides se nomment dans les seiches l’os de seiche; et dans les calmars, l’épée. La différence, c’est que l’os de seiche [25] est dur et large, tenant de l’os et de l’arête, et étant au-dedans poreux et friable. Au contraire, l’épée du petit calmar est mince et plus cartilagineuse. Ces parties diffèrent de l’une à l’autre de ces espèces, comme y diffèrent aussi les poches.

§ 19. Les polypes n’ont aucune partie solide à l’intérieur ; ils ont seulement vers la tête une partie qui se rapproche du cartilage, [30] et qui tend à se durcir à mesure que l’animal vieillit.

§ 20. Une différence à signaler entre les femelles et les mâles, c’est que les mâles ont, sous l’œsophage, un conduit qui, partant du cerveau, s’étend jusqu’à la région inférieure de la poche. Le point où aboutit ce conduit ressemble à une mamelle. Dans les femelles, il y a deux organes de ce genre, et ils sont placés en haut. [525b] Dans la femelle et le mâle également, il y a sous ces organes quelques petits corps tout rouges.

§ 21. Le polype produit un œuf unique, à surface irrégulière et fort gros ; au-dedans, est un liquide, qui est tout entier de couleur uniforme, très fluide et tout blanc. [5] Le volume de cet œuf est assez considérable pour que le contenu puisse remplir un vase plus capace que la tête du polype. La seiche a deux poches ; et dans ces poches, une quantité d’œufs, qui ressemblent à des grêlons blancs. Du reste, pour connaître la position de chacune de ces parties, il faut la regarder dans le dessin des Dissections.

§ 22. Pour toutes ces espèces, les mâles diffèrent [10] des femelles, surtout dans la seiche. Le mâle a toujours le dessus de la poche plus noir et plus dur que le dessous, comparativement à la femelle ; il a des raies de diverses couleurs en forme de bâtons ; et la queue de son corps est

plus pointue.

§ 23. Les espèces de polypes sont nombreuses ; il en est une qui paraît plus souvent que les autres à la surface des eaux, et c’est la plus grande. Les polypes qui se tiennent près des côtes sont beaucoup [15] plus gros que ceux de la haute mer. Il y en a d’autres qui sont petits, de diverses couleurs, et qu’on ne mange pas. On compte encore deux espèces. L’une est celle qu’on appelle hélédône, qui diffère des autres mollusques par la longueur de ses pieds, et aussi parce que, seul entre tous, il n’a qu’une rangée de suçoirs, tandis que tous les autres en ont deux. L’autre espèce est celle qu’on appelle tantôt bolitaine, et tantôt ozolis.

§ 24. [20] Enfin, deux autres espèces de polypes sont dans des coquillages. Une première est appelée tantôt nautile ou nautique, et tantôt œuf de polype. La coquille de ce polype ressemble à un peigne ; elle est creuse, et l’animal n’y est pas adhérent. C’est sur les côtes qu’il vient souvent chercher sa nourriture ; les vagues le jettent alors sur terre, où il demeure à sec ; sa coquille tombe bientôt; il est pris, [25] et il meurt sur le sol. Ces polypes-là sont petits ; et leur forme est à peu près celle des bolitaines.

§ 25. Une seconde espèce de mollusques se tient, comme le colimaçon, dans une coquille ; il n’en sort pas ; et comme le colimaçon encore, il y séjourne. Parfois, il en fait sortir ses tentacules au dehors.

§ 26. Voilà ce que nous avions à dire sur les mollusques.

CHAPITRE II : Des crustacés

Quatre espèces principales, langoustes, écrevisses, squilles et crabes ; espèces diverses de squilles et de crabes ; organisation des crustacés ; organisation spéciale de la langouste; différences du mâle et de la femelle ; organisation des écrevisses ; leurs pieds, leurs pinces, leurs dents, leurs yeux, leurs œufs ; organes de l’alimentation dans les crustacés ; leur intestin tout droit ; description spéciale de la langouste ; ses dents, son estomac, sa bouche ; conduit et intestin de la langouste ; mêmes organes chez les squilles ; particularités des squilles femelles et des squilles mâles ; disposition des œufs. – Résumé sur les crustacés.

§ 1. [30] Parmi les crustacés, ou animaux à écailles tendres, une première espèce est celle des langoustes. Une autre espèce, rapprochée de celle-là, est l’espèce des homards. Entre les langoustes et les homards, la différence c’est que les derniers ont des pinces, sans compter quelques autres différences peu nombreuses. Puis, viennent encore deux espèces, celle des squilles, ou crevettes, et celle des crabes.

§ 2. [526a] Mais les squilles et les crabes renferment aussi plusieurs espèces. Ainsi, parmi les squilles, on distingue les Convexes, les Crangons, et la petite Squille. Ces espèces ne deviennent jamais bien grosses.

§ 3. Les espèces de crabes sont bien plus multipliées, et il ne serait pas facile de les compter. Les crabes les plus grands sont ceux qu’on appelle des maïas ; [5] une seconde espèce est celle des pagoures ; il y a aussi les crabes héracléotiques. On distingue encore les crabes de rivière. Enfin, il y en a d’autres qui sont plus petits et qui n’ont pas reçu de nom spécial. Sur les côtes de Phénicie, il s’en trouve de ceux qu’on appelle chevaux et auxquels on donne ce nom parce qu’ils courent si vite qu’on a quelque peine à les attraper. Quand on les ouvre, ils sont vides, parce qu’ils n’ont pas de nourriture suffisante. Il y a enfin une [10] autre espèce qui est aussi petite que les crabes, et qui ressemble de forme aux (écrevisses) homards.

§ 4. Tous ces animaux, ainsi qu’on l’a déjà dit, ont la partie solide et la coquille à l’extérieur, en place de la peau ; et la partie charnue est au dedans. Le dessous du corps est lamellé ; et c’est là que les femelles pondent leurs œufs.

§ 5. [15] Les langoustes ont cinq pieds de chaque côté, en comptant les dernières pinces. Les crabes ont également dix pieds en tout, les pinces comprises. Parmi les squilles, les convexes ont de chaque côté cinq pieds, qui sont pointus dans le sens de la tête ; et elles en ont de plus cinq autres de chaque côté, près du ventre, dont les bouts [20] sont larges. Elles n’ont pas de lames dans le dessous du corps ; et le dessus du corps ressemble aux langoustes.

§ 6. Le crangon est tout le contraire ; il a d’abord les quatre premiers pieds sur chaque côté, qui sont larges ; puis à la suite, il en a trois autres, qui sont tout petits; et le reste du corps, qui en est la partie la plus grande, est dépourvu de pieds. Chez tous ces animaux, les [25] pieds fléchissent de côté obliquement, comme ceux des insectes ; mais les pinces, quand il y en a, fléchissent toujours en dedans.

§ 7. La langouste a tout à la fois une queue et cinq nageoires. La squille convexe a aussi la queue et quatre nageoires. Le crangon a également des nageoires de chaque côté de la queue. Mais dans tous les deux, la squille convexe et le crangon, le milieu entre les nageoires [30] est une sorte d’arête. Seulement, le crangon a cette arête aplatie et large, tandis que la squille l’a pointue. Le crabe est le seul, entre tous ces animaux, qui n’ait pas de queue. Le corps des langoustes et des squilles est allongé ; le corps des crabes est plutôt arrondi.

§ 8. [526b] La langouste mâle diffère de la femelle, en ce que le premier pied de la femelle est fendu en deux, tandis que celui du mâle est sans division. La femelle a les nageoires du dessous du corps fort grandes, et se recouvrant les unes les autres, vers le cou ; chez le mâle, elles sont plus petites, et ne se recouvrent pas. De plus, le mâle en a à ses derniers pieds qui sont longues [5] et pointues, comme des éperons ; chez la femelle, ces nageoires sont petites et sans pointe. D’ailleurs, la femelle et le mâle ont également, l’un et l’autre, en avant des yeux deux cornes longues et dures, et d’autres petites cornes au-dessous, qui sont en pointe.

§ 9. Les yeux de tous ces animaux sont durs, et ils sont mobiles en dedans et en dehors, mais toujours [10] de côté. Il en est de même chez la plupart des crabes, où c’est encore plus marqué.

§ 10. Le homard a tout le corps de couleur blanchâtre et tacheté de points noirs. Il a en dessous huit pieds jusqu’aux grands pieds; puis après ceux-là; viennent les grands pieds qui sont beaucoup plus grands, et, au bout, bien plus larges [15] que ceux de la langouste. Mais ces pieds sont disparates, en ce que le pied droit a son extrémité large, longue et mince, tandis que le gauche a son extrémité épaisse et ronde. Les deux pieds ont le bout fendu, et ils ont des dents comme en ont les mâchoires, en bas et en haut. Seulement, le pied droit a toutes ses dents petites et carnassières ou disposées en scie, tandis que le gauche [20] les a en scie ; à son extrémité, mais les dents intérieures sont des espèces de molaires. A la partie inférieure, il y en a quatre, qui se tiennent; et en haut, il n’y en a que trois, qui ne se touchent pas.

§ 11. Les deux pieds ne meuvent que leur partie supérieure, qui vient presser contre la partie inférieure ; tous deux aussi sont tournés en dedans, comme étant par leur nature destinés à saisir et à serrer. [25] Au-dessus des grands pieds, il y en a deux autres, qui sont velus, un peu au-dessous de la bouche ; et un peu au-dessous de ces derniers, des espèces de branchies sont placées près de la bouche, velues et nombreuses ; l’animal ne cesse de les remuer. Il ramène aussi ses deux pieds velus près de sa bouche ; et ces pieds velus ont, dans le voisinage de la bouche, [30] de légères excroissances.

§ 12. Le homard a deux dents ainsi que les a la langouste, et au-dessus de ces dents, il a de longs tentacules plus courts et plus minces cependant que ceux de la langouste. En outre, il a quatre autres tentacules pareils à ceux-là, mais plus courts et plus légers. Au-dessus de ces cornes. sont situés les yeux petits et courts, et non pas grands comme ceux de la langouste.

§ 13. [527a] Au dessus des yeux, une partie pointue et dure forme une sorte de visage, plus développé que dans la langouste. Ce visage est en tout plus pointu que celui de la langouste ; mais le [5] thorax du homard est bien plus large ; et l’ensemble de son corps est plus charnu et plus mou. De ses huit pieds, quatre sont fendus par le bout ; les quatre autres ne le sont pas.

§ 14. Les alentours de ce qu’on appelle le cou sont extérieurement divisés en cinq parties ; et une sixième division, large et la dernière, a cinq lames. Au [10] dedans, il se trouve quatre parties velues, où la femelle dépose préalablement les œufs qu’elle doit pondre. A chacune de ces parties, l’animal a extérieurement une arête courte et droite. Le corps entier et les parties voisines du thorax sont lisses ; mais elles ne sont pas rugueuses, comme dans la langouste. Aux grands pieds, la partie extérieure porte des arêtes plus fortes.

§ 15. Du reste, [15] on ne remarque pas de différence entre la femelle et le mâle ; car le mâle et la femelle ont toujours l’une des deux pinces plus forte ; et jamais ni l’un ni l’autre ne les ont égales.

§ 16. Tous les animaux de ce genre reçoivent l’eau de la mer dans leur bouche ; mais les crabes en gardent quelque partie, [20] tout en la rejetant. Les langoustes la rejettent près des branchies ; car les branchies sont nombreuses dans le genre langouste.

§ 17. Tous les crustacés ont cette particularité commune d’avoir deux dents; car les langoustes ont aussi les deux premières. Ils ont également dans la bouche une partie charnue au lieu de langue ; et un estomac, qui vient tout de suite [25] après la bouche.

§ 18. La seule différence, c’est que les langoustes ont un petit œsophage avant l’estomac. Puis, de l’estomac, part un intestin tout droit. Cet intestin aboutit, dans les animaux du genre langouste et dans les squilles, par son trajet direct, à la queue, par où sortent et les excréments et les œufs. Dans les crabes, qui ont un opercule, c’est au milieu que cet opercule est placé ; mais c’est aussi au-dehors, à l’orifice par où [30] ils pondent leurs œufs.

§ 19. Les femelles ont auprès de l’intestin la place où se logent les œufs, et tous ces animaux ont la partie qu’on appelle la mytis ou le micon, plus ou moins considérable.

§ 20. Mais maintenant, il faut étudier les différences propres de chaque espèce de crustacés. Les langoustes, ainsi qu’il vient d’être dit, ont deux dents fortes et creuses, dans lesquelles il y a un liquide pareil à celui de la mytis ; et entre les dents, se trouve un petit morceau de chair qui ressemble à une langue. De la bouche, part un court œsophage, et un estomac membraneux, qui le suit. [5] Cet estomac a, près de la bouche, trois dents, dont deux sur le même rang, et la dernière un peu plus bas.

§ 21. L’intestin de l’estomac est placé de côté ; il est simple et d’égale grosseur dans tout son trajet, jusqu’à l’orifice par où sortent les excréments. Les langoustes, les squilles et les [10] crabes ont tous ce même intestin. Les langoustes ont, en outre, un conduit qui va du thorax jusqu’au point par où les excréments doivent sortir. Pour la femelle, ce conduit sert de matrice ; pour le mâle, c’est le réservoir de la liqueur séminale. Ce conduit est dans la partie creuse de la chair, de telle sorte que la chair est au milieu ; [15] l’intestin est dans la partie convexe ; et le conduit, dans la partie creuse ; le tout étant disposé d’ailleurs comme chez les quadrupèdes.

§ 22. Il n’y a pour ceci aucune différence entre le mâle et la femelle. Les deux conduits sont minces, blancs, et ils contiennent un liquide jaunâtre ; tous deux ils se rattachent au thorax, auquel ils sont suspendus. [20] Les squilles ont aussi leurs œufs et leurs hélices placés de la même manière; le mâle présente cette particularité que n’a pas la femelle, d’avoir dans la chair, près du thorax, deux petits corps blancs, isolés, qui, pour la couleur et la consistance, ressemblent aux trompes de la seiche. Ces corps sont enroulés comme le micon du buccin ; et ils [25] commencent aux cavités qui se trouvent au-dessous des derniers pieds.

§ 23. L’animal a encore, dans cette partie, une chair rouge et de la couleur du sang, gluante quand on la touche, et pas du tout pareille à de la chair véritable. De ce point, qui ressemble au thorax du Buccin, part un autre enroulement, qui n’est pas plus gros qu’un fil de ligne. Au-dessous de ces organes, on voit deux [30] autres corps granuleux, attachés à l’intestin, et contenant la liqueur séminale.

§ 24. Voilà l’organisation du mâle. Quant à la femelle, elle a des œufs de couleur rouge, dont l’attache est près du ventre, et de chaque côté de l’intestin, jusqu’aux parties charnues ; ces œufs sont enfermés dans une membrane légère.

§ 25. Telles sont les parties des crustacés, soit intérieures, soit extérieures.

CHAPITRE III : Des crabes

Interpolation. -; leurs pinces inégales; leur corps est une masse confuse ; organisation variable de leurs yeux ; leur bouche et ses dents ; absorption de l’eau par les crabes; action de leurs opercules ; l’œsophage des crabes ; leur intestin et son organisation intérieure ; corpuscules blancs et roux; différence des opercules chez le mâle et la femelle.

§ 1. [528a] Dans les animaux qui ont du sang, les parties intérieures portent des noms particuliers, parce que tous ces animaux ont des viscères à l’intérieur. Pour aucun animal privé de sang, il n’y a de noms spéciaux ; mais entre les uns et les autres, ce qu’il y a de commun, c’est d’avoir un ventre, un œsophage et un intestin.

§ 2. En parlant des crabes, il a été question de leurs [5] pinces et de leurs pieds, et l’on a dit quelle en est la conformation. En général, ils ont tous la pince de droite plus grosse et plus forte ; et en traitant de leurs yeux, on a dit due la plupart de ces animaux ne voient que de côté.

§ 3. La masse de leur corps est une unité indistincte, ainsi que leur tête et [10] toutes les autres parties. Les uns ont des yeux de côté, tout en haut, immédiatement sous la partie supérieure, et fort distants l’un de l’autre. Chez d’autres crabes, les yeux sont placés au milieu et excessivement rapprochés, comme chez les héracléotiques et les maïas. La bouche est placée au-dessous des yeux ; et cette bouche a deux dents comme dans la langouste ; seulement, ces dents ne sont pas rondes, [15] mais longues. Par dessus, il y a deux opercules, entre lesquels il se trouve des parties dans le genre de celles que la langouste a près de ses dents.

§ 4. Le crabe avale l’eau par la bouche, qu’il ferme à l’aide des opercules ; et il la rejette par les conduits qui se trouvent au-dessus de la bouche, en appuyant par ses opercules sur l’ouverture par où elle est entrée. Ces conduits sont [20] immédiatement placés sous les yeux ; et quand l’animal a reçu l’eau, il ferme sa bouche par ses deux opercules, et c’est ainsi qu’il expulse l’eau qu’il avait absorbée.

§ 5. L’œsophage, qui est à la suite des dents, est si court que l’estomac semble venir tout de suite après la bouche. Cet estomac, ainsi rattaché à la bouche, se divise en deux. [25] L’intestin qui sort de son milieu est simple et mince ; et cet intestin, ainsi qu’on l’a déjà dit, aboutit à l’opercule du dehors. Au dedans de sa cavité, il y a une liqueur de couleur jaune, et quelques corpuscules blancs et allongés, [30] avec d’autres qui sont roux et tachetés.

§ 6. Le mâle diffère de la femelle par sa grosseur, par sa largeur et par son opercule. La femelle a le sien plus grand que celui du mâle, plus écarté, et plus couvert, comme on le remarque dans la langouste femelle.

§ 7. Telle est la disposition des parties dont sont composés les crustacés.

CHAPITRE IV : Des testacés

La partie charnue est à l’intérieur, et le coquillage au dehors ; testacés bivalves ; testacés univalves ; bivalves qui s’ouvrent ; bivalves fermés ; différences des coquilles ; leurs ressemblances ; parties internes des testacés ; leur tête, leurs cornes, leur bouche et leurs dents ; leurs trompes; estomac des crustacés ; leur intestin; le Micon dans tous les testacés ; l’oesophage ; les petits corps noirs et blancs ; rapports et différences des bivalves et des univalves ; leur œuf; orifice excrétoire ; observations d’anatomie ; description du petit crabe, à, la fois crustacé et testacé ; ses deux espèces ; ses organes divers ; description des nérites ; les petits crabes et les nérites tantôt adhèrent aux rochers, et tantôt ils les quittent ; animaux parasites ; observation d’anatomie.

§ 1. Les testacés, tels que les limaçons de terre, [528b] les limaçons de mer, et tous ceux qu’on appelle des coquillages, plus les hérissons de mer (oursins), ont la partie charnue, quand ils en ont, organisée comme les crustacés; chez eux, cette partie est à l’intérieur, et la coquille est au-dehors, de telle sorte qu’au-dedans il n’y a rien de dur.

§ 2. Mais tous ces animaux présentent entre eux de [5] nombreuses différences, soit pour les coquilles, soit pour la chair que ces coquilles renferment. Ainsi, les uns, comme le hérisson de mer (oursin), n’ont pas de chair du tout. D’autres en ont; mais ils l’ont cachée tout entière à l’intérieur, sauf leur tête. Tels sont, par exemple, les limaçons de terre, les coquillages qu’on appelle quelquefois des cocalies, et, parmi les coquillages [10] de mer, les pourpres, les buccins, le limaçon marin, et les autres turbinés.

§ 3. Il y a des testacés, parmi les autres, qui ont deux valves; d’autres n’en ont qu’une. J’entends par bivalves ceux qui sont renfermés dans deux coquilles; et par univalves, ceux qui n’en ont qu’une seule. La partie charnue est à la surface, comme chez l’écuelle. Parmi les bivalves, les uns s’ouvrent, comme [15] les peignes et les moules. Tous les testacés de ce genre sont attachés d’un côté; et de l’autre côté, sont libres, de manière à pouvoir se fermer et s’ouvrir. D’autres sont bivalves aussi ; mais ils sont fermés des deux côtés, comme le sont les solènes. D’autres encore sont enveloppés tout entier par la coquille; et rien de leur chair ne paraît à nu au dehors, [20] comme sont les téthyes.

§ 4. Il y a aussi des différences de coquilles les unes par rapport aux autres. Ainsi, les coquilles sont lisses, comme dans le solène, les moules et les conques, auxquelles on donne parfois le nom de galaques. D’autres testacés ont, au contraire, la coquille rugueuse, comme les huîtres de marais, les pinnes, quelques espèces de conques et les buccins. Dans ces espèces, [25] les unes ont la coquille cannelée, comme le peigne et certains genres de conques. D’autres l’ont sans cannelure, comme les pinnes, et une autre espèce de conque. Les coquilles diffèrent encore selon qu’elles sont épaisses ou minces, soit dans leur totalité, soit dans une seule de leurs parties, leurs bords par exemple. Ainsi, les unes ont des bords minces, comme les moules; les autres ont les bords épais, comme [30] l’huître de marais.

§ 5. Certains testacés peuvent se mouvoir, comme le peigne. Parfois même, on a prétendu que le peigne peut voler, parce que souvent il saute hors de l’engin dont on se sert pour le prendre. D’autres sont immobiles et attachés, comme la pinne. [529a] Tous les testacés turbinés se meuvent en rampant ; l’écuelle se détache pour aller paître sa nourriture.

§ 6. Ces animaux et tous ceux qui ont l’écaille dure, ont cela de commun qu’à l’intérieur la coquille est lisse.

§ 7. Dans les univalves et dans les bivalves, la partie charnue adhère à la coquille, de telle sorte qu’il faut une certaine force [5] pour l’en détacher, c’est plus facile pour les turbinés. Un caractère commun de la coquille dans tous ces derniers, c’est que c’est l’extrémité de la coquille opposée à la tête qui est toujours tournée en hélice, et que l’enveloppe qui les recouvre est toujours congéniale. Parmi les testacés, les turbinés marchent toujours à droite; ils ne se meuvent pas dans le sens de leur hélice, mais en sens opposé.

§ 8. [10] Les parties extérieures de ces animaux présentent donc les différences qu’on vient de dire. Les parties internes se ressemblent naturellement dans presque tous, et surtout dans les turbinés; les seules différences sont celles de la grosseur et les modifications diverses de la dimension.

§ 9. Les univalves [15] et les bivalves ne présentent pas d’ailleurs grandes différences; le plus souvent, la différence est très petite des uns aux autres; mais elle est plus grande dans leur rapport avec les testacés immobiles. Du reste, c’est un détail que la suite éclaircira. La nature de tous les turbinés se ressemble beaucoup; et ils ne diffèrent, je le répète, que par les dimensions, en ce que ceux-ci ont leurs parties plus fortes et plus apparentes, [20] et que ceux-là tout au contraire les ont plus petites. Parfois encore, la différence consiste dans leur dureté ou leur mollesse, et dans d’autres nuances analogues à celles-là.

§ 10. Dans tous, la chair qui se trouve à la partie la plus extérieure de la coquille, dans la bouche, est très ferme, bien qu’elle le soit davantage dans les uns et moins dans les autres. Du milieu, sortent la tête et deux petites cornes. Dans les plus grands, [25] ces cornes sont assez fortes ; mais dans les petits, elles sont excessivement petites. Tous aussi, ils font sortir leur tête de la même façon ; et quand ils ont peur, ils la font rentrer.

§ 11. Quelques testacés ont une bouche et des dents, aiguës, petites, et fines, comme le limaçon. Ils ont aussi des trompes, comme en ont les mouches; et cet organe a quelque chose [30] d’une langue. Les buccins et les pourpres l’ont très dur; et comme les mouches et les taons, percent la peau des quadrupèdes, la trompe des testacés, qui a encore bien plus de force, perce les coquilles dont leur proie est recouverte. [529b] L’estomac de ces animaux est placé immédiatement après leur bouche; et celui des limaçons de mer est tout à fait pareil au jabot d’un oiseau. Au-dessous, il y a deux petits corps blancs et fermes, qui représentent des mamelles, comme on le voit aussi dans les seiches, si ce n’est que ceux-ci ont plus de fermeté. De [5] l’estomac, part un œsophage simple et long, qui va jusqu’au micon, qui se trouve dans le fond de la coquille. Tous ces détails se voient très bien chez les pourpres et chez les buccins, dans la spire de la coquille.

§ 12. A la suite de l’œsophage, vient l’intestin ; l’œsophage et l’intestin sont continus, et tout son canal est simple jusqu’à l’orifice qui donne issue aux excréments. L’intestin commence [10] vers l’hélice, ou spire, du micon, et c’est là qu’il est le plus large. En effet, le micon est dans tous les crustacés comme une excrétion. Puis l’intestin, après s’être replié, remonte vers la partie charnue ; et il va se terminer près de la tête, point par où sortent les excréments dans tous [15] les turbinés, soit de terre, soit de mer.

§ 13. Dans les grands limaçons marins, un large canal de couleur blanche, fermé dans sa continuité par une membrane, se soude de l’estomac à l’œsophage ; sa couleur est celle de ces espèces de mamelons qui sont placés à la partie supérieure. Ce canal a des entailles, comme l’œuf de la langouste ; seulement, sa couleur est blanche, [20] tandis que l’œuf de la langouste est rouge.

§ 14.. Ce canal n’a pas d’issue ni d’orifice ; mais il est placé dans une mince membrane, et il n’a en lui-même qu’une dimension étroite. De l’intestin, s’étendent vers le bas de petits corps noirs et durs, qui se tiennent à peu près comme dans les tortues, si ce n’est qu’ils sont moins noirs.

§ 15. Les limaçons de mer ont ces corps noirs, et aussi les corps blancs, [25] lesquels sont plus petits dans les plus petits limaçons.

§ 16. Les univalves et les bivalves sont à certains égards organisés de même; et en partie, ils sont organisés autrement. Ils ont également une tête, de petites cornes, la bouche, et l’embryon de langue. Mais dans les plus petits, on ne voit pas ces organes à cause de leur petitesse; et on ne le voit pas du tout quand l’animal est mort, ou qu’il ne remue pas.

§ 17. Tous aussi ont le micon, [30] qui, d’ailleurs, n’est pas toujours placé dans le même endroit, ni de volume égal, ni également reconnaissable. Ainsi, les lépades l’ont en bas tout au fond, tandis que les bivalves l’ont dans leur espèce de charnière.

§ 18. Les barbes circulaires se retrouvent aussi dans tous, comme on le voit dans les peignes. [530a] On y retrouve encore ce qu’on appelle leur œuf, chez ceux qui en ont, et au moment où ils en ont, placé sur l’un des côtés du cercle de leur circonférence, comme le corps blanc des limaçons, qui ont en effet quelque chose de pareil.

§ 19. Tous ces organes [5] sont, ainsi qu’on vient de le dire, très apparents dans les grands animaux; mais dans les petits, ou on ne les voit pas du tout, ou on les distingue à peine. Ainsi, on les voit parfaitement dans les grands peignes, qui ont une de leurs valves fort large, en forme de couvercle.

§ 20. La sortie des excrétions se fait par le côté; car il y a un canal par où [10] elles sortent au-dehors. Le micon, ainsi qu’on l’a déjà dit, n’est chez tous qu’une excrétion renfermée dans une membrane. Mais ce qu’on appelle l’œuf n’a point de canal pour sortir, dans aucun de ces animaux ; et c’est un simple renflement de la chair elle-même. L’œuf n’est pas du même côté que l’intestin; il est à droite, tandis que l’intestin est à gauche.

§ 21. Telle est la sortie de l’excrément [15] dans tous les autres crustacés; mais pour l’écuelle sauvage, qu’on appelle parfois oreille de mer, l’excrétion se fait dans la coquille elle-même, par un trou dont elle est percée. Dans cet animal, l’estomac, comme suite de la bouche, est très visible, ainsi que les espèces d’œufs qu’il a.

§ 22. C’est, du reste, par l’anatomie qu’on peut s’assurer de la place qu’occupe chacun de ces organes.

§ 23. [20] L’animal qu’on nomme le petit crabe, tient tout à la fois des crustacés et des testacés, par sa nature propre ; et considéré dans ce qu’il est par lui-même, il se rapproche du genre langouste ; mais comme il se revêt d’une coquille et qu’il y vit, il ressemble aux crustacés ; et c’est là ce qui fait qu’il semble tenir des deux espèces à la fois. A vrai dire, il a une forme [25] assez semblable à celle des araignées, si ce n’est qu’il a le bas de la tête et du thorax plus grand qu’elles.

§ 24. Il a deux petites cornes, de couleur rousse ; et au-dessous de ces cornes, deux gros yeux, qui ne rentrent pas et ne se baissent pas, comme ceux des crabes, mais qui sont tout droits. Au-dessous des yeux, vient [30] la bouche ; et autour de la bouche, comme des barbes, qui sont en plus grande quantité. A la suite, viennent deux pieds fendus, à l’aide desquels il approche sa proie de sa bouche ; puis, deux autres pieds de chaque côté; et même un troisième, qui est tout petit. [530b] Tout le dessous du tronc est mou; et quand on ouvre la bête, l’intérieur est jaune.

§ 25. Il n’y a qu’un seul canal allant de la bouche jusqu’à l’estomac ; et l’on ne voit pas de canal pour l’excrétion. Les pieds et le tronc sont durs ; mais ils le sont moins que dans les crabes. L’animal n’a point [5] d’appendice qui l’attache à sa coquille, comme les pourpres et les buccins; et il s’en détache sans peine. Les carcinions qui se logent dans les turbinés, sont plus allongés que ceux qui se logent dans les nérites.

§ 26. La seconde espèce est celle des nérites, qui, à d’autres égards, se rapproche de la première, mais qui s’en distingue par deux pieds fendus, dont le droit est petit, tandis que le gauche est grand. [10] C’est sur ce dernier que marche surtout l’animal. On trouve aussi quelquefois un animal analogue dans les conques et autres coquilles, où son adhérence est à peu près la même ; et on l’appelle le cyllare. Le nérite a d’ailleurs la coquille lisse, grande, arrondie, et conformée dans le genre de celle des buccins. Seulement, [15] le micon des nérites n’est pas noir comme. dans ceux-ci ; mais il est rouge. Le nérite est attaché assez fortement à sa coquille, par le milieu.

§ 27. Dans les temps calmes, les petits crabes se détachent des rochers pour aller chercher leur nourriture ; mais quand les vents soufflent, ils se tiennent en repos sur les rochers. Les nérites s’y tiennent également, ainsi que les lépades, les hémorrhoïdes et toutes [20] les espèces semblables. Ils adhèrent aux rochers, en inclinant leur couvercle ; c’est comme le bouchon dans un vase ; et ce que produisent les deux valves dans les bivalves, une seule suffit à le faire dans les turbinés. La partie charnue est à l’intérieur; et dans cette partie, se trouve la bouche.

§ 28. [25] La même organisation se montre dans les hémorrhoïdes, dans les pourpres, et dans tous les animaux de cet ordre. Ceux qui ont le pied gauche plus grand ne vont pas dans des coquilles arrondies ; mais ils vont dans les nérites. Il y a même des limaçons de mer qui renferment dans leurs coquilles des animaux, pareils à ces petites écrevisses qui se forment aussi dans les eaux douces. Ils en diffèrent [30] en ce que le dedans de la coquille est mou.

§ 29. Quant à leur forme, c’est par l’anatomie qu’il faut l’étudier et s’en rendre compte.

CHAPITRE V : Des oursins

Des hérissons de mer ; leur organisation étrange ; ils n’ont pas de chair; leurs petits corps noirs ; leurs œufs ; espèces nombreuses ; hérissons de Torone ; hérissons comestibles ; œufs des hérissons qu’on ne peut manger ; bouche et orifice excrétoire des hérissons ; leurs cinq dents ; leur estomac divisé en cinq sections ; les cinq œufs ; les corps noirs ; les piquants du hérisson lui servent à marcher.

§ 1. Les hérissons de mer (oursins) n’ont pas de partie charnue ; c’est là une organisation qui n’appartient qu’à eux. Ils en sont tous privés, et ils n’ont pas la moindre chair à l’intérieur; mais tous ont les corps noirs. [531a] Il y a plusieurs. espèces de hérissons. L’une est celle qu’on mange ; et c’est l’espèce où se trouvent des œufs, ou ce qu’on appelle ainsi ; ces œufs sont grands et comestibles ; ils se trouvent également dans les grands et les petits hérissons, qui, même quand ils sont encore tout jeunes, ont déjà ces œufs.

§ 2. Il y a, en outre, deux autres espèces, celle des spatanges, et celle des hérissons [5] qu’on appelle brysses ; mais ceux-là sont dans la haute mer; et ils sont rares. Puis, il y a encore les hérissons qu’on nomme hérissons-mères, et qui sont les plus gros de tous. On connaît aussi une dernière espèce qui est petite, mais qui a des pointes longues et dures. Cette espèce vient de la haute mer dans les eaux profondes, où la mer a encore plusieurs brasses; et l’on s’en sert parfois comme d’un remède dans les stranguries.

§ 3. [10] Sur les côtes de Torone, on trouve des hérissons de mer dont les coquilles, les piquants, et les œufs sont blancs ; ceux-là sont plus longs que les autres. Mais dans ces hérissons, le piquant n’est, ni bien grand, ni bien fort ; il est plutôt mou. Les corps noirs qui partent de la bouche sont nombreux ; et ils vont jusqu’à l’orifice excrétoire, sans d’ailleurs tenir les uns aux autres. [15] Le hérisson en est comme partagé en plusieurs sections. Ce sont les hérissons comestibles qui ont le plus de mouvement, et les mouvements les plus variés; ce qui doit donner à le croire, c’est qu’ils ont toujours quelque chose d’arrêté dans leurs piquants.

§ 4. Tous les hérissons ont des œufs ; mais quelques-uns ont des œufs qui sont très petits et qui ne sont pas mangeables. Il se trouve que ce qu’on appelle la tête et la bouche est en bas dans le hérisson, et que l’orifice par où sortent les excréments est en haut. [20] C’est aussi l’organisation des turbinés et des lépades; car, prenant leur nourriture par les parties inférieures, la bouche est tournée près de ce qu’elle doit saisir, et les excréments sortent par en haut dans les parties supérieures de la coquille.

§ 5. Le hérisson de mer a cinq dents, dont l’intérieur est creux ; et, entre ces dents, se trouve un corps charnu qui tient lieu de langue. [25] Vient ensuite l’œsophage ; puis, après l’œsophage, l’estomac, qui offre cinq divisions, et qui est plein d’excréments. Toutes les sinuosités de cet estomac se réunissent en une seule pour la sortie des excrétions, à l’endroit où la coquille est trouée. Au-dessous de l’estomac, se trouve, dans une autre membrane, ce qu’on appelle les œufs, [30] qui, dans tous ces animaux, sont en nombre égal, toujours impair, et cinq en tout.

§ 6. En haut, à partir de la racine des dents, sont suspendus les corps noirs, dont le goût est amer et qu’on ne peut manger. Bon nombre d’animaux ont quelque organe semblable ou analogue ; il se trouve dans les tortues, dans les rainettes, dans les grenouilles, dans les turbinés, et dans les mollusques. [531b] La seule différence est celle de la couleur; mais dans tous ces animaux, les corps de ce genre sont immangeables, bien qu’ils le soient plus ou moins.

§ 7. La bouche du hérisson de mer se tient sans discontinuité d’un bout à l’autre ; mais, à la surface, elle n’est pas continue, et l’on dirait d’une lanterne qui n’aurait pas la peau qui doit en faire le cercle. [5] Le hérisson se sert de ses piquants en guise de pieds ; et c’est en s’appuyant dessus qu’il se met en mouvement, pour changer de place.

CHAPITRE VI : Des téthyes, ou ascidies

Leur organisation très spéciale ; coquille adhérente au rocher; pas d’excréments; leur intérieur; leur chair ; leurs deux conduits ; leur dedans ; leur couleur ; les orties de mer, attachées aux roches, ou détachées; pas de coquilles ; leur corps tout charnu ; leurs tentacules saisissent les objets ; manière de prendre leur proie ; pas d’excréments ; deux espèces d’orties ; les grandes et les petites ; orties de Chalcis ; influence des saisons sur les orties de mer; la chaleur leur fait beaucoup de mal. — Résumé sur les mollusques, les crustacés et les testacés.

§ 1. Les animaux appelés téthyes ont, entre tous ces mollusques, l’organisation la plus extraordinaire. Il n’y a qu’eux dont le corps soit caché tout entier dans la [10] coquille ; mais cette coquille tient le milieu entre une coquille proprement dite et le cuir; aussi on la coupe comme on couperait un cuir desséché.

§ 2. La coquille adhère aux rochers. Elle a deux trous éloignés l’un de l’autre, extrêmement petits et difficiles à reconnaître. C’est par ces trous que l’animal rejette l’eau après l’avoir reçue. Il n’a d’ailleurs aucun excrément qu’on puisse observer, [15] ainsi qu’en ont les autres testacés, et par exemple le hérisson de mer, ou ce qu’on appelle le micon dans les autres.

§ 3. En les ouvrant, on trouve dedans, d’abord, une membrane nerveuse qui enveloppe la partie charnue ; c’est dans cette membrane qu’est renfermée la chair de la téthye, qui ne ressemble à celle d’aucun autre animal ; cependant cette chair tout entière est homogène dans son ensemble. [20] Elle est adhérente de côté, sur deux points, à la membrane et à la peau; et là où elle est attachée, elle est des deux côtés plus étroite, se dirigeant vers les conduits extérieurs qui traversent la coquille, et par lesquels l’animal rejette et reçoit l’eau qui est sa nourriture. L’un des conduits peut passer pour une bouche ; et l’autre, pour l’orifice excrétoire.

§ 4. L’un des deux conduits est plus épais; et l’autre, plus mince. [25] Le dedans est creux dans les deux sens; et il y a un petit corps continu qui y fait cloison. Dans l’une des deux cavités, se trouve le liquide. D’ailleurs, la téthye n’a aucune autre partie organique, ni aucun organe des sens, ni, ainsi qu’on l’a dit plus haut, l’orifice excrétoire des autres testacés. La couleur de la téthye est [30] tantôt jaune et tantôt rouge.

§ 5. Le genre des acalèphes (orties de mer) est tout à fait à part. Les orties s’attachent aux rochers, comme quelques testacés ; mais parfois aussi, elles s’en détachent. Elles n’ont pas de coquille ; mais tout leur corps est charnu. [532a] Elles sentent la main qui cherche à les prendre, et elles la saisissent. Elles la serrent même, comme le polype le fait avec ses tentacules, jusqu’au point de faire enfler la chair.

§ 6. L’ortie a la bouche au centre ; et elle vit du rocher, comme [5] elle vivrait de sa coquille; si quelque poisson tombe à sa portée, elle le saisit, comme elle saisit la main qui la touche ; et c’est de cette façon qu’elle mange tout ce qui peut la nourrir, et ce qu’elle peut prendre. Il y a même une espèce d’ortie qui se détache du rocher, et qui mange ce qu’elle peut attraper, des peignes et des hérissons.

§ 7. L’ortie de mer semble ne pas avoir d’excrément qu’on puisse reconnaître; et à cet égard, elle est comme les plantes. [10] Il y a deux espèces d’orties de mer. Les unes sont plus petites et plus comestibles; puis, il y a les grandes et les dures, comme celles qui sont sur les côtes de Chalcis. En hiver, elles ont la chair ferme ; aussi, c’est le moment où on les pêche, et où elles sont bonnes à manger. Dans l’été, elles dépérissent, et elles deviennent tout aqueuses. Pour peu qu’on [15] les touche, elles se déchirent très vite, et on ne peut les enlever du rocher tout entières. La chaleur les fait souffrir, et alors elles se cachent davantage dans les rochers.

§ 8. On voit donc pour les mollusques, les crustacés et les testacés, quels sont leurs organes extérieurs et leurs organes internes.

CHAPITRE VII : Des insectes

Leurs espèces très nombreuses ; trois parties distinctes dans le corps de tous les insectes ; leur vie persiste après qu’on les a coudés ; les yeux sont leur seul organe apparent ; la langue de certains insectes ; leurs aiguillons, intérieur ou extérieur ; le scorpion ; insectes ailés, insectes sans ailes ; leurs ailes avec fourreau ou sans fourreau ; corps singulier des insectes ; parties intérieures ; leur intestin droit ou replié ; la cigale est le seul des animaux à n’avoir point de bouche ; son alimentation ; différences entre les espèces de cigales ; animaux étranges vus quelquefois en mer par des pécheurs ; description de ces animaux rares. – Résumé.

§ 1. [20] Il faut étudier les insectes comme on vient de le faire pour les animaux précédents. Ce genre comprend une foule d’espèces; et bien que quelques-unes de ces espèces soient très rapprochées les unes des autres, on ne les a pas réunies sous une appellation commune : par exemple, l’abeille, le frelon, la guêpe et autres insectes analogues. On n’a pas donné davantage de nom commun aux insectes qui ont des ailes dans un fourreau, comme [25] le hanneton, le carabe, la cantharide et les insectes de même ordre.

§ 2. Il y a trois parties qui sont les mêmes dans tous les insectes : la tête, la cavité de la région du ventre, et la partie intermédiaire de ces deux-là, qui est la troisième. Dans les autres animaux, cette dernière division correspond à la poitrine et au dos. Le plus souvent, cette troisième partie est d’une seule pièce; mais dans les insectes qui sont longs et qui ont plusieurs pieds, les portions intermédiaires sont presque aussi nombreuses que les sections.

§ 3. [30] Tous les insectes vivent encore après qu’on les a coupés en deux, si ce n’est ceux qui sont soumis à un trop grand froid, ou qui se refroidissent vite à cause de leur petitesse. C’est ainsi que les guêpes vivent quoique coupées par moitié. La tête et l’estomac vivent tant qu’ils tiennent à la partie du milieu; mais sans le milieu, la tête ne vit pas. [532b] Les insectes longs et à plusieurs pieds vivent longtemps après qu’on les a coupés; et l’animal, une fois coupé, se meut vers les deux extrémités, c’est-à-dire vers la coupure et vers la queue, comme l’insecte appelé la scolopendre.

§ 4. [5] Tous les insectes ont des yeux; mais ils n’ont aucun autre organe des sens apparent. Cependant, quelques-uns ont une sorte de langue, telle que celle de tous les testacés; et elle leur sert à goûter leurs aliments et à les pomper par elle. Chez les uns, cette langue est molle ; chez d’autres, elle a beaucoup de force, comme celles des pourpres. Les myopes [10] et les taons ont cet organe extrêmement fort, ainsi que la plupart des insectes; et tous ceux qui n’ont pas de dard en arrière ont cette langue comme une sorte d’arme. Ceux qui sont munis de cette langue ainsi faite, n’ont pas de dents, excepté un très petit nombre. C’est avec cette même langue que les mouches piquent au sang, et que les cousins percent la peau.

§ 5. Certains insectes ont des aiguillons. [10] Pour les uns, l’aiguillon est à l’intérieur, comme chez les abeilles et les guêpes ; pour d’autres, il est extérieur, comme pour le scorpion, qui est, d’ailleurs, le seul des insectes à avoir une longue queue. Le scorpion a, de plus, des pinces, qu’a aussi cette sorte de scorpion qui se met dans les livres.

§ 6. Parmi les insectes, ceux qui volent ont des ailes, outre toutes les autres parties. [20] Les uns n’ont que deux ailes, comme les mouches; d’autres en ont quatre, comme les abeilles. Aucun de ceux qui n’ont que deux ailes n’a son aiguillon en arrière. Parmi les insectes volants, les uns ont un fourreau, un élytre à leurs ailes, comme le hanneton ; d’autres sont sans élytre, comme l’abeille. Pour tous, le vol est possible [25] sans qu’ils aient de queue ; leur aile n’a ni tuyau ni division.

§ 7. ll y en a qui ont des antennes au-devant des yeux, comme les psychés et les carabes. Ceux d’entre eux qui sautent ont, tantôt les jambes de derrière plus longues, et tantôt les organes du saut pliés en arrière, comme le sont les jambes des quadrupèdes. [30] Tous présentent des différences pour le dessus et le dessous de leur corps, comme en présentent le reste des animaux

§ 8. La chair du corps des insectes n’est pas de la nature de la coquille, et leur corps ne devient jamais charnu comme l’intérieur des crustacés; il est entre les deux. Aussi, les insectes n’ont-ils ni arête, ni os, ni rien qui ressemble à l’os de la seiche, ni de coquille circulaire. [533a] Leur corps se conserve par sa seule dureté, et il n’a pas besoin d’une autre défense que celle-là. Ils ont de la peau ; mais cette peau est très fine.

§ 9. Voilà donc pour les insectes ce que sont les parties extérieures [5] qui les composent.

§ 10. Au-dedans, l’intestin vient, chez la plupart, immédiatement après la bouche, et il reste simple et droit jusqu’à l’orifice excrétoire. Il y a très peu d’insectes chez lesquels l’intestin fasse une circonvolution. Aucun n’a de viscère, non plus que de graisse. C’est là du reste l’organisation des animaux qui n’ont pas de sang. Quelques-uns ont un estomac ; et à partir de l’estomac, le reste de l’intestin est simple, ou enroulé, comme dans les criquets.

§ 11. La cigale est le seul des insectes, et même le seul des autres animaux, qui n’ait pas de bouche, mais une sorte de langue, dans le genre des animaux à aiguillon antérieur. Cet appendice est long, attaché à la tête, sans division; et c’est par là que l’animal prend sa nourriture, qui ne se compose que de rosée. Dans son estomac, il n’y a jamais d’excréments. Il y a plusieurs espèces de cigales; et elles [15] diffèrent en grosseur et en petitesse. Elles diffèrent aussi en ce que celles qu’on appelle chanteuses sont divisées sous le corselet, et qu’elles y ont une membrane très visible, tandis que les petites cigales n’en ont pas.

§ 12. En outre des animaux étudiés jusqu’à présent, il y en a aussi dans la mer qu’il n’est pas possible de classer par genres, parce qu’ils sont trop rares. Parmi les pêcheurs [20] qui font le commerce, quelques-uns prétendent avoir vu dans la mer des animaux pareils à des poutres, noirs, ronds, et partout d’égale épaisseur. D’autres de ces animaux ressembleraient à des boucliers ; ils seraient de couleur rouge, et ils auraient de nombreuses nageoires. D’autres encore seraient assez semblables aux parties honteuses de l’homme, pour la forme et la grandeur, si ce n’est qu’au lieu de testicules, ce sont [25] deux nageoires. On aurait pris, dit-on, quelquefois des animaux de cette espèce, sur la pointe des ancres.

§ 13. Telle est l’organisation des parties internes et externes de tous les animaux, tant de celles qui sont particulières à chaque genre que de celles qui sont communes à tous.

CHAPITRE VIII : Des sens dans les animaux

Leur inégale répartition ; les cinq sens ; exception pour la taupe ; ses yeux rudimentaires ; tous les animaux ont le toucher; seulement, les organes en sont plus ou moins apparents; les poissons ont le goût, l’odorat et l’ouïe; exemples divers; chasse des dauphins; observations et ruses des pécheurs ; quelques poissons ont l’ouïe extrêmement âne ; de l’odorat chez les poissons ; preuves nombreuses démontrant qu’ils perçoivent les odeurs; pèche de certains poissons; pèche de l’anguille ; l’odeur de la graisse brûlée est un excellent appât ; des sens chez les insectes ; les abeilles, les moucherons, les fourmis sentent les odeurs; du sens particulier du goût chez les insectes ; le toucher se retrouve dans tous les animaux ; le sens du goût appartient à tous ceux qui ont une bouche ; le sens du son chez les solènes ; le sens du toucher dans les peignes ; chasse des nérites ; le hérisson de mer n’a presque pas d’odorat ; et après lui, les téthyes et les glands marins. — Résumé sur les sens.

§ 1. Maintenant, nous allons étudier les sens. Ce n’est point également que les sens sont répartis [30] entre tous les animaux. Les uns ont tous les sens; les autres n’en ont que quelques-uns. Les sens, en total et sans qu’il puisse y en avoir aucun autre qui mérite ce nom, sont au nombre de cinq : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. [533b] L’homme a tous ces cinq sens, ainsi que les ont les animaux ovipares qui marchent, et l’on peut dire encore, tous les animaux ovipares qui ont du sang.

§ 2. Il n’y a guère d’exception que quand un genre d’animaux est privé d’un sens, comme l’est l’espèce des taupes, qui ne jouit pas de la vue. Du moins, elle n’a pas d’yeux apparents; mais si l’on enlève [5] la peau très épaisse qui recouvre sa tête, à la place que devraient occuper les yeux s’ils étaient extérieurs, on remarque des yeux intérieurs, tout déformés, qui ont absolument les mêmes parties que de vrais yeux. Ainsi, ces veux ont le noir de l’œil, et la partie centrale du noir qu’on appelle la pupille et la graisse circulaire ; seulement [10] toutes ces parties sont plus petites que dans les yeux extérieurs.

§ 3. Mais rien de tout cela ne paraît au-dehors, à cause de l’épaisseur de la peau; et l’on dirait que, dès la naissance, la nature de ces yeux a été incomplète et mutilée. A partir de l’encéphale, au point où il touche à la moelle, deux canaux fibreux et forts se dirigent vers le siège même des yeux, et aboutissent aux dents saillantes de la mâchoire supérieure.

§ 4. [15] Tous les autres animaux ont, à la fois, le sens des couleurs et des sons, des odeurs et des saveurs ; tous les animaux sans distinction ont également le cinquième sens, celui qu’on appelle le toucher. Dans quelques animaux, les organes des sens sont extrêmement apparents ; et c’est l’organe des yeux qui l’est plus que les autres. [20] La place des yeux et la place de l’ouïe sont déterminées. Certains animaux ont des oreilles; d’autres n’ont d’apparent que les conduits auditifs.

§ 5. Il en est de même aussi pour l’odorat ; tels animaux ont des narines; tels autres n’ont que les canaux olfactifs, comme le genre des oiseaux. Ces animaux ont également l’organe du goût, qui est la langue.

§ 6. [25] Parmi les animaux aquatiques, qui ont du sang, les poissons ont l’organe du sens des saveurs, la langue ; mais ce sens, s’il existe, est imparfait chez eux, parce que leur langue est osseuse et n’est pas détachée. Dans quelques poissons, le voile du palais est charnu, comme on le voit dans les carpes de rivière; et si l’on n’y regarde pas de très près, on pourrait croire que c’est une langue. [30] Il est évident, d’ailleurs, que les poissons ont le sens du goût; et ce qui le prouve, c’est que bien des poissons préfèrent certaines saveurs particulières. L’appât qu’ils saisissent le plus avidement, c’est celui du thon et des poissons gras, parce que ces appâts sont pour eux les plus agréables à goûter et à manger.

§ 7. [534a] Quant au sens de l’ouïe et de l’odorat, il n’y en a pas d’organe apparent chez les poissons; car ce que l’on pourrait prendre pour la place des narines ne communique pas avec l’encéphale ; et tantôt ce conduit est bouché et aveuglé ; ou tantôt il ne va que jusqu’aux branchies. Mais il n’en est pas moins certain qu’ils entendent et qu’ils ont de l’odorat.

§ 8. [5] On les voit fuir les grands bruits, par exemple le bruit des rames des trirèmes ; et alors, on les prend aisément dans leurs cachettes. C’est qu’un bruit qui produit peu d’effet au-dehors, paraît, quand on l’entend dans l’eau, intolérable, violent et énorme. On sait ce qui se passe dans la pêche des dauphins. [10] On les rassemble dans un cercle de canots ; puis, en battant la mer avec grand bruit, on les force à se réfugier en masse et à sauter sur terre, où on les prend, tout étourdis par ce bruit. Cependant les dauphins n’ont à l’extérieur aucun organe de l’ouïe qu’on puisse voir.

§ 9. [15] Pour bien chasser les poissons, on prend garde autant que possible de ne pas faire le moindre bruit, ni avec les rames, ni avec les filets; et quand on a remarqué que le poisson abonde en certains endroits, on descend les filets dans l’eau loin de ce lieu, de façon que, ni le bruit des rames, ni le clapotement de l’eau, n’aillent pas jusque-là. [20] On recommande bien à tous les nautoniers de se tenir le plus silencieusement qu’ils peuvent, jusqu’à ce que les poissons soient renfermés dans le cercle.

§ 10. Parfois aussi, quand on veut rassembler les poissons, on procède comme à la pêche des dauphins ; on fait du bruit en jetant des pierres dans l’eau, pour que, tout effrayés, ils se pressent tous sur le même point, et qu’on puisse alors les entourer de filets. [25] Mais avant de les y avoir enveloppés, on empêche toute espèce de bruit comme on vient de le dire; et une fois qu’on les a réunis et enserrés dans le cercle, on recommande de crier et de faire grand bruit; car les poissons, en entendant ce bruit et tout ce tumulte, se précipitent dans le filet par la peur qui les domine.

§ 11. De même encore, quand les pêcheurs voient de loin une troupe de poissons [30] réunie pour prendre leur pâture, et se jouant à la surface de l’eau, par un temps calme et serein, et qu’ils veulent regarder de plus près la grosseur et l’espèce de ces poissons, s’ils s’approchent sans faire de bruit, les poissons ne s’en aperçoivent pas, et on les prend à la surface même de l’eau; mais si l’on fait quelque bruit par hasard, on les voit s’enfuir aussitôt.

§ 12. [534b] Voici encore une autre preuve. Il y a dans les rivières certains petits poissons qui se cachent sous les rochers, et qu’on appelle des chabots. Comme ils se blottissent sous les rochers, on les chasse en frappant avec des pierres les rochers où ils sont. Ils en sortent alors avec précipitation, comme entendant le bruit, et tout troublés de ce qu’ils l’entendent. Ce sont là autant de preuves que les poissons perçoivent les sons.

§ 13. [5] Il y a même des gens qui soutiennent que, de tous les animaux, ce sont les poissons qui ont l’ouïe la plus fine, parce que, dans de longs séjours sur mer, ils ont pu constater bien des faits de ce genre. Les poissons qui ont l’ouïe la plus subtile sont le muge, le chrems, le loup de mer, la saupe, le chromis, et les poissons de cet ordre. [10] Les autres poissons entendent moins bien que ceux-là; et c’est pourquoi ils font davantage leur demeure habituelle dans les profondeurs de la mer.

§ 14. On peut faire des remarques analogues sur l’odorat des poissons. La plupart d’entre eux s’abstiennent de mordre à l’appât s’il n’est point frais ; (et les autres poissons sentent moins bien qu’eux). On ne prend pas tous les poissons avec les mêmes amorces; mais il faut des appâts spéciaux, parce qu’ils les sentent et les reconnaissent. [15] Pour quelques-uns, il faut des amorces de mauvaise odeur, comme la saupe, qu’on prend avec de la fiente. Il y a, en outre, beaucoup de poissons qui vivent dans des trous profonds ; et quand les pêcheurs veulent les en faire sortir pour les prendre, ils frottent l’entrée du trou avec de la saumure, qui a une très forte odeur ; et les poissons y accourent sur-le-champ.

§ 15. [20] Voici encore comment on pêche l’anguille : on met dans l’eau un petit vase où il y a eu de la saumure, en plaçant à la bouche du vase ce qu’on appelle la nasse.

§ 16. En général, tous les poissons se portent vivement à l’odeur de la chair grillée. Aussi fait-on rôtir des morceaux de chair de seiches, à cause de leur odeur, et s’en sert-on pour amorces ; les poissons s’y précipitent de plus belle. [25] On dit encore qu’on fait griller des polypes, pour les mettre dans les trubles, uniquement à cause de leur odeur de graisse.

§ 17. Il est certain que les poissons, passant près d’un navire, se mettent à fuir quand on jette de la lavure de poissons ou de l’eau de la cale, comme sentant l’odeur de ces immondices. On dit aussi que les poissons sentent très vite le sang des autres poissons qu’on tue ; [535a] et ce qui le prouve bien, c’est que là où il y a du sang de poissons, ils se mettent à fuir et se retirent au loin.

§ 18. Généralement, si l’on amorce la nasse avec un appât gâté, les poissons n’y entrent pas, et ils ne s’en rapprochent même point; mais si l’appât est bien frais, et s’il a été grillé, [5] ils accourent de loin vers la nasse et s’y enfoncent.

§ 19. Tout ceci est surtout visible pour les dauphins. Ils n’ont pas d’organe de l’ouïe apparent, et on les prend parce qu’ils sont tout assourdis du bruit qu’on fait, ainsi qu’on l’a déjà dit. Ils n’ont pas davantage d’organe apparent pour l’odorat; et ils n’en ont pas moins [10] une perception très vive de l’odeur.

§ 20. Il est clair que ces animaux ont tous les sens. Les autres animaux dont il reste à parler, se divisent en quatre genres : mollusques, crustacés, testacés, et insectes. [15] Parmi ceux-là, les mollusques, les crustacés, et les insectes ont les cinq sens ; car ils possèdent la vue, l’odorat et le goût. Les insectes ailés ou sans ailes sentent les odeurs de fort loin ; et, par exemple, les abeilles et les chenilles perçoivent celle du miel. [20] Elles le sentent à grande distance, comme si elles le reconnaissaient à son parfum.

§ 21. Beaucoup d’insectes sont tués par l’odeur seule du soufre. Il suffit de répandre de l’origan et du soufre en poudre sur les fourmilières, pour que les fourmis les désertent. La plupart de ces insectes fuient l’odeur de la corne de cerf brûlée, et encore bien davantage l’odeur de la résine de styrax.

§ 22. [25] C’est encore ainsi qu’on prend les seiches, les polypes, et les langoustes, à l’aide de certains appâts. Les polypes même s’y attachent si fortement qu’on ne peut leur faire lâcher prise, et qu’ils préfèrent se laisser couper par morceaux ; mais si on leur présente du pouliot, ils se sauvent, dit-on, sur-le-champ, chassés par l’odeur.

§ 23. [30] On peut en dire autant du sens du goût dans ces animaux, [535b] attendu qu’ils poursuivent chacun une nourriture différente ; et que tous ne se plaisent pas aux mêmes saveurs. Ainsi, l’abeille ne vole jamais à rien de fétide ; et elle ne recherche que les choses sucrées. Au contraire, les cousins ne recherchent pas les matières douces, mais les matières acides.

§ 24. [5] Ainsi que nous l’avons dit antérieurement, tous les animaux ont le sens du toucher. Les crustacés ont l’odorat et le goût; c’est ce que prouve bien l’effet que les amorces produisent sur eux, comme on le voit pour la pourpre, qui se laisse amorcer par des matières pourries, et qui se lance vers les appâts de ce genre ; c’est la preuve qu’elle sent les odeurs de fort loin. Les mêmes observations démontrent bien que ces animaux perçoivent aussi les saveurs; [10] car les objets vers lesquels ils sont d’abord attirés, par l’odeur qu’ils discernent, sont ceux aussi dont chaque espèce se repaît à plaisir, et dont elle goûte les saveurs particulières.

§ 25. Tous les animaux pourvus d’une bouche jouissent, ou souffrent, de la saveur des objets qu’ils touchent. Quant à la vue et à l’ouïe, les observations ne sont, ni bien certaines, ni bien évidentes. Les solènes paraissent, au moindre bruit que l’on fait, s’enfoncer pour fuir de plus en plus bas, au fond de l’eau, [15] dès qu’ils sentent le fer approcher. Il ne passe plus alors qu’une très petite portion de leur corps ; et le reste est comme dans un trou. Quand on approche le doigt des peignes qui sont ouverts, ils se ferment, et c’est à croire qu’ils voient.

§ 26. Les pêcheurs de nérites ne vont jamais les pêcher sur le vent, [20] quand ils les chassent vers l’appât, pas plus qu’ils ne soufflent mot et ne rompent le silence, parce qu’ils supposent que l’animal sent et entend. Si l’on parle, le poisson fuit, dit-on, en toute hâte.

§ 27. Entre les testacés qui changent de place, c’est le hérisson de mer, l’oursin, qui a l’odorat le moins fin ; parmi ceux qui ne bougent pas, ce sont les téthyes et les glands de mer.

§ 28. [25] Les organes des sens dans tous les animaux sont constitués comme on vient de le dire.

CHAPITRE IX : De la voix des animaux

Il faut bien distinguer la voix, le son et le langage articulé ; organes de la voix pour les voyelles et les consonnes muettes ; fonction de la langue ; bruits divers que font les insectes ; les mollusques et les crustacés n’ont ni voix ni son ; bruits divers que font certains poissons ; cas spécial du dauphin ; voix des ovipares quadrupèdes ; sifflement des tortues ; coassement des grenouilles, surtout dans la saison de l’accouplement ; la voix des oiseaux ; différences et parités entre la voix des mâles et des femelles ; le rossignol ; langage articulé ; privilège de l’homme ; les sourds-muets ; premier langage des enfants ; variations de la voix selon les régions ; différences dans une même espèce ; cas extraordinaires chez les petits oiseaux ; rossignol corrigeant la voix d’un de ses petits ; les deux voix de l’éléphant sans sa trompe, ou avec sa trompe.

§ 1. Voici maintenant ce qu’on peut dire de la voix des animaux. D’abord la voix et le bruit sont choses fort différentes ; et le langage diffère encore de l’un et de l’autre. L’animal n’a de voix et ne se fait entendre que par l’organe du pharynx exclusivement; et par suite, les animaux qui n’ont pas de poumon, n’ont pas non plus de voix.

§ 2. Le langage est l’articulation de la voix, au moyen de la langue. C’est la voix et le larynx qui émettent les voyelles ; c’est la [536a] langue et les lèvres qui forment les consonnes, ou lettres aphones. Tels sont les éléments dont se forme le langage ; et de là vient que les animaux qui n’ont pas de langue, ou qui n’ont pas une langue qui soit libre, ne parlent pas. Ce qui n’empêche pas que les animaux peuvent faire du bruit par d’autres parties que celles qu’on vient d’indiquer.

§ 3. Les insectes n’ont ni la voix, ni le langage; et ils n’en font pas moins un certain bruit avec l’air qu’ils ont dans leur intérieur, mais non avec l’air du dehors. [5] Aucun d’eux ne respire. Les uns bourdonnent comme l’abeille, et en général, les insectes ailés; il y en a d’autres dont on dit qu’ils chantent, par exemple les cigales.

§ 4. Tous ces animaux produisent le bruit par la membrane qui est placée sous le corselet de tous ceux qui ont des sections, tels que les cigales qui produisent le bruit par le froissement de l’air. Les mouches, les [10] abeilles, et tous les insectes de cette classe, font du bruit avec leurs ailes, qu’elles déploient et qu’elles contractent successivement. Leur bruit vient toujours du froissement de l’air intérieur. Les sauterelles produisent leur bruit en battant l’air avec les pattes qui leur servent à sauter.

§ 5. Aucun mollusque, aucun crustacé n’a de voix, ni n’émet naturellement aucun son.

§ 6. Les poissons n’ont pas de voix, [15] parce qu’ils n’ont ni poumon, ni trachée-artère, ni pharynx. Ils produisent seulement certains bruits et certains grincements, qu’on prend pour une voix, comme la lyre et le chromis, qui émettent une sorte de grognement; tels sont encore le poisson de l’Achéloüs appelé le sanglier, et aussi le forgeron et le coucou, dont l’un produit une espèce de sifflement, et dont l’autre produit un bruit rapproché de la voix du coucou, ce qui lui a fait donner son nom.

§ 7. [20] Tous ces animaux produisent leur prétendue voix, tantôt par le froissement des branchies, parties de leur corps qui sont dans le genre de l’arête, tantôt par le moyen des organes intérieurs qui avoisinent l’estomac ; car chacun de ces animaux a de l’air ; et c’est, soit en le battant, soit en l’agitant, qu’ils produisent du son.

§ 8. Il y a des sélaciens qui semblent siffler ; [25] mais on aurait tort de dire qu’ils ont une voix ; ils font simplement du bruit. Ainsi, quand les peignes s’avancent en s’appuyant à la surface de l’eau, ce qu’on appelle leur vol, ils font entendre un grognement, que produisent aussi les hirondelles de mer; car on dit également d’elles qu’elles volent, quand elles s’élèvent, ne touchant plus la mer, grâce à leurs nageoires larges et longues. [30] Mais de même qu’on ne dit pas que le bruit fait par les ailes des oiseaux soit une voix, on ne peut pas le dire davantage pour aucun de ces animaux.

§ 9. Le dauphin émet aussi un sifflement, et il murmure, quand il sort de l’eau [536b] et qu’il est à l’air; mais ce son est tout autre chose que ceux dont on vient de parler. Le dauphin a bien une voix, puisqu’il a un poumon et une trachée-artère ; mais il n’a pas la langue libre, et il n’a pas de lèvres, de manière à pouvoir articuler quelque chose avec cette voix.

§ 10. Parmi les animaux qui ont une langue et un poumon, [5] les ovipares quadrupèdes ont une voix, mais très faible. Les uns sifflent comme les serpents; d’autres ont une voix grêle et faible ; d’autres encore, comme les tortues, ont un petit sifflement entrecoupé.

§ 11. La grenouille a une langue toute particulière. Le devant de la langue, qui est libre chez les autres animaux, est attaché chez elle, comme la langue des poissons; [10] mais la partie qui est vers le pharynx est détachée et peut se déployer. C’est grâce à cette conformation qu’elle émet la voix qui la distingue.

§ 12. Les mâles des grenouilles font entendre le coassement qu’ils produisent dans l’eau, quand ils appellent les femelles pour l’accouplement. Tous les animaux ont des voix particulières pour provoquer la réunion et [15] le rapprochement des sexes, comme on le voit pour les verrats, les boucs et les béliers. La grenouille-mâle produit le coassement en avançant sur l’eau sa mâchoire inférieure au niveau des lèvres, et en ouvrant la mâchoire supérieure. Cette extension rend les mâchoires transparentes ; et les yeux brillent comme des lampes; car c’est surtout la nuit que l’accouplement des grenouilles a lieu.

§ 13. [20] Les oiseaux émettent une voix ; et ceux-là même l’articulent le mieux qui ont une langue assez large, ou qui ont la langue très mince. Dans quelques espèces, la voix du mâle et celle de la femelle sont tout à fait pareilles ; dans d’autres, elles sont différentes. Les petits oiseaux chantent beaucoup, et sont plus bavards que les grands oiseaux. [25] Le chant s’anime surtout à l’époque de l’accouplement, dans toutes les espèces.

§ 14. Les uns crient en se battant, comme la caille : les autres crient avant de se battre en manière de provocation, comme les perdrix : d’autres encore chantent après la victoire, comme les coqs. Dans certaines espèces le chant du mâle et relui de la femelle ne se distinguent pas, comme chez le rossignol mâle et le rossignol femelle qui ne se distinguent point ; seulement, [30] la femelle se tait quand elle couve ses œufs, ou qu’elle a des petits. Dans d’autres espèces, les mâles chantent plus que les femelles, comme les coqs et les cailles; et leurs femelles ne chantent point.

§ 15. Les quadrupèdes vivipares ont chacun des voix différentes les unes des autres ; [537a] mais aucun n’articule un langage ; ce privilège est réservé à l’homme seul. Quand l’animal a un langage articulé, il a aussi une voix ; mais il peut avoir une voix sans toujours avoir de langage, ni d’articulation.

§ 16. Ceux qui sont sourds de naissance sont en outre toujours muets ; cependant ils ont bien une voix ; mais elle ne peut pas articuler. [5] Dans les premiers temps, les enfants ne disposent pas mieux de leur langue que de tout autre de leurs organes ; elle n’est pas complètement développée ; et elle n’a toute sa liberté que plus tard. Aussi, presque toujours, les petits enfants bredouillent et bégayent.

§ 17. Les voix et les langages varient avec les pays. Ce qui distingue le plus nettement la voix, c’est d’être grave [10] ou d’être aiguë ; mais dans les mêmes espèces d’animaux, la nature de la voix n’offre aucune différence. Au contraire, la voix avec articulations, qu’on pourrait bien aussi appeler un langage, diffère selon les localités, non pas seulement d’une espèce à une autre, mais dans la même espèce d’animaux. Par exemple, dans les perdrix, le cri des unes est : cac, cac ; le cri des autres est : tri, tri.

§ 18. Il y a même quelques petits [15] oiseaux qui n’ont pas un chant pareil au chant de ceux de qui ils sortent, quand ils ont été élevés par d’autres, et qu’ils ont entendu le chant d’oiseaux différents. On prétend avoir observé un rossignol qui donnait des leçons à un de ses petits, parce que, apparemment, le ramage et la voix du jeune n’étaient pas pareils à la sienne, et qu’il essayait de le former.

§ 19. Les hommes ont également tous la même voix ; mais il s’en faut bien que leur langage soit le même. L’éléphant, quand il ne se sert pas de sa trompe, fait entendre, avec sa bouche seule, une voix qui a quelque chose de la respiration d’un homme, qui chasserait son souffle en se plaignant. Mais quand l’éléphant emploie sa trompe, le son qu’il produit ressemble au bruit strident de la trompette.

CHAPITRE X : Du sommeil et de la veille chez les animaux

Tous les animaux qui ont du sang présentent ces phénomènes ; Les rêves ; sommeil des poissons ; preuves diverses attestant que les poissons dorment ; observations des pécheurs ; position des poissons pendant leur sommeil ; les poissons à tuyau dorment en élevant leur tuyau au-dessus de l’eau, et en agitant légèrement les nageoires ; sommeil des mollusques et des crustacés ; sommeil des insectes ; les abeilles ; l’homme rêve plus que tout autre animal ; les tout petits enfants ne rêvent pas ; quelques personnes n’ont jamais rêvé de leur vie; les rêves survenant avec Page annoncent une révolution dans le tempérament. — Résumé.

§ 1. En ce qui concerne le sommeil et la veille des animaux, on peut se convaincre que tous ceux [25] qui marchent et qui ont du sang, dorment et veillent, pour peu qu’on se donne la peine de les observer. C’est qu’en effet tous les animaux qui ont des paupières se livrent au sommeil, en les fermant.

§ 2. On peut voir, en outre, que l’homme n’est pas le seul à avoir des rêves ; les chevaux, les chiens, les bœufs, les moutons, les chèvres, tous les vivipares quadrupèdes en ont comme lui. [30] Les chiens le montrent bien par leur aboiement. Quant aux ovipares, ce phénomène du rêve n’est pas certain ; mais il est bien évident qu’ils dorment.

§ 3. On peut en dire autant des animaux aquatiques, poissons, mollusques, [537b] crustacés, langoustes, et autres de même ordre. Tous ces animaux ont un sommeil très court ; mais on voit très bien qu’ils dorment. Ce n’est pas d’après leurs yeux que l’on pourrait s’en assurer, puisque aucun d’eux n’a de paupières ; mais c’est en constatant leur immobilité. [5] Ainsi, l’on prend les poissons, à moins que les poux et ce qu’on appelle les pucerons…. et ils sont alors si complètement immobiles qu’on peut sans peine les prendre à la main. Mais si les poissons restent trop longtemps à dormir, ces insectes, qui sont en très grande quantité, se jettent sur eux pendant la nuit et les dévorent.

§ 4. C’est au fond de la mer que les poux et les pucerons se trouvent, et ils y sont en quantité si grande que, quand une amorce, [10] faite avec du poisson, séjourne quelque temps au fond de l’eau, ils la rongent ; et il arrive souvent que les pêcheurs retirent l’amorce tout enveloppée de ces insectes, qui forment autour d’elle comme une boule.

§ 5. Mais voici d’autres preuves encore plus frappantes du sommeil des poissons. Souvent ils s’aperçoivent si peu qu’on s’approche d’eux qu’on peut les saisir à la main, et les frapper du harpon sans qu’ils s’en doutent. [15] A ces moments-là, ils sont dans un repos complet ; et ils ne remuent pas du tout, si ce n’est leur queue, et encore très faiblement. Ce qui prouve bien qu’ils dorment, ce sont leurs mouvements rapides quand quelque chose vient les troubler dans ce repos ; car alors ils s’élancent, comme sortant du sommeil.

§ 6. Dans les pêches au flambeau, on prend les poissons parce qu’ils dorment. Bien des fois les pêcheurs de thons les prennent tout endormis ; [20] et ce qui le prouve bien, c’est qu’on les surprend dans un absolu repos, et montrant. la partie blanche de leur corps. D’ailleurs, les poissons dorment plus profondément la nuit que le jour, à ce point qu’on les perce alors sans qu’ils bougent.

§ 7. La plupart des poissons dorment en s’appuyant sur le fond de l’eau, sur le sable, ou sur une pierre [25] qui repose au fond ; ou bien ils se cachent sous une pierre, ou dans un creux du rivage. Les poissons plats se logent dans le sable ; on reconnaît qu’ils y sont blottis par la forme que le sable présente en les recouvrant, et on les y frappe du trident. [30] Bien souvent, même dans le jour, on chasse au trident les loups, les dorades, les muges et autres poissons de cette espèce, parce qu’ils dorment; et s’ils ne dormaient pas, on ne pourrait pas avec un trident les atteindre jamais.

§ 8. [30] Les sélaciens dorment si bien que parfois on peut les prendre à la main. Le dauphin, la baleine, [538a] et tous les poissons à tuyau, dorment en élevant au-dessus de l’eau ce tuyau, qui leur sert à respirer, et en remuant doucement les nageoires. On prétend même qu’on a entendu le dauphin ronfler.

§ 9. Les mollusques dorment aussi de la même manière que les poissons. [5] Les crustacés dorment également comme eux. Quant aux insectes, voici les signes incontestables de leur sommeil. Ils restent dans un complet repos et sans le moindre mouvement. Ceci est surtout évident pour les abeilles, qui, dans la nuit, s’arrêtent et cessent de bourdonner. C’est encore ce qu’on peut voir sur ceux de ces insectes qui nous sont les plus familiers. [10] Ce n’est pas seulement parce qu’ils ne voient pas clair qu’ils se reposent la nuit ; car tous les animaux qui ont les yeux durs voient fort mal ; mais on peut observer qu’ils demeurent dans un repos non moins complet devant l’éclat des lampes.

§ 10. L’homme est de tous les animaux celui qui rêve le plus. Dans les premières années et quand on est tout enfant, [15] on n’a pas de rêves ; mais d’ordinaire on commence à en avoir vers quatre ou cinq ans. Cependant on a vu des hommes faits et des femmes qui n’avaient jamais rêvé de leur vie. Mais quelques-unes de ces personnes ont fini, avec les progrès de l’âge, par avoir des rêves ; et après cet accident, elles ont éprouvé dans leur tempérament une révolution, qui leur causait ou la mort, [20] ou une maladie.

§ 11. Voilà ce que nous avions à dire sur le sommeil et la veille et sur les organes des sens dans les animaux.

CHAPITRE XI : Du mâle et de la femelle

Cette distinction ne se retrouve pas dans toutes les espèces; les animaux immobiles, les mollusques, les crustacés n’ont pas de sexes; les deux sexes existent dans tous les quadrupèdes ; organisation spéciale de l’anguille ; organisation presque aussi singulière de quelques poissons; différences de conformation entre le mâle et la femelle pour les diverses parties du corps ; comparaison de l’homme et de la femme ; de la voix dans le mâle et dans la femelle ; exception de la vache, dont la voix est plus grave ; armes défensives, privilège du mâle dans quelques espèces, et toujours plus fortes dans le mâle que dans la femelle.

§ 1. Dans certaines espèces d’animaux, il y a mâle et femelle ; dans certaines espèces, il n’y en a pas ; et si l’on dit encore de ces espèces qu’elles font des petits et qu’elles portent, c’est seulement à cause d’une ressemblance éloignée. Il n’y a pas de mâle et de femelle chez les animaux immobiles, et notamment chez les testacés. [25] Il y a mâle et femelle dans les mollusques et dans les crustacés, dans les animaux qui marchent, bipèdes et quadrupèdes, et dans tous ceux qui produisent, après accouplement, un petit vivant, un œuf, ou une larve.

§ 2. Ainsi, dans tous les autres genres d’animaux, c’est d’une manière absolue qu’il y a ou qu’il n’y a pas mâle et femelle ; [30] et par exemple, dans tous les genres de quadrupèdes, il y a mâle et femelle sans exception. [538b] Mais, au contraire, dans les testacés, il n’y a ni mâle ni femelle, et tout se réduit dans les êtres de cet ordre, comme dans les plantes, à ce que les uns soient féconds et que les autres ne le soient pas.

§ 3. Dans les insectes et dans les poissons, il y a des espèces où l’on n’aperçoit pas trace de cette différence, ni dans un sens, ni dans l’autre. Par exemple, l’anguille n’est ni mâle ni femelle, et elle ne produit ni n’engendre absolument rien d’elle-même. On dit bien que l’on a vu à certaines anguilles des appendices [5] sous forme de poils et de vers ; mais comme on ne précise pas le point du corps où se trouvent ces appendices, il est clair que cette assertion ne repose pas sur une observation personnelle.

§ 4. Aucun des animaux de ce genre ne produit de petits sans avoir produit d’œufs; et jamais personne n’a pu voir les œufs de l’anguille. Quant aux vivipares, ils ont leurs petits dans la matrice, où ils sont séparément attachés, et non dans le ventre, où ils seraient digérés comme l’est la nourriture. [10] Pour la prétendue distinction du mâle et de la femelle dans les anguilles, qu’on veut établir, parce que le mâle aurait, dit-on, la tête plus forte et plus longue, et que la femelle l’aurait plus petite et plus aplatie, ce n’est pas une différence de mâle et. de femelle, mais seulement une différence d’espèce.

§ 5. Certains poissons qu’on appelle stériles (ou bréhants), tels que la carpe et le balagros de rivière, [15] n’ont jamais ni œufs, ni laite ; mais ayant une chair compacte et grasse, et un petit intestin, ils sont d’un goût excellent. Quelquefois aussi, de même que, dans les testacés et les plantes, on voit bien un individu qui engendre et qui produit, mais qu’il n’y a pas de mâle qui couvre et féconde, de même, [20] parmi les poissons, cette organisation se retrouve dans les plies, dans les rougets et dans les serrans, qui tous ont des œufs fort apparents.

§ 6. Chez les animaux qui marchent et qui ont du sang, sauf les ovipares, les mâles sont presque toujours plus grands que les femelles, et ils ont la vie plus longue ; on peut toutefois excepter le mulet, espèce où les femelles ont, au contraire, la vie plus longue et sont plus grandes.

§ 7. [25] Pour les ovipares et les larvipares, comme les poissons et les insectes, les femelles sont plus grosses que les mâles, par exemple les serpents, les araignées, les stellions, les grenouilles. La même remarque s’applique aux poissons, tels que les petits sélaciens, la plupart [30] des poissons qui vivent en troupes, et tous les saxatiles. Ce qui prouve que, [539a] dans le genre poissons, les femelles vivent plus longtemps que les mâles, c’est qu’on pêche des femelles dont on sait qu’elles sont plus vieilles que les mâles.

§ 8. Dans toutes les espèces d’animaux, le mâle a toujours les parties supérieures et antérieures du corps plus grosses, plus vigoureuses et plus développées ; chez la femelle, ce sont les parties qu’on nomme postérieures et inférieures. [5] C’est là l’organisation qui se présente dans l’homme, et dans le reste des animaux qui marchent et qui sont vivipares. La femelle est toujours dans ces espèces moins musculeuse, et elle a les membres moins vigoureux ; dans les espèces qui ont du poil, ses poils sont plus fins ; et dans les espèces qui n’ont pas de poils, ce sont les organes correspondants qui ont cette finesse. La femelle [10] est aussi de chair plus humide ; ses genoux sont plus cagneux ; ses jambes sont plus grêles; et dans toutes les espèces qui ont des pieds, ces parties sont, chez elle, plus délicates que chez le mâle.

§ 9. Quant à la voix, dans toutes les espèces qui en ont, celle de la femelle est toujours plus faible et plus aiguë que celle du mâle. Il faut cependant excepter la vache ; car dans le genre bœuf, les femelles ont la voix plus grave que les mâles.

§ 10. [15] Les parties que la nature a données aux animaux pour leur défense dents, crocs, cornes, ergots, et toutes les parties qui leur ressemblent, sont assez souvent réservées aux mâles exclusivement ; et la femelle ne les a pas. C’est ainsi, par exemple, que la biche, femelle du cerf, n’a pas de cornes; et que, parmi les espèces d’oiseaux qui ont des ergots, les femelles en sont absolument dépourvues. [20] De même, les femelles des sangliers n’ont point de défenses. Dans d’autres espèces ces organes appartiennent aux deux; mais ils sont toujours plus forts dans le mâle et plus développés ; et c’est ainsi que les cornes des taureaux sont plus fortes que celles des vaches.

LIVRE V : LA GENERATION DES ANIMAUX
CHAPITRE I : De la génération des animaux

Ses variétés ; méthode à suivre pour toute la série des animaux ; on terminera par l’homme ; rapports des animaux et des plantes sous le rapport de la génération ; citation de la Théorie des plantes ; singularités parmi les poissons, analogues aux œufs clairs des oiseaux ; générations spontanées dans les matières putréfiées, ou dans les animaux eux-mêmes. — Annonce de travaux ultérieurs.

1 On vient de parler précisément des parties qu’ont tous les animaux, parties internes, parties externes; on a parlé des sens, de la voix, du sommeil, de la distinction des mâles et des femelles; et l’on a jusqu’ici traité de tous ces sujets; il reste à étudier [539b] la génération des animaux. Et tout d’abord, nous devrons commencer par les commencements. Les variétés de la génération sont très nombreuses et très considérables, tantôt tout à fait dissemblable», tantôt ayant entre elles une certaine similitude.2 Puisque l’on a d’abord divisé et étudié les animaux par genres, nous tâcherons de suivre ici la même marche, dans cette nouvelle exposition. Nous y mettrons cependant une différence : antérieurement nous partions de l’homme pour connaître et décrire les parties des animaux; maintenant, au contraire, nous ne parlerons de l’homme qu’en dernier lien, parce qu’il exige infiniment plus de détails.

3 Nous débuterons premièrement par les testacés; nous passerons ensuite aux crustacés; et nous procéderons, selon la même méthode, à l’étude des autres espèces d’animaux, c’est-à-dire que nous irons aux mollusques, aux insectes; puis après, aux poissons, tant les vivipares que les ovipares ; puis ensuite aux oiseaux. Après eux, nous en viendrons aux animaux qui marchent sur le sol, en distinguant, parmi eux, les ovipares et les vivipares; car s’il y a bien des quadrupèdes qui soient vivipares, l’homme est le seul qui le soit parmi les bipèdes.

4 Ici, il se trouve un point commun entre les animaux, comme il y en a entre les plantes; ainsi, certaines plantes proviennent par germes d’autres plantes; il en est aussi qui poussent spontanément, comme ayant en elles-mêmes un principe constituant de ce genre. Parmi les plantes encore, les unes tirent leur nourriture de la terre ; mais il y en a aussi qui poussent sur d’autres plantes, ainsi qu’on l’a dit dans la Théorie sur les Plantes.5 De même, il y a des animaux qui naissent d’autres animaux, par homogénéité de forme; mais il en est d’autres qui naissent spontanément, et non pas d’êtres du même genre qu’eux. Et parmi ces derniers, les uns viennent de la terre putréfiée ou de plantes pourries, comme on le voit pour bien des insectes; d’autres se produisent dans les animaux eux-mêmes, et proviennent des excrétions qui restent dans les divers organes. Quant aux espèces où la génération dérive de parents homogènes, elle a lieu par l’accouplement, toutes les fois qu’il y a mâle et femelle dans ces espèces.6 Pour les poissons, il y en a qui ne sont ni mâles ni femelles ; génériquement, ils sont identiques au reste des poissons; mais par l’espèce, ils sont autres; et ils forment même parfois une espèce toute particulière. Il y a bien des femelles; mais il n’y a pas de mâles ; et alors les femelles produisent quelque chose comme les œufs-clairs des oiseaux. Tous ces œufs chez les oiseaux sont inféconds, la nature ne pouvant pousser la génération au-delà de l’œuf, s’il n’y a pas [540a] quelque contact avec le mâle sous toute autre forme. Mais nous expliquerons, plus tard, ces détails avec plus de précision. Dans quelques espèces de poissons, où les femelles produisent des œufs à elles seules, il arrive qu’il sort des petits vivants de ces œufs, tantôt parla femelle sans le mâle, tantôt avec le secours du mâle* Mais ces détails encore s’éclairciront dans ce que nous dirons par la suite; et l’on verra qu’ils se retrouvent à peu de chose près comme dans les oiseaux.

7 Pour les animaux qui naissent spontanément dans d’autres animaux, dans la terre, dans les plantes, ou dans leurs parties, et qui ont les deux sexes, le mâle et la femelle, c’est de l’accouplement des deux qu’il sort un produit; mais il n’est jamais identique à l’être d’où il sort; et ce produit est toujours imparfait. C’est ainsi que de l’accouplement des poux viennent ce qu’on nomme des lentes ; que les mouches viennent des larves ; et que des papillons viennent des larves qui ressemblent à des œufs. Mais de ces produits, il ne sort, ni d’animaux comme les parents, ni même aucun autre animal; et ces produits restent uniquement ce qu’ils sont.

8 Nous nous occuperons donc en premier lieu de l’accouplement dans les espèces où il existe; et après l’accouplement, nous traiterons des autres modes de génération, en expliquant successivement ce qui est particulier à chacune des espèces, et ce qui leur est commun à toutes.

CHAPITRE II. Des accouplements

; leurs variétés ; organes spéciaux de la génération chez tous les animaux qui ont du sang ; accouplement des animaux qui urinent par derrière; singularité de la femelle du lièvre; accouplement des oiseaux en général; accouplements des ours, des hérissons terrestres, des cerfs, des vaches, des loups, des chats ; accouplement prolongé des chameaux ; lieux où ils s’accouplent ; accouplement des éléphants ; accouplement des phoques.

1 Les animaux s’accouplent dans toutes les espèces où il y a mâle et femelle ; mais les accouplements ne sont pas les mêmes dans toutes les espèces, et ils n’ont pas lieu de la même façon. Parmi les animaux qui ont du sang, tous les vivipares qui ont des pieds, sont pourvus d’organes spéciaux pour l’œuvre de la génération; mais le rapprochement ne se fait pas chez tous de la même manière. 2 Les animaux qui urinent par derrière s’accouplent par le derrière aussi, comme les lions, les lièvres et les lynx. Dans les lièvres, c’est souvent la femelle qui d’abord monte sur le mâle. Chez le reste des animaux, le mode de l’accouplement est le plus généralement identique ; et c’est ainsi que presque tous les quadrupèdes n’ont qu’un seul accouplement possible, le mâle montant sur la femelle. 3 Dans le genre entier des oiseaux, il n’existe que ce seul et unique mode d’accouplement. Mais cependant les oiseaux eux-mêmes présentent quelques différences. Ainsi, chez les uns la femelle se baisse sur la terre et le mâle monte sur elle, comme on le voit pour les oies et les coqs. D’autres fois, la femelle ne s’accroupit pas ; les grues par exemple, où le mâle met ses pattes sur la femelle restée debout; et l’accouplement est aussi rapide que chez les moineaux.[540b] 4 Parmi les quadrupèdes, les ourses femelles s’accroupissent de la même façon que les autres espèces qui s’accouplent en restant sur leurs jambes, le dessous du corps des mâles étant sur le dos des femelles. Les hérissons de terre se tiennent tout droits, le dessous de leurs corps étant tournés l’un vers l’autre. Parmi les vivipares de grandes dimensions, les femelles des cerfs ne supportent le mâle que quelques instants, de même que les vaches ne supportent qu’un instant les taureaux, à cause de la roideur de la verge ; et les femelles ne reçoivent alors la semence qu’en s’affaissant. On a pu souvent observer le fait sur des cerfs privés. 5 Le loup s’accouple absolument comme le chien, tant le mâle que la femelle. Les chats ne s’accouplent pas par derrière; mais le mâle se met tout droit, et la femelle se glisse dessous. Les chattes sont naturellement très ardentes ; elles provoquent les mâles à l’accouplement, et elles crient pendant qu’il dure. 6 Les chameaux s’accouplent, la femelle ayant les jambes fléchies; le mâle s’approche et la couvre, sans que les croupes soient opposées, mais de la même manière que tous les autres quadrupèdes. Ils restent accouplés, couvrant et couvert, un jour entier; mais quand ils veulent s’accoupler, ils se retirent dans un lieu désert, et ils ne se laissent approcher que par leur gardien. La verge du chameau est si nerveuse qu’on en peut faire des cordes pour les arcs. 7 Les éléphants s’accouplent dans des lieux écartés, de préférence sur les bords des rivières, et dans des endroits qui leur sont familiers. La femelle reçoit le mâle en s’abaissant et en écartant les jambes; et le mâle la couvre en montant dessus. Les phoques s’accouplent comme les animaux qui urinent par derrière; et ils restent attachés très longtemps dans l’accouplement, comme les chiens. Les mâles ont une très grande verge.

CHAPITRE III. De l’accouplement des quadrupèdes ovipares

La tortue de mer et de terre ; les trygons, les grenouilles ; accouplement des serpents et des lézards.

1 Parmi les animaux qui ont des pieds et qui marchent sur le sol, les quadrupèdes ovipares ont la même manière de s’accoupler que les vivipares. Ainsi, chez les uns, le mâle couvre la femelle, comme le fait la tortue de mer et de terre. Ils ont un organe où se réunissent les canaux générateurs, et qui leur sert à s’approcher dans l’accouplement, comme on le voit dans les trygons, dans les grenouilles et dans toutes les espèces analogues. 2 Les autres qui n’ont pas de pieds et qui sont de forme allongée, comme les serpents [541a] et les murènes, s’entrelacent ventre contre ventre; et les serpents se serrent si fort l’un à l’autre, dans cet enroulement, qu’ils semblent ne plus former que le corps entier d’un seul serpent à deux têtes. C’est encore de la même manière que l’accouplement se fait chez les lézards; et un entrelacement pareil leur est nécessaire pour s’accoupler.

CHAPITRE IV. De l’accouplement des poissons;

Accouplement particulier des sélaciens ; accouplement des dauphins et des cétacés ; appendices des sélaciens mâles, près de l’orifice excrétoire ; absence de testicules chez les poissons et les serpents ; canaux qui en tiennent lieu ; canal extérieur unique chez les vivipares pour l’excrétion de la semence et de l’urine ; obscurités sur l’accouplement des poissons ; explications diverses ; pèche sur les côtes de Phénicie; accouplement des perdrix. Résumé sur la fécondation véritable des poissons.

1 Tous les poissons, sauf les sélaciens à large corps, s’approchent le ventre contre le ventre pour accomplir l’accouplement. Les sélaciens à large corps, portant une queue, comme le batos, le trygon et les sélaciens analogues, ne se jettent pas seulement l’un sur l’autre ; mais encore les mâles, montés sur la femelle, appliquent leur ventre sur son dos, dans les espèces où la queue, sans aucune épaisseur, ne fait pas un obstacle à ce rapprochement. 2 Les Rhines et les espèces où la queue est fort grosse, ne font que se frotter le ventre contre le ventre pour s’accoupler. Il y a quelques personnes qui prétendent avoir vu des sélaciens accouplés par derrière, à la façon des chiens. 3 Dans toutes les espèces de sélaciens, la femelle est plus grosse que le mâle ; et dans presque tous les autres poissons, les femelles dépassent aussi le mâle en grosseur. Les sélaciens sont les animaux qu’on vient de citer, et ce sont encore le bœuf marin, lalamie, l’aigle marin, la torpille, la grenouille de mer, et tous les poissons de l’espèce du chien marin. On a pu observer maintes fois toutes les espèces de sélaciens accomplir l’accouplement, comme on vient de le dire, parce que cet acte dure beaucoup plus de temps chez tous les vivipares que chez les ovipares. 4 Les dauphins et tous les cétacés s’accouplent de même. Le mâle saute sur la femelle qu’il frôle, et la durée de l’acte n’est ni trop courte, ni trop longue. Dans quelques espèces de poissons sélaciens, on remarque cette différence entre les mâles et les femelles, que les mâles ont deux sortes d’appendices placés près de l’orifice excrétoire, tandis que les femelles ne les ont pas, comme on peut le voir dans les chiens de mer; d’ailleurs, tous les sélaciens ont cette organisation.

5 Ni les poissons, ni les animaux sans pieds n’ont jamais de testicules; les serpents et les poissons mâles ont seulement deux conduits qui, à la saison de l’accouplement, se remplissent de liqueur séminale ; et tous émettent alors un liquide qui ressemble à du lait. D’ailleurs, ces deux canaux se réunissent en un seul, comme cela se voit aussi chez les oiseaux; car les oiseaux, de même que tous les ovipares qui ont des pieds, ont des testicules à l’intérieur. Ce double canal se réunit vers le bout, et s’allonge jusqu’à l’organe de la femelle qui le reçoit. 6 Dans les vivipares qui marchent sur le sol, il n’y a qu’un même canal, et pour la semence, et pour l’excrétion liquide, au dehors; mais en dedans, il y a un autre conduit, ainsi qu’on l’a expliqué antérieurement, en traitant de la différence des parties. Chez les animaux qui n’ont pas de vessie, c’est le même canal qui sert à expulser au dehors l’excrétion sèche; mais au dedans, il y a deux canaux très rapprochés l’un de l’autre. La disposition est toute pareille dans le mâle et dans la femelle, pour ces espèces; car elles n’ont pas de vessie, excepté cependant la tortue. La femelle dans les tortues n’a qu’un seul canal, bien qu’elle ait une vessie; mais c’est que les tortues sont des ovipares.

7 On connaît moins bien comment se fait l’accouplement des poissons ovipares. Presque tout le monde croit que les femelles deviennent pleines en avalant la semence des mâles; et c’est là un fait qu’on a souvent observé. Vers l’époque de l’accouplement, les femelles, se mettant à suivre les mâles, dévorent cette semence ; elles les frappent avec leur bouche sous le ventre; et alors les mâles émettent la semence plus vite et en plus grande quantité. Après la ponte, ce sont les mâles qui poursuivent les femelles, et ils dévorent les œufs qu’elles produisent; c’est des œufs restants que sortent les poissons. [541b] 8 Sur les côtes de Phénicie, on fait la chasse des uns par les autres. On lâche des muges mâles pour réunir et prendre les femelles ; et on lâche ensuite des femelles pour prendre également les mâles. Ce sont des observations fréquentes de ces faits qui ont fait naître l’opinion dont il s’agit, sur la fécondation des poissons. Les quadrupèdes font bien aussi quelque chose de ressemblant; à la saison de l’accouplement, les mâles et les femelles répandent un liquide, et ils se flairent mutuellement les parties génitales. 9 Les perdrix sont fécondées par cela seul que les femelles se tiennent sous le vent du mâle. Souvent, il suffit qu’elles entendent la voix du mâle ; quand elles sont en chaleur, et que le mâle vole au-dessus d’elles, le souffle du mâle les féconde. La femelle et le mâle ouvrent leur bec, et ils ont leur langue dehors pendant l’acte de l’accouplement. 10 Mais la véritable fécondation des poissons ovipares ne s’observe que très-rarement, parce qu’ils se séparent très-vite après s’être rapprochés; et l’on n’a pu constater pour eux que le mode d’accouplement qu’on vient de décrire.

CHAPITRE V. De l’accouplement des mollusques

Description de l’accouplement des polypes; opinions diverses sur cet accouplement; description de l’accouplement des seiches et des calmars.

[542a] 1 Les mollusques, tels que les polypes, les seiches, et les calmars, se rapprochent tous de la même manière pour l’accouplement. Ils se joignent bouche à bouche, entrelaçant régulièrement tentacules à tentacules. Ainsi, le polype appuie contre terre ce qu’on appelle sa tête, et il étend ses bras ; l’autre polype se déploie symétriquement sur l’envergure des bras du premier ; et ils font que les cavités se correspondent les unes aux autres. 2 On prétend même quelquefois que le mâle a une espèce de verge dans un de ses bras, et que, dans ce bras, se trouvent les deux plus grandes cavités; cette verge est, dit-on, assez nerveuse; elle est attachée vers le milieu du bras où elle est ; et le mâle la fait entrer tout entière dans la trompe de la femelle. 3 Les seiches et les calmars nagent ainsi accouplés, arrangeant leurs bouches et leurs bras à l’opposé les uns des autres, et nageant en sens opposé. Elles disposent ce qu’on appelle leur trompe dans la trompe de l’autre ; et l’une nage alors en arrière, tandis que l’autre nage dans le sens de sa bouche. Elles produisent leurs œufs par l’organe qu’on appelle leur évent, et qui, selon quelques personnes, leur sert aussi à être fécondées par le mâle.

CHAPITRE VI. De l’accouplement des crustacés

Mode et époque de cet accouplement; observations diverses; description de l’accouplement des crabes; différence presque insensible du mâle et de la femelle.

1 Les crustacés, tels que les langoustes, les homards, les squilles et tous les animaux de ce genre, s’accouplent à la façon des quadrupèdes qui urinent par derrière : l’un présente le dessous de sa queue, et l’autre met la sienne dessus. C’est en général au début du printemps que ces espèces d’animaux s’accouplent, non loin de terre ; car on a déjà observé que l’accouplement de tous ces animaux se fait à ce moment de l’année ; mais parfois aussi, c’est à l’époque où les figues commencent à mûrir. Les homards et les squilles s’accouplent également de la même façon. 2 Les crabes s’unissent par leurs parties antérieures, en joignant leurs enveloppes écailleuses les unes aux autres. D’abord, le mâle, qui est plus petit que la femelle, monte sur elle par derrière; et une fois qu’il est monté, l’autre, qui est plus grand, se tourne de côté. La seule différence qu’il y ait du mâle à la femelle, c’est que l’enveloppe écailleuse de la femelle est plus grosse, plus éloignée du corps et plus ombragée de poils, là où elle produit ses œufs et d’où sortent les excréments. Il n’y a pas d’organe qui, de l’un, entre dans l’autre.

CHAPITRE VII. De l’accouplement des insectes

Organisation toute spéciale et renversement des rôles ; observations sur les mouches accouplées ; les cantharides et les spondyles ; accouplement particulier des araignées. — Résumé sur l’accouplement en général.

1 Les insectes se joignent par derrière ; puis, le plus petit monte sur le plus grand. [542b] Le plus petit, c’est le mâle. La femelle, qui est en dessous, introduit son canal dans le mâle qui est en dessus ; ce n’est pas le mâle qui introduit son organe dans la femelle, comme cela se passe dans les autres animaux. Cet organe de la femelle, dans les insectes même qui sont très-petits, paraît plus grand qu’il ne devrait l’être proportionnellement à la grosseur de leur corps; dans d’autres insectes, il paraît trop petit. 2 On peut voir ceci très nettement en séparant des mouches accouplées; elles ne se détachent qu’avec peine; car leur accouplement dure fort longtemps. On peut faire cette observation évidente sur les insectes que nous avons sans cesse sous la main, mouches et canlharides. Tous les animaux de cet ordre qu’on voit s’accoupler, et les mouches et les cantharides, et lesspondyles, et les araignées, font tous leur accouplement de cette façon, ainsi que toutes les espèces analogues qui s’accouplent. 3 Les araignées, lorsqu’elles tissent leur toile, s’accouplent de la manière suivante : lorsque la femelle lire un des Bis tendus du milieu de la toile, le mâle le tire à l’opposé. En répétant plusieurs fois ce mouvement, ils s’approchent et s’unissent par derrière; la rondeur de leur ventre leur facilite ce genre d’accouplement, qui est le plus convenable pour eux.

4 Tous les animaux s’accouplent donc ainsi qu’on vient de le dire.

CHAPITRE VIII. Des saisons et des Ages pour l’accouplement

Il a lieu le plus souvent au printemps; l’homme n’a pas de saison, non plus que quelques animaux domestiques ; il est plus ardent en hiver ; la femme Test davantage en été ; époques de la couvée des oiseaux ; exception pour l’Halcyon, qui couve en hiver; citation de Simonide ; les jours d’Halcyon en Grèce et dans les mers de Sicile ; citation de Stésichore ; le plongeon et le goéland ; le rossignol et ses œufs ; époques de l’accouplement et de la naissance des insectes ; portées annuelles des animaux sauvages ; exception pour le lièvre.

1 La saison et l’âge convenables à l’accouplement sont très-déterminés pour chaque espèce d’animaux. La nature veut, pour la plupart, qu’ils accomplissent celte union à la même époque, lorsque l’hiver va faire place à la chaleur. C’est donc précisément, à l’époque du printemps, que presque tous les animaux, volatiles, terrestres, aquatiques, s’empressent de s’accoupler.

2 II en est cependant quelques-uns qui s’accouplent, et qui produisent, à l’automne et à l’hiver, comme certaines espèces d’animaux aquatiques et de volatiles. L’homme a plus que tout autre le privilège de s’accoupler en toute saison ; et parmi les animaux qui vivent avec l’homme, un bon nombre, à cause d’une demeure chaude et d’une nourriture abondante, sont aussi comme lui; surtout ceux dont les gestations sont de courte durée ; par exemple, le porc, le chien, et les volatiles qui pondent fréquemment. Il y a même de ces animaux qui, regardant en quelque sorte à la nourriture de leurs petits, font leur accouplement à l’époque de l’année qui doit y coïncider. 3 Dans l’espèce humaine, le mâle semble plus vivement porté à l’accouplement en hiver; et la femelle, en été. [543a] 4 Les oiseaux, ainsi qu’il a déjà été dit, s’accouplent en général et font leurs couvées aux environs du printemps et au début de l’été. Il faut en excepter l’Halcyon, qui pond vers le solstice d’hiver; et de là vient que, quand le solstice est accompagné du beau temps, on dit que ce sont les jours de l’Halcyon, sept jours avant le solstice, sept jours après, comme Simonide le dit dans ses vers : « Ainsi, lorsque, durant un mois glacé, Jupiter nous accorde quatorze jours de beau temps, les mortels appellent celte saison où l’on redoute plus les vents, la sainte nourrice des enfants de l’Halcyon au plumage brillant. » 5 Ces beaux jours se produisent, quand il arrive que, au solstice, le vent du sud vient à régner, après que le vent du nord a régné durant les Pléiades. On prétend que, pendant les sept premiers jours, l’Halcyon prépare son nid, et qu’elle pond et élève ses petits pendant les sept jours suivants. Dans les contrées que nous habitons, le solstice ne nous amène pas toujours ces belles journées Halcyoniques ; mais il est bien rare qu’elles manquent dans le pays que baigne la mer de Sicile. L’Halcyon, d’ailleurs, ne pond guère que cinq œufs.

6 Le plongeon et le goéland pondent leurs œufs dans les rochers qui bordent la mer ; ces œufs sont au nombre de deux, ou de trois. Le goéland pond en été ; le plongeon pond au commencement du printemps, aussitôt après le solstice; il couve comme les autres oiseaux. Mais ni l’un ni l’autre ne se cachent et ne se tapissent jamais. Il n’y a rien de plus rare que de voir des Halcyons. On aperçoit l’Halcyon seulement au coucher de la Pléiade, et vers l’époque du solstice ; et dans les rades, à peine vient-elle voler autour d’un bâtiment qu’elle disparaît aussitôt. Du moins, c’est ainsi qu’en parle Stésichore.

7 Le rossignol pond au commencement de l’été ; il fait cinq ou six œufs tout au plus ; et il se tapit depuis l’automne jusqu’au printemps.

8 Les insectes s’accouplent et naissent même en hiver, quand il y a de beaux jours et que le vent est au sud ; ce sont ceux des insectes qui ne se cachent pas en hiver, comme les mouches et les fourmis. 9 La plupart des animaux sauvages ne mettent bas qu’une fois par an, du moins ceux qui ne sont pas capables de superfélation, comme le lièvre.

CHAPITRE IX. Du frai des poissons

Epoque générale du frai ; époques particulières de quelques poissons ; nombre de fois dans l’année ; de la croissance des poissons, généralement très-rapide ; mois de l’année où les poissons frayent le plus; quelques espèces frayent en hiver et en automne ; presque toutes frayent au printemps ; durée du frai, en général de trente jours ; production extraordinaire de certains poissons qui viennent du limon et du sable ; influence des localités sur la grosseur et la fécondité des poissons, aussi bien que sur les quadrupèdes.

1 Presque tous les poissons ne produisent qu’une seule fois l’an, comme [543b] font les poissons qui vont par bandes. On appelle poissons par bandes ceux qu’on prend au filet circulaire, thon, pélamyde, muge, chalcides, maquereaux (colies), ombre (chromis), psette, et autres de même genre. Le loup-marin fait exception, puisqu’il est le seul de ces poissons à frayer deux fois par an; mais sa seconde portée est plus faible.que la première. 2 Le trichias et les saxatiles frayent deux fois par an. Le surmulet est le seul poisson qui fraye jusqu’à trois fois. Ce qui porte à le supposer, c’est que, dans certains lieux, on voit trois fois par an de petits surmulets, issus de trois frais successifs. Le scorpios fraye deux fois ; le sargue fraye également deux fois, au printemps et à l’automne. La saupene fraye qu’une fois, à l’automne. Le thon ne fraye non plus qu’une seule fois; mais comme il produit ses œufs les uns plus tôt, les autres plus tard, il semble qu’il fraye deux fois. La première ponte est vers le mois de Neptune, après le solstice; et la dernière est au printemps. Le thon mâle diffère du thon femelle, en ce qu’elle a sous le ventre une nageoire que le mâle n’a pas, et qu’on nomme Apharée.

3 Des sélaciens, la raie est la seule qui produise deux fois, au commencement de l’automne et au coucher de la Pléiade. Ses portées réussissent davantage dans l’automne. Chacune des portées est de sept ou huit petits. Il y a des chiens de mer, comme l’étoile marine, qui semblent produire deux fois par mois. Cette illusion tient à ce que ses œufs ne prennent pas tous à la fois leur développement entier. 4 II y a des poissons qui frayent en toute saison de l’année, comme la murène ; elle produit beaucoup d’œufs, qui, d’abord tout petits, prennent bien vite leur croissance, comme ceux de la Queue-de-cheval, qui, de très-petits, deviennent très-vite extrêmement grands. D’ailleurs, la murène pond en toutes saisons, tandis que la Queue-de-cheval ne pond qu’au printemps. Entre le muros et la murène, il y a cette différence que la murène est toute tachetée et plus faible, tandis que le muros est d’une couleur uniforme et qu’il est plus fort. Sa couleur est celle de la poix ; et il a des dents intérieures et extérieures. On prétend qu’il y a dans cette espèce, comme dans les autres, des mâles et des femelles. Ils viennent à terre en sortant de l’eau, et souvent ils s’y font prendre.

5 La plupart des poissons croissent très-rapidement; et parmi les petits poissons, le coracin n’est pas celui qui grandit le moins vite. Il fraye près de terre dans des endroits couverts d’herbes, et au milieu des plus épaisses. [544a] L’Orphos aussi, qui naît très-petit, devient grand très-vite. Les Pélamydes et les thons frayent dans le Pont-Euxin, et ils ne frayent pas ailleurs. Les muges, les dorades et les loups frayent de préférence à l’embouchure des fleuves. Au contraire, les Orcynes, les scorpides et plusieurs autres espèces frayent dans la haute mer. 6 Presque tous les poissons frayent dans les trois mois de Munichion, de Thargélion et de Skirrhophorion. Très-peu frayent en automne, comme la saupe, le sargue, et quelques autres espèces analogues, un peu avant l’équinoxe d’automne. C’est aussi l’époque de la torpille et de la raie. 7 II y a encore des espèces, en petit nombre, qui frayent en hiver et en été, comme nous l’avons déjà dit. Ainsi, le loup, le muge, l’aiguille, frayent en hiver ; le thon fraye en été dans le mois d’Hécatombéon, vers le solstice d’été. Ses œufs sont déposés dans une sorte de poche, et ils y sont petits et nombreux. Les poissons qui vont par bandes frayent durant l’été. 8 Parmi les espèces des muges, les Grosses-lèvres commencent à frayer dans le mois de Neptune, ainsi que le sargue, le poisson appelé le Morveux, et le capiton. Ces poissons frayent pendant trente jours. Il y a des muges qui ne viennent pas d’un accouplement ; ils naissent du limon et du sable.

9 Ainsi donc, c’est généralement au printemps que les poissons se mettent à frayer. Néanmoins, comme on vient de le dire, il y en a aussi quelques-uns qui frayent en été, à l’automne et même en hiver. Mais cette singularité ne se passe pas de la même manière pour tous; elle n’est pas absolue, ni même applicable à chaque espèce entière, ainsi que le frai au printemps est la règle la plus ordinaire. Aux autres époques de l’année, les pontes ne sont pas aussi abondantes. 10 Une chose qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que, si, pour les plantes et pour les animaux quadrupèdes, les contrées diverses amènent de la différence, non seulement pour la santé générale des individus, mais aussi pour le nombre de leurs accouplements et pour leur fécondité, de même les lieux ont également grande influence sur les poissons, non seulement pour leur grosseur et leur engraissement, mais aussi pour leurs portées et leurs accouplements, de telle sorte que les mêmes animaux produisent davantage dans tel lieu, et produisent moins dans tel autre.

CHAPITRE X. Du frai des mollusques

Frai de la seiche ; fécondité extraordinaire des polypes ; leur incubation ; frai des testacés ; les Pyrrhéens du Pont-Euxin ; les limaçons de mer.

[544b] 1 Les mollusques frayent également au printemps; et parmi les poissons de haute mer, c’est la seiche qui est des premiers à frayer. Elle fraye en toute saison ; et elle y met quinze jours. Quand la femelle a produit les œufs, le mâle, qui la suit, répand dessus sa liqueur séminale, qui les solidifie. Les seiches vont par couple; le mâle a le dos plus bariolé et plus noir que celui de la femelle. 2 Le polype s’accouple en hiver; et il produit au printemps, époque où il se tapit, en outre, pendant deux mois. L’œuf qu’il produit ressemble à une touffe de filaments ; et on le prendrait pour le fruit du peuplier blanc. Cet animal est excessivement fécond; et du frai produit par la femelle, il sort un nombre incalculable de petits. Le mâle diffère de la femelle en ce qu’il a la tête plus allongée, et qu’il porte dans un de ses bras cet organe blanc que les pêcheurs nomment sa verge. Le polype couve les œufs qu’il a pondus; et alors les polypes dépérissent beaucoup, parce que, durant tout ce temps, ils cessent d’aller à la pâture. 3 Les pourpres naissent au printemps; et les buccins, à la fin de l’hiver. En général, les testacés portent ce qu’on appelle leurs œufs au printemps et à l’automne, sauf les hérissons de mer comestibles. C’est à ces deux saisons qu’ils en ont le plus; mais ils en ont dans toutes habituellement, et en plus grande quantité, dans les pleines lunes et durant les jours de chaleur; si ce n’est ceux de l’Euripe des Pyrrhéehs (du Pont-Euxin), qui font exception; car ces derniers poissons sont meilleurs en hiver; ils sont alors petits, mais pleins d’œufs. C’est dans la même saison que tous les limaçons sont également remplis d’œufs.

CHAPITRE XI. Accouplement et ponte unique des oiseaux sauvages

Pontes multipliées des oiseaux domestiques; les pigeons et les poules; espèces diverses de pigeons : le pigeon, proprement dit, le ramier, la tourterelle ; fécondité des pigeons ; les pigeonneaux les plus délicats à manger.

1 Parmi les oiseaux, les oiseaux sauvages, ainsi qu’on l’a dit déjà, ne s’accouplent et ne pondent qu’une fois. L’hirondelle et le merle pondent deux fois. Mais la première ponte du merle est tuée par le froid de l’hiver; car le merle est de tous les oiseaux celui qui pond le plus tôt. Il n’amène à bien que sa seconde couvée. 2 Mais tous les oiseaux qui sont domestiques, ou qui peuvent devenir domestiques, font plusieurs pontes; par exemple, les pigeons, qui pondent tout l’été, ainsi que l’espèce des poules. Dans cette dernière espèce, les mâles couvrent les femelles, et les femelles se laissent couvrir, en tout temps, si ce n’est pendant les jours du solstice d’hiver. [545a] 3 D’ailleurs, il faut distinguer plusieurs sortes de pigeons. En effet, le biset et le pigeon ne se confondent pas; le biset est plus petit, et le pigeon s’apprivoise davantage. Le biset est noir, en même temps que petit ; il a des pieds rouges et rugueux. Aussi, ne se donne-t-on pas la peine d’en élever. 4 Le plus gros de tous les pigeons est le pigeon à collier; et ensuite, le ramier. Cette dernière espèce est un peu plus grande que le pigeon ordinaire. Le plus petit de tous est la tourterelle. Les pigeons pondent en toute saison ; et en toute saison, ils élèvent leurs petits, s’ils sont dans un lieu chaud et qu’ils aient tout ce qu’il leur faut. Autrement, ils ne pondent qu’en été. Les jeunes du printemps et de l’automne sont les plus forts; les moins bons sont ceux de l’été et des grandes chaleurs.

CHAPITRE XII. De l’âge où les accouplements ont lieu

Les petits des animaux jeunes sont toujours plus faibles; l’Age est en général le même à peu près pour les individus de la même espèce; signes ordinaires de la puberté chez l’homme, et dans les autres animaux ; de la voix des mâles et des femelles ; celle des mâles est ordinairement plus grave ; exception pour la vache ; influence de la castration sur la voix; de l’âge des accouplements; influence des lieux sur cet âge, qui varie beaucoup ; durée de la portée selon les espèces, le chien, le cheval, l’âne ; durée de la fécondité dans l’homme et dans la femme ; fécondité de la brebis ; influence de la graisse sur la fécondité des boucs; fécondité du sanglier; fécondité du cochon ; mode extraordinaire d’accouplement des cochons dans certains cas ; signe qui montre que la truie est fécondée ; durée de la fécondité des chiens ; de l’accouplement du chameau ; durée de la gestation ; la chamelle n’a jamais qu’un seul petit ; de l’accouplement de l’éléphant ; âge et époque de cet accouplement ; durée de la gestation de la femelle, qui n’a jamais qu’un petit.

1 L’âge où les animaux peuvent s’accoupler présente aussi de grandes différences. Ce n’est pas tout d’abord que, chez la plupart des animaux, la sécrétion de la semence coïncide avec la faculté d’engendrer; cette faculté est plus tardive. En effet, dans tous les animaux, la première semence des jeunes est stérile; et quand, par hasard, ils deviennent féconds, leurs rejetons sont plus faibles, et plus petits. 2 Ce fait est surtout évident chez l’homme, chez les vivipares quadrupèdes et chez les oiseaux ; pour les uns, les rejetons, pour les autres, les œufs, sont plus petits. 3 L’âge où l’accouplement devient possible est à peu de chose près le même pour les individus de la même espèce, dans les animaux de tout ordre, à moins qu’il n’y ait eu précédemment quelque monstruosité, ou quelque accident qui altère la nature.

4 Dans l’homme, les signes de la puberté sont de toute évidence : c’est le changement de la voix; c’est le changement des parties honteuses, non seulement pour la grosseur, mais aussi pour leur forme ; c’est enfin le changement non moins remarquable des mamelles; et par dessus tout, la production des poils aux parties génitales. C’est vers l’âge de deux fois sept ans que l’homme commence à avoir de la semence ; et il n’est vraiment fécond que vers trois fois sept ans.

5 Dans les autres animaux, cette production des poils n’a pas lieu, puisque, ou les uns n’ont pas du tout de poils, ou les autres n’en ont pas dans les parties inférieures, ou en ont moins que sur le dos. Chez quelques-uns, la voix change tout aussi sensiblement que chez l’homme. Pour d’autres, ce sont des parties différentes du corps qui annoncent que l’individu commence à avoir de la semence, et qu’il est en état de produire.

6 Chez presque toutes les espèces, la femelle a la voix plus aiguë ; les jeunes l’ont également plus aiguë que les vieux. [545b] Dans les cerfs, les mâles ont une voix plus grave que les femelles ; les mâles se font entendre quand c’est le temps de l’accouplement ; et les femelles, quand elles ont peur. La voix delà femelle est brève; celle du mâle se prolonge. Les chiens, en vieillissant, prennent une voix plus grave. 7 Les voix des chevaux présentent aussi des différences. A leur naissance, les pouliches ont la voix grêle et faible; les poulains l’ont faible aussi, mais cependant plus grave et plus forte que les femelles. Avec le temps, elle devient de plus en plus forte. Vers deux ans, quand il peut commencer à saillir, le mâle lance une voix puissante et grave; alors aussi, la femelle l’a plus forte et plus pleine qu’auparavant ; et cela dure ordinairement jusqu’à la vingtième année. Passé cette époque, la voix des mâles et des femelles va en s’affaiblissant.

8 En général, ainsi que nous venons de le dire, la voix des mâles se distingue de celle des femelles, en ce qu’elle a des sons plus graves, dans tous les animaux qui émettent une voix qu’on peut entendre. Mais ceci ne serait pas exact pour toutes lés espèces ; et dans quelques-unes, c’est tout le contraire, par exemple dans les bœufs, La femelle, pour cette espèce, a la voix plus grave que le mâle; et les veaux l’ont plus grave que les adultes. De là vient que les bêtes qui sont coupées changent de voix en sens opposé à leur sexe, parce que les animaux coupés se rapprochent de la nature des femelles.

9 Quant aux temps de l’accouplement, en ce qui concerne l’âge, voici ce qu’on peut dire pour les divers animaux. La brebis et la chèvre peuvent s’accoupler et porter dès leur première année; et plus spécialement, la chèvre. Les mâles aussi peuvent s’accoupler après le même temps. Mais les produits, dans ces espèces, sont différents de ce qu’ils sont dans les autres. Les mâles sont plus forts dans l’année suivante que quand ils prennent de l’âge.

10 Le porc peut s’accoupler, le mâle et la femelle, à huit mois; et alors la femelle met bas à un an; car c’est à ce moment que finit le temps de la gestation. Le mâle peut bien en effet saillir à huit mois; mais ses petits sont très-faibles quand il saillit avant d’avoir atteint sa première année.

11 Du reste, ainsi qu’on l’a déjà dit, les âges de l’accouplement ne sont pas les mêmes partout. Dans tels lieux, [546a] les porcs, mâle et femelle, peuvent s’accoupler dès quatre mois; et par suite, ils peuvent produire et élever leurs petits à six mois. Dans d’autres endroits, les sangliers commencent la saillie à leur dixième mois ; et ils sont plus vigoureux jusqu’à la troisième année. 12 La chienne se laisse généralement couvrir à un an ; et le chien couvre au même âge. On en a vu quelquefois qui étaient formés à huit mois; mais c’est plus fréquent chez le mâle que chez la femelle. La chienne porte soixante et un jours, soixante-deux, soixante-trois tout au plus; elle ne porte jamais moins des soixante jours; et s’il se produit quelque chose avant ce temps, les petits ne viennent pas à bien- Une fois délivrée, la chienne se laisse couvrir après six mois; et jamais auparavant. 13 Le cheval commence à saillir à deux ans, et la jument peut être saillie également bien ; la génération a lieu ; mais les produits, à cette époque, sont plus petits et plus faibles. Le plus ordinairement, l’âge est celui de trois ans pour les mâles qui couvrent, pour les femelles qui sont couvertes; le mâle gagne toujours, et fait des poulains de plus en plus vigoureux jusqu’à vingt ans. Le cheval peut saillir jusqu’à trente-trois ans; la jument peut le recevoir jusqu’à quarante. Ainsi, l’accouplement peut avoir lieu pour ces animaux pendant presque toute la durée de leur existence, puisqu’en général le mâle vit jusqu’à trente-cinq ans environ; et la femelle, au-delà de quarante. On a même vu un cheval vivre jusqu’à soixante et quinze ans. 14 L’âne, mâle et femelle, peut s’accoupler à trente mois; mais d’habitude, ils ne produisent qu’à trois ans, trois ans et demi. Pourtant, on cite une ânesse qui a conçu à un an, et dont le petit a pu vivre; l’on cite aussi une vache qui a conçu à la même époque, et dont le veau a vécu; il atteignit même la grosseur ordinaire ; mais la vache ne mit bas que cette seule fois.

15 Telles sont donc les époques où les animaux qu’on vient de nommer commencent à produire.

16 L’homme peut engendrer jusqu’à soixante et dix ans au plus tard ; la femme peut concevoir jusqu’à cinquante ; mais ces cas sont rares ; et il en est bien peu qui, à ces âges-là, puissent avoir des enfants. Ordinairement, le terme est pour les hommes soixante-cinq ans, et pour les femmes quarante-cinq. 17 La brebis porte jusqu’à huit ans ; et si elle est bien soignée, même jusqu’à onze. C’est donc presque pendant la vie entière que, dans celte espèce, le mâle et la femelle peuvent s’accoupler. [546b] Les boucs, quand ils sont gras, sont moins féconds ; et c’est par allusion à ces boucs qu’en parlant des vignes sans raisins on dit « qu’elles font le bouc ». Mais les boucs, en maigrissant, redeviennent capables de produire. Les béliers couvrent d’abord les plus vieilles brebis ; et ils ne poursuivent pas les jeunes. Mais, ainsi qu’on l’a dit plus haut, les jeunes ont des produits plus petits que ceux des brebis plus vieilles.

18 Le sanglier est d’une bonne production jusqu’à trois ans; mais les produits de sangliers plus âgés sont moins bons, parce que passé cet âge l’animal lui-même ne croît plus et n’a plus de force génératrice. Ordinairement, c’est après s’être repu qu’il saillit, et quand il n’a pas précédemment couvert une autre femelle. Si non, l’accouplement est beaucoup plus court; et les produits sont plus faibles. 19 La première portée dans le cochon est la moins féconde; c’est la seconde qui est de toute vigueur. Quand la femelle vieillit, elle produit toujours également; mais elle se laisse plus difficilement couvrir. A quinze ans, les truies ne produisent plus; et elles deviennent des vieilles. Quand la truie est bien nourrie, elle est plus ardente à l’accouplement, qu’elle soit d’ailleurs jeune ou vieille. Mais si on l’engraisse trop pendant qu’elle est pleine, elle a moins de lait après qu’elle a mis bas. Relativement à l’âge, ses petits les plus forts sont ceux qu’elle a étant dans toute sa vigueur; et relativement aux saisons, ce sont ceux qu’elle a eus au début de l’hiver. Les plus faibles sont ceux de l’été, qui sont chétifs, peu lourds et de chair aqueuse.20 Le mâle, s’il est bien nourri, peut saillir en toute saison, le jour comme la nuit; s’il n’est pas bien nourri, c’est surtout le matin qu’il saillit. Mais en prenant de l’âge, il saillit toujours de moins en moins, ainsi que cela a été dit plus haut. Souvent ceux que l’âge ou la maladie a affaiblis ne peuvent plus s’accoupler assez vite ; la femelle se couche par terre, parce qu’elle se fatigue à être debout, et c’est en se couchant près l’un de l’autre qu’ils s’accouplent. On juge que la truie est pleine quand, après l’accouplement, ses oreilles sont basses ; si elles ne le sont pas, elle redevient en chaleur. 21 Les chiennes ne sont pas fécondes durant leur vie entière, mais dans un certain moment de vigueur. C’est ordinairement jusqu’à douze ans que l’accouplement et la portée peuvent avoir lieu. On a vu néanmoins quelquefois le mâle engendrer, et la femelle porter jusqu’à dix-huit et vingt ans. Mais la vieillesse leur ôte, aussi bien que dans les autres espèces, la faculté d’engendrer et de concevoir.

[547a] 22 Le chameau est un des animaux qui urinent en arrière et qui s’accouplent de cette façon, comme on l’a dit plus haut. En Arabie, l’époque de l’accouplement a lieu vers le mois de Maemactérion. La chancelle porte douze mois ; et elle ne met bas qu’un seul petit ; car le chameau n’a jamais qu’un petit à la fois. La femelle commence à se laisser couvrir à trois ans ; et le mâle attend trois ans aussi. Après qu’elle amis bas, la femelle reste un an entier sans se laisser couvrir. 23 L’éléphant femelle ne se laisse couvrir qu’à dix ans au plus tôt, et à quinze ans au plus tard. Le mâle peut déjà monter à cinq ou six ans. L’époque de l’accouplement est au printemps. Après cet accouplement, il reste trois années sans saillir ; et il ne touche plus la femelle qu’il a une fois rendue pleine. La femelle porte deux ans, et ne produit qu’un seul petit ; car elle est de l’espèce des animaux qui n’ont jamais qu’un petit à la fois. Le petit, à sa naissance, est de la grosseur d’un veau de deux ou trois mois.

24 Tels sont les divers modes d’accouplement dan

.0s les animaux qui s’accouplent.

CHAPITRE XIII. De la génération des testacés

Ils se reproduisent sans accouplement ; de la génération des pourpres ; la cire qu’ils jettent au printemps ; naissance des petites pourpres sur le sable ; ponte des pourpres dans les filets ; différentes espèces de pourpres ; leur fleur, ou bouquet ; place du bouquet; manière de l’exploiter ; améliorations dans la pêche ; les buccins ; langue des pourpres, et des buccins ; leur longévité ; production des moules ; elles font aussi de la cire; production générale des testacés, naissant de la vase et du sable; croissance des testacés; petits crabes parasites dans les crustacés; observations des pêcheurs; emplacement des diverses espèces jde coquillages ; coquillages mobiles ; coquillages immobiles ; chaleur excessive du coquillage l’Étoile ; le poumon de mer ; émigration du petit crabe de coquilles en coquilles, toujours plus grandes.

1 Maintenant, il faut parler de la génération des animaux, non pas seulement de ceux qui s’accouplent, mais de ceux qui ne s’accouplent pas. Nous traiterons d’abord des testacés. Ils forment le seul genre, pour ainsi dire, qui tout entier n’ait pas d’accouplement. 2 Ainsi, les pourpres se réunissent, en grand nombre au printemps, dans le même lieu, pour y faire ce qu’on appelle leur cire. C’est en effet une sorte de cire analogue à celle du miel, si ce n’est qu’elle n’est pas aussi brillante ; mais on dirait un amalgame de cosses nombreuses de pois-chiches, de couleur blanche. Ces cosses apparentes n’ont pas de canal ouvert, et ce n’est point d’elles que naissent les pourpres ; elles aussi, les pourpres, naissent de la bourbe et de la putréfaction, comme les autres testacés. Cette cire est pour elles une sorte d’excrétion qui les purge, comme elle l’est également pour les buccins, qui font aussi leur cire. 3 Les testacés qui font de la cire naissent absolument de la même manière que le reste des testacés; mais leur naissance est plus facile, puisque les éléments homogènes sont préalablement tout préparés. Quand ils commencent à faire de là cire, ils jettent une mucosité gluante, qui sert à lier ensemble ces espèces de cosses de pois. Toutes ces cosses se répandent dans l’eau, et portent leur liqueur à terre. A l’endroit où elles s’arrêtent, se forment dans la terre de petites pourpres, qu’on trouve sur les pourpres qu’on pêche et qui parfois sont encore tout informes. Si l’on prend des pourpres avant qu’elles n’aient pondu, elles pondent dans les nasses mêmes, non pas au point où elles se trouvent, mais en se réunissant en une masse unique, comme si elles étaient encore dans la mer ; seulement, resserrées comme elles le sont, elles forment une sorte de grappe de raisin.

4 D’ailleurs, on distingue plusieurs espèces de pourpres. Les unes sont très-grandes, comme celles du cap Sigée et de Lectos; les autres sont petites, comme celles de l’Euripe et des côtes de Carie. Celles qu’on trouve dans les rades sont grandes et rugueuses. La plupart ont leur bouquet de couleur noire; quelques-unes sont rouge et tout petit. Parfois, elles deviennent très-grandes, jusqu’à peser une mine. Celles qui sont sur les bords et près des promontoires sont petites; et leur bouquet est rouge. Dans les endroits exposés au nord, elles sont noires; et rouges, dans les endroits exposés au midi ; du moins, c’est le plus ordinaire. 5 On prend les pourpres au printemps, au moment où elles font leur cire. Dans la canicule, on n’en prend plus, parce qu’alors elles ne vont plus à la pâture, et qu’elles se cachent et se blottissent. Leur bouquet est placé entre le micon et le cou ; la connexion de ces deux parties est épaisse ; la couleur est celle d’une membrane blanche, qu’on peut enlever, et qui, quand on l’écrase, teint et colore la main. Il y a comme une veine qui la traverse ; et c’est là précisément ce qu’on prend pour le bouquet ; le reste ressemble à de l’alun. Le bouquet des pourpres est le moins bon au moment où elles font leur cire. 6 On broie les petites pourpres avec leurs coquilles, parce qu’il serait trop difficile de détacher leur bouquet; mais on l’enlève aux plus grandes, après avoir ôté préalablement la coquille. De cette façon, le cou se trouve séparé du micon; et entre les deux, se trouve le bouquet, au-dessus de ce qu’on appelle l’estomac; le bouquet enlevé, il faut nécessairement que les deux parties se séparent. 7 On a bien soin de broyer les pourpres toutes vivantes; car si la pourpre meurt avant celte opération, elle rejette et vomit son bouquet. Aussi, les garde-t-on dans les filets jusqu’à ce qu’on les ait réunies en nombre, et qu’on puisse aisément les piler. Jadis, on ne mettait pas de nasses sous les appâts, et on ne les disposait pas comme on fait maintenant. Il en résultait que souvent la pourpre retombait à l’eau après qu’on l’en avait tirée; mais aujourd’hui on arrange les choses de façon que, si la pourpre retombe, elle ne soit pas perdue. Elle retombe surtout quand elle est pleine ; mais alors même qu’elle est vide, il n’est pas facile de la tirer. 8 Voilà les particularités de la pourpre. [548a] Les buccins naissent de la même manière qu’elles, et dans la même saison. Les buccins et les pourpres ont, les uns et les autres, leurs opercules placés de même, et l’ont dès leur naissance, comme tous les autres turbines. Ils se repaissent en tirant ce qu’on appelle leur langue de dessous leur opercule. Cette langue de la pourpre est plus grosse que le doigt ; elle s’en sert pour se nourrir, et pour percer les coquillages, et même sa propre coquille. 9 La pourpre et le buccin vivent tous deux fort longtemps. La pourpre vit à peu près six ans ; et chaque année, on peut suivre et voir sa croissance sur la coquille par les pas de l’hélice. 10 Les moules font aussi de la cire. Quant aux huîtres proprement dites, elles se forment, dès le principe, dans les endroits où il y a de la vase. Les conques, les chèmes, les solènes et les peignes trouvent leur organisation dans les fonds de sable. Les pinnes poussent toutes droites du fond de la mer, dans les sables et dans la bourbe. Elles ont dans leur propre coquille le Sauveur de la pinne, qui est, tantôt une petite squille, tantôt un petit crabe. Quand les pinnes le perdent, elles ne tardent pas à mourir elles-mêmes.

11 En général, tous les testacés proviennent spontanément de la vase ; et ils diffèrent selon que diffère la vase elle-même. Les huîtres viennent dans la vase; c’est dans le sable,que naissent les conques et les testacés dont on vient de parler ; dans les crevasses des petits rochers, naissent les thétyes, les glands, et les testacés qui restent à fleur d’eau, comme les écuelles et les nérites. Tous ces testacés se développent et prennent vite toute leur croissance; surtout les pourpres et les peignes, qui sont formés en une année.

12 Il se trouve dans certains testacés des crabes blancs, très-petits; ils sont le plus fréquemment dans les moules fovéolées; et dans les pinnes, il y a ceux qu’on appelle les Pinnotères. On en trouve encore dans les peignes et dans les huîtres. Ces petits crabes ne prennent aucun accroissement sensible ; et les pêcheurs prétendent qu’ils naissent avec les animaux mêmes où ils sont. Les peignes disparaisseni quelque temps dans le sable, comme les pourpres s’y enfouissent aussi.

13 Les coquillages sont formés comme on l’a dit. Les uns naissent [548b] dans les bas-fonds, sur les côtes, dans les boues, quelques-uns dans les roches les plus dures, quelques-uns dans les fonds de sable. Il en est qui changent de place ; d’autres n’en changent pas. Parmi ceux qui en changent, les pinnes poussent des racines; au contraire, les solènes et les conques subsistent sans avoir de racines ; mais si on les arrache d’où ils sont, ils ne peuvent plus vivre. 14 Le coquillage appelé l’Étoile est naturellement si chaud que tout ce qu’il prend est brûlé, du moment qu’il le touche. On assure que la destruction ainsi causée par cet animal, est surtout remarquable dans l’Euripe des Pyrrhéens; sa forme ressemble aux dessins qu’on fait des étoiles.15 Les coquillages qu’on appelle Poumons de mer naissent spontanément aussi; celui dont la coquille sert aux peintres est beaucoup plus épais; et pour celui-là, le bouquet est à l’extérieur de la coquille. Ceux-là se trouvent plus ordinairement sur les côtes voisines de la Carie. 16 Le petit crabe naît tout d’abord de la terre et de la vase ; puis, il entre dans quelque coquille vide ; et après y avoir grossi, il passe dans une coquille plus grande encore, comme celle du nérite, ou celle du s trombe, et d’autres coquillages analogues. Souvent aussi, il va se loger dans les petits buccins; une fois entré, il porte cette coquille avec lui, il s’y nourrit; et quand il y a grandi, il passe de nouveau dans une coquille plus volumineuse encore.

CHAPITRE XIV. Suite de la génération des testacés

Les orties de mer de deux espèces ; les sauveurs des pinnes et leurs ruses ; organisation des éponges; elles sont de trois espèces; éponge d’Achille; de la sensibilité prêtée aux éponges ; animalcules dans l’éponge ; reproduction des éponges; leur douceur ou leur rudesse; causes de leurs qualités; leur couleur; leur adhérence au rocher et leur croissance ; dernière espèce d’épongée, qu’on ne peut nettoyer.

1 Les animaux du genre des orties de mer et les éponges naissent de la même manière que les testacés, bien qu’ils n’aient pas de coquille, dans les trous des rochers. Il y a deux genres d’orties. Les unes enfoncées dans des creux ne se détachent pas de la pierre ; les autres placées sur des surfaces lisses et aplaties se détachent, et changent de lieu. C’est ainsi que les lépades changent de place, après s’être détachées. 2 Les sauveurs de pinnes se glissent dans les pores des éponges. Ils tendent comme une toile d’araignée sur ces nids; et en l’ouvrant et en la refermant, ils y prennent les très-petits poissons; pour les y laisser entrer, ils ouvrent ce filet; et une fois qu’ils y sont entrés, ils le referment.

3 Les éponges sont de trois espèces : l’une est peu serrée ; l’autre «st compacte ; la troisième est celle qu’on nomme l’éponge d’Achille, la plus fine, la plus serrée, et la plus forte des trois. On la met sous les casques et sous les jambières ; et par là, le bruit se trouve amorti. Cette dernière espèce est la plus rare. Parmi les éponges grossières, les plus dures et les plus rudes ont reçu le nom de Bouquins. Toutes les éponges poussent sur le roc, ou près des bords de la mer ; elles se nourrissent dans le limon. Ce qui semble le prouver, c’est que, quand on les prend, elles sont toutes pleines de boue. On peut faire la même remarque pour tous les autres animaux qui sont attachés à un lieu quelconque, et qui tirent leur nourriture du lieu même où ils sont fixés. 4 Les grosses éponges sont plus faibles que celles qui sont moins serrées, parce que le point d’attache y est plus petit. On prétend que l’éponge a la faculté de sentir; et l’on cite en preuve que, quand elle sent qu’on va l’arracher de sa place, elle se contracte ; ce qui rend difficile de la détacher. Elle en fait encore autant quand le vent est violent, et que les vagues clapotent, afin de n’être point emportée. Il y a d’ailleurs bien des gens qui contestent le fait, par exemple ceux de Torone. 5 L’éponge nourrit en elle-même des animaux, qui sont des vers, ou d’autres du même genre, que dévorent, quand l’éponge a été ouverte, les petits poissons des rochers, ainsi qu’ils dévorent ce qui reste de ses racines. Quand on arrache l’éponge, elle peut renaître de ce qui en reste; et elle redevient complète. 6 Les plus grosses éponges sont les moins serrées ; et elles se trouvent d’ordinaire sur les côtes de Lycie. Les plus douces sont les plus serrées ; car les éponges d’Achille sont plus compactes que celles-là. Les plus douces sont celles qui se trouvent dans les eaux profondes et toujours calmes. Le vent et le froid les durcissent, comme tant d’autres plantes, et les empêchent de grossir. De là vient que les éponges de l’Hellespont sont dures et épaisses, et que celles qu’on trouve au-delà du cap Malées et celles qu’on trouve en deçà, diffèrent par la douceur des unes et la rudesse des autres. 7 II ne leur faut pas non plus trop de chaleur; car alors elles se flétrissent, comme les plantes. Les plus belles sont donc celles qui viennent sur les bords, si elles y trouvent des eaux profondes; car elles ont ainsi un heureux mélange de température contre les extrêmes, à cause de la profondeur où elles sont. Quand elles n’ont pas encore été lavées et qu’elles sont encore en vie, elles sont noires. Du reste, elles ne sont point attachées par un seul point, ni dans toute leur étendue; car les pores de leur milieu sont vides. L’éponge se déploie, comme une sorte de membrane, dans ses parties inférieures; et l’adhérence se fait sur plusieurs points; [549b] en haut, les autres pores sont fermés ; il n’en reste d’apparents que quatre ou cinq ; et c’est là ce qui donne lieu à quelques personnes de croire que c’est par ces pores que l’éponge se nourrit.

8 Il est une autre espèce d’épongés qu’on nomme Aplusies, inlavables, parce qu’en effet on ne peut pas les nettoyer en les lavant. Cette espèce a de grands trous, et tout le reste est compact. Quand on la coupe, on la trouve plus compacte que l’éponge ordinaire; et le tout a l’air d’un poumon. C’est à ce genre d’épongés qu’on s’accorde plus généralement à attribuer de la sensibilité, et une plus longue existence. Dans la mer, on les distingue aisément des autres éponges; les épongés ordinaires blanchissent quand la vase en a été retirée, tandis que celles-ci sont toujours noires.

9 La production des éponges et des testacés a lieu comme on vient de le voir.

CHAPITRE XV. De la ponte des langoustes

Leur ponte préliminaire dans les poches qu’elles ont sous le ventre ; nature des œufs de la langouste ; leur position; sorte de grappe qu’ils forment ; rôle des cartilages ; grosseur des œufs ; office de la queue de la langouste recouvrant les œufs; durée de la ponte préliminaire; éclosion des petits quinze jours après ; époques de ces deux pontes successives ; les squilles bossues ; lieux où se plaisent les langoustes et les écrevisses, selon les saisons et les températures ; les oursins de mer ; de la mue des langoustes et des écrevisses, pareille à celle des serpents.

1 Parmi les crustacés, les langoustes, pleines après l’accouplement, conçoivent leurs œufs et les gardent pendant trois mois à peu près, Squirrhophorion, Hécatombéon et Métagueitnion. Après ce temps, elles font une ponte préliminaire en amenant leurs œufs sous leur ventre, dans des poches, où les œufs se développent comme des larves. La même organisation se retrouve dans les mollusques et dans les poissons ovipares ; pour tous ces animaux, l’œuf prend ce développement. 2 L’œuf de la langouste est grenu; et il est partagé en huit portions. A chacun des opercules de la queue, qui sont attachés sur le côté, il y a une sorte de cartilage auquel les œufs adhèrent; et la masse totale ressemble à une grappe ; car chacun de ces cartilages est lui-même divisé en plusieurs ; on peut le voir très nettement en séparant les portions; mais, au premier coup d’œil, on n’aperçoit qu’une masse confuse. Les œufs les plus gros ne sont pas ceux qui sont près de l’orifice ; ce sont ceux du milieu; les derniers sont les plus petits.3 La grosseur des œufs est celle d’un grain de figue. Ils ne sont pas placés immédiatement au bout de l’orifice ; ils sont au milieu. De chaque côté, deux intervalles surtout les séparent de la queue et du tronc; du reste, c’est ainsi que les opercules sont naturellement disposés. Les parties qui sont sur le côté ne peuvent à elles seules recouvrir et ramasser tous les œufs; mais en y appliquant l’extrémité de la queue, la langouste les couvre tous ; et c’est comme un couvercle qu’elle met dessus. [550a] 4 Il semble qu’en pondant ses œufs, elle les pousse vers les cartilages, avec la partie plate de sa queue, qu’elle replie à cet effet; une fois qu’elle les a pressés, en se recourbant, elle les pond aussitôt, et elle les dépose en s’accroupissant. Vers le même temps, les cartilages s’agrandissent ; et ils deviennent en état de recevoir les œufs. Ainsi, les langoustes pondent près des cartilages, de même que les seiches disposent les leurs dans les herbes et les broutilles du bord. C’est donc de cette manière que pond la langouste. Après avoir mûri ses œufs dans cet organe, pendant vingt jours au plus, elle les jette en masse et tout à la fois, comme on peut les voir quand ils sont sortis. Quinze jours après, tout au plus, il en sort des langoustes, et l’on en prend souvent qui ne sont pas plus grosses que le doigt. Ainsi, la langouste fait sa ponte préliminaire avant le lever de la Grande Ourse, et elle jette ses œufs après son coucher.

5 La gestation pour les squilles bossues est d’environ quatre mois. Les langoustes viennent dans les endroits inégaux et pierreux; les homards aiment les lieux unis ; mais ni les uns ni les autres ne se plaisent dans la vase. Aussi, trouve-t-οη les homards dans l’Hellespont, et aux environs de Thasos ; et les langoustes, aux environs du promontoire Sigée et du mont Athos. Les pêcheurs reconnaissent et distinguent les lieux inégaux et vaseux d’après les rivages, et à d’autres signes analogues, quand ils vont à la pêche en haute mer. Du reste, ces poissons se rapprochent davantage de la terre au printemps et en hiver; en été, ils vont dans la haute mer, recherchant, tantôt la chaleur, et tantôt la fraîcheur.

6 Les poissons qu’on appelle des Ourses de nier jettent leurs œufs à peu près à la même époque que les langoustes. Aussi, est-ce en hiver, ou avant de pondre au printemps, que les ourses sont les meilleures ; et c’est après la ponte qu’elles sont les moins bonnes. Les langoustes et les homards, aussitôt après leur naissance, et plus tard également, se dépouillent de leur enveloppe, de même qu les serpents se dépouillent de ce qu’on appelle leur « Vieille peau ». Toutes les espèces de langoustes vivent longtemps.

CHAPITRE XVI. De la fécondation des mollusques

Leur œuf blanc ; de la ponte du polype ; lieux qu’il choisit ; durée de l’incubation ; quantité des petits polypes ; ponte de la seiche ; nature de ses œufs ; leur coagulation ; éclosion des petits; grosseur initiale de leurs yeux ; dessin explicatif ; incubation des polypes ; lieux où la seiche dépose et couve ses œufs ; ponte des calmars ; brièveté de la vie des seiches et des calmars ; différences des mâles et des femelles dans les seiches et les calmars.

1 Les mollusques, après l’accouplement et la fécondation, portent un œuf blanc ; avec le temps, cet œuf devient granuleux, comme celui des crustacés à coquille dure. Le polype va déposer aussi ses œufs dans les trous qui lui servent de retraite, dans les tessons, ou dans quelque endroit creux. Ce qu’il dépose ressemble aux touffes de la vigne sauvage et du peuplier blanc, ainsi qu’on l’a déjà dit. Les œufs, quand ils sont pondus, sont attachés aux parois de la retraite que l’animal s’est choisie ; [550b] la quantité en est si grande que, si on les ôtait des parois, ils rempliraient un vase beaucoup plus grand que la tête du polype qui les contient. 2 Il faut cinquante jours tout au plus pour que, des enveloppes qui se rompent, il sorte une foule de petits polypes, qui se mettent à ramper, comme autant de petites araignées, qui seraient en quantité considérable. Chacun de leurs membres avec sa nature propre, n’est pas bien marqué, ni bien évident; mais leur forme générale est distincte. Il y a un bon nombre de ces petits polypes qui meurent à cause de leur petitesse et de leur faiblesse. On en voit quelquefois qui sont si petits qu’ils n’ont aucune articulation; mais, dès qu’on les touche, on les voit se mouvoir.

3 Les seiches pondent des œufs qui ressemblent à des baies de myrte, grosses et noires. Ces œufs se tiennent les uns aux autres, de manière à former grappe, et tellement reliés entre eux, par une certaine matière, qu’il est difficile de les décoller. Le mâle jette dessus une espèce de viscosité gluante, qui les fait adhérer en les collant. Dans cette position, les œufs grossissent; aussitôt après que le mâle a répandu sa laite, ils sont blancs; puis ensuite, ils se développent et deviennent noirs. La petite seiche se forme tout entière du blanc qui est à l’intérieur; puis, elle le rompt pour en sortir. 4 Au moment où la femelle le dépose, l’intérieur est comme une sorte de grêlon. La petite seiche se forme de cet intérieur par la tête, comme le font les oiseaux, qui sont attachés par le ventre. Quelle est cette adhérence qui ressemble à celle de l’ombilic, c’est ce qu’on n’a pas encore bien observé ; et tout ce qu’on sait, c’est qu’à mesure que la petite seiche grandit, le blanc diminue sans cesse, el qu’enfin ce blanc disparait entièrement, tout à fait comme le jaune des oiseaux. 5 Pour ces animaux, comme pour tant d’autres, les yeux sont d’abord très-gros. Soit l’œuf représenté par A ; les yeux, représentés par Β G, et la petite seiche par D.6 La seiche est pleine au printemps ; et il lui faut quinze jours pour pondre. Quand elle a pondu les œufs, il faut encore quinze autres jours pour qu’ils deviennent comme les petits grains de raisin ; et c’est en brisant ces grains, que la petite seiche, qui est dedans, peut en sortir. Si on les divise, en les ouvrant avant ce moment, mais lorsque déjà les petites seiches sont entièrement formées, elles lancent leurs excréments ; et leur couleur, qui était blanche, devient toute rouge par la peur qu’elles éprouvent.

[551a] 7 Les crustacés couvent leurs œufs en les plaçant directement en eux-mêmes. Le polype, la seiche et les autres animaux de ce genre, couvent leurs œufs à l’endroit même où ils les ont déposés ; la seiche surtout, qu’on voit souvent près de terre, le corps sortant de l’eau, posé sur ses œufs. Tantôt le polype femelle se met sur ses œufs, tantôt elle se place à la bouche du trou dans lequel ils sont cachés, étendant un de ses bras à l’entrée. 8 C’est près de terre que la seiche dépose ses œufs, dans l’algue, dans les roseaux, ou tels autres débris de la laisse de mer, tels que morceaux de bois, ou de paille ou de petites pierres. Aussi, les pêcheurs ont-ils le soin de placer en lieu convenable des baguettes, pour que la seiche y dépose ses œufs, en une longue série continue, en forme de peloton enroulé. La seiche ne pond ses œufs et ne les jette que par intervalles, comme si l’expulsion en était douloureuse. 9 Les calmars pondent en haute-mer; et comme pour la seiche, leur œuf est une masse continue. D’ailleurs, le calmar et la seiche vivent peu de temps ; et il y en a quelques-unes à peine qui aillent au-delà de deux ans. Les polypes ne vivent pas non plus davantage. Il ne sort qu’une seule petite seiche de chaque œuf; et il en est de même des calmars. 10 Le calmar mâle diffère de la femelle en ce qu’elle a dans l’intérieur, qu’on peut voir en écartant sa chevelure, deux corps rouges en forme de mamelons, et que le mâle ne les a pas. La seiche femelle diffère du mâle en ce qu’il est plus bariolé qu’elle dans ses couleurs, ainsi qu’on l’a déjà dit plus haut.

CHAPITRE XVII. De la ponte des insectes

Différente modes et différentes époques de l’éclosion ; vers intestinaux ; les papillons et les chenilles ; les chrysalides et leurs métamorphoses ; insectes à cocons ; insectes volant à la surface des eaux ; les ascarides et leur génération ; ascarides de Mégare ; mouches naissant dans le fumier ; taons, mordelles, cantharides ; les cantharides se plaisent sur les matières infectes ; animaux formés dans toutes les matières, même les moins corruptibles ; animaux vivant dans le feu; la salamandre; les éphémères des bords de l’Hypanis; les guêpes ichneumons ; leur ponte toute particulière ; insectes sans nom qui ont leurs tanières dans les vieux murs; la durée de la génération est ordinairement, dans les insectes, de trois à quatre semaines; métamorphoses des larves en quelques jours; cause de mort générale chez les insectes ; mort des taons.

1 On a dit antérieurement que, dans les insectes, les mâles sont plus petits que les femelles, qu’ils montent sur leur dos, et qu’ils ont grand’peine à se séparer après l’accouplement, qu’on a également décrit. Après l’accouplement, tous ceux des insectes qui s’accouplent pondent presque aussitôt. Tous les insectes produisent des vers ou larves, excepté une espèce de papillons, laquelle produit un corps dur, qui est pareil à un grain dé chardon, et liquide en dedans. Ce n’est pas d’une partie seulement de la larve que sort le petit, comme il sort des œufs ; mais l’animal en sort avec toute sa grandeur et tous ses membres. 2 Tantôt, dans les insectes, les petits viennent d’animaux semblables; ainsi les phalangites et les araignées viennent de phalangites et d’araignées ; il en est de même des sauterelies, des criquets, des cigales ; tantôt, les insectes ne viennent pas. [551b] d’autres animaux pareils, mais ils naissent spontanément ; tantôt, ils naissent par la rosée, tombant sur les feuilles. 3 Selon l’ordre habituel, c’est au printemps qu’ils naissent ; souvent aussi, c’est en hiver, lorsque, pendant un temps plus long qu’à l’ordinaire, il y a de beaux jours et qu’il fait un vent du sud. 4 D’autres insectes viennent dans la boue et dans les immondices; d’autres viennent dans le bois, soit dans des bois qui poussent encore, soit dans des bois déjà secs. D’autres se trouvent dans les poils des animaux ; d’autres, jusque dans leur chair; d’autres, dans leurs excréments, que ces excréments soient déjà expulsés, ou qu’ils restent encore dans l’animal, comme γ sont les helminthes. Ces vers helminthes sont de trois espèces : ceux qu’on appelle larges et plats, ceux qui sont ronds, et en troisième lieu, les ascarides. Ces deux dernières espèces de vers ne produisent rien; mais l’espèce large et plate, qui s’attache uniquement à l’intestin, y produit quelque chose qui ressemble à de la graine de coloquinte ; c’est là un signe qui sert aux médecins pour reconnaître les malades atteints de ce ver.

5 Ce qu’on appelle les papillons naissent des chenilles ; et les chenilles se trouvent sur les feuilles vertes, et spécialement, sur le légume connu sous le nom de chou. D’abord, la chenille est plus petite qu’un grain de millet; ensuite, les petites larves grossissent; elles deviennent en trois jours de petites chenilles; ces chenilles se développent; et elles restent sans mouvement; puis, elles changent de forme; alors, c’est ce qu’on appelle des chrysalides; et elles ont leur étui qui est dur. Quand on les touche, elles remuent. Elles sont entourées de fils qui ressemblent à ceux de l’araignée ; et l’on ne distingue à ce moment, ni leur bouche, ni aucune partie de leur corps. Après assez peu de temps, l’étui se rompt; et il en sort, tout ailés, de ces animaux volants qu’on appelle papillons. 6 D’abord et quand ils sont chenilles, ils mangent et rejettent des excréments; mais une fois devenus chrysalides, ils ne prennent plus rien et ne rendent plus d’excrétions. 7 C’est la même transformation que subissent tous les animaux qui viennent de larves, que ces larves naissent d’un accouplement ou qu’elles naissent sans copulation. C’est ainsi que les abeilles, les frelons, les guêpes, quand elles sont à l’état déjeunes larves, se nourrissent et rejettent des excréments; [552a] lorsqu’au contraire, de l’état de larves, elles passent à leur métamorphose, sous le nom de nymphes, qu’on leur donne alors, elles cessent de se nourrir, et elles ne rejettent plus rien d’excrémentitiel. Emprisonnées comme elles le sont, elles restent sans mouvement jusqu’à ce qu’elles aient pris leur grosseur. Alors, elles sortent, après avoir brisé Fétui où elles avaient été enfermées.

8 Les Pénies et les Hypères sortent aussi de ces chenilles, qui font des sortes de vagues en marchant ; elles avancent une partie de leur corps ; et, en courbant le reste, elles le font avancer. Chacun de ces animaux tire sa couleur propre de la chenille d’où il sort. 9 D’une certaine larve qui est fort grande, qui a de petites cornes, et qui diffère de toutes les autres, il sort en premier lieu, par le changement de cette larve, une chenille ; de cette chenille, il sort un cocon; et du cocon, un nécydale. Il faut six mois pour ces métamorphoses successives. Dans quelques pays, les femmes déroulent les cocons de cet animal en les dévidant; et ensuite, elles filent cette matière. Pamphile, fille de Platéus, dans l’île de Cos, passe pour être la première qui ait imaginé ce tissage.

10 Des larves qui se trouvent dans les bois secs, se forment, de la même manière, des scarabées, c’est-à-dire que les larves sont d’abord immobiles; et que les scarabées en sortent plus tard, en brisant l’étui qui les recouvre. Des choux, sortent les chenilles de choux qui ont des ailes aussi ; et des feuilles vertes, sortent des chenilles à queue verte. 11 Des petits animalcules aplatis qu’on voit dans les rivières courir à la surface des eaux, naissent les taons; et le plus souvent, les taons se trouvent sur le bord des eaux où l’on voit des animaux de ce genre. 12 De quelques chenilles peu grandes, noires et velues sortent d’abord des vers-luisants, mais qui sont de ceux qui m volent pas. Les vers-luisants se métamorphosent, et donnent naissance à des animaux ailés, qu’on appelle des Bostryques. 13 Les empis viennent des ascarides; et les ascarides se forment elles-mêmes dans la vase des puits, et dans tous les endroits où s’accumule de l’eau qui contient un dépôt terreux. La vase qui s’y forme, en croupissant, prend, tout d’abord, une couleur blanche; elle passe ensuite au noir, et elle finit par être couleur de sang. [552b] Quand elle est en cet état, il en sort comme des brins d’herbe, très-petits et tout rouges. Ils restent quelque temps attachés au limon ; et s’en séparant ensuite, ils se meuvent sur l’eau. C’est ce qu’on nomme des ascarides. Peu de jours après, les ascarides sont toutes droites sur l’eau, immobiles et dures; puis, l’enveloppe se rompt, etl’empis est posée au sommet de cette enveloppe, jusqu’à ce que le soleil, ou le vent, lui donne la faculté de se mouvoir; et alors, elle peut voler. 14 Toutes les larves et tous les animaux venant de larves dont l’enveloppe se rompt, tirent le principe de leur mouvement, soit du soleil, soit du vent. Les ascarides se forment, en plus grande quantité et plus vite, dans les endroits où les dépôts des eaux sont composés de toute espèce de substances, comme à Mégare, et même dans les sillons des champs, parce que la putréfaction y est plus rapide. Elles se produisent davantage en automne, parce que l’humidité y est moins grande. 15 Les tiques proviennent des herbages ; les scarabées dorés viennent des larves qui se trouvent dans la bouse de vache, et dans celle des ânes. Les canthares roulent de la fiente en boule ; ils s’y cachent pendant l’hiver, et ils y pondent des larves, dont il sort des canthares nouveaux. Des larves qui se trouvent dans les légumes, sortent aussi des animaux ailés de la même façon que ceux qu’on vient de décrire. 16 Les mouches sortent des larves qui sont dans la fiente séparée du reste du fumier. Aussi, les gens qui s’occupent de cette besogne s’appliquent-ils à mettre à part la fiente mêlée au reste ; et ils disent alors que la fiente est bien préparée. Au début, les larves sont toutes petites. D’abord, elles commencent à devenir rouges dans le fumier où elles se trouvent; de l’immobilité où elles sont, elles passent au mouvement, comme si elles venaient alors à la vie. Ensuite, la petite larve se détache, mais sans mouvement; puis, elle se meut, pour devenir encore immobile. C’est de cet état que sort une mouche complète, qui se meut dès que le vent souffle, ou que le soleil paraît et brille.

17 Les taons sortent des bois; les mordelles sortent des petites larves qui se métamorphosent: et ces petites larves viennent sur les tiges du chou. [553a] Les cantharides proviennent des chenilles qui vivent sur les figuiers, les poiriers et les pins ; car il y a des larves sur tous ces arbres. Les cantharides viennent encore des larves de l’églantier ; elles se plaisent sur les matières infectes, parce que c’est de ces matières qu’elles sont nées. Les cônôpes viennent des larves qui se forment dans la lie du vinaigre ; car il y a des animaux jusque dans les substances qui sembleraient pourtant être les moins corruptibles. 18 Ainsi, il y en a dans la vieille neige. En vieillissant, la neige devient de plus en plus rouge ; et de là vient que les larves qu’elle contient sont rouges aussi, en même temps qu’elles sont velues. En Médie, on en voit de grosses et de blanches, qui, d’ailleurs ont très peu de mouvement. A Chypre, où l’on cuit la pierre de cuivre, qu’on met dans le feu pendant plusieurs jours de suite, on voit des animaux jusque dans le feu, un peu plus grands que les grosses mouches, volant tout bas, marchant et sautant au travers de la flamme. 19 Du reste, ces larves et ces animaux cessent de vivre, si on les tire les uns du feu, les autres de la neige. La salamandre est bien la preuve qu’il y a des animaux constitués de telle sorte que le feu ne peut pas les brûler. On prétend même que la salamandre, en passant dans le feu, le fait éteindre. Sur les bords de l’Hypanis, fleuve du Bosphore-cimmérien, vers le solstice d’été, on remarque des espèces de coques plus grosses que des pépins de raisins, flottant à la surface de l’eau, et qui, en se rompant, laissent échapper un animal ailé, à quatre pieds. Cet animal ne vit et ne vole que jusqu’au soir. A mesure que le soleil s’abaisse, il dépérit; et quand le soleil se couche, il meurt, après n’avoir vécu qu’un seul jour. Aussi, l’appelle-t-on l’éphémère. 20 La plupart des animaux qui viennent de chenilles et de larves commencent par être enveloppés de fils d’araignée ; et voilà comment naissent tous ces insectes.

21 Quant aux guêpes qu’on surnomme Ichneu-mons, et qui sont plus petites que les autres, elles tuent les petites araignées, qu’elles portent dans une fente de mur ou dans tel aufre trou ; elles les y enduisent de boue, et elles pondent dedans. C’est comme cela que se produisent les guêpes Ichneu-mons. Quelques petits insectes coléoptères, qui n’ont pas même reçu de nom, se font de petites tanières avec de la boue, qu’ils appliquent à des tombeaux ou à des murs, [553b] et ils y pondent leurs larves.

22 Dans la plupart de ces espèces, le temps nécessaire à la formation, à partir du début jusqu’à la fin complète, est de trois ou quatre semaines. Pour les larves, et pour tout ce qui s’en rapproche, trois semaines suffisent en général ; mais en général aussi, il en faut quatre pour les insectes qui ont la forme d’œufs. Quant à eux, ils se forment pendant les sept jours qui suivent l’accouplement; dans les trois semaines restantes, ils couvent leurs œufs, et ils les font éclore ; ce sont tous les insectes qui viennent de liqueur séminale, comme les araignées, par exemple, ou tels autres animaux de ce genre. Toutes les métamorphoses de ces espèces se font pour la plupart en trois ou quatre jours ; ce qui est aussi l’intervalle de temps qu’on attribue aux crises dans les maladies.

23 Voilà donc comment naissent et se produisent les insectes. Ils périssent quand leurs organes Tiennent à se dessécher, en se ridant ; ce qui arrive aussi pour les animaux plus grands qu’eux, quand ces animaux vieillissent. Ceux des insectes qui sont ailés périssent également, lorsque, vers le temps de l’automne, leurs ailes se contractent. Les taons viennent à mourir, quand leurs yeux s’emplissent d’eau.

CHAPITRE XVIII. Des abeilles

Systèmes divers sur la manière dont elles se reproduisent ; trois explications ; rôle des bourdons ; deux espèces de rois, ou chefs des abeilles ; les prétendues mères-abeilles ; accouplement des abeilles et des bourdons ; lieux de la ruche où naissent les abeilles ; lieux particuliers pour les rois, au nombre de six ou sept ; aiguillon des abeilles ; les bourdons n’en ont pas; ou du moins, s’ils en ont, ils ne s’en serrent pas.

1 La génération des abeilles n’est pas expliquée de la même manière par tout le monde. Les uns prétendent que l’abeille ne conçoit pas et ne s’accouple pas, mais qu’elle porte eu elle sa semence, et qu’elle la prend, soit sur la fleur du Kallyntre, selon les uns, soit sur la fleur du roseau, selon d’autres, soit même sur la fleur de l’olivier, selon d’autres encore. En preuve de cette dernière hypothèse, on fait remarquer que les essaims d’abeilles sont d’autant plus nombreux que les oliviers portent davantage de fleurs. D’autres, soutiennent que les abeilles recueillent la semence des bourdons, sur une des matières qu’on vient de nommer, et que cette semence produit les chefs des abeilles. 2 Ces chefs sont de deux sortes : l’un qui est le principal est roux ; l’autre est noir et plus bariolé. Celui-là est le. double de la grosseur de l’abeille ouvrière. La partie de leur corps au-dessous du corselet est à peu près une fois et demie la longueur du reste. On les appelle quelquefois les mères, parce qu’on croit qu’elles produisent. Ce qui le prouve, à ce qu’on dit, c’est qu’il peut y avoir génération de bourdons, sans qu’il y ait de chefs et qu’il n’y a pas de génération d’abeilles. On prétend aussi qu’il y a un accouplement, les bourdons étant les mâles, et les abeilles étant les femelles. [554a] 3 Les autres abeilles naissent dans les alvéoles du gâteau de cire ; les chefs naissent en bas sous ce gâteau, séparément, suspendus à ce gâteau, au nombre de six ou sept, et dans une position toute contraire à celles des autres abeilles. Les abeilles ont un aiguillon ; les bourdons n’en ont pas. Les rois et les chefs ont bien un aiguillon aussi ; mais ils ne piquent pas avec cette arme; et c’est là ce qui a donné quelquefois à croire qu’en effet ils n’ont pas du tout d’aiguillon.

CHAPITRE XIX. Quatre espèces d’abeilles

Des abeilles ; le bourdon est la plus grosse ; les rois des abeilles, au nombre de six ou sept par ruche ; influence de la température sur la production du miel ; travail des abeilles ; la cire vient des fleurs ; le miel vient de la rosée ; preuves à l’appui de cette explication ; nature du miel ; ses grandes différences de goût et de consistance ; larve des abeilles ; production des rois de la ruche ; les excréments de l’abeille; durée de l’existence de l’abeille; abeilles singulières du Pont, du Thermodon, et d’Amisos.

1 Parmi les différentes espèces d’abeilles, la meilleure est celle-qui est petite, arrondie et bariolée. Une autre espèce est longue et se rapproche du frelon. Une troisième espèce qu’on appelle du nom de Voleuse, est noire, et a le ventre très large. Enfin, une quatrième espèce, c’est le bourdon, la plus grande de toutes les espèces, dépourvue d’aiguillon, et ne travaillant pas. Aussi, en vue de leur grosseur, on arrange l’entrée de la ruche, où sont les essaims, de façon que les abeilles peuvent y entrer, et que les bourdons ne le peuvent pas, parce qu’ils sont trop gros. 2 Il y a deux sortes de chefs, ainsi que nous l’avons déjà dit. Il y a plusieurs chefs, et non point un seul dans chaque ruche* Si les chefs ne sont pas en nombre suffisant, la ruche périt; ce n’est pas parce qu’alors la ruche est sans chef qui la gouverne; mais c’est, à ce qu’on dit, parce qu’ils concourent à la production des abeilles. La ruche périt encore si les chefs sont trop nombreux, parce qu’alors ils se divisent. 3 Si le printemps est tardif, si les chaleurs sont trop fortes et l’aridité trop grande, la production est moindre; quand il fait sec, elles donnent plus de miel; et plus de couvains, dans les temps pluvieux. C’est pour cela que la production des oliviers et celle des essaims coïncident. 4 Les abeilles commencent par faire le gâteau de cire; ensuite, elles répandent dessus la semence, en la tirant de leur bouche, comme le disent ceux qui prétendent qu’elles apportent cette semence du dehors ; et elles répandent enfin le miel, qui doit les nourrir, soit pendant l’été, soit pendant l’automne. C’est le miel de l’automne qui est le meilleur. La cire vient des fleurs; et les abeilles recueillent la matière cireuse des larmes qui s’écoulent des arbres» Elles recueillent le miel qui tombe de l’air, surtout au moment du lever des constellations, et quand l’arc-en-ciel s’étend sur la terre. 5 En général, il ne se produit pas de miel avant le lever de la Pléiade. L’abeille fait donc la cire, en la prenant sur les fleurs, comme on vient de le dire; mais elle ne fait pas le miel; elle ne fait que l’apporter, quand il tombe. La preuve, [554b] c’est que les cultivateurs occupés de la récolte du miel trouvent les ruches pleines en un ou deux jours. Une autre preuve encore, c’est que, bien qu’il y ait des fleurs en automne, l’abeille ne fait plus de miel, après celui qu’on lui a retiré. Cependant, quand le miel leur a été une fois ôté, et qu’elles n’ont plus de nourriture, ou qu’une nourriture très-rare, elles feraient encore du miel, si elles le tiraient des fleurs réellement.

6 Le miel s’épaissit en se mûrissant; car tout d’abord, il a la liquidité de l’eau ; et il demeure liquide pendant les premiers jours. Si dans ces jours-là, on l’ôte de la ruche, il ne prend pas plus d’épaisseur; il faut vingt jours au moins pour qu’il arrive à toute sa consistance. 7 C’est surtout au goût qu’on peut en juger; car le miel offre alors de grandes différences de douceur et de consistance. L’abeille l’apporte de toutes les fleurs à calice, et de toutes les plantes dont le suc est doux, sans, d’ailleurs, nuire au fruit en quoi que ce soit. C’est par un organe qui tient lieu de langue qu’elle recueille et rapporte tous ces sucs. On récolte les ruches à l’époque de l’année où paraît la figue sauvage. Les meilleurs essaims sont ceux qui se forment quand les abeilles font leur miel. L’abeille apporte la cire et l’Érithaque sur ses pattes, et elle répand le miel avec sa bouche sur les alvéoles. Quand elle a pondu sa semence, elle la couve, comme le fait un oiseau.

8 La larve de l’abeille, d’abord très-petite, est couchée en travers dans l’alvéole; ensuite, elle se relève toute seule sur elle-même ; elle mange ; et elle s’attache à l’alvéole, avec laquelle elle ne fait qu’un. La semence des abeilles et celle des bourdons d’où les larves doivent sortir, est blanche ; et ces larves, en grossissant, deviennent abeilles et bourdons. 9 La semence d’où sortent les rois est légèrement rousse ; et sa consistance est à peu près celle du miel épaissi. Elle a immédiatement la dimension de ce qui va en sortir. Ce n’est pas d’abord une simple larve qui en provient; mais, comme on l’assure, c’est une abeille toute formée, dès le premier moment. Quand l’abeille l’a déposée dans le gâteau de cire, il y a du miel vis-à-vis. L’embryon pousse des pieds et des ailes pendant qu’il est enfermé ; mais quand il est entièrement formé, il rompt la membrane, et la quitte en s’en-volant. [555a] 10 Tant que l’abeille est à l’état de larve, elle rejette des excréments; plus tard, elle n’en rend plus, si ce n’est quand elle est sortie de l’enveloppe, comme on l’a déjà dit. Si l’on enlève la tête d’un embryon, avant qu’il n’ait des ailes, les abeilles se mettent à le manger; et si Ton jette dans la ruche un bourdon auquel on a ôté les ailes, les abeilles dévorent les ailes des autres bourdons, de leur propre mouvement.

11 L’abeille ne vit en général que six ans ; quelques-unes vont jusqu’à sept. Quand une ruche peut durer neuf ou dix ans, on trouve que c’est un heureux succès- Dans les pays du Pont-Euxin, il y a une espèce d’abeilles toutes blanches, qui donnent du miel deux fois par mois. A Thémiscyre sur les bords du Thermodon, les abeilles font les gâteaux de cire dans la terre, tout comme dans les ruches ; le gâteau n’a pas beaucoup de cire ; il y en a peu, et le miel est épais. Le gâteau est lisse et tout uni. Ce n’est pas en toute saison que ces abeilles travaillent; c’est seulement en hiver, parce qu’il y a beaucoup de lierre dans ces contrées; il n’y fleurit qu’à cette époque de l’année ; et c’est du lierre que les abeilles tirent leur miel.12 A Amisos, on apporte, de la partie haute du pays, un miel blanc et très-compact, que les abeilles font, sans gâteau de cire, sur les arbres. Il y en a aussi de pareil dans d’autres pays du Pont. Il y a encore des abeilles qui font des gâteaux de cire triples dans le sol. Les alvéoles ont du miel; mais elles n’ont jamais de larves. Du reste, tous les gâteaux de cire de la contrée ne sont pas faits ainsi ; et toutes les abeilles du pays n’en fabriquent pas de pareils.

CHAPITRE XX. Des frelons et des guêpes

Leurs gâteaux de cire; lieux où ils les placent ; ces gâteaux sont hexagones comme ceux des abeilles ; nature particulière de ces gâteaux ; dépôts successifs de la semence ; excréments des larves ; gouttelette de miel déposée, en face de la semence, sur la paroi de l’alvéole ; développement des petits frelons.

1 Les frelons et les guêpes font aussi des gâteaux de cire pour leur couvain. Lorsqu’ils n’ont pas de roi et qu’ils errent sans direction et ne peuvent le trouver, les frelons construisent ces gâteaux sur quelque chose d’élevé ; et les guêpes les placent dans des trous. Mais quand le roi est à leur tête, ils travaillent sous terre. 2 Tous les gâteaux de cire sont hexagones, ceux des guêpes et des frelons, aussi bien que ceux des abeilles. Seulement leurs gâteaux ne sont pas faits de cire, mais d’une matière qui tient de l’écorce et de la toile d’araignée. Le gâteau des frelons est beaucoup plus lisse que celui des guêpes. Ils déposent leur semence comme le font les abeilles, sous forme de gouttelette sur la paroi de l’alvéole, où elle reste attachée.[555b] 3 D’ailleurs, ce n’est pas en même temps qu’il y a de la semence ainsi attachée dans toutes les alvéoles; mais dans les unes, on trouve des animaux déjà grands, capables de s’envoler; dans quelques autres, il y a des nymphes; et dans d’autres encore, des larves. Il n’y a que les larves qui, dans ces espèces, aient des excréments, comme dans les abeilles. Tant que ce sont de simples nymphes, elles ne bougent pas, et l’alvéole est fermée ; mais dans les gâteaux des frelons, il y a, en face de la semence, une goutte de miel déposée sur la paroi. Les petits des frelons ne naissent pas au printemps, mais à l’automne; et c’est surtout dans les périodes de pleine lune qu’ils prennent leur croissance. La semence et les larves des frelons sont déposés, non pas au bas de l’alvéole, mais sur le côté.

CHAPITRE XXI. Des bombyces

Leurs nids ; leur cire pâle ; les fourmis; les scorpions de terre.

1 II y a des bombyces qui font, sur un mur, ou sur tout autre objet analogue, un nid de boue pointu, qu’ils enduisent d’une sorte de salive. Le nid est épais et fort dur, puisque c’est à peine si on peut le percer d’un coup d’épieu. C’est là qu’ils pondent ; et ils y déposent de petites larves blanches, enveloppées d’une membrane noire. Outré cette membrane, il y a de la cire dans cette boue ; mais cette cire des bombyces est beaucoup plus pâle que celle des abeilles.

2 Les fourmis s’accouplent et produisent des larves, qu’elles n’attachent nulle part. Ces larves, qui sont d’abord petites et rondes, deviennent longues en s’accroissant, et leurs membranes se forment. C’est d’ordinaire au printemps que naissent les fourmis.

3 Les scorpions de terre produisent aussi des larves qui ressemblent à des œufs ; ces larves sont nombreuses, et les scorpions les couvent. Quand les petits sont bien complets, ils chassent leurs parents et les tuent, comme le font les araignées. Parfois, les petits sont jusqu’à onze.

CHAPITRE XXII. Des araignées

Leur éclosion; ponte des araignées; modes divers de couver ; liqueur des larves et des araignées ; espèces diverses ; araignées des prés; araignées lisses; phalanges; leurs mœurs; elles tuent père et mère ; nombre énorme des petits ; durée du développement des araignées.

1 Toutes les espèces d’araignées s’accouplent de la façon qu’on vient de dire ; et elles produisent d’abord de petites larves. Ces larves se métamorphosent tout entières, et non par partie, en véritables araignées; seulement, elles sont arrondies dans les premiers temps. Quand l’araignée a pondu ses œufs, elle les couve ; et en trois jours, ils sont organisés. [556a] 2 Toutes les araignées pondent dans une toile; seulement, la toile est petite et légère pour les unes; elle est plus épaisse pour les autres. Tantôt les petits sont absolument enfoncés dans une poche ronde ; tantôt ils sont entourés uniquement, en partie, par la toile de l’araignée. Ce n’est pas au même moment que les petites araignées viennent toutes à naître; mais, dès qu’elles sont nées, elles sortent du nid et font du fil. La liqueur qui se trouve dans les larves, quand on les écrase, est comme celle des jeunes araignées, épaisse et blanche.

3 Les araignées de prés déposent d’abord leurs œufs dans une toile, dont la moitié tient à elles, et dont l’autre moitié est dehors; c’est là qu’elles pondent et qu’elles couvent. Les phalanges tissent un épais filet, où elles pondent, et sur lequel elles couvent. Les araignées lisses pondent beaucoup moins d’œufs; les phalanges en pondent bien davantage. 4 Quand les petits sont assez forts, ils entourent le nid de la phalange; ils tuent la femelle qui les a produits, et ils la rejettent dehors. Souvent même, ils tuent le mâle, s’ils peuvent l’attraper; car le mâle couve les œufs avec la femelle, qu’il ne quitte pas. Quelquefois, il y a jusqu’à trois cents petits dans un nid de phalange. Il faut environ quatre semaines pour que les araignées, qui sont d’abord très-petites, parviennent à toute leur croissance.

CHAPITRE XXIII. De l’accouplement des sauterelles

Leur ponte en terre ; leurs œufs enveloppés de terre ; éclosion des petits ; époque de la ponte, bientôt suivie de la mort des femelles et des mâles ; époque de l’éclosion; lieux qui y sont favorables; accouplement des attelabes ; leurs œufs détruits par les pluies d’automne.

1 Les sauterelles s’accouplent comme tous les autres insectes, le plus petit montant sur le plus gros; c’est le mâle qui est le plus petit des deux. Les femelles pondent dans la terre, en y enfonçant le canal qu’elles ont à la queue, et que les mâles n’ont pas. Elles pondent beaucoup d’œufs, et dans le même endroit, de telle sorte que c’est comme un gâteau de cire. 2 Après la ponte, naissent, dans ce nid, des larves qui ressemblent à des œufs et qui sont entourés d’une terre légère, qu’on prendrait pour une membrane. Les œufs mûrissent dans cette enveloppe; et les dépôts sont si mous qu’on les écrase rien qu’à les toucher. Ils ne sont pas à la surface de la terre, mais un peu au-dessous. Une fois mûrs, il sort, de l’enveloppe terreuse, de petites sauterelles toutes noires; ensuite, elles brisent elles-mêmes la peau ; et elles deviennent immédiatement toutes grandes. 3 Les sauterelles pondent à la fin de l’été; [556b] et après la ponte, elles meurent bientôt. Dès qu’elles ont pondu, des larves paraissent autour de leur cou; et c’est aussi vers le même temps que les mâles viennent à mourir. C’est au printemps que les sauterelles sortent de la terre. D’ailleurs, les sauterelles ne se trouvent, ni dans les lieux montagneux, ni dans les terrains maigres ; il leur faut des plaines et des terres crevassées; car c’est dans les crevasses qu’elles pondent. Les œufs restent en terre tout l’hiver ; et dès que l’été arrive, les sauterelles sortent des pontes de l’année précédente.

4 Les attelabes pondent comme les sauterelles; et elles meurent comme elles, après avoir pondu. Les pluies d’automne, quand elles sont abondantes, détruisent leurs œufs: mais si la saison est sèche, il naît bien plus d’attelabes, parce qu’alors ces œufs ne sont pas également détruits. Il semble, d’ailleurs, que cette destruction n’a rien de régulier, et qu’elle survient au hasard.

CHAPITRE XXIV. Des cigales

Il γ en a deux espèces ; distinction des petites et des grandes cigales; aites viennent toujours dans les lieux où il y a des arbres ; leur accouplement ; leur ponte dans des terres sèches, dans les échalas des vignes ; la mère-cigale ; éclosion des cigales; il n’y a que les mâles qui chantent; observations des campagnards sur leurs excréments et leur nourriture ; leur vue fort mauvaise ; expérience du doigt qu’on peut approcher d’elles.

1 Les cigales sont de deux espèces : les petites, qui sont les premières à paraître et les dernières à mourir ; et les grandes, celles qui chantent, qui paraissent plus tard et qui meurent les premières. Dans les grandes et dans les petites également, les unes, qui sont divisées au corselet, sont celles qui chantent ; les autres, qui ne sont pas divisées, ne chantent pas. On appelle Achètes les grandes cigales qui chantent ; et les petites, des cigalettes. Celles qui, parmi ces dernières, ont une division chantent aussi quelque peu. 2 Les cigales ne viennent pas dans les lieux où il n’y a pas d’arbres. C’est là ce qui fait qu’on ne trouve pas de cigales à Cyrène, dans la campagne, et qu’on en trouve beaucoup dans la ville. Elles viennent sous les oliviers, parce qu’ils ne font pas beaucoup d’ombre. C’est qu’en effet elles ne peuvent pas vivre dans les pays froids, et, par suite non plus dans les endroits trop ombragés. 3 Les grandes s’accouplent entre elles, comme le font aussi les petites; la copulation a lieu ventre contre ventre ; et le mâle introduit son organe dans la femelle, comme le font les autres insectes. La femelle a ses parties sexuelles fendues; et la femelle est l’animal où le mâle introduit son organe. Elles pondent dans les terres non cultivées, en faisant un trou avec la pointe qu’elles ont par derrière, à la façon des attelabes, qui pondent aussi dans les terrains incultes; ce qui fait qu’il s’en trouve beaucoup aux environs de Cyrène. Elles pondent encore dans les roseaux qui servent à soutenir les vignes, en transperçant ces roseaux, et aussi dans les tiges de scille. Mais ces œufs coulent et se dérobent en terre. 4 Les cigales sont très-nombreuses quand il tombe beaucoup d’eau. La larve, en se développant, devient en terre ce qu’on appelle la cigale-mère. Les cigales ont un goût délicat, avant de rompre leur étui. [557a] Quand la saison en est arrivée vers les solstices, elles sortent de leur enveloppe pendant la nuit ; l’enveloppe se déchire immédiatement, et les cigales naissent de la cigale-mère. Les mâles, qui sont noirs et les plus durs et les plus grands, se mettent, dès le premier moment, à chanter. Dans les deux espèces de cigales, ce sont les mâles qui chantent ; les autres sont les femelles. D’abord, ce sont les mâles qui sont les meilleurs à manger; mais après l’accouplement, ce sont les femelles, parce qu’elles ont des œufs blancs.

5 Quand on les pourchasse, elles lâchent, en s’en volant, un liquide qui ressemble à de l’eau. Les campagnards prétendent que c’est leur urine et leur excrément, venant de la rosée dont elles se nourrissent. Si l’on en approche le bout du doigt, en le fléchissant d’abord, et en l’étendant ensuite, elles s’en inquiètent moins que si on l’approchait en retendant tout de suite ; elles montent sur le doigt, parce que leur vue, qui est fort mauvaise, leur fait croire que c’est une feuille d’arbre qui remue, et sur laquelle elles grimpent.

CHAPITRE XXV. Des poux, des puces et des punaises

Des lentes; éclosion de ces insectes, et particulièrement des poux; maladie qui les engendre sous la peau ; Alcman et Phérécyde ; poux à la tête des enfants ; les hommes en ont moins que les femmes ; poux de quelques animaux ; poux des poissons ; leur éclosion ; ils ne sont que d’une seule espèce; pou des thons; pou spécial du dauphin, dans cette partie de la mer qui s’étend de Cyrène à l’Egypte

1 Les insectes qui, sans être carnivores, vivent cependant des sécrétions de chair vivante, tels que les poux, les puces et les punaises, engendrent tous par accouplement ce qu’on appelle des lentes ; mais ces lentes elles-mêmes n’engendrent plus rien. 2 Parmi ces mêmes insectes, les puces naissent de la moindre ordure; et il suffit d’un peu de fiente sèche pour qu’il s’en forme. Les punaises viennent de l’humeur qui sort sur la peau de certains animaux. Les poux viennent des chairs où ils se produisent. Quand il en doit venir, il se forme des espèces de petites pustules qui n’ont pas de pus, et quand on crève ces pustules les poux en sortent. 3 Quelques personnes ont cette maladie, [557b] quand leur, tempérament est trop humide; et l’on a vu des exemples de mort, comme celle d’Alcman, le poète, à ce qu’on rapporte, et celle de Phérécyde de Scyros. Il y a des maladies qui produisent des poux en quantité. Une certaine espèce a reçu le nom de Féroces, et ils sont plus durs que les poux ordinaires ; on a grand-peine à les arracher de la peau.4 Les enfants ont souvent des poux à la tête ; les hommes faits y sont moins sujets ; les femmes y sont aussi plus exposées que les hommes. Quand on a des poux à la tête, les maux de tête sont moins fréquents. Les poux se montrent sur beaucoup d’autres animaux. Les oiseaux en ont; et ceux qu’on appelle des Faisans, par exemple, meurent par les poux qui les dévorent, quand ils ne se roulent pas dans la poussière. 5 Tous les animaux dont les plumes sont à tuyau, et tous ceux qui ont des poils, sont sujets aux poux. Il faut en excepter l’âne, qui n’a ni poux ni tiques. Les bœufs, au contraire, ont l’un et l’autre à la fois. Les moutons et les chèvres ont des tiques ; ils n’ont pas de poux. Les cochons ont des poux gros et durs ; les chiens ont les poux qu’on appelle les tiques de chien.

6 Tous les poux, dans tous les animaux qui en ont, viennent de ces animaux mêmes. Tous les animaux qui se baignent et qui ont des poux, en ont davantage quand ils changent les eaux où ils ont coutume de se baigner. Dans la mer, il y a des poissons qui ont des poux; mais ces poux ne viennent pas des poissons eux-mêmes ; ils viennent de la vase-. A les voir, ils ressemblent à des cloportes, si ce n’est qu’ils ont une queue large. Il n’y a qu’une seule espèce de poux marins; mais ils viennent partout, et surtout dans les creux. 7 Tous les insectes dont on vient de parler sont polypodes et n’ont pas de sang. Le taon qui pique les thons se place près de leurs nageoires ; il ressemble aux scorpions, et il est de la grosseur d’une araignée. Dans cette partie de la mer qui va de Cyrène à l’Egypte, le dauphin est attaqué d’un poisson qu’on appelle le pou ; ce poisson est le plus gras de tous, parce qu’il profite de la nourriture abondante que le dauphin lui assure en chassant.

CHAPITRE XXVI. Des animalcules qu’on «trouve dans les lainages

Les mites ; les acaris du bois et des livres ; nombre considérable de ces animalcules; singularité du porte-bois; son enveloppe, sa chrysalide ; les psènes, animalcules particuliers des figuiers sauvages ; leur utilité pour la maturation des fruits ; observation et pratique des agriculteurs.

[558a] 1 II y a encore bien d’autres animalcules, comme on l’a dit plus haut; ainsi, il y en a dans la laine et dans tous les tissus de laine. Ce sont, par exemple, les mites, qui s’y produisent davantage quand les laines sont pleines de poussière. Ils s’y forment quand une araignée se trouve enfermée dans le lainage, parce que l’araignée, absorbant l’humidité qui peut s’y rencontrer, la dessèche. Cette larve se forme dans un fourreau qui l’enveloppe. 2 II se produit dans la vieille cire, comme dans le bois, un animal qui peut passer pour le plus petit de tous les animaux, et qu’on appelle Acari; il est blanc et excessivement petit. Il se forme encore dans les livres des animalcules, dont les uns sont pareils à ceux qu’on trouve dans les vêtements; et dont d’autres ressemblent à de petits scorpions, qui n’ont pas de queue, ét qui sont d’une extrême petitesse. En général, il y a de ces animalcules dans toutes les matières sèches qui deviennent humides, et dans toutes les matières humides qui deviennent sèches, du moment que ces matières ont ce qu’il faut pour les faire vivre.

3 II y a une petite larve qu’on appelle Porte-bois, et qui est plus étrange encore que tous ces animalcules- Sa tête, qui sort d’une enveloppe, est tachetée ; ses pattes, comme dans les autres larves, sont à l’extrémité de son corps, qui est enveloppé comme dans un étui de fil d’araignée ; et tout autour de son corps il y a des brindilles de bois, qui semblent s’attacher à lui quand il marche ; mais ces fétus tiennent à son enveloppe, comme la coquille tient aux limaçons ; de même ici, le tout tient à la larve, et ne s’en détache pas ; il faut l’en arracher, comme si c’étaient des choses qui se seraient soudées ensemble ; et si l’on ôte cet étui à l’animal, il meurt sur-le-champ; il ne peut plus rien faire, non plus que le limaçon une fois que sa coquille lui est enlevée. Avec le temps, cette larve devient une chrysalide, ainsi que le deviennent les chenilles; et l’animal vit sans le moindre mouvement. Quel est l’insecte ailé qui sort de cette chrysalide? C’est ce qu’on n’a pas pu observer encore.

4 Les figues des figuiers sauvages ont des animalcules qu’on appelle des Psènes. C’est d’abord une petite larve; et quand son enveloppe est brisée, un Psène qui vole en sort, en la quittant; puis, il entre dans les fruits de la figue ; et la piqûre qu’il y fait empêche que ces fruits ne tombent avant maturité. Aussi, les campagnards ont-ils soin d’entremêler des branches de figuiers sauvages aux figuiers ordinaires, et de planter des figuiers sauvages auprès des figuiers communs.

CHAPITRE XXVII. Retour sur la génération des quadrupèdes ovipares qui ont du sang

Epoques diverses de la ponte ; la tortue d’eau douce ; la tortue de mer; les lézards; les crocodiles; l’œuf des crocodiles est très-petit, et l’animal devient énorme.

1 Les quadrupèdes, qui ont du sang, et qui sont ovipares, produisent leurs petits au printemps. Mais ils ne s’accouplent pas tous dans la même saison. Pour les uns, [558b] c’est au printemps; pour les autres, c’est en été; pour d’autres même, c’est à l’automne, selon que, pour chacun d’eux, la saison qui suit est convenable aux petits qui .naissent. 2 Ainsi, la tortue pond des œufs à tégument dur et de deux couleurs, comme ceux des oiseaux. Une fois pondus, elle fait un trou où elle les enfouit; et elle égalise le haut du sol. Cela fait, elle vient dessus pour les couver. Les œufs n’éclosent que Tannée suivante. 3 La tortue d’eau douce sort de l’eau pour pondre; elle fait un trou en forme de baril, et elle y dépose ses œufs, qu’elle y laisse. Après un peu moins de trente jours, elle les déterre ; elle se presse d’en faire sortir les petits ; et elle les conduit immédiatement à l’eau. 4 La tortue de mer pond de même à terre des œufs, qui ressemblent à ceux des oiseaux domestiques; et après les avoir enterrés, elle les couve durant les nuits. Elle fait un nombre considérable d’œufs, qui ne se monte guère à moins de cent.

5 Les lézards, les crocodiles de terre et d’eau, viennent aussi pondre à terre. Les œufs de lézard éclosent tout seuls dans le sol. Le lézard ne vit pas deux ans; et l’on assure même que sa vie n’est que de six mois. 6 Quant au crocodile de rivière, il pond beaucoup d’œufs, mais, au plus, soixante environ. Ces œufs sont blancs. Il les couve durant soixante jours ; car il est certain aussi qu’il a la vie très longue. De ces œufs qui sont très petits, sort un animal énorme. L’œuf n’est pas plus gros que celui d’une oie; le petit qui en sort est d’abord en proportion ; mais il croît ensuite jusqu’à la longueur de dix-sept coudées. On prétend même que le crocodile ne cesse de grandir durant sa vie entière.

CHAPITRE XXVIII. De la vipère

Vivipare au dehors, ovipare au dedans ; son œuf a enveloppe molle ; ponte des vipères ; vingt petits en un seul jour; reproduction des serpents autres que la vipère . — Résumé.

1 Dans le genre des reptiles, la vipère produit au dehors des petits vivants; mais au-dedans d’elle, elle est d’abord ovipare. Son œuf comme celui des poissons est d’une seule couleur, et son enveloppe est molle. Le petit se forme dans la partie supérieure ; et il n’est pas plus entouré d’une pellicule de coquille que ne le sont les œufs des poissons. 2 Les petites vipères, au moment de la ponte, sont dans des membranes, qu’elles rompent au bout de trois jours. Quelquefois, elles sortent en se mangeant entre elles, à l’intérieur de l’enveloppe. La vipère pond ses petits en un seul jour, tout à la fois ; mais elle en met bas plus de vingt. 3 Les serpents autres que la vipère produisent des œufs au dehors; et ces œufs se tiennent les uns aux autres, comme les joyaux des colliers de femmes. Une fois les œufs déposés en terre, la bête les couve. Les œufs n’éclosent que l’année suivante. 4 Ainsi donc, les serpents et les insectes, et, en outre, les quadrupèdes ovipares, se reproduisent comme on vient de le voir.

LIVRE VI : LA REPRODUCTION DES ANIMAUX (suite)

CHAPITRE I : De l’accouplement et de la ponte des oiseaux

Epoques diverses; la poule pond presque toute l’année; les poules d’Adria; fécondité excessive de certaines poules; les oiseaux qui ont des serres sont peu féconds ; des nids des oiseaux ; quelques-uns n’en font pas et déposent leurs œufs sur terre; nid du mérops; nids singuliers des grives; nid de la huppe dans les vieux arbres ; nid du coucou ; nid du tétrix, qui s’appelle aussi ourax, à Athènes.

[559a] 1 Tous les oiseaux sans exception sont ovipares. Mais l’époque de l’accouplement n’est pas la même pour tous, non plus que l’époque de la ponte. Il y en a qui s’accouplent et qui pondent presque en tout temps : par exemple, la poule et le pigeon. La poule pond, on peut dire, durant toute l’année, si l’on en excepte deux mois, aux environs du solstice d’hiver. 2 Parmi les poules de belle race, il y en a qui font jusqu’à soixante œufs avant de couver. Cependant, les poules de belle race sont encore moins fécondes que les poules de race commune. Les poules d’Adria sont de petite taille; mais elles pondent chaque jour; elles sont méchantes, et souvent elles tuent leurs poussins. Elles sont de diverses couleurs. Quelques poules domestiques pondent jusqu’à deux fois par jour ; et on en a vu mourir en peu de temps de cet excès de fécondité. 3 Ainsi qu’on vient de le dire, les poules pondent sans interruption. Le pigeon, le ramier, la tourterelle et le vineux pondent deux œufs à chaque fois ; et le pigeon pond jusqu’à dix fois dans le cours de l’année. 4 C’est au printemps que pondent la plupart des oiseaux. Il y en a qui sont très féconds; mais on peut entendre cette fécondité de deux manières : on dit des uns qu’ils sont féconds, parce qu’ils pondent souvent, comme les pigeons; on le dit des autres, parce qu’ils font beaucoup d’œufs à la fois, comme les poules. Tous les oiseaux qui ont des serres sont peu féconds, excepté la cresserelle. C’est elle aussi qui, de tous les oiseaux armés de serres, pond le plus d’œufs; on en a vu pondre jusqu’à quatre œufs; et même encore davantage.

5 En général, les oiseaux pondent dans des nids; mais ceux qui ne volent pas beaucoup ne font pas de nids : par exemple, les [559b] perdrix et les cailles, qui pondent sur terre, en recouvrant leurs œufs de branchages. On en peut dire autant de l’alouette et de la tétrix. Ces oiseaux construisent leurs nids en plein air ; et l’oiseau que les Béotiens appellent Mérops, est le seul qui fasse son nid en se fourrant dans les trous de la terre. 6 Les grives font leurs nids, comme les hirondelles, avec de la boue, sur le sommet des arbres. Elles les placent les uns à la suite des autres; ils se tiennent de façon que leur continuité fait une chaîne de nids. La huppe est la seule, parmi les oiseaux qui font des nids séparés, à n’en pas faire ; elle se fourre dans les vieux troncs d’arbres, et elle pond ses œufs sans rien apporter dans les trous qu’ils présentent. Le Circus niche dans les maisons, ou dans les roches. La Tétrix, qu’à Athènes on appelle l’Ourax, ne pond, ni sur terre, ni sur les arbres, mais sur les plantes rampantes qu’elle trouve à terre.

CHAPITRE II : Des œufs des oiseaux

Leurs deux parties, le jaune et le blanc ; variétés dans la couleur des œufs ; de l’incubation naturelle et factice ; procédés égyptiens ; de la semence des oiseaux ; développements successifs de l’œuf ; œufs extraordinaires ; œufs de coqs ; des œufs-clairs ; leurs caractères spéciaux ; effets de la température sur les œufs; effets de certaines manœuvres sur les œufs ; les œufs-clairs peuvent devenir féconds ; du blanc et du jaune de l’œuf ; leurs différences relativement au chaud et au froid ; membrane qui isole le blanc et le jaune dans l’œuf; les deux globules; fécondation et ponte des poules; les perdrix; durée différente de la formation des œufs selon les espèces ; la femelle du pigeon ; baisers des pigeons avant l’accouplement.

1 L’œuf de tous les oiseaux est uniformément revêtu d’une enveloppe dure, lorsqu’il est fécondé et que rien ne l’a altéré ; seulement, les poules ont parfois des œufs mous. Les œufs des oiseaux sont formés de deux parties de couleur différente ; la partie la plus extérieure est blanche ; la partie centrale est jaune. Entre les œufs des oiseaux d’eau et de marais,et les œufs des oiseaux habitant des lieux secs, il y a cette différence que, toute proportion gardée, les œufs des oiseaux d’eau ont beaucoup plus de jaune que de blanc. 2 La couleur des œufs varie avec les espèces ; tantôt les œufs sont blancs, comme les œufs de pigeon et de perdrix ; tantôt ils sont jaunes, comme ceux des oiseaux de marécages. D’autres sont mouchetés de points, comme ceux de pintades et de faisans. Les œufs de cresserelle sont rouges, comme du vermillon. L’œuf présente cette différence qu’il est pointu par un bout, et gros par l’autre ; quand il sort, c’est par le gros bout d’abord. Les œufs longs et pointus donnent des mâles; ceux qui sont arrondis et qui ont un cercle vers la pointe, sont des femelles. 3 Les œufs viennent à éclosion et à maturité par l’incubation des oiseaux. [560a] Parfois, ils éclosent aussi tout seuls, comme en Égypte, où on les enfouit dans le fumier. On prétend qu’à Syracuse un ivrogne, ayant mis des œufs en terre sous sa natte, resta si longtemps à boire, sans désemparer, que les œufs arrivèrent à éclosion. On a même mis des œufs dans des vases qu’on chauffait ; ils y étaient couvés; et les petits en sortaient spontanément.

4 La semence des oiseaux est blanche, comme celle des autres animaux. Après l’accouplement, la femelle l’attire dans la partie supérieure du diaphragme. D’abord, l’œuf se montre petit et blanc; ensuite, il devient rouge et couleur de sang. En grossissant, il devient tout entier jaune et roux. A mesure qu’il se développe de plus en plus, il se divise ; le jaune se place au milieu, et le blanc l’entoure extérieurement. Enfin, quand l’œuf est complet, il se détache, et il sort de la façon suivante : à ce moment, de mou qu’il était, il change pour prendre de la fermeté ; mais quand il sort, il n’a pas encore toute sa consistance. Une fois sorti, il l’acquiert sur-le-champ; et il devient ferme, à moins qu’il n’ait souffert de quelque maladie. 5 On a vu parfois un œuf qui était tout d’abord ce que l’œuf devient, en général, après un certain temps. Il était extérieurement jaune, comme le poussin aussi l’est plus tard. On a même trouvé des œufs de ce genre dans un coq qu’on avait ouvert, sous le diaphragme, là où les poules ont leurs œufs ; ces œufs étaient tout entiers jaunes, et leur grosseur était celle des autres œufs. Mais on regarde ces phénomènes comme des monstruosités .6 D’ailleurs, on se trompe quand on prétend que les œufs clairs sont des restes et des débris des œufs antérieurement venus de l’accouplement; ce n’est pas exact, puisqu’on a vu déjà plus d’une fois de jeunes femelles de coqs et d’oies poudre des œufs-clairs, sans avoir jamais été couvertes. Les œufs-clairs sont plus petits et moins délicats, et, en même temps, plus liquides que les œufs fécondés ; mais ils sont en plus grand nombre. Quand on les met à couver sous l’oiseau, la partie liquide ne devient pas plus épaisse ; mais le jaune et le blanc restent absolument ce qu’ils étaient. Il y a bien des oiseaux qui produisent des œufs-clairs : la poule, la perdrix, le pigeon, le paon, l’oie, el l’oie-renard.

7 Par la chaleur, quand les femelles couvent, les poussins sortent de la coquille plus vite qu’en hiver. Ainsi, dans l’été les petits poussins éclosent en dix-huit [560b] jours ; c’est parfois vingt-cinq qu’il en faut en hiver. Ceci n’empêche pas que les diverses espèces d’oiseaux diffèrent les unes des autres, en ce qu’elles sont plus ou moins aptes à l’incubation. Quand il tonne au moment où la femelle couve, les œufs tournent et sont perdus. 8 Les œufs que l’on appelle quelquefois des queues de chiens, ou œufs de queue, sont plus fréquents en été. Quelques personnes appellent encore les œufs-clairs des œufs de zéphire, parce que, vers l’époque du printemps, les oiseaux semblent rechercher et recevoir les vents. On peut faire aussi que les œufs deviennent clairs en touchant les femelles d’une certaine manière avec la main. 9 Les œufs-clairs peuvent devenir féconds ; et ceux mêmes qui sont issus de l’accouplement peuvent passer d’une espèce à une autre, si, avant que le jaune ne se change en blanc, la femelle, qui a des œufs-clairs ou des œufs venus d’une fécondation antérieure, est couverte par un autre mâle. Les œufs-clairs deviennent alors féconds ; et les œufs antérieurs sont fécondés par l’oiseau qui a couvert en dernier lieu. Mais si l’œuf commence déjà à tourner au blanc, rien ne change plus, ni les œufs-clairs, qui ne deviennent pas féconds, ni les œufs fécondés, qui ne se changent pas en l’espèce du mâle qui a couvert. 10 Si l’accouplement vient à faire défaut quand les œufs sont encore très petits, les œufs, bien qu’existant déjà, ne grossissent pas; mais si l’accouplement se répète, le développement est rapide.

11 Le jaune et le blanc de l’œuf sont de nature différente ; ce n’est pas la couleur seule qui les distingue; ce sont aussi leurs propriétés diverses. Ainsi, le jaune est durci par le froid ; le blanc ne l’est pas, et il n’en devient que plus fluide. Au contraire, le blanc se durcit au feu ; le jaune n’y durcit pas, et il reste mou, à moins qu’on ne le brûle tout à fait. Il s’épaissit et se dessèche davantage en le faisant bouillir plutôt qu’en le mettant dans le feu. 12 Le blanc et le jaune sont renfermés chacun dans une membrane qui les isole l’un de l’autre. Les globules, en forme de grêlons, qui se trouvent au commencement du jaune, ne contribuent pas du tout au développement du poussin, comme quelques-uns le supposent. Il y en a un en bas ; un autre, en haut. Une remarque qu’on peut faire sur le jaune et le blanc, c’est que si, après les avoir ôtés de la coquille, [561a] on les réunit en assez grand nombre sur un plat, qu’on met sur un feu doux et pas trop fort, on voit tout le jaune se réunir au milieu, et le blanc faire un cercle tout autour.

13 Les jeunes poules commencent à pondre dès la première apparition du printemps ; elles pondent plus que les vieilles; mais leurs œufs sont moins gros. En général, les femelles dépérissent quand elles ne couvent pas ; et elles souffrent. Après l’accouplement, les femelles frissonnent; elles se secouent, et jettent de la poussière autour d’elles. Elles en font encore autant quelquefois quand elles pondent. Les femelles de pigeon relèvent alors le croupion; celles des oies se plongent dans l’eau. 14 Les conceptions régulières et les productions d’œufs-clairs sont plus fréquentes et plus faciles chez la plupart des oiseaux, par exemple la perdrix, quand ils sont en amour, et qu’ils recherchent l’accouplement. Il suffit en effet que la perdrix soit sous le vent du mâle pour qu’elle conçoive ; et dès ce moment, on ne peut plus les employer à la chasse ; car la perdrix semble avoir l’odorat très fin.

15 La production de l’œuf après l’accouplement, et la production du petit qui sort de l’œuf parvenu à maturité, n’ont pas lieu pour tous les oiseaux dans le même espace de temps. Cet intervalle varie avec la grosseur même des parents. Ainsi d’ordinaire, l’œuf de poule est dix jours à se former et à être parfaitement fait. 16 Il faut un peu moins de temps pour l’œuf de pigeon. La femelle, dans cette espèce, peut retenir son œuf au moment même du travail. Si quelque chose la trouble, elle dérange elle-même son nid ; si on lui arrache une plume, ou si elle éprouve quelque autre mal, ou quelque gêne, elle se retient; et sur le point de pondre, elle s’arrête. 17 Une autre particularité des pigeons dans l’accouplement, c’est qu’ils se baisent l’un l’autre, quand le mâle s’apprête à monter sur la femelle. Le vieux pigeon ne la monterait pas pour la première fois sans l’avoir baisée; mais ensuite, il la monte sans l’avoir baisée préalablement. Les jeunes ne la montent jamais sans l’avoir baisée tout d’abord. Ce que les pigeons ont encore de particulier, c’est que les femelles se montent mutuellement, à défaut de mâle, après s’être baisées comme des mâles; ne pouvant rien émettre les unes dans les autres, elles pondent des œufs en plus grand nombre que les œufs féconds; mais il n’en sort jamais de petits, et tous les œufs ainsi produits sont des œufs-clairs.
CHAPITRE III : Suite de la formation de l’œuf

Première apparition du poussin futur; organisation du jaune et du blanc; les deux cordons ombilicaux ; le poussin naît dans le blanc, il se nourrit du jaune ; on voit d’abord sa tête et ses yeux, qui sont saillants ; état de l’embryon à dix jours d’incubation ; l’estomac et les intestins se forment; état des veines partant du cœur; division du jaune en deux parts, haut et bas ; membranes diverses enveloppant le jaune, le blanc et le poussin; isolement du poussin, qui n’est noyé dans aucun des deux liquides; état de l’embryon au vingtième jour ; position du poussin déjà tout formé ; excréments du poussin; disparition successive du jaune, qui le nourrit; état somnolent du poussin; battements du cœur et du cordon ombilical ; respiration ; œufs-clairs; œufs à deux jaunes; la poule pondant extraordinairement des œufs toujours doubles, jusqu’au nombre de dix-huit.

[561b] 1 Tous les oiseaux sans exception viennent tous d’un œuf de la même manière; mais le temps nécessaire à leur formation complète varie selon les espèces, ainsi qu’on l’a déjà dit. Dans les poules, il suffît de trois jours et de trois nuits pour que le poulet commence à s’annoncer. Dans les grands oiseaux, il en faut plus; dans les plus petits, il en faut moins. 2 Durant cet intervalle, le jaune est déjà monté peu à peu dans le haut de l’œuf, qui est sa pointe, là où est le principe de l’œuf, et où l’œuf se brise. Dans le blanc, il y a une espèce de point sanguinolent, qui est le cœur. Ce point bat et s’agite, parce qu’il est animé. Il en part deux vaisseaux, dans le genre des veines, pleins de sang, contournés en spirale, et qui, à mesure que l’animal se développe, s’étendent à chacune des deux tuniques environnantes. 3 Déjà une membrane à fibres sanguines entoure le blanc vers la même époque, et l’isole des vaisseaux veineux. Peu de temps après, le corps commence à se distinguer, d’abord extrêmement petit et tout blanc. On y reconnaît la tête, qui se montre ; et les yeux y sont très saillants et gonflés. Cet état subsiste longtemps; car les yeux se rapetissent un peu plus tard, et ils s’affaissent. La partie inférieure du corps se distingue à peine, comparée à la partie supérieure. 4 Des deux vaisseaux qui partent du cœur, l’un se dirige vers l’enveloppe circulaire ; l’autre se dirige vers le jaune, où il sert comme d’ombilic. Le poussin sort donc du blanc ; et sa nourriture vient du jaune, à travers rombilic. A dix jours, le petit animal tout entier est parfaitement distinct, ainsi que toutes les parties qui le constituent. Il a encore la tête plus grosse que le reste du corps ; et les yeux, qui ne voient pas encore, sont plus gros que la tête. Vers ce même temps, les yeux, si on les enlève, sont plus forts que des pois et de couleur noire. La peau qui les couvre étant enlevée, on n’y trouve qu’un liquide blanc et froid, très brillant au jour; il n’y a aucune partie solide.

5 Voilà pour les yeux et la tête, qui sont à ce moment dans l’état qu’on vient de dire.

[562a] 6 En ce même temps, les viscères sont déjà très sensibles ; et l’on discerne l’estomac et les intestins. Les veines qu’on voit partir du cœur à l’ombilic, se reconnaissent déjà. De ce nombril, part une première veine qui se dirige à la membrane dont le jaune est entouré ; le jaune, à ce moment, est déjà fluide, et plus abondant qu’il ne semblerait naturellement devoir l’être. Une seconde veine se rend à la membrane commune qui entoure le poussin, et au liquide qui est entre les deux.7 En effet,à mesure que le petit grossit peu à peu, une partie du jaune va en haut ; l’autre partie va en bas ; entre elles deux, il y a le liquide blanc. Au bas du jaune, est placé encore le blanc, comme il était antérieurement. Mais au dixième jour, le blanc est au plus bas, en très petite quantité, gluant, épais et jaunâtre. 8 Voici donc quelle est la position de toutes les parties à cette époque : tout d’abord, la première et la dernière membrane de l’œuf, par rapport à la coquille ; ce n’est pas la membrane de la coquille précisément, mais c’est celle qui est juste au-dessous. C’est là que se trouve le fluide blanc. Puis, vient le poussin, et la membrane qui l’isole en l’enveloppant, pour empêcher qu’il ne soit dans le liquide. Sous le poussin, est le jaune, dans lequel se rend l’une des deux veines ; l’autre se rend au blanc, qui l’environne. Le tout, enveloppé dans une membrane, humectée par un liquide qui ressemble à de la lymphe. Ensuite, une membrane s’applique directement sur l’embryon, comme on l’a dit, afin qu’il soit séparé du liquide. 9 Au-dessous de l’embryon, est le jaune, enfermé dans une autre membrane, où aboutit le nombril, qui vient du cœur et de la grande veine. Il en résuite que l’embryon n’est dans aucun des deux liquides.

10 Vers le vingtième jour, on l’entend piauler au-dedans de l’œuf et se mouvoir, si l’on enlève une partie de la coquille ; et il est déjà tout couvert de duvet, quand l’œuf se romptr après les vingt jours. Le poussin a la tête posée sur la cuisse droite, vers son flanc; et l’aile est par-dessus la tête. 11 A ce moment, se montre la membrane en forme de chorion qui vient immédiatement après celle de la coquille, [562b] et où se rend un des deux omiblics. Le poussin est désormais tout formé ; et l’on voit aussi l’autre membrane, qui sert de chorion, et qui entoure le jaune, où se rend l’autre ombilic. Tous les deux partaient du cœur et de la grande veine. Vers le même temps, l’ombilic qui se rend au chorion extérieur tombe et se sépare de l’animal, tandis que celui qui aboutit au jaune s’attache à l’intestin grêle du poussin. Il pénètre déjà profondément dans le poussin.beaucoup de jaune; et dans son estomac, il y a un résidu qui est jaune aussi. 12 Le poussin, à cette même époque, rend un excrément vers le chorion extérieur, et il en a également dans l’estomac. L’excrément rejeté au dehors est blanc; et au-dedans, il y a aussi quelque chose de blanc. A la fin, le jaune, qui allait toujours en diminuant de plus en plus, est complètement épuisé; et il a été absorbé entièrement dans le poussin. Il l’a été si bien qu’en ouvrant un poulet dix jours après qu’il est éclos, on trouve encore quelque reste du jaune dans son intestin. Mais il s’est détaché du cordon ombilical; la partie intermédiaire n’existe plus, et elle a disparu tout entière.

13 Pendant tout le temps dont on vient de parler, le poussin est endormi; si on le secoue, il s éveille, ouvre les yeux, et se met à piauler. Le cœur s’élève en même temps que le cordou ombilical; ce qui prouve que le poussin respire déjà.

14 Telle est donc la manière dont, chez les oiseaux, le petit naît et sort de l’œuf.

15 Les oiseaux font quelquefois des œufs qui restent clairs, bien qu’ils proviennent d’un accouplement, et qui ne produisent rien, malgré l’incubation des femelles. On peut observer le fait sur les pigeons plus particulièrement. i6 Les œufs qui renferment des jumeaux ont deux jaunes; entre les deux et pour empêcher qu’ils ne se mêlent, s’interpose une légère couche de blanc ; quelquefois les jaunes n’ont pas cette séparation, et ils se confondent, en se touchant. On a vu des poules ne pondre toujours que des œufs doubles; et c’est sur ces œufs qu’on a observé les transformations du jaune. Une poule, qui avait pondu dix-huit œufs, en fît sortir autant de poussins doubles, sauf les œufs de queue ou d’urine. Tous les autres étaient féconds, si ce n’est que l’un des jaunes doubles était plus grand, [563a] l’autre plus petit; et que le dernier produit était difforme et monstrueux.

CHAPITRE IV : Des pigeons

Le ramier et la tourterelle font en général deux œufs a chaque fois ; destruction des couvées ; un des œufs est toujours clair ; la reproduction commence à un an ; ponte du pigeon ; incubation alternative du mâle et de la femelle ; leurs soins pour le petit ; fécondité du pigeon ; âge de l’accouplement ; durée de la vie de quelques oiseaux.

1 Tous les oiseaux de l’espèce du pigeon, tels que le ramier et la tourterelle, pondent assez ordinairement deux œufs. Le plus que puissent en pondre la tourterelle et le ramier, c’est trois. Ainsi qu’on l’a déjà dit, le pigeon pond en toute saison; le ramier et la tourterelle pondent au printemps, pas plus de deux fois. Mais ils ne font la seconde couvée que quand ils ont détruit la première ; car il y a beaucoup de ces oiseaux qui détruisent leurs couvées eux-mêmes. 2 Ils pondent comme on vient de dire ; quelquefois, il leur arrive de faire trois œufs ; mais ils n’élèvent jamais plus de deux petits ; parfois même, ils n’en élèvent qu’un seul. Celui des œufs qu’ils abandonnent est toujours clair.

3 La plupart des oiseaux n’engendrent pas dès leur première année. Mais tous, une fois qu’ils ont commencé à produire, ont naturellement des œufs jusqu’à la fin, pour ainsi dire ; mais ces œufs sont si petits chez quelques oiseaux qu’il n’est pas facile de les voir. 4 Ordinairement, le pigeon pond mâle et femelle, le mâle étant le plus souvent pondu avant l’autre; après un jour d’intervalle, où la femelle a pondu, elle se repose; et ensuite, elle répond l’autre de ses œufs. Le mâle couve alternativement pendant le jour, et la femelle pendant la nuit. Le premier pondu des œufs arrive à maturité, et il éclot, dans les vingt jours. Le petit pique et perce l’œuf un jour avant de sortir de la coquille. Pendant quelque temps, le père et la mère le réchauffent, de la même manière qu’ils ont échauffé les œufs. 5 La femelle est plus méchante que le mâle pendant qu’elle élève ses petits, comme le sont les femelles de toutes les espèces après qu’elles ont mis bas. Les pigeons pondent jusqu’à dix fois par an, parfois même jusqu’à onze; ceux d’Égypte pondent jusqu’à douze fois annuellement. Le pigeon s’accouple, mâle et femelle, au bout de moins d’un an ; car ils peuvent s’accoupler à six mois. On prétend que les ramiers et les tourterelles s’accouplent même et produisent à trois mois; et l’on en donne pour preuve leur multiplicité. 6 Les femelles portent quatorze jours; et elles couvent pendant quatorze autres. En un même nombre de jours, les petits volent déjà assez bien pour [563b] qu’on ait de la peine à les prendre. On assure que le ramier vit quarante ans, et que les perdrix en vivent plus de seize. La femelle du pigeon fait de nouveaux petits dans les trente jours après la ponte précédente.

CHAPITRE V : Du vautour

Son nid dans des roches inaccessibles ; erreur d’Hérodore; les vautours ne pondent qu’une fois par an; l’hirondelle, seule parmi les carnassiers, pond deux fois ; les yeux crevés aux petites hirondelles peuvent guérir et recouvrer la vue.

1 Le vautour fait son nid sur des rochers inaccessibles; et voilà comment il est si rare de voir son nid et ses petits. De là vient aussi qu’Hérodore, père du sophiste Bryson, affirme que les vautours viennent d’un autre pays, qui nous est inconnu; et la preuve qu’il en donne, c’est que personne n’a jamais vu le nid du vautour, et que cependant ils arrivent tout à coup en masse, à la suite des armées. Il est vrai qu’il est difficile de voir leur nid; mais on en a vu cependant. 2 Les vautours pondent deux œufs. Les autres oiseaux carnassiers ne pondent pas plus d’une fois par an, autant qu’on peut le voir. L’hirondelle est la seule, parmi les carnassiers, à faire deux pontes dans l’année. Si l’on crève les yeux aux petits des hirondelles, quand ils sont jeunes, ils en guérissent; et la vue leur revient.

CHAPITRE VI : De l’aigle

Le nombre de ses œufs ; citation de Musée ; elle chasse toujours un de ses petits ; difficulté qu’elle a à les nourrir ; intervention de l’effraie ; durée de l’incubation de l’aigle, et de quelques autres oiseaux selon leur grosseur, le milan, l’épervier ; le corbeau ; durée de son incubation ; il chasse aussi ses petits, comme le font encore d’autres oiseaux ; le pygargue est le plus cruel des aigles pour ses petits; les aigles noirs sont très soigneux pour leur courée ; la plupart des oiseaux chassent leurs petits dès qu’ils peuvent voler ; exception pour la corneille.

1 L’aigle fait trois œufs; mais il n’en fait éclore que deux, ainsi qu’il est dit dans les vers attribués à Musée : « L’aigle pond trois œufs; il en fait éclore deux et n’élève qu’un seul aiglon. » C’est bien là en effet ce qui se passe le plus ordinairement; mais on a déjà vu des aigles avoir trois petits. Quand l’un des deux aiglons est assez grand, l’aigle le chasse, parce qu’elle a trop de peine à le nourrir. On prétend que, dans le même temps, l’aigle reste sans manger, parce qu’elle ne peut plus enlever lès petits des animaux; ses serres se déforment en quelques jours, et son plumage blanchit. Les aigles deviennent alors cruels h leurs petits. L’effraie reçoit et nourrit l’aiglon qui a été chassé. 2 L’aigle couve environ trente jours; c’est d’ailleurs la durée de l’incubation chez les gros oiseaux, tels que l’oie et l’outarde. Les oiseaux de grandeur moyenne ne couvent guère que vingt jours, tels que le milan et l’épervier. Le plus souvent, le milan n’a que deux œufs ; quelquefois néanmoins il a jusqu’à trois petits ; le milan dit Aegolios en a parfois jusqu’à quatre. 3 Le corbeau n’a pas seulement [564a] deux oeufs, comme on le dit; il m couve davantage, pendant vingt jours à peu près. Le corbeau expulse aussi ses petits. Il y a d’autres biseaux encore qui en font autant ; et bien souvent, ceux qui ont plusieurs petits en chassent un.

4 D’ailleurs, toutes les espèces d’aigles ne se conduisent pas de même à l’égard de leurs petits; c’est surtout le pygargue qui est dur pour les siens. Les aigles noirs, au contraire, nourrissent leurs petits avec grand soin. Quoi qu’il en soit, on peut dire que tous les oiseaux à serres recourbées expulsent leurs petits hors du nid, en les frappant, dès qu’ils sont en état de voler. Presque tous les autres, nous le répétons, font à peu près de même; ou du moins, après avoir nourri leurs petits quelque temps, ils n’en prennent plus le moindre soin. Il faut excepter la corneille, qui s’en occupe encore pendant quelque temps. Lorsqu’ils volent déjà, elle les nourrit, en volant à côté d’eux.
CHAPITRE VII : Du coucou

On l’a souvent confondu, mais à tort, avec l’épervier; époque où se montre le coucou ; différences de l’épervier et du coucou; il n’y a que la couleur qui se ressemble, ainsi que leur grosseur et leur vol ; erreur populaire sur ces deux oiseaux ; le coucou pond souvent dans le nid des autres oiseaux, et spécialement dans le nid de la fauvette ; le coucou n’élève qu’un seul petit ; époques où les petits des coucous et des éperviers sont les plus gras et du meilleur goût.

1 On a prétendu quelquefois que le coucou n’est que l’épervier transformé, parce que l’épervier, auquel le coucou ressemble, disparaît quand le coucou se montre. Mais toutes les autres espèces d’éperviers cessent d’être vus, si ce n’est pendant quelques jours, dès que le coucou se met à chanter. Le coucou ne se montre que très peu en été ; il disparaît tout à fait en hiver. 2 L’épervier a les serres recourbées; le coucou ne les a pas; sa tête ne ressemble pas non plus à celle de l’épervier; mais les deux, sa tête et ses ongles, ressembleraient moins à l’épervier qu’au pigeon. Sa couleur seule se rapproche de celle de l’épervier; et encore le bariolage de l’épervier se compose plutôt de lignes; celui du coucou est composé de points. 3 La grosseur et le vol du coucou le rapprochent de cette petite espèce d’éperviers qui, d’ordinaire, disparaît vers le même temps où se montre le coucou. On les a observés plus d’une fois à la même époque, et l’on a vu un coucou dévoré par un épervier; ce qui ne se produit jamais entre oiseaux de la même espèce. 4 On ajoute que personne n’a jamais vu les petits du coucou ; il pond cependant; mais il n’a pas fait de nid pour cela; il pond assez souvent dans le nid d’oiseaux plus petits que lui, après avoir dévoré leurs œufs; et de préférence, dans le nid du ramier, dont il mange aussi les œufs. [564b] Parfois, la femelle du coucou a deux œufs; le plus ordinairement, elle n’en a qu’un. Elle le dépose également dans le nid de la fauvette, qui fait éclore le petit et qui l’élève. C’est surtout à ce moment que le coucou est gras et d’une chair délicate. Les petits des éperviers sont aussi de très bon goût à manger et très gras. Il y a une de leurs espèces qui niche dans les lieux déserts et dans les rochers les plus escarpés.
CHAPITRE VIII : Des pigeons et de leur incubation

Les mâles et les femelles couvent alternativement; les femelles des oies couvent seules; incubation des oiseaux d’eau; dans les corneilles, le mâle nourrit la femelle pendant l’incubation; incubations particulières des pigeons et des perdrix.

1 Chez la plupart des oiseaux, les mâles, ainsi que nous l’avons dit pour les pigeons, couvent alternativement, en relayant la femelle, tout le temps qu’elle met à se procurer sa nourriture. Les femelles des oies couvent seules ; et elles restent tout le temps accroupies sur leurs œufs, du moment qu’elles ont commencé à couver. 2 C’est dans les endroits marécageux et garnis d’herbes que les oiseaux aquatiques font leurs nids; et c’est ainsi que, tout en demeurant sans bouger sur leurs œufs, ils peuvent se donner quelques aliments, et ne pas rester absolument sans manger. 3 Les femelles des corneilles sont aussi seules à couver; et elles ne cessent pas un instant d’être sur les œufs; les mâles leur apportent à manger; et ils les nourrissent soigneusement. La femelle du pigeon prend la couvée à la tombée du jour; elle y passe toute la nuit, jusqu’au moment où elle mange ; et le mâle couve le reste du temps.

4 Les perdrix font deux tas de leurs œufs; la femelle se met sur l’un; le mâle se met sur l’autre. Après l’éclosion, chacun élève respectivement les petits de sa propre couvée; et quand le mâle fait sortir les petits pour la première fois, il s’accouple avec eux.
CHAPITRE IX : Du paon

Durée de son existence ; âge de son accouplement ; éclosion des petits ; ponte une fois par an; nombre des œufs ; intervalles de la ponte ; chute et reproduction du plumage du paon ; précautions pour faire couver les œufs de paon par les poules; des testicules des oiseaux, lors de l’accouplement.

1 Le paon vit jusqu’à vingt-cinq ans environ; en général, il procrée à l’âge de trois ans, époque à laquelle il prend aussi les vives couleurs de son plumage. L’éclosion de ses petits a lieu en trente jours, ou un peu plus. Il ne pond qu’une seule fois par an; il pond une douzaine d’œufs, ou un peu moins. Mais il ne pond qu’à deux ou trois jours d’intervalle, et non pas de suite. Les femelles qui pondent pour la première fois ne font guère que huit œufs. 2 Les paons produisent aussi des œufs clairs. Ils s’accouplent vers l’époque du printemps ; et la femelle pond très vite après l’accouplement. [565] 3 Le paon perd ses plumes avec la chute des premières feuilles qui tombent ; et il recommence à reprendre son plumage quand les arbres reprennent aussi leur verdure. Ceux qui élèvent des paons donnent leurs œufs à couver à des poules, parce que le mâle peut les briser, en volant sur la femelle quand elle couve. 4 C’est aussi pour le même motif que, dans quelques espèces d’oiseaux sauvages, les femelles chassent les mâles pour pondre et pour couver. On donne aux poules tout au plus deux œufs de paon à couver; car elles ne peuvent guère en couver et en faire éclore davantage. Pour que la couveuse ne cesse pas l’incubation en descendant du nid, on a soin de mettre de la nourriture auprès d’elle.

5 Les oiseaux ont, vers l’époque de l’accouplement, les testicules manifestement plus gros. Les plus lascifs, comme les coqs et les perdrix, les ont alors plus développés ; et ils les ont aussi toujours plus gros. Les testicules sont moins développés chez ceux qui ne s’accouplent pas continuellement.

6 Voilà donc comment les oiseaux portent et produisent leurs petits.
CHAPITRE X : Des œufs des poissons

Les poissons sont tous ovipares, sauf les sélaciens; des matrices des poissons; rapports et différences avec celles des oiseaux ; de l’œuf des poissons ; éclosion des petits des poissons ; comparaison avec les oiseaux ; des cordons ombilicaux dans les poissons; Dessins Anatomiques; de la formation des œufs et des petits dans les chiens de mer; description des embryons ; erreur sur l’accouplement des sélaciens ; chiens-marins reprenant leurs petits dans leur intérieur; des vaisseaux spermatiques chez les poissons ; matrices des femelles ; Dessins Anatomiques; époques diverses de la ponte chez quelques poissons; pas d’accouplements entre les espèces différentes de poissons.

1 Il a été dit plus haut que les poissons ne sont pas toujours ovipares. Les sélaciens sont, il est vrai, vivipares; mais tout le reste des poissons est ovipare. Les sélaciens même ne sont vivipares qu’à la condition d’avoir produit des œufs dans leur intérieur, et ils nourrissent leurs petits au dedans d’eux-mêmes, excepté toutefois la grenouille. 2 On a également dit plus haut que les poissons ont des matrices de diverses sortes. Les ovipares ont des matrices divisées en deux, et placées en bas; celles des sélaciens se rapprochent davantage des matrices des oiseaux. La différence qu’elles présentent avec les matrices d’oiseaux, c’est que, chez quelques-uns, les œufs ne sont pas près du diaphragme, mais au milieu, le long du rachis. C’est de ce point que les œufs descendent, après s’y être développés. 3 L’œuf des poissons n’est jamais de deux couleurs ; il n’en a toujours qu’une seule, plutôt blanche que jaune, soit dès le début, soit quand le petit y paraît

4 La formation du petit qui doit sortir de l’œuf des poissons n’est pas non plus la même que chez les oiseaux. La différence consiste en ce que l’œuf des poissons n’a pas ce second ombilic qui aboutit à la membrane placée sous la coquille. Des deux cordons, il n’en a qu’un seul, celui qui se rend au jaune, dans les oiseaux. 5 Le reste de la formation du petit sortant de l’œuf se passe chez les poissons comme chez les oiseaux. Ainsi, le petit se forme au sommet de l’œuf, et les veines prennent également leur point de départ au cœur. La tête, les yeux [565b] et les parties supérieures du corps sont également très grosses, à l’origine, chez les uns comme chez les autres. A mesure que le petit se développe, l’œuf va toujours en diminuant; à la fin, il disparaît et il est absorbé en dedans, tout comme ce qu’on appelle le poussin chez les oiseaux. 6 L’ombilic est attaché aussi un peu plus bas que le corps du ventre. Tant que le poisson est petit, le cordon ombilical est long; quand le poisson grossit, ce cordon devient plus court, et à la fin tout petit, jusqu’à ce qu’il rentre, ainsi qu’on l’a expliqué pour les oiseaux. 7 L’embryon et l’œuf sont renfermés dans une membrane commune ; au-dessous de cette première membrane, il y en a une autre, qui enveloppe spécialement l’embryon. Entre les deux membranes, il y a un liquide. Les petits poissons se nourrissent dans le ventre des femelles absolument de la même manière que se nourrissent les poussins des oiseaux. Seulement, la nourriture est blanche pour les uns, tandis qu’elle est jaune pour les autres. 8 On peut voir, d’après les dessins anatomiques, quelle est la forme de la matrice. Il y a des différences dans les poissons de la même espèce, les uns par rapport aux autres. Par exemple, il y en a pour les chiens de mer, et entre eux, et relativement aux sélaciens plats. Ainsi, dans quelques-uns, les œufs sont posés, au milieu de la matrice, près du rachis; par exemple, dans les petits-chiens de mer, ainsi qu’on l’a déjà dit. Une fois développés, les œufs sortent et s’en vont. 9 La matrice étant divisée en deux, et attachée au diaphragme, comme chez tous les animaux de cette même espèce, les œufs vont dans chacune de ces deux parties, La matrice de ces chiens de mer et celle des autres chiens marins présente, à peu de distance en avant du diaphragme, comme des mamelles blanches, qui ne se montrent pas quand il n’y a pas encore d’embryons. 10 Les petits-chiens et les raies ont des espèces de coquilles qui renferment un liquide analogue à celui de l’œuf. La forme de cette coquille se rapproche de la forme des becs de flûte ; et il y a dans les coquilles des vaisseaux filiformes. Chez les petits-chiens, que l’on appelle parfois aussi chiens-poulains, les petits sortent quand la coquille se rompt et tombe; mais dans les raies, une fois qu’elles ont pondu, le petit sort de la coquille, qui s’est rompue. 11 Le chien de mer, l’Épineux, a ses œufs en haut des mamelles sous le diaphragme ; et quand l’œuf descend, le petit se montre sur l’œuf ainsi détaché. La formation du petit est la même pour les chiens de mer appelés les renards. [566a] 12 Les chiens de mer qu’on nomme les chiens-lisses ont, comme les petits-chiens, leurs œufs entre les deux parties de la matrice. Attachés sur les deux parois de la matrice qu’ils tapissent, les œufs descendent; les petits se forment en ayant leur cordon ombilical sur la matrice, de telle sorte que, quand les œufs sont absorbés, il semble que l’embryon est tout à fait pareil à celui des quadrupèdes. Le cordon ombilical de la matrice, qui est fort long, est attaché à sa partie inférieure; et chaque cordon est comme suspendu à une cavité ou cotylédon ; le cordon tient au milieu de l’embryon, là où est le foie. Quand on l’ouvre en le fendant, on y trouve une nourriture analogue à celle de l’œuf, bien qu’il n’y ait plus d’œuf à ce moment ; mais il y a un chorion et des membranes qui entourent chacun des embryons en particulier, comme chez les quadrupèdes.

13 Les embryons, quand ils sont tout récents, ont la tête en haut; quand ils sont plus forts, et tout à fait développés, elle est en bas. Les mâles sont à gauche, et les femelles sont à droite; bien qu’on trouve aussi tout à la fois des femelles et des mâles dans la même moitié. Les fœtus disséqués montrent, ainsi que chez les quadrupèdes, des viscères très grands, comme le foie, et pleins de sang. 14 Tous les sélaciens ont à la fois des œufs en haut près du diaphragme, les uns plus gros, les autres plus petits, mais toujours nombreux ; et déjà, des embryons en bas. C’est là ce qui a pu donner à croire qu’ils pondent et qu’ils s’accouplent chaque mois, parce que tous les œufs ne sortent pas à la fois, mais à plusieurs reprises et pendant un temps assez long. Ceux qui sont dans le bas de la matrice y mûrissent et achèvent de s’y former. 15 Les autres chiens de mer mettent leurs petits dehors et les reprennent en eux-mêmes, comme le font les rhines et les torpilles. On a observé une torpille qui portait en elle jusqu’à quatre-vingts embryons. Le chien Épineux est le seul des chiens-marins qui ne reprenne pas ses petits, à cause de leur épine; et parmi les poissons aplatis, la pastenague et la raie ne reprennent pas leurs petits, à cause de la dureté de leur queue. La grenouille marine ne peut pas non plus les reprendre, à cause de la grosseur de leur tête et de leurs piquants. C’est aussi, comme on Ta dit plus haut, le seul de ces poissons qui ne soit pas vivipare.

[566a] 16 Telles sont les différences qu’on peut remarquer entre tous ces animaux, les uns par rapport aux autres ; et telle est aussi la génération venant des œufs.

17 A l’époque de l’accouplement, les poissons mâles ont les canaux tellement pleins de la liqueur séminale que, en les pressant un peu, on fait sortir du sperme blanc- Les vaisseaux sont doubles, prenant leur origine au diaphragme et à la grande veine. Ace moment déjà, les vaisseaux sont, dans les mâles, aisément distingués de la matrice des femelles. Passé ce moment, les vaisseaux ne sont plus aussi distincts, si ce n’est pour ceux qui ont l’habitude de les observer. Chez quelques poissons, ils s’effacent quelquefois entièrement, comme on l’a dit pour les testicules des oiseaux. 18 Les vaisseaux du sperme et ceux de la matrice présentent encore d’autres différences entre eux. Les premiers s’attachent aux reins, tandis que, chez les femelles, les vaisseaux sont mobiles et recouverts d’une membrane légère. C’est encore d’après les dessins anatomiques qu’il faut étudier les vaisseaux des mâles et leur disposition.

19 Les sélaciens ont des superfétations ; et ils portent six mois tout au plus. Parmi les chiens marins, celui qu’on appelle l’Étoile, porte le plus fréquemment de tous. Il pond deux fois par mois; et l’accouplement commence au mois de Maemactérion. Les autres chiens de mer, si l’on excepte le petit chien, ne pondent que deux fois par an; le petit-chien ne pond qu’une seule fois. Quelques-uns de ces poissons pondent au printemps; la rhine fait aussi une dernière portée à l’automne, vers le coucher d’hiver delà Pléiade; sa première portée est au printemps. C’est la dernière ponte qui réussit le mieux. 20 Les torpilles pondent vers la fin de l’automne. Les sélaciens quittent la haute mer et les eaux profondes, pour venir pondre près de terre, parce qu’ils y trouvent de la chaleur et plus de sécurité pour leurs petits, qu’ils craignent de perdre. 21 On n’a point d’exemple que des poissons se soient accouplés en dehors de leurs congénères ; il semble que la rhine et la raie sont les seules à présenter cette anomalie ; car il y a un poisson surnommé la rhine-raie qui a la tête et le devant d’une raie, et le derrière d’une rhine, comme issu de toutes les deux.

22 Ainsi, les chiens de mer et les poissons analogues, tels que le chien-renard, le chien-marin, les poissons aplatis, la torpille, la raie, la raie-lisse et la pastenague, sont vivipares, [567a] après avoir fait des œufs, de la façon qu’on vient de dire.
CHAPITRE XI : Des cétacés vivipares et à évent

Le dauphin, la baleine; nombre de leurs petits; le marsouin; ses rapports avec le dauphin; description des petits du dauphin; durée de la vie du dauphin; moyen qu’emploient les pécheurs pour constater l’âge des dauphins; le phoque, animal amphibie et vivipare; production et nombre de ses petits; il a des mamelles et du lait; il produit par toutes les saisons; sa manière d’élever ses petits; le phoque n’a pas précisément de pieds ; sa constitution charnue rend très difficile de le tuer; voix du phoque, pareille au mugissement d’un bœuf; de la matrice du phoque. — Résumé sur les aquatiques vivipares.

1 Le dauphin et la baleine, ainsi que les autres cétacés, qui ont un tuyau, ou évent, au lieu de branchies, sont vivipares. La scie, ou pristis, et le bœuf-marin le sont également. Il ne paraît pas qu’aucun de ces animaux ait d’œuf; mais ils ont immédiatement un embryon qui, en se développant, devient l’animal qu’ils produisent, comme on le voit chez l’homme et chez tous les quadrupèdes vivipares. 2 En général, le dauphin ne produit qu’un seul petit; rarement, deux. La baleine en a ordinairement deux au plus; mais elle en a deux plus souvent qu’un. Le marsouin est comme le dauphin, auquel il ressemble en petit. Il habite le Pont. Le marsouin diffère du dauphin, d’abord en ce qu’il est moins gros; il a aussi le dos plus large; et sa couleur est bleu foncé. Bien des gens soutiennent que le marsouin n’est qu’une variété du dauphin. 3 Tous les poissons pourvus d’un évent et qui reçoivent l’air, peuvent respirer, puisqu’ils ont un poumon. On voit le dauphin, tout en dormant, tenir son museau hors de l’eau ; et quand il dort, il ronfle. Le dauphin et le marsouin ont du lait; leurs petits les tètent; et tant que les petits ne sont pas trop grands, ils les font rentrer dans leur intérieur.

4 Les petits des dauphins prennent une croissance très rapide. En dix ans, ils acquièrent leur développement complet. La femelle porte dix mois. Elle produit en été, et jamais dans aucune autre saison. Quelquefois, le dauphin disparaît durant la canicule, pour une trentaine de jours. Ses petits le suivent pendant très longtemps ; et cet animal aime beaucoup sa progéniture. Le dauphin a une longue existence; on en a vu vivre jusqu’à vingt-cinq ans et même trente. Les pêcheurs coupent la queue de quelques-uns et les laissent aller, assurés de connaître par là quel âge ils peuvent avoir.

5 Le phoque doit compter parmi les animaux amphibies; il ne reçoit pas le liquide; mais il respire, et il dort. Il fait ses petits à terre, sur les bords de l’eau, comme un animal terrestre; mais il reste la plus grande partie du temps dans la mer, et il en tire sa nourriture. Aussi, doit-on en parler en traitant des animaux aquatiques. Le phoque est vivipare immédiatement en lui-même ; il produit des petits tout vivants; il a le chorion et toutes les autres excrétions, comme la brebis. [567b] Il a un ou deux petits, trois au plus. Il est pourvu de mamelles; et ses petits le tètent, comme le fout les quadrupèdes. Ainsi que l’homme, il produit par toutes les saisons de l’année, mais surtout au temps où naissent les premières chèvres. 6 Quand les petits ont douze jours, il les mène à la mer plusieurs fois par jour, afin de les y accoutumer peu à peu. Les jeunes phoques s’y roulent en rampant; car ils ne marchent pas, parce qu’ils ne peuvent pas s’appuyer sur leurs pieds. Le phoque se ramasse et se porte ainsi, parce qu’il est charnu et très souple, ses os étant de simples cartilages. Il est difficile de tuer le phoque d’un seul coup, à moins de le frapper à la tempe; et cela tient à l’épaisseur de la chair dans le reste du corps .7 La voix du phoque rappelle le mugissement du bœuf. La femelle a la matrice pareille à celle de la raie ; et le reste de cette partie de son organisation se rapproche de celle de la femme.

8 Voilà donc quelle est la génération des animaux aquatiques qui font des petits vivants, soit dans leur intérieur, soit au dehors; et voilà aussi ce que sont les petits qu’ils produisent.
CHAPITRE XII : Des poissons ovipares

Forme de leurs œufs; en général leurs œufs viennent d’accouplement; il y a quelques exceptions; les phoxins; prodigieuse quantité des œufs des poissons; le mâle les arrose de sa liqueur séminale, ou les dévore; œufs des mollusques ; lieux où les poissons frayent de préférence ; embouchure du Thermodon; ponte des poissons ovipares une fois par an; sortie et éclosion des œufs; formation du petit; différences des poissons et des larves; les petits sont d’abord des têtards; le fucus, substance singulière qui se trouve dans l’Hellespont.

1 Les poissons ovipares ont la matrice divisée en deux parts et placée inférieurement, ainsi qu’on l’a déjà dit. Tous les poissons à écailles sont ovipares, comme le loup, le muge, le capiton, l’Étélis, et tous ceux qu’on nomme des poissons blancs, et lisses, excepté toutefois l’anguille. 2 Les œufs de tous ces poissons sont comme des grains de sable. On le voit bien dans leur matrice, qui est si pleine d’œufs que, dans les petits poissons, on dirait qu’il n’y a que deux œufs seulement, parce que, dans ces animaux, la matrice est si petite et si mince qu’on peut à peine la discerner. 3 Plus haut, il a été question de l’accouplement de tous les poissons. La plupart des espèces ont mâles et femelles; on ne sait pas au juste ce qu’il en est pour le rouget et le serran, puisque les poissons de ce genre ont tous des œufs. Les œufs des poissons se forment à la suite de l’accouplement ; mais cet accouplement n’est pas toujours nécessaire pour qu’ils en aient. C’est ce qu’on peut observer sur quelques poissons de rivière. Les phoxins, par exemple, ont des œufs presque aussitôt après leur naissance, et quand ils sont encore tout petits. 4 Les poissons jettent leurs œufs, et les mâles, comme on le dit, les dévorent en grande partie; et une grande partie se perd aussi dans l’eau. [568a] Il n’y a de sauvés que ceux qui ont été déposés dans les lieux mêmes où la femelle les pond. Si tous les œufs venaient à bien, chaque espèce de poissons deviendrait innombrable. La plupart de ces œufs restent inféconds; et il n’y a de fécondés que ceux sur lesquels le mâle répand sa liqueur séminale. A cet effet, lorsque la femelle pond, le mâle qui la suit répand la semence sur les œufs; tous ceux qui la reçoivent produisent des petits; les autres deviennent ce que veut le hasard. 5 C’est là aussi ce qui se passe pour les mollusques ; lorsque la seiche femelle a déposé ses œufs, le mâle les arrose de sa laite. Il est bien probable que ce phénomène se reproduit dans les autres espèces de mollusques ; mais jusqu’à présent on ne l’a observé que pour les seiches. 6 Les poissons fraient près du bord ; les goujons frayent près des rochers ; et l’œuf qu’ils produisent est large, et en grains de sable. II en est de même aussi des autres, qui recherchent la terre, parce que les abords en sont chauds, qu’ils y trouvent plus de nourriture, et que leurs petits ne peuvent pas y être dévorés par les poissons plus gros. Voilà comment, dans la mer du Pont, c’est à l’embouchure du Thermodon que la plupart des poissons viennent déposer leur frai. Le lieu est à l’abri des vents; il est chaud, et il a des eaux douces.

7 En général, les poissons ovipares ne produisent qu’une fois l’an, sauf les petites phycides, qui pondent deux fois. Dans cette espèce, le mâle diffère de la femelle, en ce qu’il est plus noir et en ce qu’il a de plus fortes écailles. Les autres poissons produisent leurs œufs dans la vulve et les jettent par là; mais le poisson qu’on appelle l’aiguille s’ouvre quand la saison du frai est arrivée; et les œufs sortent de son corps. C’est que ce poisson a, sous le ventre et l’abdomen, une ouverture, comme les serpents dits aveugles. Après qu’il a pondu, il continue de vivre ; et la plaie se cicatrise.

8 La sortie de l’œuf, l’éclosion, a lieu de la même manière, soit que le poisson produise son œuf à l’intérieur, soit qu’il le produise au dehors. Le petit est toujours au sommet de l’œuf, et il est entouré d’une membrane. Ce qui se distingue d’abord, ce sont les yeux qui sont grands et en forme de boules. Ceci prouve bien que les poissons ne se forment pas, ainsi qu’on l’a prétendu, comme les animaux qui sortent de larves. Loin de là, ce sont, dans ces derniers, les parties inférieures qui sont d’abord les plus forles ; la tête et les yeux ne le deviennent que plus tard. 9 Quand l’œuf tout entier est absorbé, [568b] les poissons paraissent des têtards. Comme ils ne prennent d’abord aucune nourriture, ils ne se développent que grâce au liquide qu’ils trouvent dans l’œuf et qu’ils en tirent; ensuite, ils se nourrissent d’eau douce de rivière, jusqu’à leur complet développement.

10 Quand la mer du Pont est agitée, elle rejette dans l’Hellespont une certaine substance qu’on nomme le Fucus ; cette substance est jaune. On prétend que c’est une fleur naturelle, le Fucion. On la voit au début de l’été. Les huîtres et les petits poissons qui fréquentent ces lieux en font leur nourriture. Les habitants de ces bords disent aussi que c’est de cette matière que la pourpre tire son bouquet.

CHAPITRE XIII : Des poissons d’eau douce

Ils pondent successivement et à des époques régulières; frai particulier des glanis et des perehes; accouplement de certains poissons; fécondation des œufs par la liqueur séminale que le mâle répand dessus ; membrane où sont renfermés l’œuf et le petit poisson ; le glanis mâle fait la garde auprès des œufs; leur développement très lent; fécondation de la carpe; le chalcis, le tilon, le baléros, la carpe; empressement des mâles à la suite de la femelle; perle d’une grande partie des œufs; organisation particulière de l’anguille, qui n’a ni œufs, ni liqueur séminale; les muges remontent de la mer dans les eaux douces; les anguilles, au contraire, quittent les eaux douces pour la mer.

1 Les poissons d’étangs et de rivières ont en général des petits, vers leur cinquième mois ; et il n’eu est pas qui ne pondent dès la première année. Ainsi que les poissons de mer, ceux-là non plus ne jettent jamais leur frai tout à la fois, ni les femelles les œufs, ni les mâles la liqueur séminale; mais toujours les unes gardent des œufs en plus ou moins grande quantité ; toujours les autres gardent de la liqueur. 2 Ils pondent à des époques régulières; ainsi, la carpe pond ses œufs en cinq ou six fois; et elle les dépose surtout au moment du lever des astres. Le chalcis pond trois fois ; tous les autres ne pondent qu’une seule fois par année. Ils jettent leurs œufs sur les bords des rivières et des étangs, entre les roseaux, comme le font les phoxins et les perches. Les glanis et les perches jettent des œufs liés entre eux en une masse continue, comme les grenouilles; et le frai ainsi enroulé se tient si bien que, pour celui de la perche, qui forme un large ruban, les pêcheurs d’étangs le prennent sur les roseaux en le dévidant. 3 Les glanis les plus gros pondent dans les eaux profondes ; d’autres, dans des fonds d’une brasse; les plus petits pondent dans des eaux basses, et surtout sous les racines de saule, ou de tel autre arbre, près des roseaux ou de la mousse.

4 Parfois, les poissons s’unissent entre eux, un très grand avec un petit; et approchant réciproquement les canaux [569a] qu’on appelle parfois leurs ombilics, d’où sort la génération, les femelles rejettent leurs œufs; et les mâles, leur liqueur séminale. Tous les œufs qui ont été imprégnés de cette liqueur deviennent tout à coup plus blancs, et grossissent, on peut dire, dès le jour même. Très peu de temps après, les yeux des poissons se montrent ; car dans tous les poissons aussi bien que dans les autres animaux, c’est cet organe qui se montre tout d’abord le plus et qui est le plus grand. Tous les œufs que la liqueur séminale n’a pas touchés restent, comme dans les poissons de mer, inutiles et inféconds. 5 Quant aux œufs fécondés, après que les poissons ont grandi, il s’en détache une sorte d’étui ; c’est la membrane qui renfermait l’œuf et le petit poisson. Une fois que la liqueur séminale s’est mêlée à l’œuf, le composé qui eu résulte devient très collant, sur les racines où il s’attache, ou dans tous les endroits auxquels les femelles ont pondu. Là où la ponte a été la plus abondante, le mâle garde et soigne les œufs, tandis que la femelle va pondre ailleurs. 6 Le développement du glanis dans les œufs est extrêmement lent ; et le mâle fait une garde assidue pendant quarante ou cinquante jours, pour que la progéniture ne soit pas dévorée par les poissons qui viennent à passer. Après le glanis, le développement le plus lent est celui de la carpe; cependant, les petits qui sont sauvés ne tardent pas non plus à s’échapper. Dans quelques espèces plus petites, il suffit de trois jours pour que les jeunes poissons soient apparents.

7 Les œufs qu’a touchés la liqueur séminale grossissent dès le jour même, et continuent plus tard à grossir. Ceux du glanis sont comme des grains de vesce noire ; ceux de la carpe et des poissons semblables sont comme des grains de millet.

8 Telle est la façon dont ces poissons, la carpe et le glanis, conçoivent et produisent.

9 Le chalcis pond, dans les eaux profondes, des œufs en grande quantité et rassemblés en groupes. Le poisson nommé le Tilon dépose ses œufs sur des bords exposés à tous les vents; il les jette aussi par groupes. La carpe, le baléros, et tous les autres poissons d’eau douce, peut-on dire, se pressent dans les eaux sans profondeur, pour y jeter leur frai, il n’est pas rare de voir treize ou quatorze mâles suivre une seule femelle. Quand la femelle a jeté ses œufs et qu’elle les a quittés en s’éloignant, les mâles, qui la suivent, répandent leur semence dessus. La plus grande partie des œufs périssent; [569b] la femelle se déplaçant pour les pondre, le frai se disperse, entraîné par le courant de l’eau, quand il ne tombe pas sur quelque matière solide. 10 Il n’y a que le glanis qui fasse ainsi la garde sur ses œufs. Peut-être aussi le mâle de la carpe en fait-il autant, quand il rencontre une masse de son frai particulier; alors, dit-on, il garde de même ses œufs. 11 Tous les poissons mâles ont de la liqueur séminale, excepté l’anguille; l’anguille n’a ni l’un ni l’autre, c’est-à-dire, ni liqueur séminale, ni œuf. Les muges quittent la mer pour remonter dans les étangs et dans les rivières; l’anguille, tout au contraire, les quitte pour passer dans la mer.

CHAPITRE XIV : Des poissons qui naissent spontanément dans la vase et dans le sable

Ils se trouvent spécialement dans les marécages; marais des environs de Cnide; erreur concernant les muges; petits poissons nés de l’aphye; époques oùl’aphye se montre; elle sort de terre ; lieux où elle se forme de préférence ; elle se forme aussi de l’eau de pluie; aphye à la surface de la mer; autre aphye venant du frai des poissons; aphye du port de Phalère; aphye inféconde; aphye salée par les pêcheurs, qui la conservent.

1 La majeure partie des poissons viennent d’œufs, ainsi qu’on l’a expliqué. Il y a cependant des poissons qui naissent de la vase et du sable, et qui sont de ces mêmes espèces qui proviennent d’accouplement et d’œufs. On les trouve dans bien des marais ; mais plus spécialement, dans un marais qui existe aux environs de Gnide, à ce qu’où rapporte. Ce marais était absolument à sec pendant la canicule; et tout le limon y était desséché. L’eau commençait à y reparaître avec les premières pluies ; et quand l’eau revenait, on y trouvait de petits poissons. Ils étaient de l’espèce des muges, qui ne se reproduisent pas par accouplement; et leur grosseur était celle des petiies maenides. Ces poissons-là n’ont ni œuf ni liqueur séminale. 2 Dans certains fleuves d’Asie qui ne s’écoulent pas dans la mer, on trouve également de petits poissons, de la grosseur de ceux qu’on fait frire, mais d’une autre espèce, qui viennent aussi de la même façon. On soutient quelquefois que tous les muges se forment de cette manière; mais c’est là une erreur ; car on peut observer, dans cette espèce, que les femelles ont des œufs, et les mâles, de la liqueur séminale ; seulement, il est vrai qu’une certaine espèce de muges vient de la vase et du sable.

3 Qu’il y ait quelques espèces de poissons qui ne proviennent ni d’œufs ni d’accouplement, mais spontanément, ces faits le prouvent évidemment; mais on peut dire que tous ceux qui ne sont ni ovipares, ni vivipares, doivent venir, les uns de la vase, les autres du sable et de la pourriture surnageant à la surface de l’eau, comme par exemple ce qu’on appelle la mousse de l’aphye, qui vient de la terre sablonneuse. Cette Aphye ne peut ni se développer, ni se reproduire. 4 Après quelque temps, [570a] elle disparaît et périt; et il en survient une autre, de telle sorte que, sauf un petit intervalle de temps, on peut dire qu’elle est de toute saison. Elle commence en automne, au lever de l’Ourse, et elle dure jusqu’au printemps. Ce qui prouve bien que parfois cette Aphye sort de la terre, c’est que les pêcheurs n’en prennent jamais quand il fait froid, mais qu’ils la prennent quand il fait beau, comme si elle sortait de terre pour aller chercher la chaleur. En la tirant du fond de l’eau, et en raclant plusieurs fois la terre, l’aphye est plus abondante et meilleure. Les autres Aphyes sont moins bonnes, parce qu’elles croissent alors trop vite. 5 Les Aphyes se produisent dans les endroits ombragés et marécageux, lorsque, les beaux jours étant venus, la terre s’échauffe; par exemple, à Salami ne, au voisinage d’Athènes, au tombeau de Thémistocle et à Marathon ; car dans ces lieux-là, il se forme de l’écume. L’aphye se trouve dans les endroits qui offrent ces conditions, et aussi, dans les belles saisons. En certains pays, elle se forme quand il tombe beaucoup d’eau du ciel ; et elle se montre dans l’écume que fait l’eau de pluie. C’est même de là que lui vient le nom d’écume. Quelquefois aussi, elle est portée sur la surface de la mer par un beau temps ; et on y voit ballotter de petites larves, comme celles du fumier; l’écume s’y ballotte ainsi, partout où l’aphye a pu se former à la surface. 6 Cette sorte d’Aphye vient donc de la mer en bien des endroits ; elle est surtout bonne et très abondante, quand il se trouve que l’année est humide et chaude. L’autre Aphye est le produit des poissons. Celle qu’on appelle la goujonne vient des petits mauvais goujons qui se fourrent dans la terre. l’aphye de Phalère produit les Membrades, qui elles-mêmes produisent les Thrichides ; et les Trichides produisent les Trichies. 7 II n’y a que l’aphye ressemblant à celle du port d’Athènes qui donne naissance à ce qu’on nomme les sardines. Il y a encore une autre Aphye qui vient des maenides et des muges. L’écume inféconde est liquide et ne subsiste que peu de temps, ainsi qu’on l’a déjà dit. A la fin, il ne reste que la tête et les yeux du poisson ; [570b] mais les pêcheurs ont trouvé le moyen de la transporter; car une fois salée, elle se conserve plus longtemps.

CHAPITRE XV : Des anguilles

Leur production inconnue; elles n’ont point d’accouplement ni d’œufs ; on n’y peut distinguer ni mâle ni femelle; influence de l’eau de pluie sur la production des anguilles; explication fausse sur les vers qu’on trouve dans les anguilles; elles naissent de ce qu’on appelle les Entrailles de terre.

1 Les anguilles ne viennent pas d’accouplement, et elles n’ont pas d’œufs. On n’en a jamais pris une qui eût de la liqueur séminale, ou qui eût un œuf ; on n’en a jamais trouvé une qui, disséquée, présentât à l’intérieur les canaux du sperme ou ceux de la matrice ; mais parmi les animaux qui ont du sang, cette espèce tout entière ne prend naissance, ni d’un accouplement, ni d’un œuf. 2 Ce qui prouve bien qu’il en est ainsi, c’est que, dans les étangs bourbeux où l’on a mis toute l’eau à sec et d’où l’on a retiré toute la vase, les anguilles se reforment dès que tombe l’eau de pluie. Elles ne reparaissent pas dans les chaleurs, pas plus que dans les étangs qu’on ne vide point ; il n’y a que l’eau de pluie qui les fasse vivre et qui puisse les nourrir. Il est donc évident que ce n’est, ni l’accouplement, ni des œufs qui les font naître. 3 On s’est imaginé cependant qu’elles se reproduisaient, parce que, dans quelques anguilles, on a trouvé parfois de petits vers; et l’on a cru que de ces vers provenaient les anguilles, mais c’est là une erreur. Les anguilles viennent de ce qu’on appelle les Entrailles de la terre, qui se forment spontanément dans la vase et dans la terre humide. On en a vu tantôt se débarrasser de la peau de ces vers, et tantôt paraître évidemment dans ces vers, quand on les déchire et qu’on les ouvre. 4 Ces prétendues Entrailles de la terre se trouvent dans la mer et dans les eaux douces, aux lieux où se produisent de grandes pourritures. Ces lieux sont, dans la mer, ceux où s’accumulent les algues; et dans les rivières et les étangs, le long de leurs bords ; car la chaleur, en y devenant plus intense, développe la putréfaction.

8 Voilà ce qu’il en est de la production des anguilles.

CHAPITRE XVI : Des époques diverses du frai des poissons

Durée de Ιa gestation ; malaise qu’en éprouvent les poissons; avortement des portées; variétés des saisons pour les portées; poissons qui pondent les premiers; poissons qui pondent les derniers; le surmulet et le coracin; les mœnides et les sélaciens; quelques poissons crèvent pour avoir trop d’œufs; gestation des thons; observations des pécheurs; croissance rapide du thon; ce sont surtout les poissons du Pont-Euxin qui grandissent le plus vite ; les scordyles ou auxides; les bonitons; conditions générales de l’accouplement, du frai et du développement des poissons; les congres ont des œufs comme les autres poissons; difficulté et moyens de les reconnaître; variétés singulières d’organisation chez les congres.

1 Les poissons ne frayent pas tous à la même époque, ni de la même manière; ils ne portent pas tous le même espace de temps. Avant l’accouplement, il se forme des troupes de mâles et de femelles; mais ils s’accouplent deux par deux, quand arrive le temps de la copulation et de la ponte. 2 Quelques-uns ne portent que trente jours ; d’autres portent encore moins ; mais tous portent un nombre de jours divisible par semaines. Ceux qui portent le plus longtemps sont les poissons qu’on appelle quelquefois Marinos. La sarge femelle est fécondée vers le mois de Posidon ; [571a] elle porte trente jours. Parmi les muges, ceux qu’on nomme Grosse-lèvre et le Morveux portent dans la même saison, et aussi longtemps, que la Sarge. 3 Tous les poissons souffrent de la gestation; et c’est surtout à ce moment qu’ils sortent de l’eau ; on les voit se précipiter furieusement vers la terre ; et durant tout ce temps, ils sont dans un mouvement continuel, jusqu’à ce qu’ils aient jeté leur frai. C’est le muge qui semble le plus agité de tous; une fois les œufs pondus, ils se calment. Beaucoup de poissons cessent de porter quand il se produit des larves dans leur ventre ; car il s’en produit de petites et de vivantes qui expulsent les futures portées.

4 Les portées ont surtout lieu au printemps pour les poissons qui vont par bandes ; et pour la majeure partie, c’est vers l’équinoxe du printemps. Pour les autres, l’époque de l’année n’est plus la même ; c’est l’été pour les uns ; pour les autres, c’est l’équinoxe d’automne. Le premier à pondre, parmi tous ces poissons, c’est l’athérine; et il pond près de terre. Le dernier, c’est le Capiton. La preuve de cette distinction, c’est qu’on voit, d’abord le frai de l’un, et que le frai de l’autre ne se montre qu’en dernier lieu. 5 Le muge est aussi un des premiers à pondre. La saupe fraye, dans la plupart des pays, au début de l’été; elle fraye aussi à l’automne en certains endroits. l’aulopias, qu’on nomme aussi l’authias, fraye en été. Après ces poissons, viennent la dorade, le loup, le mormyre, et tous ceux qu’on appelle dromades, ou coureurs. Les derniers à pondre, parmi les poissons qui vont en troupes, sont le surmulet et le coracin. 6 Ces derniers poissons pondent vers l’automne; le surmulet pond dans la vase ; et c’est là ce qui fait qu’il pond tard ; car la vase reste froide bien longtemps. Le coracin pond plus tard encore que le surmulet, se transportant dans les algues, bien qu’il vive d’ordinaire dans les endroits rocheux. Il porte d’ailleurs très longtemps. Les maenides pondent après le solstice d’hiver. La plupart des autres poissons de mer frayent en été ; et ce qui semble le prouver, c’est qu’on n’en prend pas à cette époque. 7 La maenide est le plus fécond de tous les poissons ; et parmi les sélaciens, c’est la grenouille de mer. Mais ces grenouilles sont peu nombreuses, parce qu’elles sont très exposées à périr, la femelle déposant ses œufs en masse et près de terre. En général, les sélaciens sont les moins féconds, [571b] parce qu’ils sont vivipares; mais ils se conservent précisément à cause de leur grosseur. 8 Le poisson nommé l’aiguille est aussi un de ceux qui pondent tard. Beaucoup de ces poissons sont déchirés par leurs œufs avant de les peadre ; s’ils ne peuvent pas les garder, ce n’est point à cause du nombre ; c’est plutôt à cause de la grosseur. Comme pour les araignées-phalanges, les œufs sont répandus autour de la femelle de l’aiguille; elle pond ses petits près d’elle, et ils s’enfuient dès qu’on les touche. l’athérine se frotte le ventre sur le sable pour pondre ses œufs. 9 Les thons se fendent aussi comme l’aiguille, par l’excès de graisse; ils vivent deux ans. Les pêcheurs affirment ce fait en disant que, quand les thons-femelles manquent une année, les thons manquent également l’année suivante. Il semble, d’ailleurs, avoir un an de plus que les pélamydes. 10 Les thons et les maquereaux s’accouplent à la fin du mois d’Élaphébolion; et ils pondent dans les premiers jours d’Hécatombéon. Leurs œufs sont renfermés dans une sorte de poche. Les petits thons ont une croissance très rapide ; car lorsque ces poissons ont pondu dans le Pont, il sort de l’œuf ce que les uns appellent des Scordyles, mais ce que les gens de Byzance appellent des Auxides, parce qu’elles se développent en quelques jours. Ces Scordyles sortent avec les thons en automne ; et elles reviennent au printemps, étant déjà des Pélamydes. 11 En général, tous les poissons grossissent très vite ; mais tous ceux du Pont grossissent plus vite encore que les autres. De jour en jour, on peut voir grandir, par exemple, les Amies, ou Bonitons. D’une manière générale, on doit dire que, pour les mêmes poissons, mais dans des lieux qui ne sont pas les mêmes, les époques ne sont pas les mêmes non plus, ni pour l’accouplement, ni pour la gestation, ni pour l’éclosion des petits, ni pour leur bon développement. C’est ainsi que, dans certains pays, ceux qu’on appelle les coracins ne jettent leurs œufs qu’à l’époque de la moisson. Mais, dans la majorité des cas, les conditions que nous avons indiquées sont celles qui se produisent.

11 Les congres ont des œufs comme les autres ; mais on ne peut pas observer le fait également bien*dans tous les lieux; et leur portée n’est pas facile à voir, à cause de leur graisse. La portée est en longueur comme chez les serpents ; mais en mettant la bête sur le feu, on voit bien nettement les choses. La graisse se brûle et se fond, tandis que les œufs sautent et font du bruit en éclatant. Si, de plus, on les touche et si on les écrase entre les doigts, la graisse est molle, tandis que les œufs sont durs. [572a] Il y a bien quelques congres qui n’ont que de la graisse et pas du tout d’œufs. D’autres, au contraire, n’ont pas de graisse ; et leur œuf est comme on vient de le dire.

CHAPITRE XVII : De l’accouplement dans les vivipares terrestres

Ardeur de tous les animaux pour l’accouplement aux époques voulues; exemples divers, chevaux, sangliers, taureaux, béliers, boucs, chameaux; ardeur des fauves, ours, loups, lions; amours des éléphants ; ardeur moins grande des animaux domestiques, à cause de la fréquence des accouplements ; ardeurs particulières des juments; l’Hippomane; ardeur des vaches; signes divers, qui leur sont communs avec les juments ; vigilance de l’étalon sur ses femelles ; habitudes particulières des taureaux à l’époque de l’accouplement; gonflement des parties génitales chez les femelles; du flux plus ou moins régulier et abondant qui s’y forme; de l’un nation des femelles et de leur lait; la gestation augmente l’appétit chez tous les quadrupèdes.

1 En ce qui concerne les animaux ovipares qui nagent, qui volent, ou qui marchent sur terre, nous avons dit à peu près tout ce qu’on peut dire de l’accouplement, de la gestation, de l’éclosion, et des autres fonctions analogues à celles-là; nous allons traiter de ces mêmes fonctions en ce qui regarde les animaux terrestres vivipares, et en ce qui regarde l’homme. 2 On a déjà parlé de l’accouplement, soit d’une façon particulière, soit d’une manière générale et commune pour tous les animaux. Une observation qu’on peut appliquer à tous sans exception, c’est que l’accouplement provoque en eux le plus prodigieux désir, et un plaisir non moins grand à s’y livrer. Les femelles sont surtout terribles à leur première portée ; et les mâles, vers l’époque de l’accouplement. Les chevaux, par exemple, se mordent entre eux ; ils renversent et ils poursuivent leurs cavaliers. 3 C’est alors aussi que les sangliers sont les plus redoutables, quoique, à ce moment, l’accouplement les affaiblisse beaucoup; ils se livrent entre eux des combats formidables, se cuirassant à l’avance et se préparant la peau la plus dure possible et la plus épaisse, en se frottant contre les arbres, en se roulant cent fois dans la boue et en la laissant sécher sur eux. Ils se battent avec tant de rage, quand ils sortent de leurs bouges, que bien souvent les deux bêtes meurent à la fois. Les taureaux, les béliers, les boucs ne sont pas moins agités; vivant d’abord en paix dans le même pâturage, vers l’époque de l’accouplement, ils se séparent et se font une guerre acharnée. Le chameau mâle lui-même devient intraitable dans ce moment; et il ne souffre pas plus l’approche de l’homme que celle d’un autre chameau ; quant au cheval, on sait que le chameau est en tout temps en guerre avec lui.

4 Les bêtes sauvages éprouvent les mêmes influences. Les ours, les loups, les lions sont, dans ces moments, plus que jamais, terribles à tout ce qui les approche ; s’ils se battent moins entre eux que d’autres, c’est que ce ne sont pas des animaux qui vivent en troupes. Les femelles des ours sont furieuses quand elles ont des oursins; les chiennes ne le sont pas moins pour leurs petits chiens. 5 Les éléphants aussi deviennent farouches au temps de l’accouplement ; et ceux qui en élèvent dans les Indes le savent si bien, à ce qu’on dit, qu’ils ne les laissent pas couvrir leurs femelles ; car, à ces moments-là, ils entrent en fureur, renversant [572b] leurs cabanes, d’ailleurs assez mal construites, et causant une foule d’autres dégâts. On dit encore qu’on peut les rendre plus doux, en leur donnant une nourriture copieuse. On les fait aussi approcher par d’autres éléphants qui les refrènent et les soumettent, et auxquels on apprend à les frapper pour les réduire. 6 Les animaux qui peuvent s’accoupler souvent, sans être astreints à une saison unique, et par exemple ceux qui vivent avec l’homme, comme les porcs et les chiens, sont évidemment moins sujets à ces transports, à cause de la fréquence des rapprochements. Parmi les femelles, ce sont les juments, avant toutes les autres, et après eues, les vaches, qui se montrent les plus ardentes à l’accouplement. Les femelles des chevaux en deviennent folles, ou comme on dit, hippomanes ; de là vient que, quand on veut flétrir les gens beaucoup trop livrés aux plaisirs de l’amour, on leur inflige ce surnom d’hippo-mânes, qu’on tire uniquement de la jument, parmi toutes les autres femelles. 7 On dit aussi qu’à ces époques, elles sont affolées par lèvent. C’est ce qui fait que dans l’île de Crète, on n’empêche en rien la saillie des cavales. Une fois couvertes, elles se mettent à fuir loin des autres chevaux ; leur mal est celui que, pour les femelles des sangliers, on appelle avoir la fureur du sanglier. D’ailleurs, elles ne courent jamais ni vers lest, ni vers l’ouest ; mais toujours au nord ou au sud. Quand elles sont atteintes de cette furie, elles ne souffrent pas que personne s’approche d’elles, jusqu’à ce qu’elles tombent épuisées de fatigue, ou qu’elles se plongent dans la mer. 8 Elles laissent alors couler un corps pareil à celui qu’on appelle aussi du nom d’hippomane dans le poulain qui vient de naître. Ce corps ressemble à l’ovaire de la truie; et c’est une substance très recherchée pour la fabrication des remèdes. Aux époques de l’accouplement, les juments se penchent les unes sur les autres plus qu’elles ne le font d’ordinaire ; elles agitent à tout instant leur queue ; et la voix qu’elles ont alors est très différente de celle qu’elles ont à tout autre moment. Alors aussi, il s’écoule de leurs parties génitales un liquide qui se rapproche de la semence des mâles, mais qui est beaucoup plus léger. C’est ce liquide que parfois on appelle l’hippomane, et qui n’est pas l’excroissance qui vient au jeune poulain. Il est d’ailleurs, à ce qu’on dit, fort difficile de recueillir ce liquide, qui ne coule qu’en petite quantité. Les juments urinent souvent quand elles sont en chaleur, et elles jouent les unes avec les autres.

9 Voilà donc ce qu’on peut observer sur les chevaux à l’époque de l’accouplement.

10 Les vaches ont la fureur du taureau ; et la passion qui les pousse est si violente que les bouviers ne peuvent les maîtriser, ni les prendre. On voit sans peine, pour les vaches comme pour les juments, [573a] qu’elles brûlent de s’accoupler, par le gonflement de leurs parties génitales, et par la fréquence de leurs urines. Les vaches vont même jusqu’à monter sur les taureaux ; elles les suivent sans cesse, et sont toujours à leurs côtés. Ce sont les bêtes les plus jeunes, juments ou vaches, qui sont les premières en chaleur avant les autres ; et leur ardeur est d’autant plus vive que le temps est beau, et qu’elles sont en pleine santé. 11 Les juments, quand elles sont tondues, sont beaucoup plus calmes, et elles portent la tête basse. Les mâles distinguent, rien qu’à l’odeur, les femelles avec lesquelles ils ont pâturé, bien qu’ils n’aient été avec elles que quelques jours avant de s’accoupler. Si d’autres juments viennent se mêler à celles-là, ils les font retirer en les mordant ; et ils vont paître séparément, chacun avec ses femelles. On donne à chaque cheval une trentaine de juments, ou un peu plus. Si quelque autre mâle s’approche, le cheval réunit ses juments sur un seul point ; il en fait le tour en courant, et il va combattre son rival en allant au-devant de lui. Si quelque jument bouge, il la mord et la retient.

12 Quand arrive la saison de l’accouplement, le taureau vient paître avec les vaches, et il se bat avec les autres taureaux, bien qu’auparavant ils vécussent ensemble. On dit alors d’eux qu’ils dédaignent le troupeau, et souvent les taureaux d’Épire restent trois mois de suite sans y reparaître. 13 C’est qu’en général, dans toutes les espèces sauvages ou du moins dans la plupart, les mâles ne pâturent pas avec les femelles avant l’époque où ils doivent s’accoupler; mais ils se séparent dès qu’ils en ont l’âge ; et les mâles mangent à part des femelles. 14 Les truies, quand elles sont en chaleur, ce qu’on appelle en grec d’un mot particulier, vont jusqu’à attaquer les hommes. Pour les chiennes, on désigne aussi cet état par un mot spécial de chaleur. Ainsi donc, les parties génitales se gonflent dans les femelles, quand elles désirent l’accouplement ; et en ce même en-droit, il se produit un liquide. A cette époque également, les juments distillent aussi une liqueur blanchâtre. 15 D’ailleurs, ces évacuations mensuelles, chez celles qui en ont, ne sont jamais aussi abondantes dans aucune espèce que chez la femme. Dans les brebis et les chèvres, quand la saison de l’accouplement est venue, ce flux se montre avant qu’elles ne soient couvertes ; mais après qu’elles l’ont été, les flux mensuels apparaissent encore, et ils cessent bientôt, jusqu’à ce que la femelle soit sur le point de mettre bas. [573b] Ils recommencent ensuite, et les bergers reconnaissent alors que la bêle va faire ses petits. Quand* elle a mis bas, l’évacuation devient considérable ; elle est d’abord mêlée d’un peu de sang ; et ensuite, il y en a beaucoup. 16 La vache, l’ânesse, la jument, ont un flux plus abondant que d’autres femelles ; mais c’est à cause de leur grosseur; car ce flux est, proportion gardée, beaucoup moins fort. La vache, quand elle est en chaleur, n’a qu’une évacuation très faible, d’un demi-cotyle environ, ou un peu plus. Le moment le plus propice pour l’accouplement est celui de cette évacuation, qui purifie la bêle. La jument est, entre les femelles de tous les quadrupèdes, celle qui met bas le plus aisément, et qui se purifie le plus complètement de ses évacuations, en même temps qu’elle perd le moins de sang, comparativement à sa grosseur. 17 Dans les vaches et les juments, le flux ne se montre que tous les deux mois, ou quatre mois, ou six mois. Il n’est pas facile de le connaître, à moins de les suivre de très près et d’être accoutumé à ces observations. Aussi, bien des gens croient-ils qu’elles n’ont pas de menstrues. Les femelles des mulets n’ont point de flux menstruel ; seulement, l’urine de la femelle est alors plus épaisse.

18 Généralement, l’excrément de la vessie est plus épais dans les quadrupèdes que chez l’homme. Pour les brebis et pour les chèvres, l’urine des femelles est encore plus épaisse que celle des mâles. Pour l’âne au contraire, l’urine des femelles est plus claire ; et l’urine de la vache est plus acide que celle du bœuf. Chez tous les quadrupèdes, les femelles ont des urines plus épaisses, après la parturition ; et elles le sont encore davantage chez celles où le flux est le moins considérable. Le lait des femelles, quand elles viennent de s’accoupler, devient une sorte de pus; mais il reprend toutes ses qualités, quand elles ont mis bas. Quand les brebis et les chèvres sont pleines, elles engraissent et mangent bien plus. Il en est de même pour les vaches, et dans toutes les espèces de quadrupèdes.

CHAPITRE XVIII : De l’action du printemps sur l’accouplement de tous les animaux

En général, c’est la nourriture des petits qui règle l’époque; de l’accouplement et de la gestation des truies; la caprie; les arrière-porcs; nombre ordinaire des petits; répétition de l’accouplement dans certains cas; nourriture du porc et de la truie, pendant l’accouplement, et après la mise-bas , la truie borgne ; durée ordinaire de la vie des truies.

1 On peut dire, d’une manière générale, pour tous les animaux que le printemps est, de toutes les saisons, celle qui les pousse surtout à l’accouplement. Néanmoins, tous les animaux sans exception ne s’accouplent pas à la même époque ; mais ils s’accouplent toujours de façon que leurs petits puissent être nourris à l’époque la plus convenable. 2 Ainsi, les truies portent quatre mois ; et la portée la plus forte .est de vingt petits; seulement, quand elles en font tant, elles ne peuvent les élever tous. En vieillissant, elles produisent toujours avec autant de fécondité ; mais elles sont plus difficiles à se laisser couvrir. Elles conçoivent par un seul accouplement ; et cependant, [574a] on doit les faire monter plus d’une fois, parce que, après l’accouplement, elles rejettent ce qu’on appelle quelquefois la Caprie. Toutes sont sujettes à rejeter cette liqueur ; mais il en est qui rejettent en même temps la liqueur séminale. 3 Lorsque, durant la gestation, des petits ont été blessés, et que leur grosseur est amoindrie, c’est ce qu’on nomme des arrière-porcs; et cet accident se produit dans toutes les parties de la matrice. Lorsque la truie a mis bas, elle donne la première mamelle au petit qui est venu le premier. 4 Quand la truie est en chaleur, il ne faut pas lui donner immédiatement le mâle ; et il faut attendre qu’elle ait les oreilles pendantes. Si elle ne les a point, c’est qu’elle doit être en chaleur de nouveau. Si le mâle la couvre quand elle est en pleine chaleur, un seul accouplement suffit, comme on vient de le dire. 5 Pendant que le mâle couvre, il est bon de lui donner de l’orge ; mais quand la truie a mis bas, il faut lui donner de l’orge bouillie. Il est des truies qui, dès la première fois, ont des petits superbes; d’autres ont besoin de se fortifier encore pour avoir de beaux produits, soit mâles, soit femelles. Quelques personnes assurent que, si la truie perd un de ses yeux, elle meurt ordinairement très vite. Mais, en général, les truies vont jusqu’à quinze ans environ, quelques-unes vont même presque tout à fait à vingt ans.
CHAPITRE XIX : Des brebis et des chèvres

Plusieurs accouplements sont nécessaires pour féconder la brebis; nombre de ses petits; temps de la gestation pour la brebis et la chèvre; durée de leur vie; dressage des chefs de troupeaux ; fécondité durant toute l’existence; nombre des petits; les jumeaux; influence du vent sur la fécondation ; couleurs diverses des petits; on sale l’eau des brebis; les troupeaux de chèvres n’ont pas de chefs ; signes des années, bonnes ou mauvaises, pour le croit des moutons.

1 II faut trois ou quatre accouplements pour que la brebis soit fécondée; s’il vient à pleuvoir après l’accouplement, elle avorte. Il en est de même encore pour les chèvres. La portée ordinaire de la brebis est de deux petits; parfois, on lui en a vu trois, et même jusqu’à quatre. La gestation est de cinq mois pour la brebis et pour la chèvre; aussi, dans les climats qui sont chauds, où elles se portent bien, et où la nourriture est abondante, elles ont deux portées par an. 2 La chèvre vit jusqu’à huit ans à peu près ; la brebis en vit dix ; mais généralement, elles vivent moins. Les chefs de troupeaux font exception ; et ils vont jusqu’à quinze ans. Dans chaque troupeau, les bergers dressent un mâle à être à la tête des autres mâles; et il se met à les conduire, quand le berger l’appelle par son nom; on l’y habitue dès le premier âge. Dans les contrées de l’Ethiopie, les brebis vivent douze ou treize ans ; les chèvres en vivent dix et onze. 3 Dans les espèces de la brebis et de la chèvre, l’animal couvre et est couvert tant qu’il vit. Une nourriture abondante fait que les brebis et les chèvres ont des jumeaux, et aussi, quand le père bélier ou bouc, ou la mère, ont été eux-mêmes des jumeaux. C’est d’abord la nature des eaux qui fait que les petits sont mâles ou femelles ; car il y a des animaux qui font des mâles, ou tels autres qui font des femelles. 4 Mais c’est aussi l’accouplement qui peut causer ces différences. Quand, au moment de l’accouplement, [574b] c’est le vent du nord qui règne, ce sont plutôt des mâles que les mêmes bêtes produisent; tandis que, par le vent du sud, ce sont plutôt des femelles. Les animaux qui produisaient des femelles peuvent changer et produire des mâles ; il suffit de tourner la tète de l’animal pendant l’accouplement, de façon qu’il regarde au nord. Les femelles habituées à recevoir le mâle le matin, ne reçoivent pas les béliers qui viennent le soir. 5 Les petits sont blancs on noirs, selon que les veines que le bélier a sous la langue sont blanches ou noires. Ils sont blancs, si elles sont blanches, et noirs si elles sont noires. Les petits sont des deux couleurs, si les raies sont des deux couleurs aussi; ils sont roux, si elles sont rousses. Si l’on sale l’eau que boivent les brebis, elles sont en état d’être fécondées plus tôt. Il faut saler leur eau, avant qu’elles n’aient mis bas et après, et renouveler cette opération au printemps.

6 Les bergers ne donnent point de chef aux troupeaux de chèvres, parce que le naturel de ces animaux ne les laisse jamais en place, et qu’ils sont d’une vivacité et d’une mobilité extrêmes. Lorsque les plus vieilles brebis sont ardentes à l’accouplement, dans la saison régulière, les bergers y trouvent le signe d’une bonne année pour le croît des brebis; si ce sont les plus jeunes, ils augurent que l’année sera mauvaise.
CHAPITRE XX : Des chiens et de leurs espèces diverses

Chiens de Laconie; durée de la portée ; cécité des petits chiens ; de la chaleur des chiennes ; arrière-faix des chiennes; leur lait; leur puberté; manière d’uriner des chiens en levant la patte ; urination des femelles; nombre des petits; les chiens de Laconie d’autant plus féconds qu’on les fatigue davantage; durée de la vie des chiens; citation d’Homère; perte des dents chez les chiens; elles sont plus ou moins blanches et pointues selon les âges.

1 Les espèces de chiens sont nombreuses. Les chiens de Laconie peuvent couvrir, et les femelles être couvertes, à huit mois; et c’est aussi vers ce même âge que quelques-uns lèvent déjà la patte pour uriner. La chienne est fécondée par un seul accouplement; et ce qui le prouve bien évidemment, ce sont les accouplements furtifs de ces animaux ; le mâle y féconde la femelle en ne la couvrant qu’une fois. 2 La chienne de Laconie porte la sixième partie de l’année, c’est-à-dire soixante jours, bien qu’il y ait parfois un, deux, ou trois jours, de plus ou de moins. Ses petits chiens, une fois nés, sont douze jours sans voir clair. Après qu’elle a mis bas, elle reste six mois sans recevoir le mâle, et elle ne le reçoit pas plus tôt. Quelques chiennes portent pendant le cinquième de l’année, c’est-à-dire soixante et douze jours, et leurs petits sont sans voir pendant les quatorze premiers jours. D’autres encore portent le quart de l’année, c’est-à-dire trois mois entiers ; et les petits de celles-là sont aveugles pendant dix-sept jours. 3 II semble que ce soit durant le même temps que les chiennes sont en chaleur. Les Aux menstruels des chiennes durent sept jours, ainsi que le gonflement simultané des parties génitales. Pendant tout ce temps, elles n’acceptent pas l’accouplement; elles ne l’admettent que dans les sept jours suivants. [584a] En général les chiennes, autant qu’on en peut juger, sont en chaleur durant quatorze jours; il y en a même quelques-unes chez lesquelles cette affection dure seize jours. 4 L’évacuation qui a lieu à la parturition sort en même temps que les petits. Cette évacuation est épaisse et phlegmateuse ; et la quantité, après que l’animal a mis bas, n’est pas en proportion avec son corps. Les chiennes ont généralement du lait cinq jours avant de mettre bas; parfois, c’est sept jours ; d’autres fois, ce n’en est que quatre. Leur lait est bon, dès qu’elles ont mis bas. La chienne de Laconie en a trente jours après qu’elle a été couverte. D’abord, il est épais ; mais avec le temps, il s’éclair-cit; comparé pour l’épaisseur à celui des autres animaux, le lait des chiens vient après celui des porcs et des lièvres.

5 Ce qui indique aussi pour les chiennes que le moment est venu où elles peuvent être couvertes, c’est que les mamelles prennent, comme dans l’espèce humaine, un certain gonflement et une certaine élasticité. Toutefois, si l’on ne fait pas d’observations fréquentes, il est difficile de reconnaître ce symptôme, qui est très faible. On ne le remarque, d’ailleurs, que sur la femelle, et le mâle n’a rien de pareil. D’ordinaire, les mâles urinent en levant la patte, quand ils ont six mois. Quelques chiens ne le font que plus tard, quand ils ont huit mois comptés; quelques-uns aussi le font même avant les six mois révolus. A vrai dire, c’est quand ils ont déjà la force de s’accoupler qu’ils urinent ainsi. Toutes les femelles urinent en s’accroupissant; on en a vu pourtant quelques-unes lever aussi la patte pour uriner. 6 La chienne a tout au plus douze petits; habituellement, ce n’est que cinq ou six. On en cite une qui n’avait qu’un seul petit; mais d’ordinaire, les chiennes de Laconie en ont jusqu’à huit. Les femelles peuvent s’accoupler, ainsi que les mâles, durant toute leur vie. Une qualité particulière des chiens de Laconie, c’est que, quand on les fatigue beaucoup, ils sont plus vigoureux à l’accouplement que ceux qui ne font rien. Dans cette espèce des chiens de Laconie, le mâle vit dix ans; la femelle va jusqu’à douze. La plupart des autres chiennes vivent quatorze ou quinze ans; parfois même, vingt ans. Aussi a-t-on bien raison de justifier Homère d’avoir fait mourir à vingt ans le chien d’Ulysse. [585b] Comme les mâles des chiens de Laconie travaillent davantage, les femelles sont, dans cette race, capables de vivre plus longtemps qu’eux. Dans les autres races, la chose n’est pas aussi évidente; mais les mâles, néanmoins, vivent plus que les femelles.

7 Le chien ne perd de ses dents que celles qu’on appelle Canines; mais à quatre mois, les mâles et les femelles perdent également celles-là. Aussi, comme ce sont les seules qu’ils perdent, le fait donne lieu à deux opinions contraires. Ces dents étant les seules à tomber, les uns prétendent que le chien ne perd jamais de dents, parce qu’il est difficile de voir les canines; les autres, voyant que le chien perd ces sortes de dents, s’imaginent qu’il perd aussi toutes les autres. Du reste, on juge de leur âge par l’aspect des dents : quand les chiens sont jeunes, ils les ont blanches et pointues ; plus âgés, ils les ont noires et émoussées.
CHAPITRE XXI : De l’accouplement du taureau

Violence de son assaut; différence d’ardeur entre les vieux et les jeunes taureaux; combats des taureaux entre eux; âge de l’accouplement; durée delà portée et sa régularité nécessaire ; bœufs coupés, chefs du troupeau ; durée de la vie des vaches et des bœufs ; citation d’Homère; perte des dents chez le bœuf; lait de la vache qui vient de vêler; époques diverses de l’accouplement; il est parfois un signe atmosphérique.

1 Le bœuf-mâle rend la vache pleine par une seule monte; il la couvre si violemment que la vache fléchit de tout son corps; s’il manque cet assaut, la vache reste vingt jours sans s’offrir à un accouplement nouveau. Les vieux taureaux ne saillissent pas le même jour plusieurs fois la même vache, à moins qu’il n’y ait longtemps qu’ils n’aient sailli. Mais les plus jeunes montent plusieurs fois la même vache, et en montent plusieurs les unes après les autres, tant ils ont de vigueur. 2 Le bœuf est d’ailleurs le moins lascif des mâles. Le taureau qui saillit est celui qui a vaincu les autres; mais quand il s’est épuisé par de fréquentes saillies, le vaincu revient à la charge, et souvent il l’emporte. A un an, les mâles peuvent couvrir, et les femelles, être couvertes; et dès la première fois; il peut y avoir un résultat; mais en général, ce n’est qu’à vingt mois; et l’on est même généralement d’accord à dire que c’est à deux ans. 3 La femelle porte neuf mois; et elle met bas le dixième. On soutient même quelquefois qu’elle porte dix mois Jour pour jour. Ce qui naît avant ces temps révolus, comme on vient de le dire, n’est qu’un avorton, et ne peut vivre, bien que le moment où la bête a mis bas n’ait été avancé que de très peu. Le petit ne vit pas, parce que les cornes de ses pieds sont molles et informes. La portée habituelle est d’un seul petit; rarement, il y en a deux. La femelle met bas et le mâle peut couvrir, durant toute la vie. 4 La femelle vit ordinairement quinze ans ; les mâles en vivent autant, quand ils sont coupés. Il γ en a qui vivent jusqu’à vingt ans et même davantage, si le corps est bien nourri. On dresse [566a] les bœufs coupés à être chefs du troupeau à la tête duquel on les met, comme on le fait pour les moutons; et ceux-là vivent plus vieux, parce qu’ils ne fatiguent pas, et parce qu’ils ont un fourrage qui n’a pas été foulé. 5 Le bœuf est dans toute sa force à cinq ans, et voilà comment on a pu louer Homère d’avoir dit, dans ses vers, qu’un taureau de cinq ans vaut un bœuf de neuf ans ; car l’un et l’autre sont de force égale. Le bœuf perd ses dents à deux ans; il les perd non pas toutes à la fois, mais comme le cheval. Quand il a mal aux pieds, il ne perd pas la corne ; mais seulement ses pieds enflent beaucoup. Le lait n’est bon que quand l’animal a mis bas ; car auparavant il n’a pas de lait; et le premier lait qu’a la vache, devient, quand il est caillé, aussi dur qu’une pierre; et cela ne manque pas, si l’on n’y mêle pas de l’eau. 6 Les vaches de moins d’un an ne reçoivent pas le mâle, sauf des exceptions monstrueuses. On a même vu des taureaux et des vaches s’accoupler à quatre mois. l’accouplement commence dans les mois de Thargélion et de Skirrhophorion le plus ordinairement ; mais quelques vaches se laissent couvrir jusqu’en automne. Quand il y a beaucoup de vaches pleines, et qu’elles recherchent l’accouplement, c’est un signe certain, à ce qu’on croit, de froideur et de pluie. Les vaches s’affectionnent entre elles comme les juments, mais moins vivement.

CHAPITRE XXII : Des chevaux

Age de la saillie; en général, il faut attendre qu’ils aient trois ans; durée de la portée; le cheval est après l’homme le plus lascif des animaux; la jument n’a en général qu’un poulain; des dents du cheval; promiscuité des chevaux; coutume des Scythes; la jument reste sur ses jambes pour mettre bas; les autres quadrupèdes se couchent; durée de la vie des chevaux; durée de leur formation complète; manière de connaître l’âge des chevaux à leurs dents; la canine; effet du mors; de la saillie; elle a lieu en tout temps; intervalle nécessaire pour la jument; juments stériles; le chorion; l’hippomane servant aux philtres; il n’y a pas de chefs parmi les chevaux comme parmi les bœufs.

1 Le cheval mâle commence à saillir dès l’âge de deux ans ; et c’est à cet âge aussi que la femelle peut commencer à être couverte. Il y a cependant peu d’exemples de ce genre, et les produits qui en viennent sont plus petits et plus faibles. En général, c’est à trois ans, pour les mâles et les femelles, qu’a lieu l’accouplement; et jusqu’à vingt ans, les produits sont de plus en plus forts. 2 La jument porte onze mois; et elle met bas dans le douzième. Il n’y a pas un nombre de jours fixe pour que le cheval emplisse la jument; parfois un seul jour suffit; d’autres fois, il en faut deux ou trois, ou même quelquefois plus. L’âne montant sa femelle l’emplit plus vite que le cheval; mais la saillie du cheval n’est pas accablante comme celle du taureau. 3 Après l’homme, c’est le cheval, mâle et femelle, qui est le plus lascif des animaux. Les jeunes chevaux s’accouplent avant l’âge quand le pâturage est bon, et que la nourriture est très abondante. En général, la jument n’a [576b] qu’un poulain ; quelquefois, elle en a deux ; mais c’est le plus. On cite une jument qui a eu deux mulets; mais c’est une sorte de prodige. Le cheval peut saillir même à trente mois ; et par conséquent, ses bons produits coïncident avec l’âge où il cesse de perdre ses dents. On en a même vu saillir au moment où ils les perdaient, à ce qu’on assure, à moins qu’ils ne soient naturellement inféconds.

4 Le cheval a quarante dents ; à trente mois, il perd les quatre premières, deux en haut, deux en bas. Un an après, il en perd également quatre, deux en haut, deux en bas; et après une année encore, il en perd encore quatre autres de la même façon, À quatre ans et six mois, il n’en perd plus. On a vu une fois un cheval perdre toutes ses dents ensemble, dès les premières; c’est, au contraire, avec les dernières qu’un autre les a toutes perdues ; mais ce sont là des cas fort rares, 5 C’est donc presque toujours à quatre ans et six mois que le cheval est le plus apte à saillir. Les chevaux les plus vieux sont aussi les plus féconds ; et ceci n’est pas moins vrai des femelles que des mâles. Les chevaux montent indifféremment leurs mères et leurs filles ; et le haras passe pour complet quand ils saillissent leurs propres produits. Les Scythes montent leurs juments, bien qu’elles soient pleines, dès que l’embryon a remué ; et ils prétendent que les juments n’en ont que plus de facilité à mettre bas.

6 Tous les autres quadrupèdes se couchent pour mettre bas; et voilà pourquoi les petits sortent toujours sur le côté ; mais le cheval femelle, quand le moment de la délivrance approche, se met droit sur ses jambes pour produire son poulain.

7 La plupart des chevaux vivent dix-huit à vingt ans ; quelques-uns vont à vingt-cinq et trente ; et quand on soigne bien les bêtes, elles peuvent aller même jusqu’à cinquante ans. Mais, en général, la vie la plus longue du cheval est de trente ans; en général aussi, la vie de la femelle n’est que de vingt-cinq. On en a vu qui ont vécu jusqu’à quarante. Si les chevaux vivent ordinairement moins que les femelles, c’est à cause des saillies; ceux qu’on élève chez soi vivent moins aussi que ceux des haras. 8 La femelle prend toute sa croissance, longueur et hauteur, en cinq ans; il en faut six pour le mâle. Dans les six années qui suivent, le corps acquiert toute son ampleur, et l’nimal profite jusqu’à vingt ans. Les femelles se forment avant les mâles; mais dans le ventre de la mère, les mâles se forment, au contraire, avant elles, absolument comme dans l’espèce humaine. Le même phénomène se retrouve chez d’autres animaux qui font plus d’un petit. 9 Le mulet tète, dit-on, jusqu’à six mois; mais ensuite, la mère ne donne plus sa mamelle, parce que le petit lui fait mal en la tirant. Le cheval tète un peu plus tard. Le cheval et le mulet sont dans toute leur vigueur, après la chute des premières dents. Une fois qu’ils les ont toutes perdues, il n’est plus facile de savoir leur véritable âge ; aussi dit-on qu’on a une marque exacte tant que le cheval n’a pas perdu ses dents, mais qu’on n’en a plus quand il les a perdues. 10 Généralement, c’est surtout par la canine, après la chute des dents qui tombent, que l’on connaît l’âge du cheval. Dans les chevaux de selle, la canine est petite à cause du mors, qui l’use, puisque c’est près de cette dent qu’il est posé ; pour les chevaux qu’on ne monte pas, la canine est grosse et dégagée; dans les jeunes, elle est pointue et petite.

11 Le mâle saillit en toute saison, et durant sa vie entière; la femelle peut être saillie tant qu’elle vit, mais non point en toute saison, si on ne l’attache pas, ou si on ne lui met pas telle autre entrave. Mais quoi qu’on fasse, il n’y a pas de saison bien marquée où ils ne puissent saillir ou être sailli. Cependant l’accouplement ne saurait avoir lieu à toute époque indifféremment, sans leur ôter la faculté d’élever les petits qu’ils ont. Dans un haras d’Oponte, on a vu un cheval saillir encore à quarante ans ; mais il fallait l’aider à lever ses jambes de devant. 12 Les juments commencent à être saillies au printemps; quand la jument a mis bas, elle ne se laisse pas remplir immédiatement après; mais elle met quelque intervalle ; elle mieux serait d’attondre quatre ou cinq ans après la première portée. Mais il faut tout au moins laisser passer l’année, [577b] et faire une sorte de jachère. Si la jument met de l’intervalle dans ses portées, comme on vient de le dire, l’ânesse, au contraire, porte continuellement. 13 Il y a des juments tout à fait stériles; d’autres peuvent concevoir; mais elles ne peuvent rien produire. On prétend reconnaître ces dernières à ce que, si l’on dissèque les fœtus, on leur trouve à côté des reins d’autres corps analogues aux reins, de telle sorte qu’il semble que les reins sont au nombre de quatre. 14 Quand la jument a mis bas, elle dévore aussitôt le chorion ; et elle mange aussi l’excroissance qui se montre au front des poulains, et qu’on appelle l’Hippomane. Cette excroissance est un peu moins grosse qu’une figue, de forme large, arrondie, et noire. Si l’on se hâte de la prendre avant la jument, et que la jument en sente l’odeur, elle en est toute transportée, et cette odeur la rend furieuse. Aussi, les femmes qui font des breuvages recherchent-elles cette substance et en font-elles provision. 15 Si un âne vient à saillir une jument déjà montée par un cheval, ce second accouplement détruit l’embryon antérieurement conçu. 16 Les palefreniers des haras ne mettent pas un cheval à la tête des autres jiour les conduire, comme on le fait pour les troupeaux de bœufs, parce que la nature des chevaux n’est pas tranquille, mais qu’elle est très vive et très mobile.
CHAPITRE XXIII : De l’âne

Age de la saillie; les quatre dentitions de l’âne; ses marques; durée de la gestation; le lait de l’ânesse; elle se cache pour mettre bas ; durée de la vie de l’âne et de l’ânesse; croisements des chevaux et des ânes; avortements; dans le croisement, c’est le mâle qui décide du temps de la gestation; influence de la femelle sur les dimensions, la forme et la force des petits; précautions à prendre pour les croisements; ânes élevés dans les haras de chevaux.

1 L’âne peut saillir, et l’ânesse être saillie, à trente mois. C’est alors que tombent les premières dents. Les secondes tombent six mois après ; puis, les troisièmes et les quatrièmes tombent après le même intervalle. Ce sont les quatrièmes qu’on appelle les Marques. On cite une ânesse qui est devenue pleine à un an, et dont le petit a pu vivre. L’ânesse rejette la semence dès qu’elle a été saillie, à moins qu’on ne l’en empêche. Aussi a-t-on soin de la frapper après l’accouplement et de la faire courir. 2 Elle met bas au bout de douze mois. Le plus souvent elle n’a qu’un ânon; et naturellement, elle n’en doit avoir qu’un; mais quelquefois, elle en a jusqu’à deux. L’âne, en montant une jument, fait périr, ainsi qu’on vient de le dire, le germe qu’elle a reçu du cheval ; mais le cheval ne fait pas avorter celui de l’âne, quand une jument a été précédemment remplie par un âne, qui l’a couverte. 3 L’ânesse a du lait au dixième mois de la gestation ; et après qu’elle a mis bas, elle peut être couverte dès le septième jour; c’est même à ce jour-là qu’elle devient pleine le plus sûrement, bien qu’elle puisse aussi concevoir plus tard. Si par hasard elle n’a pas eu de poulain avant de perdre la marque, elle n’a plus chance de devenir pleine, ni de porter durant le reste de sa vie. [578a] Lorsqu’elle est sur le point de mettre bas, l’ânesse n’aime pas à être vue par l’homme, ni à mettre bas en plein jour ; mais on la met dans l’obscurité, pour qu’elle s’y délivre. 4 Elle peut produire durant sa vie entière, pourvu qu’elle ait produit avant de perdre la marque. L’âne vit plus de trente ans, et la femelle vit plus longtemps encore que le mâle. Quand un cheval a couvert une ânesse, ou qu’un âne a couvert une jument, il y a bien plus d’avortements que quand ce sont des sujets de même espèce qui s’accouplent entre eux, le cheval avec la jument et l’âne avec l’ânesse. 5 Le temps de la gestation, quand le cheval et l’âne se croisent, se règle sur le mâle ; je veux dire qu’elle dure alors tout ce qu’elle aurait duré si le petit venait d’individus de même espèce. Pour la grandeur, l’aspect et la force, le produit ressemble davantage à la femelle.

6 Si l’on continue le croisement, et si les animaux ne restent pas un intervalle de temps assez long sans s’accoupler, la femelle ne tarde pas à devenir stérile. Aussi, les gens qui s’occupent de ces soins, ne font pas des croisements continus; mais ils y mettent quelque intermittence. La jument ne reçoit pas l’âne, et l’ânesse ne reçoit pas le cheval, si l’âne n’a point tété une jument. On a donc soin de faire téter les juments par des ânes qu’on appelle Nourrissons de juments; et ces ânes-là, au pâturage, couvrent les juments et les forcent à les recevoir, tout comme des étalons.
CHAPITRE XXIV : Du mulet

Epoque et durée de l’accouplement; avortement des mules; espèce particulière de mules en Syrie; le bardot et ses rapports avec les nains; durée de la vie du mulet; longévité d’un mulet d’Athènes; décret en sa faveur; la mule vit plus que le mulet; de la manière de reconnaître l’âge des animaux.

1 Le mulet saillit, el s’accouple, après la première perte des dents ; il peut même encore à sept ans être fécond, et l’on a vu naître un bardot d’un mulet qui avait couvert une jument; mais après sept ans, le mulet ne saillit plus. On a vu également une mule devenir pleine, mais sans pouvoir amener à terme. 2 Dans cette partie de la Syrie qui est au delà de la Phénicie, les mules sont couvertes et mettent bas; mais cette espèce, toute ressemblante qu’elle est, est différente. Les animaux qu’on appelle des bardots sont les produits d’une jument qui a été malade pendant la gestation. C’est à peu près ce que sont les nains dans l’espèce humaine ; et dans les porcs, l’arrière-faix des porcs. Le bardot, comme les nains, a une verge très grande. 3 Le mulet vit de longues années. On en cite un qui a atteint l’âge de quatre-vingts ans; il était à Athènes, à l’époque où l’on bâtissait le Temple ; on le laissait libre à cause de sa vieillesse ; mais il se faisait atteler avec les autres, et les accompagnant côte à côte, il excitait ses compagnons à l’ouvrage. Un décret prescrivit aux marchands de grains de ne pas le chasser quand il viendrait manger à leurs coffres. La mule vieillit plus tard que le mulet; et quelquefois on essaie d’expliquer cette différence en disant que la mule se purge par les urines qu’elle rend, et que le mulet vieillit plus tôt parce qu’il respire l’odeur de cette urine.

4 Voilà ce que nous avions à dire sur la génération de ces animaux. Quant à savoir si ces quadrupèdes sont plus jeunes ou plus vieux, les gens chargés de les soigner le reconnaissent en tirant un peu la babine; si la peau ainsi tirée revient vite, la bête est jeune; si elle reste un peu longtemps toute plissée, c’est que la bête est vieille.

CHAPITRE XXV : Du chameau

Durée de la gestation ; la chamelle n’a jamais qu’un seul petit; durée de sa vie; son lait très agréable; des éléphants ; âge de l’accouplement; durée douteuse de la gestation ; position et douleur de la femelle quand elle met bas ; du sanglier; lieux où les femelles mettent bas ; nombre des petits ; voix du sanglier; citation d’Homère; sangliers qui se châtrent en se frottant aux arbres.

1 La chamelle porte dix mois, et elle n’a jamais qu’un seul petit; car le chameau est une espèce qui n’en peut avoir qu’un. Quand le petit a un an, on le sépare des chamelles. La chamelle vit bien au delà de cinquante ans. Elle met bas au printemps; et elle a du lait jusqu’à une nouvelle gestation. La chair de la chamelle est excellente ; et son lait, le plus agréable de tous. On le boit en y mêlant de l’eau, deux parties contre une, ou trois contre une.

2 L’éléphant peut couvrir, ou la femelle être couverte, pour la première fois à vingt ans. Après que la femelle a élé couverte, la gestation est d’un an et six mois, selon les uns, ou de trois ans selon les autres. Ce qui fait que ce désaccord sur le temps de la gestation est possible, c’est qu’il n’est pas facile de voir l’accouplement. La femelle met bas en s’accroupissant sur ses jambes de derrière ; et il est évident qu’elle souffre beaucoup. Le petit, dès qu’il est né, tette avec sa bouche, et non avec sa trompe. Il marche aussi, et il voit clair, immédiatement après sa naissance.

3 Les femelles des sangliers sont couvertes au commencement de l’hiver; elles mettent bas au printemps, en se retirant dans les lieux les plus inaccessibles, surtout dans les roches à pic, dans les fondrières, et les bois les plus ombragés. Habituellement, le mâle reste trente jours avec les femelles. Le nombre des petits et le temps de la gestation sont les mêmes que pour les porcs domestiques. La voix des sangliers est à peu près celle des porcs ; si ce n’est que la femelle se fait entendre plus souvent, et le mâle plus rarement. Les sangliers, quand ils sont châtrés, deviennent plus gros ; mais ils deviennent aussi plus farouches ; et c’est ainsi [579a] qu’Homère a pu dire : « Il nourrissait, sur une litière, un sanglier qui ressemblait moins à une bête nourrie de grains qu’à une roche couverte de bois. » Ce qui fait qu’il y a des sangliers châtrés, c’est qu’il y en a qui, dans leur jeunesse, sont atteints aux testicules d’une démangeaison maladive ; et en se frottant contre les arbres, ils écrasent leurs testicules, qui les font souffrir.
CHAPITRE XXVI : Du cerf

De son accouplement; résistance des biches; époque de l’accouplement; durée de la gestation; la biche n’a qu’un faon; flux menstruel delà biche; soins qu’elle a de ses petits; ses retraites; de la longévité des cerfs; contes à ce sujet; les biches des montagnes d’Arginuse ont l’oreille fendue ; lascivité excessive des cerfs; leur isolement et leur fureur au temps du rut; leur graisse en été les empêche de courir; c’est surtout au printemps qu’ils sont agiles; leur chair est mauvaise et d’une odeur repoussante au temps de la saillie ; ruses du cerf fuyant devant le chasseur; il s’arrête faute d’haleine; constitution particulière des viscères du cerf.

1 La biche est couverte, ainsi qu’on l’a dit plus haut, en essayant le plus souvent de se soustraire; car parfois la femelle ne peut supporter le mâle à cause de sa raideur. Quelquefois cependant, elles se laissent couvrir sans résistance, comme le font les brebis. Quand les biches sont en chaleur, elles s’évitent les unes les autres. 2 Le mâle aime à changer; et il ne reste pas avec une seule femelle ; après très peu de temps d’intervalle, il en recherche et en couvre d’autres. L’accouplement a lieu après le lever de l’Ârcturus, dans les mois de Boédromion et de Maemactérion ; la biche porte huit mois; il faut peu de jours pour qu’elle soit pleine, et un seul mâle couvre plusieurs femelles. 3 En général, la biche n’a qu’un faon; on en a vu pourtant, mais en bien petit nombre, en avoir deux. Elles déposent leurs petits dans le voisinage des chemins, par la crainte qu’elles ont des bêtes fauves. Les faons grandissent très vite. Dans les autres temps, la biche n’a pas de menstrues ; mais après qu’elle a mis bas, il y a une évacuation qui est de la nature du phlegme. 4 Elle a l’habitude de conduire ses faons dans ses stations. On entend par là le lieu qu’elle choisit comme un asyle, où elle peut fuir; c’est d’ordinaire un roc à pic, qui n’est abordable que d’un seul côté, et où elle peut se défendre contre les chasseurs qui la poursuivent.

5 On fait bien des contes sur la prétendue longévité du cerf; mais il n’y a rien de bien clair dans tout ce qu’on débite à ce sujet. La gestation des mères, la croissance des faons n’annoncent pas un animal qui doive vivre bien longtemps. 6 Dans la montagne qu’on appelle Élaphouse, et qui est en Asie, dans L’arginuse, où est mort Alcibiade, toutes les biches ont l’oreille fendue, de telle sorte qu’on les reconnaît sans peine, si elles viennent à changer de lieu. Les petits même dans le ventre de la mère ont déjà ce signe particulier.

7 Les biches ont quatre tettes aussi bien que les vaches. Dès qu’elles sont devenues pleines, les mâles s’en vont à part et restent entre eux. L’ardeur qui les pousse à s’accoupler fait que chacun d’eux, quand il est solitaire, [579b] creuse des trous dans le sol, et brame comme les boucs. Leurs fronts tout souillés de terre sont noirs comme ceux des boucs le sont aussi. 8 Cet état persiste jusqu’à l’époque des pluies; et plus tard, ils retournent à leurs pâturages. La cause de ces transports, c’est que cet animal est très lascif, et qu’il devient très gras et très lourd. Cet embonpoint excessif leur survient en été ; ils ne peuvent plus courir; et ils sont pris même par des chasseurs qui sont à pied, à la seconde ou à la troisième lancée. Us vont se jeter dans l’eau à cause de la chaleur, afin d’y mieux respirer. 9 Au moment de la saillie, leur chair devient mauvaise et d’une odeur repoussante, dans le genre de celle des boucs. En hiver, ils deviennent maigres et faibles ; c’est au printemps qu’ils ont toute leur vigueur à la course. Dans leur fuite, ils font des pauses de temps à autre, et ils s’arrêtenl pour se reposer, jusqu’à ce que le chasseur qui les poursuit soit tout près; alors ils se remettent à fuir. Il est probable qu’ils sont obligés à ces temps d’arrêt, à cause de la souffrance intérieure qu’ils éprouvent. L’intestin du cerf est si mince et si faible que, même en frappant légèrement l’animal, le tissu du dedans se déchire, bien que la peau reste parfaitement intacte.
CHAPITRE XXVII : De l’ours

Accouplement particulier de cet animal; durée de la gestation; nombre des petits; leur faiblesse en naissant; temps où les ours se cachent; du porc-épic; ses rapports avec l’ours.

1 Les femelles des ours reçoivent les mâles ainsi qu’on l’a dit plus haut, non point en les laissant monter sur elles, mais en restant couchées à terre. L’ourse porte trente jours ; elle a un ou deux petits, cinq tout au plus. L’ourson qui natt est très petit en proportion du corps de la mère ; il est moins gros qu’une belette, un peu plus gros qu’un rat; il est sans poil; il ne voit pas clair; ses patles sont à peine formées, non plus que presque tous ses membres. 2 l’accouplement des ours a lieu dans le mois d’Élaphébolion; la femelle met bas vers l’époque où ces animaux se cachent et s’enfouissent. Dans cette saison, la femelle et le mâle deviennent excessivement gras. Quand la femelle a élevé ses petits, ils reparaissent au troisième mois du printemps.

3 La femelle du porc-épic se cache aussi, et porte trente jours tout comme l’ourse, à laquelle elle ressemble encore à d’autres égards. Il est très difficile de prendre une ourse qui soit pleine.
CHAPITRE XXVIII : Du lion

Son accouplement particulier; conte étrange sur la lionne; rareté des bons; faiblesse des lionceaux; nombre des portées et des petits; crinière et dents du lion; de l’hyène et de son accouplement; erreurs répandues à cet égard; difficulté de prendre des hyènes femelles; du lièvre et de son accouplement ; gestations fréquentes des femelles; leur lait; cécité des petits au moment de la naissance.

1 On a dît plus haut que le lion s’accouplait par derrière, et qu’il urinait par derrière aussi. Il ne couvre pas, et la femelle ne produit pas, en toute saison; cependant, c’est chaque année, et c’est au printemps que la lionne met bas. [580a] Le plus souvent, elle n’a que deux lionceaux ; le plus qu’elle en a, c’est six; parfois, elle n’en a qu’un seul. 2 On dit que la lionne, en mettant bas, perdait sa matrice ; c’est là un conte puéril, quoique souvent répété. Il est venu de ce que les lions étant rares, celui qui a imaginé cette rêverie n’avait aucune idée des choses. L’espèce des lions est en effet très rare ; elle ne se trouve pas en beaucoup de pays ; et dans toute l’Europe, il n’y en a qu’entre L’achélous et le Nessus. 3 Les petits lionceaux naissent si faibles que c’est à peine si, à deux mois, ils peuvent marcher. En Syrie, les lionnes portent cinq fois. La première portée est de cinq, et ensuite les autres portées diminuent d’un successivement ; à la fin, les lionnes ne portent plus, et elles finissent par être stériles. 4 La lionne n’a pas de crinière; le lion seul en a une. Le lion ne perd de ses dents que les quatre qu’on appelle canines, deux en haut, deux en bas. C’est à six mois qu’il les perd.

5 L’hyène a une couleur qui se rapproche de celle du loup; mais elle est plus velue, et elle a une crinière tout le long du rachis. Ce qu’on dit de ses parties génitales qui seraient à la fois celles du mâle et de la femelle, est parfaitement faux. La verge du mâle ressemble à celle des loups et des chiens ; et ce qu’on prend pour une vulve de femelle est placé au-dessous de la queue, assez semblable à une vulve de femelle par sa forme, mais sans la moindre ouverture. Au-dessous de ce prétendu organe, se trouve l’issue pour les excréments. 6 L’hyène femelle a également cette marque qui rappelle la vulve d’une femelle ; elle l’a bien aussi sous la queue, mais il n’y a non plus aucune ouverture. Après cette marque, vient l’ouverture pour les excrétions; et au-dessous de cette ouverture, la véritable vulve. L’hyène femelle a également une matrice, comme toutes les femelles des espèces organisées de cette façon. On prend d’ailleurs très rarement des hyènes femelles ; sur onze hyènes prises par un chasseur, il ne se trouvait qu’une seule femelle.

7 Les lièvres s’accouplent par derrière, comme on l’a déjà dit; le lièvre est un des animaux qui urinent par derrière. Ils couvrent, et les femelles sont couvertes, en tous temps ; les femelles déjà pleines se laissent couvrir de nouveau ; elles produisent tous les mois ; elles n’ont pas tous leurs petits à la fois, mais irrégulièrement, à quelques jours d’intervalle. [580b] 8 La femelle a du lait avant de mettre bas; aussitôt qu’elle est délivrée, eue se laisse couvrir, et elle reçoit le mâle, bien que les petits la tettent encore. Pour l’épaisseur, son lait est tout près de celui de la truie. Les petits du lièvre naissent aveugles, comme ceux de presque tous les animaux qui ont des pieds fendus.
CHAPITRE XXIX : Du renard

Ruses et soins de la femelle quand elle met bas; nombre de ses petits; de la louve; ses rapports avec la chienne; ses petits naissent aveugles aussi; fable sur les louves accompagnant Latone à Délos; les chats et les ichneumons; la panthère; le chacal; race particulière de mulets en Syrie; leur aspect; Us se reproduisent; preuve de ce fait.

1 La femelle du renard est couverte par le mâle, montant sur elle. Ses petits ne voient pas en naissant, non plus que ceux de l’ourse, et ils sont encore plus difformes. Quand la femelle est près de mettre bas, elle change si bien de place, qu’il est très rare d’en prendre une qui soit pleine. Une fois qu’elle a mis bas, elle réchauffe ses petits en les léchant avec sa langue, et elle les forme. Elle en a tout au plus quatre.

2 La louve porte et produit tout à fait comme la chienne, pour le temps de la gestation, et pour le nombre des petits. Comme les petits de la chienne, les siens non plus ne voient pas clair en naissant. Le mâle et la femelle n’ont qu’une saison pour s’accoupler; et la femelle met bas au début de l’été. 3 On débite sur la génération du loup un dicton qui ressemble bien à une fable. On prétend que toutes les louves, sans exception, mettent bas, chaque année, dans l’espace de douze jours. L’explication mythologique qu’on en donne, c’est que, dans un même nombre de jours, elles accompagnèrent Latone, du pays des Hyperboréensà Délos, quand elle se transforma en louve par crainte de Junon. Si c’est bien là, ou si ce n’est pas là réellement la durée de la gestation, on n’a pas pu le vérifier jusqu’à ce jour ; c’est une simple assertion. Maiâ il ne semble pas qu’elle soit exacte, pas plus qu’il n’est vrai que la louve ne mette bas qu’une seule fois dans sa vie.

4 Les chats et les ichneumons font autant de petits que les chiens, et leur nourriture est la même. Ils vivent six ans environ. La panthère a des petits qui sont aveugles en naissant, comme en a le loup; elle en produit quatre tout au plus. Les chacals-femelles deviennent pleines comme les chiennes ; et elles ont des petits qui sont aveugles; elles en ont deux, trois ou quatre. Le chacal a le cou allongé vers la queue; mais il est moins haut quand elle se transforma en louve par crainte de Junon. Si c’est bien là, ou si ce n’est pas là réellement la durée de la gestation, on n’a pas pu le vérifier jusqu’à ce jour ; c’est une simple assertion. Maiâ il ne semble pas qu’elle soit exacte, pas plus qu’il n’est vrai que la louve ne mette bas qu’une seule fois dans sa vie.

[581a] 5 On trouve en Syrie des animaux qu’on appelle des mulets, qui sont d’une autre espèce que celle des mulets issus de l’accouplement du cheval et de l’âne. Leur aspect est pareil, comme celui des ânes sauvages qu’on désigne par ce nom, à cause d’une certaine ressemblance qu’ils ont avec les ânes domestiques. Ces mulets ont, ainsi que les ânes sauvages, une vitesse supérieure ; ils se reproduisent entre eux. Ce qui le montre bien, c’est qu’on en amena quelques-uns en Syrie, du temps de Pharnace, père de Pharnabaze, et que la race y subsiste toujours. Aujourd’hui, il y en a encore trois ; mais jadis ils étaient, dit-on, au nombre de neuf.
CHAPITRE XXX : Des rats

Des rats; leur reproduction extraordinaire; ravages qu’ils font dans les champs; observations des agriculteurs; leur disparition non moins prompte; animaux qui les chassent, outre la guerre que leur font les hommes; la pluie seule les fait disparaître; rats de Perse; rats d’Egypte; rats qui marchent sur leurs pattes de derrière; espèces de rats très nombreuses.

1 La multiplicité des rats et la promptitude avec laquelle ils se reproduisent, sont vraiment étonnantes, entre tout le reste des animaux. Une femelle pleine avait été laissée par hasard dans un tonneau de millet; et peu de temps après, on trouva un nombre de cent vingt rats quand on ouvrit le tonneau. On ne peut pas se faire une idée de la reproduction des rats qui parcourent les champs, et du ravage qu’ils y causent. 2 Dans bien des localités, la quantité de rats des champs est si prodigieuse qu’il ne reste pour ainsi dire rien de tout le blé qu’on y récolte. La destruction qu’ils produisent est incroyablement rapide; et l’on a vu des cultivateurs de domaines peu étendus qui, jugeant la veille qu’il était temps de moissonner, ont trouvé le lendemain que tout était dévoré, lorsque, de grand matin, ils ont amené les moissonneurs.3 La disparition des rats ne se comprend guère davantage. En quelques jours, il n’en reste plus un seul ; ils deviennent invisibles, tandis que, peu de jours auparavant, on ne savait comment s’en défaire, en enfumant leurs trous, en les bouleversant, en les chassant, et en lâchant des porcs, qui fouillent leurs nids. Les renards les chassent aussi, sans parler des belettes sauvages, qui les détruisent encore plus ; mais rien ne peut triompher de leur fécondité et de la rapidité avec laquelle ils se reproduisent. Il n’y a que les pluies qui puissent en avoir raison, quand elles surviennent; et alors, ils disparaissent non moins vite. 4 On prétend que, dans la Perse, il y a une contrée où, quand on ouvre une femelle, on trouve que les petites femelles embryonnaires sont déjà pleines. On dit aussi, et l’on affirme sérieusement, qu’il suffit aux femelles de lécher du sel pour devenir pleines sans accouplement. [581b] 5 En Egypte, les rats ont le poil si dur qu’on le prendrait pour les piquants du hérisson de terre. Il y a encore d’autres rats qui marchent sur deux pieds, parce qu’ils ont les parties antérieures du corps très petites, et que celles de derrière sont fort grandes. Ces rats pullulent aussi beaucoup. Il y a, d’ailleurs, bien d’autres espèces de rats en grand nombre.

LIVRE VIII : CERTAINS ACTES DES ANIMAUX

CHAPITRE I : Des actes et de la vie des animaux

Comparaison des animaux et de l’homme; dans son enfance, l’homme n’est guère qu’un animal ; gradation des êtres; passage presque insensible des uns aux autres; animaux équivoques qui sont presque des plantes; l’éponge; gradation analogue dans les fonctions de la vie; la plante ne fait que se reproduire; quelques animaux en sont là également; apparition de la sensibilité; production et alimentation des jeunes.

§ 1. [588b] [16] Tout ce qui concerne l’organisation entière des animaux et leur reproduction est tel qu’on vient de le voir. Leurs actes, et leur genre de vie, avec leurs caractères et leurs modes d’alimentation, n’offrent pas moins de différence. Dans la plupart des animaux autres que l’homme. il se montre aussi des traces des facultés diverses de l’âme, qui se manifestent plus particulièrement dans l’espèce humaine. Ainsi, la facilité à se laisser dompter et la résistance sauvage, la douceur et la méchanceté, le courage et la lâcheté, la timidité et l’audace, la colère et la ruse, sont dans beaucoup d’entre eux autant de ressemblances, qui vont même jusqu’à reproduire la pensée et l’intelligence, comme nous l’avons dit en traitant des parties de l’animal.

§ 2. Tantôt la différence est du plus au moins des animaux à l’homme, ou de l’homme à bon nombre d’animaux, certaines de ces qualités prédominant dans l’homme et certaines autres prédominant, au contraire, dans l’animal. Tantôt la différence porte sur une simple analogie; et par exemple, ce que l’art et la science sont dans l’homme, telle autre faculté naturelle du même genre remplit le même office chez les animaux.

§ 3. Ces rapprochements sont surtout frappants quand on regarde ce que sont les enfants, et cette période de la vie humaine. En eux, on voit déjà comme les traces et les germes des qualités qu’ils doivent avoir plus tard. Mais à ce moment, l’âme de l’enfant ne diffère [589a] en rien, on peut presque dire, de celle des animaux; et par conséquent, il n’y a rien de faux à supposer qu’il y a, dans le reste des animaux, des choses qui sont, ou identiques, ou voisines, ou analogues à celles qu’on observe dans l’homme.

§ 4. Ainsi, la nature passe, par des degrés tellement insensibles, des êtres sans vie aux animaux, que la continuité nous cache la commune limite des uns et des autres, et qu’on ne sait auquel des deux extrêmes rapporter l’intermédiaire. Après la classe des êtres inanimés, vient d’abord celles des plantes; et entre les plantes, les unes comparées aux autres semblent participer davantage à la vie. Mais cette classe entière d’êtres parait presque animée comparativement à d’autres corps, en même temps qu’elle paraît presque inanimée quand on la compare à la classe des animaux.

§ 5. D’ailleurs, ainsi qu’on vient de le dire, le passage des plantes aux animaux est si bien sans lacune que, pour certains êtres qu’on trouve dans la mer, ou est embarrassé de savoir si ce sont des animaux ou des plantes. Ces êtres poussent sur d’autres corps, auxquels ils s’attachent ; et quand on les en sépare, ils périssent pour la plupart; par exemple, les pinnes s’attachent à des corps étrangers, et les solènes, une fois détachés, ne peuvent plus vivre.

§ 6. On peut ajouter que, d’une manière générale, la classe tout entière des testacés ressemble beaucoup à des plantes, si on la compare aux animaux qui se meuvent et qui marchent. Et quant à la sensibilité, il n’y en a aucune apparence chez quelques-uns de ces êtres; chez d’autres, elle y est à peine tracée. Les uns ont un corps dont la nature est charnu, comme ceux qu’on appelle les téthyes et les acalèphes, ou orties de mer. L’éponge produit absolument l’effet d’une plante. Mais toujours c’est, par une différence très légère, que les uns comparés aux autres semblent avoir de plus en plus la vie et le mouvement.

§ 7. La même gradation se retrouve dans les actes et les fonctions de la vie. Les plantes ne semblent pas avoir d’autre fonction que de reproduire un être semblable à elles; et c’est ce qu’on voit dans toutes les plantes qui viennent de graine. De même, il y a des animaux où l’on ne peut découvrir absolument aucune autre fonction que celle de se reproduire. C’est même là ce qui fait que ces fonctions sont communes à tous ces êtres.

§ 8. Mais dès que la sensibilité se manifeste, la vie des animaux présente les plus grandes différences, en ce qui regarde, soit l’accouplement, qui leur cause un si vif plaisir, soit la parturition, soit l’alimentation des petits. Les uns, aux saisons marquées, se reproduisent simplement comme des plantes, par les moyens spéciaux à chacun deux. D’autres s’occupent, en outre, d’élever leurs petits, avec la plus grande peine: mais une fois cette œuvre achevée, ils se séparent d’eux et n’ont plus la moindre [589b] relation. D’autres encore qui sont plus intelligents, et qui semblent avoir plus de mémoire et plus de propension à la société, restent avec leurs petits.

§ 9. Ainsi, une partie de leur vie s’applique à tout ce qui amène la reproduction des jeunes; et une autre partie consiste à nourrir les petits et à les élever. Tous leurs soins et toute leur existence se partagent entre ces deux fonctions. La nourriture donnée aux petits diffère surtout par les matières qui la composent; car c’est de cette nourriture que chaque animal tire tout son développement marqué par la nature; or ce qui est dans l’ordre de la nature plaît toujours; et tous les animaux recherchent le plaisir qui leur est naturel.

CHAPITRE II : Division de la plupart des animaux en terrestres et en aquatiques

Trois nuances distinctes; les animaux amphibies; organisation très extraordinaire du dauphin et des cétacés à évent; difficulté de cette classification; définition plus précise de ce qu’on doit entendre par animal aquatique; c’est surtout celui qui respire dans l’eau et qui y trouve sa nourriture; le cordyle et sa constitution particulière; nature étrange des amphibies; influence considérable du moindre changement dans le corps de l’animal; exemple de la castration; prévoyance de la nature.

§ 1. On peut diviser encore les animaux selon les lieux qu’ils habitent; les uns vivent sur terre, les autres vivent dans l’eau.

§ 2. Ici, la différence peut être de trois sortes. D’abord les uns aspirent l’air; puis, les autres aspirent l’eau ; ce qui fait qu’on appelle les uns des animaux terrestres, et les autres des animaux aquatiques. D’autres qui ne reçoivent ni l’air ni l’eau. mais qui, par leur organisation naturelle, trouvent le suffisant mélange de refroidissement dans l’un de ces deux éléments, s’appellent encore terrestres et aquatiques, bien qu’ils ne respirent pas l’air et ne reçoivent pas l’eau. D’autres enfin sont appelés aquatiques ou terrestres, parce qu’ils trouvent leur nourriture, ou passent leur vie, dans l’un ou l’autre de ces éléments. Car beaucoup d’animaux qui respirent l’air et qui ont leurs petits sur terre, tirent leur subsistance des lieux aquatiques, et passent la plus grande partie de leur existence dans l’eau. Ces animaux sont les seuls, entre tous, qui semblent jouir des deux existences à la fois; et l’on peut indifféremment les classer parmi les animaux terrestres, ou parmi les animaux aquatiques.

§ 3. Parmi les animaux qui respirent l’eau, il n’en est pas un qui marche sur terre, ou qui vole dans l’air, ou qui tire sa pâture de la terre. Au contraire, parmi les animaux qui marchent sur le sol et qui aspirent l’air, il y en a beaucoup qui tirent leur nourriture de l’eau; et quelques-uns en ont tellement besoin qu’ils ne peuvent plus vivre quand ils en sont isolés et privés: par exemple, les tortues qu’on appelle tortues de mer, les crocodiles, les hippopotames et les phoques; et parmi les animaux plus petits, les tortues de terre et l’espèce des grenouilles. Tous ces animaux suffoquent, s’ils restent quelque temps sans respirer. Ils font leurs petits et les élèvent sur la terre à sec, ou du moins sur le bord de la terre sèche; mais leur vie se passe dans l’eau.

§ 4. Le plus singulier de tous les animaux, c’est le dauphin et ceux qui peuvent lui ressembler, parmi les êtres qui habitent les eaux, [590a] et aussi le plus singulier parmi les cétacés, constitués ainsi que le sont la baleine et les autres poissons à évent, comme elle.

§ 5. Il n’est pas facile de classer uniquement chacune de ces espèces, ni parmi les animaux terrestres, ni uniquement parmi les animaux aquatiques, si l’on doit classer comme animaux terrestres ceux qui aspirent l’air, et comme animaux aquatiques ceux qui naturellement aspirent l’eau. Les cétacés à tuyau participent en effet de ces deux classes. Ils respirent l’eau et la rejettent par leur évent; et ils respirent l’air par un poumon. Ils ont en effet cet organe, et ils respirent par là. Aussi, le dauphin, quand il se trouve pris dans les filets, ne tarde pas à être suffoqué, faute de respiration. Hors de l’eau, il vit encore fort longtemps, grondant et gémissant, ainsi que le font tous les animaux qui respirent. Enfin, quand le dauphin dort, il met son museau hors de l’eau, afin de pouvoir respirer.

§ 6. Comprendre ces mêmes animaux dans les deux divisions à la fois, aquatique et terrestre, ce serait absurde, puisque ce sont deux classes contraires. Mais tâchons de définir l’animal aquatique encore plus précisément. Il y a des animaux qui aspirent l’eau et qui la rejettent par la même cause qui fait que les animaux qui respirent aspirent l’air et le rejettent; c’est pour se rafraîchir. D’autres animaux en font autant, non plus pour respirer, mais pour se procurer leur nourriture, parce que, ne la pouvant trouver que dans le liquide, il leur faut nécessairement tout à la fois aspirer ce liquide, et, après l’avoir aspiré, le rejeter par un organe spécial.

§ 7. Ceux donc des animaux qui se servent de l’eau pour respirer, comme les autres se servent de l’air, ont des branchies; d’autres, qui sont des animaux pourvus de sang, ont un tuyau, parce qu’ils prennent le liquide pour se nourrir. Il en est encore de même pour les mollusques et les crustacés, qui ne reçoivent l’eau qu’en vue de leur nourriture.

§ 8. Il faut classer dans cette seconde espèce d’animaux aquatiques, à cause de l’organisation de leur corps et à cause de leur genre de vie, tous ceux qui, aspirant l’air, vivent néanmoins dans l’eau, ou tous ceux qui aspirent le liquide et ont des branchies, et qui vont à terre pour y prendre leur pâture. On ne connaît jusqu’à présent qu’un seul animal ainsi organisé; c’est celui qu’on nomme le Cordyle. Il n’a pas de poumon, mais des branchies; il marche sur terre, et il y prend sa nourriture. Il est quadrupède, comme étant, par nature, fait pour marcher.

§ 9. On dirait que la nature de tous ces animaux a été en quelque sorte renversée, de même qu’on voit quelques animaux mâles avoir l’air de femelles, et des femelles avoir l’air de mâles. Il suffit d’une différence légère, dans de très petits organes, pour que des animaux offrent une différence considérable dans la constitution générale de leur corps.

§ 10. Ceci se voit avec pleine évidence sur les animaux qu’on châtre ; [590b] la partie qu’on mutile est très petite, et l’animal passe sur-le-champ à la nature de la femelle. De ce fait, ou peut conclure avec certitude que, dans la constitution première de l’animal, il suffit du plus mince changement matériel, qui est d’origine, pour faire ou une femelle ou un mâle ; et si ce rien est enlevé complètement, cela suffit pour que l’animal ne soit plus ni l’un ni l’autre.

§ 11. Par conséquent aussi, l’animal peut devenir terrestre et aquatique, dans les deux sens, à la suite d’un changement dans les parties les plus ténues. Tels animaux deviennent des animaux terrestres; tels autres deviennent aquatiques; les uns ne peuvent pas avoir les deux existences; les autres peuvent les avoir toutes deux, parce que, dans leur organisation, ils ont, dès leur naissance, participé quelque peu de la matière dont ils font plus tard leur nourriture ; car tout ce qui est naturel aux animaux est fait pour leur plaire, ainsi qu’on l’a déjà remarqué plus haut.

CHAPITRE III : Conséquences de la division générale des animaux

Leur constitution et leur manière de vivre; les testacés se nourrissent de la partie potable de l’eau de mer; expérience qui prouve la réalité de cette partie potable; testacés immobiles; les acalèphes; leur nourriture; testacés mobiles, carnivores et herbivores; tortues de mer; leurs mâchoires puissantes; les langoustes ; leur nourriture; leur marche; leurs guerres avec les polypes et les congres, et aussi entre elles; les mollusques, les petits calmars et les seiches; leur nourriture.

§ 1. Les animaux se divisent en aquatiques et terrestres, à trois points de vue différents: l’un, parce qu’ils aspirent l’air ou l’eau ; l’autre, parce que leurs corps sont constitués d’un certain mélange; et le troisième, parce qu’ils se nourrissent de certaine manière. La vie de chacun d’eux est la suite de ces mêmes divisions. Ainsi, c’est à leur constitution et à leur mode de se nourrir que se rapportent certains faits, selon que ces animaux aspirent l’air ou l’eau; pour tels autres faits, ce n’est qu’à leur constitution et à leur manière de vivre toutes seules qu’ils se rapportent.

§ 2. Ainsi ceux des testacés qui ne se meuvent point se nourrissent de la partie potable de l’eau de mer. Cette partie potable est filtrée dans les parties solides de leur corps, parce que la coction la rend plus légère que l’eau de mer, et que l’eau potable retrouve sa première composition. Qu’il y ait dans l’eau de mer une portion qui soit potable, et qu’elle puisse en être isolée, c’est ce dont on ne saurait douter ; et l’on a pu s’en convaincre déjà par l’expérience suivante. Si l’on fait un petit vase de cire bien légère, et que l’axant bien fermé pour qu’il reste vide, on le fasse descendre au fond de la mer, il suffit d’une nuit et d’un jour pour qu’il se remplisse d’une certaine quantité d’eau: et cette eau est potable.

§ 3. Les acalèphes (ou orties de mer) se nourrissent des petits poissons qui leur tombent dans la bouche, laquelle est placée au milieu de leur corps, ainsi qu’on peut le voir sur les plus grandes. Les acalèphes (ou orties de mer) ont, comme les huîtres, un canal par où la nourriture est éliminée au dehors. Ce canal est placé en haut; car l’acalèphe est en quelque sorte la partie charnue de l’intérieur des huîtres, et c’est le rocher qui lui sert de coquille. Les lépades, au contraire, se détachent du rocher où elles vivent, et vont chercher leur pâture.

§ 4. Ceux des testacés qui se meuvent sont [591a] tantôt carnivores, et ils se nourrissent de petits poissons comme la pourpre, qui mange de la chair et qu’on prend avec des amorces de ce genre; tantôt ils se nourrissent des plantes que la mer produit.

§ 5. Les tortues de mer se repaissent de coquillages. Aucun animal n’a des mâchoires aussi fortes, puisque quel que soit l’objet qu’elles saisissent, serait-ce une pierre ou toute autre matière aussi dure, elles le brisent et le dévorent. Elles sortent aussi de l’eau pour manger de l’herbe; mais elles souffrent beaucoup; et souvent même elles périssent, lorsque, étant à terre, elles sont toutes desséchées par les rayons du soleil, et qu’elles ne peuvent plus se replonger aisément dans l’eau.

§ 6. Les crustacés se nourrissent de la même façon ; ils mangent aussi de tout; pierres, bois, algues, excréments même, ils mangent tout ce qui se présente, comme font les crabes de rochers; et ils mangent aussi de la chair.

§ 7. Les langoustes ont raison même de très gros poissons ; et il arrive entre ces animaux de singulières péripéties. Ainsi, les polypes sont plus forts que les langoustes, tandis qu’ils ne craignent pas les huîtres; et les langoustes craignent si bien les polypes que, si dans le même filet elles les sentent près d’elles, la peur les tue. Mais les langoustes sont, à leur tour, plus fortes que les congres; car à cause de l’aspérité générale des langoustes, les congres ne peuvent les enlacer. Les congres dévorent les polypes, qui ne peuvent jamais les saisir, parce que leur peau est trop lisse. D’ailleurs, tous les mollusques sont carnivores.

§ 8. Les langoustes se nourrissent des petits poissons auxquels elles donnent la chasse, autour de leurs nids. C’est dans les hautes mers qu’elles s’établissent aux lieux les plus inégaux, et les plus pierreux, qu’elles puissent trouver. C’est là qu’elles se plaisent à nicher. Quand elles ont saisi quelque proie, elles la portent à leur bouche avec leur double pince, comme le font les crabes.

§ 9. Les langoustes marchent naturellement en avant, lorsque aucune crainte ne les trouble, et elles jettent leurs cornes de côté; mais dès qu’elles ont quelque peur, elles vont à reculons; et elles se défendent de loin. Elles se battent aussi les unes contre les autres à la manière des béliers, levant leurs cornes et se frappant. Parfois aussi, on les voit se rassembler entre elles et former un vrai troupeau. Voilà comment vivent les crustacés.

§ 10. Parmi les mollusques, les petits calmars et les seiches s’emparent même de gros [591b] poissons. Les polypes ramassent surtout des coquillages, dont ils tirent la chair pour s’en nourrir; aussi, ceux qui en font la pèche reconnaissent le lieu de leur retraite aux coquilles qui l’entourent. D’ailleurs. il n’est pas vrai que les polypes mangent leur propre corps, ainsi qu’on le prétend: mais ce qui est vrai, c’est qu’il y en a qui ont les pattes dévorées par les congres.

CHAPITRE IV : De la nourriture des poissons

Tous ils dévorent leurs œufs; poissons carnivores et herbivores: ils se dévorent tous les uns les autres; certains poissons mangent de la vase: le boniton; le muge: autres exemples; seul poisson qui rumine à la façon des quadrupèdes; manière spéciale dont les cétacés saisissent leur proie en se renversant; les anguilles: leur nourriture; manière de les conserver dans les viviers: il faut toujours de l’eau très pure; anguilles du Strymon: les anguilles vivent encore plusieurs jours hors de l’eau; il faut beaucoup d’eau pour garder les anguilles: durée de leur vie. Résumé sur la nourriture des poissons.

§ 1. Tous les poissons se nourrissent de leurs œufs aux époques régulières où ils en ont. Mais pour le reste de leur nourriture, ils n’ont pas tous la même. Tantôt, ils ne sont que carnivores, comme les sélaciens, les congres, les serrans, les thons, les loups, les sinodons, les bonitons, les orphos et les murènes. Les surmulets se nourrissent d’algues, d’huîtres et de vase; et ils sont carnivores aussi. Les capitons se nourrissent de vase; le Dasquille se nourrit de vase ou de fiente.

§ 2. Le scare (ou perroquet de mer) se nourrit d’algues, ainsi que la Queue-noire; la saupe se nourrit d’algue en même temps que de fiente; elle mange encore du Prasium; et c’est aussi le seul poisson qu’on amorce avec de la coloquinte.

§ 3. Tous les poissons se dévorent entre eux, surtout les congres; il faut excepter le muge. Le capiton et le muge sont les seuls à n’être point carnivores; et la preuve, c’est qu’on n’a jamais trouvé rien de pareil dans le ventre de ceux qu’on prend, et qu’on ne se sert jamais pour les amorcer de chair d’animaux, mais de pâte. Le muge de toutes espèces se nourrit d’algues et de sable.

§ 4. Des deux capitons, l’un, qu’on appelle quelquefois la grosse-lèvre, vit près de terre; l’autre s’en éloigne; c’est le Péréas, qui ne se nourrit que de la mousse que lui-même produit. Aussi est-il toujours vide. Les bonitons mangent la vase; c’est ce qui les rend lourds et dégoûtants; ils ne mangent jamais les autres poissons; et comme ils ne vivent que dans la vase, ils sortent souvent de l’eau, pour se laver de l’ordure.

§ 5. Aucun autre poisson ne mange son frai; aussi pullulent-ils; mais quand ils sont gros, les autres poissons, et surtout [592a] l’acharnas, les dévorent. Le muge est le plus vorace des poissons : il est insatiable; son ventre est toujours gonflé; aussi ce poisson n’est bon que quand il est à jeun. Quand il a peur, il cache sa tête, croyant cacher ainsi le reste de son corps. Le sinodon est carnivore, et il mange les mollusques. Ces poissons, ainsi que le serran, laissent souvent tomber leur estomac par la bouche, quand ils poursuivent de plus petits poissons, parce que l’estomac de ces poissons est près de la bouche, et qu’ils n’ont pas d’oesophage.

§ 6. Ainsi qu’on l’a dit plus haut, il y a des poissons qui ne sont que carnivores, comme le dauphin, le sinodon, la dorade, les sélaciens-poissons, et les mollusques. Il est aussi des poissons qui, pour la plupart, se nourrissent de boue et d’algues, de mousse et de ce qu’on appelle le Caulium, et d’autres plantes marines, comme le font le phycis, le goujon et les saxatiles. Le phycis ne mange en fait de chair que celle des carides ou squilles. Souvent, nous le répétons, les poissons se dévorent entre eux; les plus grands mangent les plus petits ; et ce qui prouve bien qu’ils sont carnivores, c’est qu’on emploie de la viande pour les amorcer.

§ 7. Le capiton, le thon et le loup mangent presque toujours de la chair; mais ils mangent aussi des algues. Le sarge mange le surmulet, quand celui-ci vient à sortir de la boue, dans laquelle il s’enfouit; le sarge se jette alors sur le surmulet, et le saisit en empêchant les poissons plus faibles d’en faire autant que lui. Le poisson qu’on appelle le scare (ou poisson-perroquet) est le seul qui semble ruminer à la façon des quadrupèdes.

§ 8. Les plus gros poissons font la chasse aux plus petits, en les saisissant dans le sens direct où sont leurs bouches et où ils nagent; mais les sélaciens, les dauphins et tous les cétacés ne peuvent saisir leur proie qu’en se renversant sur le dos, parce qu’ils ont la bouche en dessous. Cela fait que les plus petits leur échappent davantage; autrement, il y en aurait bien peu; car la rapidité du dauphin et sa capacité de manger sont vraiment inimaginables.

§ 9. Quelques espèces d’anguilles, en petit nombre [592b] et dans quelques lieux seulement, se nourrissent de limon et de tout ce qu’on leur jette. Mais la plupart se nourrissent d’eau douce. Aussi, les éleveurs d’anguilles ont bien soin d’avoir l’eau la plus pure possible, se renouvelant sans cesse, arrivant et sortant, dans leurs viviers, et de les sabler pour y garder les anguilles. En effet, elles sont très vite suffoquées, quand l’eau n’est pas bien pure, parce qu’elles n’ont que de petites branchies ; et les pêcheurs le savent si bien qu’ils troublent l’eau quand ils vont à la chasse aux anguilles.

§ 10. Dans le Strymon, on les prend vers l’époque des Pléiades, parce qu’à cette époque l’eau est troublée jusqu’au fond, et que la vase est soulevée par les vents contraires qui règnent alors. Sans ces conditions, il vaut mieux pour les pêcheurs ne rien faire. Les anguilles mortes ne surnagent pas et ne remontent pas à la surface, comme la plupart des poissons, parce qu’elles ont le ventre très petit. Quelques-unes ont de la graisse; mais la plupart n’en ont pas.

§ 11. Hors de l’eau, les anguilles qu’on en a tirées vivent encore cinq ou six jours. Par les vents du nord, elles vivent davantage; si le vent est au sud, elles vivent moins. Quand on les transfère des étangs dans le vivier par la chaleur, elles ne tardent pas à mourir; mais par le froid, elles ne meurent pas. C’est qu’elles ne peuvent supporter les changements trop forts; et par exemple, si en les transportant on les plonge dans l’eau froide, elles meurent souvent toutes en masse.

§ 12. Elles sont suffoquées si ou les nourrit dans une trop petite quantité d’eau, accident qui d’ailleurs arrive également aux poissons d’autres espèces. Ils étouffent aussi quand on les laisse toujours dans la même eau, qui n’est pas assez abondante. Il en est de même des animaux qui respirent et qui sont suffoqués quand l’air qui les environne est en quantité trop petite.

§ 13. Il y a des anguilles qui vivent des sept et huit ans. Les anguilles d’eau douce se dévorent les unes les autres; et elles mangent aussi des herbes, des racines, et tout ce qu’elles trouvent dans la vase. Elles mangent surtout durant la nuit; et le jour, elles se retirent dans le fond de l’eau.

§ 14. Voilà donc ce qu’il en est de l’alimentation des poissons.

CHAPITRE V : De la nourriture des oiseaux

Les oiseaux qui ont des serres sont carnivores; oiseaux de nuit qui ont des serres et qui sont carnivores; oiseaux qui se nourrissent de larves et de vers; oiseaux qui mangent les épines; oiseaux qui se nourrissent de moucherons; les pics, creusent les arbres avec leur bec et vivent de ce qu’ils trouvent dans le bois; oiseaux qui se nourrissent d’herbes et de fruits; exemples divers d’oiseaux habitant la Grèce; oiseaux aquatiques, palmipèdes, ou à pieds divisés; les hoche-queues; les halcyons; les corneilles de mer; oiseaux de rivières et de marais; oiseaux omnivores; les oiseaux se dévorent entre eux, mais non dans la même espèce; les oiseaux en général boivent peu; quelques-uns ne boivent pas du tout.

§ 1. Tous les oiseaux qui ont des serres sont carnivores; et ils ne peuvent pas avaler de grain, même quand ou le leur met dans le bec en boulette. [593a] Tels sont, par exemple, les aigles de toutes les espèces, les milans, et les deux espèces d’éperviers, celui qui chasse les pigeons et le Spidzias, qui sont très différents en grosseur. Telle est aussi la buse. La buse est à peu près de la grandeur du milan, et on la trouve partout.

§ 2. On peut citer encore l’orfraie et le vautour. L’orfraie est plus grosse que l’aigle, et sa couleur est cendrée. On distingue deux espèces de vautours : l’une, qui est petite et plus blanchâtre ; l’autre, qui est plus grande et d’une couleur plus cendrée.

§ 3. Quelques oiseaux de nuit ont également des serres, par exemple, le hibou, le chat-huant, le grand-duc. Le grand-duc ressemble au chat-huant par sa forme; et en grandeur, il n’est pas plus petit que l’aigle. L’effraie, la chouette et le petit-duc ont aussi des serres. L’effraie est plus grande qu’un coq; et la chouette s’en rapproche. Ces deux oiseaux donnent la chasse aux pies. Le petit-duc est moins gros que le chat-huant. Ces trois oiseaux se ressemblent beaucoup entre eux, et ils sont tous carnivores. Il y a quelques oiseaux qui, sans avoir de serres, n’en sont pas moins carnivores, comme l’hirondelle.

§ 4. Certains oiseaux se nourrissent de larves d’insectes, le pinson, le moineau, le Batis, le verdier et la mésange, par exemple. Il y a trois espèces de mésanges : la mésange-pinson, qui est la plus grande, de la grosseur d’un pinson en effet; la mésange de montagne, ainsi appelée parce qu’elle vit dans les montagnes ; elle a une longue queue ; et la troisième espèce, qui ressemble aux deux premières, mais qui est la plus petite de toutes.

§ 5. On peut citer encore le bec-figue, la huppe-noire, le bouvreuil, le rouge-gorge, l’épiles, l’œstros et le roitelet. Ce dernier est un peu plus gros qu’une sauterelle; il a une huppe rouge, et en tout c’est une petite bête charmante et bien faite. Il y a aussi, parmi les carnivores, l’oiseau qu’on appelle la Fleur, qui est de la grandeur d’un pinson ; puis le pinson de montagne, qui, de forme et de grosseur, se rapproche beaucoup du pinson ordinaire, si ce n’est qu’il est bleuâtre sur le cou et qu’il vit dans les montagnes. Enfin, on peut compter dans cette classe le troglodyte, le spermologue.

§ 6. En général, tous les oiseaux de ce genre et ceux qui s’en rapprochent, se nourrissent de larves, ou exclusivement, ou du moins en grande partie. D’autres oiseaux mangent des épines, tels que l’épinier, le Thraupis ou briseur, et celui qu’on nomme le bonnet-d’or. [593b] Tous ces oiseaux se contentent d’épines, et ils ne mangent, ni les larves, ni rien de vivant. Ils dorment aussi dans les épines, de même qu’ils y trouvent leur nourriture.

§ 7. D’autres oiseaux encore se nourrissent de moucherons, qu’ils peuvent attraper en les chassant et qui sont leur pâture principale ; par exemple, la Pipô (le pic) qui a deux espèces, la grande et la petite, appelées quelquefois toutes les deux le Perce-arbres. Ces deux pics se ressemblent entre eux; et ils ont un cri pareil, si ce n’est que le plus grand a aussi une voix plus forte. Tous deux se nourrissent en volant contre les arbres.

§ 8. Il y a encore le pic-vert. Le pic-vert est de la grosseur d’une tourterelle ; et il est tout à fait vert. Il frappe et creuse les arbres avec une violence extrême; il se nourrit surtout de ce qu’il trouve dans leur bois. Il a une voix énorme. On le rencontre principalement dans le Péloponnèse et les contrées voisines. Un autre oiseau qu’on appelle le Gobe-mouche, est plus petit et de la grosseur d’une mésange; il est de couleur cendrée, et il est moucheté. Sa voix est faible, et c’est aussi un oiseau qui creuse le bois des arbres.

§ 9. Il est d’autres oiseaux qui vivent de fruits el d’herbes : par exemple, le petit ramier, le ramier, le pigeon, le vineux, la tourterelle. Le ramier et le pigeon se montrent en tous temps. La tourterelle ne paraît qu’en été; elle disparaît en hiver pour se blottir. C’est surtout à l’automne qu’on voit le vineux, et qu’il se fait prendre. Le vineux est un peu plus gros que le pigeon ordinaire, et un peu plus petit que le petit ramier. On le prend le plus facilement au moment où il boit de l’eau, qu’il avale avec avidité. Les oiseaux de cette espèce viennent dans nos contrées, en ayant déjà leurs petits. Tous les autres, y arrivant en été, y font leurs couvées, qu’ils nourrissent presque tous avec des petites bêtes vivantes, si l’on en excepte l’espèce des colombacés.

§ 10. De tous les oiseaux, peut-on dire, les uns trouvent leur nourriture sur la terre, où ils marchent; les autres la trouvent sur les bords des cours d’eau et des marais, où ils vivent; d’autres encore, sur les bords de la mer. Les oiseaux palmipèdes passent presque toute leur vie dans l’eau même; ceux qui n’ont que les doigts simplement divisés vivent sur les bords de l’eau. De ces derniers, quelques-uns vivent de ce qu’ils prennent dans l’eau en y plongeant; d’autres vivent d’herbes aquatiques, s’ils ne sont pas carnivores.

§ 11. [594a] Quelques oiseaux vivent au bord des marais et des rivières, tels que le héron et le héron blanc. Ce dernier est plus petit que l’autre ; et il a le bec large et long. On peut citer aussi la cigogne et la mouette, qui est de couleur cendrée, le Schoinilos, le Cincle, et le cul-blanc. Ce dernier est le plus grand de ces petits oiseaux, et il est de la grosseur d’une grive. Tous, ils hochent leur queue. Il y a encore le Scalidris. Cet oiseau est de plusieurs couleurs; mais l’ensemble de son corps est de couleur cendrée.

§ 12. Les halcyons sont aussi des oiseaux aquatiques, ou se tenant sur le bord des eaux. Ou en distingue deux espèces : l’une, qui perche et chante sur les roseaux; l’autre, qui est sans voix. Cette dernière est plus grande. Les deux espèces ont le dos bleu foncé. Puis, il y a le roitelet. L’halcyon et le Kéryle habitent les bords de la mer. Les corneilles s’y repaissent aussi de tous les poissons que la mer rejette; car la corneille est un animal omnivore.

§ 13. D’autres oiseaux de ce genre sont la mouette blanche, le kepphos, le plongeon, l’oiseau des rochers et des trous. Parmi les palmipèdes, les plus lourds habitent le long des rivières et des marais : le cygne, par exemple, le canard, le phalaris, le colymbe ; puis la sarcelle, qui ressemble au canard, mais qui est un peu plus petite. Puis encore, l’oiseau qu’on appelle le corbeau aquatique ; il est à peu près de la grosseur de la cigogne, bien qu’il ait les pattes plus courtes. D’ailleurs, il est palmipède, et il nage; sa couleur est noire. De tous les oiseaux de celte classe, il est le seul qui niche sur les arbres et qui y fasse ses petits.

§ 14. Puis, il y a encore la grande-oie, et la petite-oie, qui va en troupe; l’oie-renard, la chèvre d’eau et le pénélops. L’aigle marin se tient habituellement sur le bord de la mer; et il fait la chasse aux oiseaux de marais.

§ 15. Beaucoup d’oiseaux sont omnivores, et ils mangent les autres oiseaux, comme le reste. Ceux qui sont pourvus de serres mangent les animaux de toute sorte dont ils peuvent s’emparer, et prennent aussi les oiseaux. Seulement, ils ne se mangent pas les uns les autres dans la même espèce, différents en cela des poissons, qui bien souvent se dévorent les uns les autres dans leur même espèce. En général, tous les oiseaux, quels qu’ils soient, boivent peu. Ceux qui ont des serres [594b] ne boivent point du tout. si ce n’est, parmi eux, quelques espèces en petit nombre, et qui encore ne boivent presque point. De ces oiseaux, c’est la cresserelle qui boit le plus. On a vu aussi le milan boire quelquefois, mais très peu.

CHAPITRE VI : De la nourriture des serpents

Ils sont omnivores; ils boivent peu; ils aiment excessivement le vin; manière de prendre les vipères; déglutition particulière du serpent; efforts qu’il fait et mouvements qu’il accomplit pour avaler la proie engloutie; cause de ces mouvements; les araignées et les serpents peuvent rester très longtemps sans manger; exemple des serpents chez les droguistes.

§ 1. Les animaux à peau écailleuse, tels que le lézard et les autres quadrupèdes de ce genre, et les serpents, sont omnivores; ils se nourrissent de chair; mais ils mangent aussi de l’herbe. Il n’y a pas d’animal plus glouton que le serpent. Tous ces animaux boivent peu, ainsi que tous ceux qui ont le poumon spongieux. Tous les ovipares ont, en général, un poumon qui est spongieux et qui a peu de sang: Les serpents aiment excessivement le vin; et aussi, pour faire la chasse aux vipères, on dépose, dans les haies, des vases et des coquilles où l’on met du vin. On prend alors les vipères, qui sont ivres. Les serpents étant carnivores, ils sucent l’animal qu’ils ont pris et le rejettent tout entier par l’issue inférieure. Il y a d’autres animaux qui en font autant : par exemple, les araignées: mais les araignées sucent l’animal qui est dehors, tandis que les serpents le sucent dans leur ventre.

§ 2. Le serpent prend donc tout ce qu’il trouve et ce qui s’offre à lui. Il mange des petits oiseaux, des petites bêles, et il avale les œufs. Quand le serpent a saisi une proie, il la retire à lui jusqu’à ce qu’arrivant au bout il puisse se dresser tout droit; il se ramasse alors sur lui-même et se rapetisse autant qu’il peut, de telle sorte que, le corps s’étendant de nouveau, la proie qui a été engloutie descende en bas. Le serpent est obligé de faire ce mouvement, parce que son oesophage est long et étroit.

§ 3. Les araignées et les serpents peuvent rester très longtemps sans manger, et c’est ce qu’on peut observer sur les serpents que nourrissent les marchands de remèdes.

CHAPITRE VII : Des quadrupèdes vivipares carnivores

Les loups, dit-on, mangent de la terre, quand ils ne trouvent pas mieux ; carnivores mangeant de l’herbe pour se purger; l’hyène; sa crinière; elle attaque les hommes et les chiens; son vomissement; elle déterre les cadavres; l’ours est omnivore; sa passion pour le miel; sa lutte contre divers animaux et contre le taureau; il se dresse sur ses deux pieds; le lion; sa manière de manger; ses excréments; odeurs très fortes qu’il exhale; quadrupèdes vivant sur le bord des eaux courantes ou stagnantes; le castor, la loutre, le latax.

§ 1. Parmi les quadrupèdes vivipares, tous ceux qui sont sauvages, et qui ont les dents aiguës, sont carnivores. Peut-être doit-on excepter les loups, qui, dit-on, quand ils sont par trop affamés, mangent de la terre, les seuls à se nourrir ainsi entre tous les animaux. Les carnivores ne mangent jamais d’herbes, si ce n’est quand ils sont malades, connue le font les chiens qui, en mangeant de l’herbe, se font vomir et se purgent. Les loups qui vont seuls se jettent sur les hommes et les dévorent plutôt que les loups qui chassent en troupe.

§ 2. Le carnivore que l’on appelle, tantôt le Glanos, tantôt l’hyène, est à peu près de la grosseur du loup. Il a une crinière dans le genre [595a] du cheval ; mais les poils qu’il a sur toute la longueur du dos sont plus rudes et plus fournis que ceux du cheval. L’hyène suit les hommes pour les surprendre et leur fait la chasse; elle poursuit les chiens; et elle vomit à peu près comme les hommes. Elle déterre les cadavres, tant elle aime à manger cette chair putréfiée.

§ 3. Quant à l’ours, il est omnivore; ainsi, il mange des fruits, et il monte sur les arbres, où, grâce à la souplesse de son corps, il peut grimper; il aime également les légumes. Il dévore le miel après avoir brisé les ruches, où sont les essaims. Il mange les crabes et les fourmis, en même temps qu’il mange de la chair. Il est assez fort pour attaquer non seulement les cerfs, mais aussi les sangliers, s’il peut les surprendre, et même les taureaux. Il s’élance de front contre le taureau, et il se précipite sous lui; puis, quand le taureau essaye de le frapper, il lui saisit les cornes dans ses pattes, qui l’embrassent, lui mord les épaules avec sa gueule et le terrasse. L’ours peut marcher, quelque peu de moments, en se tenant tout droit sur ses deux pieds. Avant de manger la chair dont il se repaît, il la laisse pourrir.

§ 4. Le lion est carnivore, comme le sont tous les quadrupèdes sauvages qui ont les dents aiguës (en forme de scie). Il mange avec avidité, et il avale des morceaux entiers sans les déchirer. Il reste des deux et trois jours sans manger; et il le peut sans peine, après s’être repu outre mesure. Le lion boit peu; il ne rend ses excréments qu’à de rares intervalles; et il ne les fait que tous les trois jours, ou selon que cela se trouve. Ses excréments sont secs et très durs, comme ceux du chien. Il lâche des vents extrêmement puants; et son urine a une très forte odeur. Aussi, les chiens flairent-ils les arbres où le lion s’est arrêté; car il urine en levant la patte, absolument comme le font les chiens. Il dépose aussi une odeur violente sur ce qu’il mange en respirant dessus; et quand on ouvre un lion, l’odeur qu’exhalent ses viscères est insupportable.

§ 5. Il y a quelques quadrupèdes sauvages qui se nourrissent de ce qu’ils trouvent, sur le bord des cours d’eau et des marais. Pas un ne vit sur les bords de la mer, si ce n’est le phoque. Les quadrupèdes de ce genre sont l’animal qu’on appelle le castor, le sathérion, le satyrion, la loutre et celui qu’on nomme Latax. Ce dernier animal est plus large que la loutre, et il a [595b] des dents puissantes. Il sort de nuit; et souvent, il coupe avec ses dents les arbustes qui croissent sur le bord des eaux. La loutre aussi mord les hommes, et ne lâche sa proie, à ce que l’on dit, que quand elle entend les os craquer. Le latax a le poil dur, et ce poil tient une sorte de milieu entre celui du phoque et celui du cerf.

CHAPITRE VIII : De la manière de boire des divers animaux

Laper, humer, happer; animaux à long cou; animaux frugivores et herbivores; le cochon; sa passion pour les racines; engraissement rapide du cochon; procédés pour l’engraisser; méthode des Thraces; aliments ordinaires du cochon; il se vautre dans la boue; utilité de son repos; poids qu’il perd à l’échaudage.

§ 1. Les animaux qui ont les dents aiguës (en forme de scie), boivent en lapant; il y en a aussi qui, sans avoir les dents ainsi disposées, n’en lapent pas moins, comme le font les rats. Ceux qui ont les dents égales et continues, comme les chevaux et les bœufs, boivent en aspirant, et hument le liquide. L’ours ne hume pas; et il ne lape pas non plus; il happe. Parmi les oiseaux, la plupart hument l’eau; cependant ceux qui ont un long cou s’y reprennent à plusieurs fois, en élevant la tête. Le porphyrion seul happe l’eau.

§ 2. Les animaux à cornes, domestiques ou sauvages, et ceux qui n’ont pas les dents aiguës, sont tous frugivores et herbivores, si ce n’est quand ils sont trop pressés de la faim. Il faut excepter le cochon, qui ne mange ni herbe ni fruit, mais qui aime les racines plus qu’aucun autre animal, parce que son groin est naturellement fait pour cette besogne. Le cochon est aussi de tous les animaux celui qui s’accommode le plus aisément de toute espèce de nourriture.

§ 3. C’est aussi l’animal qui profite et s’engraisse le plus rapidement, eu égard à sa grosseur. Il suffit de soixante jours pour l’engraisser. Les gens qui spéculent sur cette opération, en les prenant maigres, savent combien le cochon profite rapidement. Avant de l’engraisser, on le fait jeûner trois jours entiers; c’est, du reste, le même procédé qu’on adopte pour tous les animaux qu’on veut engraisser, et qu’on fait jeûner d’abord. Après ces trois jours, les engraisseurs de cochons leur donnent une nourriture abondante.

§ 4. En Thrace, on les engraisse en leur donnant à boire le premier jour; puis on reste, d’abord, un jour sans leur donner à boire; puis deux jours, puis trois, puis quatre, et ainsi de suite jusqu’à sept jours. Le cochon s’engraisse avec de l’orge, du maïs, des figues, des glands, des poires sauvages, des concombres. Ce qui engraisse le plus le cochon, ainsi que tous les autres animaux qui ont le ventre chaud, c’est le repos; mais le cochon s’engraisse aussi beaucoup en se vautrant dans la boue. Il faut d’ailleurs les nourrir [596a] selon leur âge. Le cochon sait se défendre même contre le loup. Du poids que le cochon a de son vivant, il en perd la sixième partie en poils, en sang et autres matières de ce genre. Les truies, qui allaitent, maigrissent comme tous les autres animaux quand ils élèvent leurs petits. Voilà ce que nous avions à dire du cochon.

CHAPITRE IX : Des bœufs et de leur nourriture

Grains et fourrages; moyens divers de les engraisser, quand ils sont vieux; procédée pour employer leurs cornes et soulager leurs maux de pieds; particularités sur les vaches Pyrrhiques de l’Épire.

§ 1. Les bœufs se nourrissent tout à la fois de grains et de fourrage. On les engraisse en leur donnant des flatueux, tels que les orobes et les fèves concassées; et aussi, en leur donnant les feuilles de fèves. Un autre moyen d’engraisser les plus vieux, c’est de leur faire des incisions à la peau et de les insuffler, avant de leur donner leur nourriture. On peut aussi les engraisser avec de l’orge, soit en la laissant entière, soit en la pilant.

§ 2. On peut encore leur donner des aliments sucrés, comme des figues, des raisins secs, du vin et des feuilles d’ormeau. Ce qui contribue le plus à les engraisser, c’est la chaleur du soleil, et aussi les lavages chauds. Pour les jeunes bœufs, on peut faire de leurs cornes tout ce que l’on veut, en les enduisant de cire.

§ 3. On soulage aussi leurs maux de pieds en recouvrant leurs cornes de cire, de poix, ou d’huile. Quand on fait voyager les troupeaux par la gelée blanche, ils en souffrent plus que de la neige.

§ 4. Les vaches grandissent davantage quand on retarde de plusieurs années leur accouplement. Aussi, dans l’Épire, on garde les vaches qu’on appelle les Pyrrhiques jusqu’à l’âge de neuf ans sans les laisser approcher du taureau; et de là, le nom qu’on leur donne d’Apotaures; c’est pour les faire grossir. Ces vaches qui sont, à ce qu’on dit, au nombre de quatre cents environ, appartiennent aux rois du pays. On dit aussi qu’elles ne peuvent pas vivre dans d’autres climats, malgré les divers essais qu’on a pu tenter.

CHAPITRE X : De la nourriture des chevaux, des mulets et des ânes

Influence de la boisson sur ces animaux; choix de leurs aliments; les bœufs aiment l’eau pure; les chevaux et les chameaux aiment l’eau trouble; sobriété du chameau.

§ 1. Les chevaux, les mulets et les ânes mangent des grains et de l’herbe. Ce qui les engraisse plus que tout le reste, c’est ce qu’ils boivent; car les bêtes de somme ont d’autant plus d’appétit à ce qu’elles mangent qu’elles ont bu davantage; la boisson qui leur a été la plus agréable est aussi celle qui les fortifie le plus. Le lieu où le breuvage leur est le moins désagréable est aussi celui qui leur convient le mieux.

§ 2. La pitance, quand elle est fraîche et pleine, leur rend le poil lisse ; quand il s’y trouve des parties trop dures, elle ne leur fait pas de bien. La première coupe de l’herbe de Médie leur fait du mal, ainsi que l’eau corrompue qui se mêle au fourrage, parce qu’elle a une mauvaise odeur de bouc. Les bœufs ne cherchent à boire que de l’eau bien pure. Le goût des chevaux est le même que celui des chameaux; et le chameau trouve plus de plaisir à boire de l’eau bourbeuse et épaisse ; il ne boit jamais dans [596b] les rivières avant d’en avoir troublé l’eau qu’il y prend. Le chameau peut d’ailleurs rester sans boire quatre jours de suite; mais ensuite, il absorbe une quantité d’eau énorme.

CHAPITRE XI : De la nourriture de l’éléphant

Quantité de solide et de liquide qu’il lui faut; durée de son existence.

§ 1. L’éléphant mange en un seul repas jusqu’à neuf médimnes macédoniens; mais une si grande quantité de nourriture n’est pas sans danger. En général, six ou sept médimnes au plus lui suffisent ; cinq, si c’est de la farine. Il leur faut cinq Maris de vin ; et le Maris contient six cotyles. On a constaté qu’un éléphant avait bu en une fois jusqu’à quatorze mesures macédoniennes d’eau; et le soir, il en put boire encore huit autres.

§ 2. Si beaucoup de chameaux vivent environ trente ans, et quelques-uns même bien davantage, puisqu’il y eu a qui vont à cent ans, l’éléphant vit deux cents ans, à ce qu’on assure ; et il va même jusqu’à trois cents, dit-on encore.

CHAPITRE XII : De la nourriture des moutons et des chèvres

Leur manière de brouter; emploi utile du sel pour les faire boire et les engraisser; les eaux du nord leur valent mieux que celles du midi; manière de juger de la force des moutons et des chèvres; laines avariées.

§ 1. Les moutons et les chèvres se nourrissent d’herbes; mais les moutons mangent en restant sur place et sans bouger; les chèvres au contraire changent de place à tout moment, et ne mangent que le sommet des tiges.

§ 2. C’est surtout la boisson que prennent les moutons qui les engraisse; aussi, pendant l’été, leur donne-t-on du sel tous les cinq jours, un médimne de sel par cent bêtes. Avec ce soin, on rend le troupeau plus gras, en même temps qu’il se porte mieux. Aussi, leur donne-t-on du sel avec beaucoup d’autres choses; et par exemple, on mêle du sel à la paille qu’ils mangent. La soif les fait alors boire davantage; et à l’automne, on saupoudre de sel les concombres dont on les nourrit.

§ 3. Les brebis ont alors plus de lait; et quand on les fait sortir à midi, elles boivent davantage le soir. Lorsqu’on leur donne du sel avant qu’elles ne mettent bas, leurs mamelles s’allongent et descendent. La feuille d’olivier, soit cultivé, soit sauvage, le pissenlit, la paille de toute espèce, engraissent les moutons; mais tous ces aliments, saupoudrés d’eau salée, les engraissent encore bien mieux. Ce qui aide plus encore à les engraisser, c’est de les soumettre à un jeûne préalable de trois jours.

§ 4. En automne, les eaux exposées au nord leur valent mieux que les eaux qui sont au midi: et les pâtures du soir leur sont surtout favorables; au contraire, les longues marches et les fatigues les font maigrir. Les bergers savent reconnaître les bêtes qui sont les plus fortes en ce que, durant l’hiver, [597a] les unes gardent le givre et que les autres ne le gardent pas. Celles qui ne sont pas robustes s’en débarrassent en le secouant.

§ 5. Pour toutes les espèces de quadrupèdes, la chair est moins bonne quand les bêtes paissent dans des marécages, que quand elles paissent dans des lieux plus hauts. Les moutons à queue large supportent mieux le froid que les moutons à queue longue ; et ceux qui ont la laine claire, mieux que ceux qui l’ont épaisse. Les moutons qui ont la laine en flocons souffrent beaucoup de l’hiver. Les moutons sont plus sains que les chèvres; mais les chèvres sont plus robustes que les moutons. Quand des moutons ont été dévorés par des loups, leurs toisons, la laine qu’on en recueille, et même les vêtements qu’on en tire, sont bien plus sujets que les autres il la vermine.

CHAPITRE XIII : De la nourriture des insectes

Selon qu’ils ont des dents, ou une langue seulement; insectes omnivores, sanguinivores; insectes qui se nourrissent du suc des plantes et des fruits; délicatesse de l’abeille.

§ 1. Parmi les insectes, ceux qui ont des dents mangent de tout; ceux qui n’ont qu’une langue, ne peuvent vivre que de liquides, où ils puisent, à l’aide de cet organe, les sucs qu’il leur faut. De ces derniers, les uns mangent de tout, en ce sens qu’ils goûtent toutes les saveurs, comme le font les mouches. D’autres boivent du sang, comme le taon et la grosse mouche; il en est d’autres qui se contentent de sucer les plantes et les fruits. L’abeille est le seul insecte qui ne se pose jamais sur aucune ordure; elle ne fait sa nourriture que des choses qui ont une saveur douce; et l’eau qui leur est la plus agréable est celle qui jaillit la plus pure.

§ 2. Telle est donc la manière dont, en général, les animaux prennent la nourriture qui leur convient.

CHAPITRE XIV : Objets divers des actions des animaux

Leurs migrations, selon les saisons, elles sont plus ou moins lointaines, grues de Scythie allant jusqu’aux sources du Nil en Égypte ; les Pygmées; migrations des pélicans; bon ordre de leur voyage; migrations des poissons, des petits oiseaux; les espèces faibles parlent toujours les premières; erreur sur la pierre que porteraient les grues pour se lester; les ramiers, les bisets, les tourterelles, les colombes; les cailles; ruses des chasseurs pour les prendre; oiseaux divers; le hibou, oiseau bavard et imitateur; manière de le saisir; oiseaux du même genre ; le perroquet, oiseau de l’Inde: oiseaux allant par troupes.

§ 1. Les actions diverses des animaux ont pour objets : l’accouplement, la production des petits, la recherche de la nourriture, qui doit être suffisamment abondante, le froid et le chaud, et enfin les migrations, suivant les saisons de l’année. Tous les animaux en effet sentent le changement du froid et de la chaleur, parleur organisation même; et tout comme, dans l’espèce humaine, certains peuples se retirent dans des maisons en hiver, tandis que d’autres, disposant de vastes contrées, vont chercher la chaleur en hiver et le froid en été, de même aussi ceux des animaux qui peuvent changer de lieux ne manquent pas de le faire.

§ 2. Ainsi, tandis que les uns restent dans les climats dont ils ont l’habitude, parce qu’ils y trouvent tout ce qu’il leur faut, les autres changent de demeures, fuyant [597b] à l’approche de l’hiver, et vers l’équinoxe d’automne, les rives du Pont et les régions froides; et après l’équinoxe du printemps, revenant des climats chauds vers les plus froids, par crainte des chaleurs brûlantes.

§ 3. Dans ces migrations, les uns viennent de lieux voisins; d’autres viennent de toute extrémité, peut-on dire. Par exemple, les grues se transportent de la Scythie dans les marais de la Haute-Égypte, d’où sort le Nil. C’est le pays où habitent les Pygmées, auxquels elles font la guerre; car les Pygmées ne sont pas du tout une fable, et il existe réellement une race d’hommes, comme on l’assure, de très petite taille, ainsi que leurs chevaux, et qui passent leur vie dans des cavernes.

§ 4. Les pélicans aussi se déplacent. Ils s’envolent des bords du Strymon vers ceux de l’Ister, où ils vont faire leurs petits. Ils émigrent en troupes serrées, les premiers attendant les derniers, parce que, au passage des montagnes, les derniers ne peuvent plus être vus par ceux qui les précèdent.

§ 5. Les poissons font les mêmes migrations, les uns, sortant du Pont bu y retournant, les autres quittant en hiver la haute mer pour se rapprocher de la terre, où ils recherchent la chaleur; et dans l’été, retournant des bords de la terre dans les hautes eaux, où ils peuvent trouver plus de fraîcheur. Parmi les oiseaux, ceux qui ne sont pas très forts descendent, en hiver et par les gelées, dans la plaine, afin d’y avoir plus chaud; et l’été venu, ils retournent à la montagne pour éviter les chaleurs qui les brillent.

§ 6. Ce sont toujours les espèces les plus faibles qui commencent l’émigration les premières, afin d’éviter l’un ou l’autre excès de température. Ainsi, les maquereaux partent avant les thons; et les cailles devancent les grues. Les unes émigrent dans le mois de Boédromion les autres, dans le mois de Moemactérion. Toutes les espèces son! toujours plus grasses quand elles reviennent des climats chauds: et c’est ainsi que les cailles sont plus grasses à l’automne qu’au printemps. Il se trouve que c’est à la même époque que l’émigration a lieu, soit des climats chauds, soit des climats froids. C’est aussi à l’époque du printemps que toutes ces espèces sont plus portées à l’accouplement, et quand elles reviennent des contrées chaudes.

§ 7. Ainsi qu’on vient de le dire, ce sont les grues, parmi les oiseaux, qui émigrent d’une extrémité de la terre à l’autre. Elles volent en prenant le vent. Mais ce qu’on dit [598a] de leur prétendue pierre est faux. On assure en effet qu’elles prennent une pierre pour se lester, laquelle pierre serait bonne à éprouver l’or, quand par hasard une grue en laisse tomber une de son bec.

§ 8. Les ramiers et les bisets émigrent et ne passent pas l’hiver dans nos contrées, non plus que les hirondelles et les tourterelles. Mais les colombes n’émigrent pas; et elles restent dans nos pays. Les cailles s’en vont comme les tourterelles; et s’il en reste quelques-unes, c’est qu’elles se trouvent dans des lieux bien exposés au soleil.

§ 9. Les grands ramiers et les tourterelles s’assemblent en troupes, soit lorsqu’elles arrivent, soit quand la saison du départ est venue de nouveau. Quand les cailles sont de passage, et que le temps est beau ou que règne le vent du nord, elles s’accouplent et jouissent du temps; mais en cas de vent du sud, elles ont beaucoup de difficultés à s’envoler parce que le vent du sud est humide et violent.

§ 10. C’est pour cette raison que les oiseleurs ne recherchent jamais ces oiseaux par beau temps, mais seulement lors de la prédominance des vents du sud, quand l’oiseau ne peut voler à cause de la violence du vent. Et, d’ailleurs, c’est à cause de l’embarras dû à la grosseur de son corps que l’oiseau jette toujours des cris perçants tout en volant : tant est pénible son travail.

§ 11. Quand les cailles viennent de l’étranger elles n’ont aucun chef, mais quand elles émigrent, la glottis partent avec elles, ainsi que la caille royale, et le hibou moyen ducs, et le râle des genêts. Le râle des genêts les appelle la nuit, et quand les oiseleurs entendent le coassement de l’oiseau dans la nuit ils savent que les cailles sont en mouvement. La caille royale est comme un oiseau de marais, et la glottis a une langue qui peut se projeter loin de son bec.

§ 12. Le hibou moyen duc est comme un hibou ordinaire, seulement il a des plumes autour de ses oreilles ; certains l’appellent le corbeau de nuit. C’est un grand drôle d’oiseau, et c’est un excellent imitateur ; un oiseleur dansera devant lui et, lorsque l’oiseau imite ses gestes, un complice arrive par derrière et l’attrape. Le hibou commun est attrapé de la même façon.

Les oiseaux qui vont en bandes sont : la grue, le cygne, le pélican et la petite-oie.

CHAPITRE XV : Des migrations des poissons

Les poissons sont meilleurs sur les côtes; poissons des côtes, poissons de haute mer; bonté relative du poisson suivant les localités; poissons de la Crête; poissons des étangs maritimes, Alopéconnèse et Biston; poissons qui entrent dans le Pont-Euxin et qui en sortent; causes de ces migrations; influence du vent sur l’entrée et la sortie de ces poissons; observations particulières sur le trichias; c’est le seul qui remonte le cours du Danube et qui redescende dans l’Adriatique; migrations des thons dans le Pont-Euxin; migrations des Ryades, qui ne voyagent que de jour et qui s’arrêtent du solstice d’hiver au printemps; migrations des colias et d’autres poissons dans le Pont-Euxin. – Résumé.

§ 1. Ainsi qu’on vient de le dire, les poissons émigrent, tantôt de la haute mer vers la terre, tantôt de la [598b] terre vers la haute mer, pour fuir l’excès du froid ou celui de la chaleur. Les poissons qui vivent près de terre valent mieux que ceux des eaux profondes, parce qu’ils trouvent sur les bords une pâture plus abondante et meilleure; car là où le soleil darde ses rayons, toutes les plantes poussent plus nombreuses, meilleures et plus tendres, comme on le voit dans les jardins. C’est ainsi que l’algue noire pousse près de terre, tandis que l’autre algue ressemble aux plantes sauvages.

§ 2. On peut ajouter que les lieux qui avoisinent la terre ont, bien plus que la haute mer, un équilibre complet de chaud et de froid; et c’est là ce qui fait que la chair des poissons vivant dans ces parages a plus de consistance; la chair des poissons de haute mer est aqueuse et molle. Les poissons des côtes sont le sinodon, le kantharos ou scarabée, l’orphos, la dorade, le muge, la trigle ou surmulet, la grive, le dragon, le callionyme, le goujon et tous les saxatiles. Les poissons de haute mer sont la pasténague, les sélaciens, les congres blancs, le serran, le rouget et le glaucus. Les phagres, les scorpions, les congres noirs, les murènes, les coucous marins tiennent des deux; ils sont à la fois des côtes et de la haute mer.

§ 3. Suivant les lieux, il y a de grandes différences pour ces divers poissons. Ainsi, suries côtes de la Crète, les goujons et les saxatiles sont plus gras; le thon redevient meilleur après le lever de l’Arcture, parce que, dans cette saison, il n’est plus tourmenté par les moucherons, qui le rendent beaucoup moins bon en été. On trouve une quantité de poissons dans les étangs que forme la mer : la saupe, la dorade, le surmulet, et la plupart des autres poissons de côtes. Les bonitons s’y trouvent aussi, comme on le voit près d’Alopéconnèse; et c’est de même encore que dans l’étang de Biston, on rencontre presque toutes les espères de poissons.

§ 4. Il y a très peu de Colias qui remontent jusque dans le Pont-Euxin; ils passent l’été dans la Propontide; ils y frayent, et ils viennent passer l’hiver dans la mer Égée. Les thons femelles, les pélamydes et les bonitons émigrent dans le Pont au printemps; et ils y restent l’été, comme le font aussi presque tous les poissons rapides (Ryades) et ceux qui vont par troupe. La plupart vont par troupe; et les troupes ont toujours un chef.

§ 5. Ce qui attire tous ces poissons dans le Pont-Euxin, c’est le besoin de se nourrir; la pâture y est pour eux plus abondante et meilleure, à cause des eaux douces que cette mer reçoit. Les poissons [599a] voraces sont, dans cette mer, plus petits qu’ailleurs; on n’y trouve guère que le dauphin et le phocène; le dauphin y est petit, tandis que, en sortant du Pont, on en voit sur-le-champ de très grands.

§ 6. Ce n’est pas seulement pour la pâture que les poissons viennent dans le Pont; c’est aussi pour le frai. Les lieux y sont très favorables à la ponte; l’eau potable et l’eau moins saumâtre nourrissent mieux les petits. Une fois la ponte faite, et une fois les petits devenus grands, les poissons s’en retournent aussitôt après le lever de la pléiade. Si le vent du sud règne en hiver, ils sont plus lents à sortir; ils sortent, au contraire, plus vite par le vent du nord, attendu que ce vent les aide à nager. Les jeunes, qu’on prend alors dans les eaux de Byzance, sont plus petits, parce qu’ils n’ont pas séjourné beaucoup dans le Pont.

§ 7. On voit aisément tous les autres poissons sortir ou entrer; mais le trichias est le seul qu’on prend quand il entre, et qu’on ne voit jamais sortir. Quand, par hasard, on en prend un près de Byzance, les pêcheurs ne manquent pas de purifier leurs filets, parce que d’habitude le poisson ne sort pas du Pont-Euxin. Cela tient à ce que, seuls entre tous, ces poissons remontent le cours de l’Ister, et que, là où ce fleuve se divise, ils descendent dans l’Adriatique. Une preuve de ce phénomène, qui est ici tout le contraire de l’autre, c’est qu’on ne prend jamais de trichias qui entrent dans l’Adriatique, et qu’on en prend qui en sortent.

§ 8. Les thons entrent dans le Pont, en ayant la terre à droite, et ils en sortent en l’ayant à gauche. On explique ce changement en disant, avec quelques personnes, que les thons voient mieux de l’oeil droit et que leur vue est naturellement mauvaise. Les poissons qui sont très rapides (les Ryades) ne voyagent que de jour; ils s’arrêtent la nuit; et c’est alors qu’ils mangent, s’il ne fait pas de lune; si, au contraire, il y eu a, ils continuent leur voyage et ne se reposent pas. Quelques marins prétendent qu’ils ne bougent plus dès qu’est arrivé le solstice d’hiver; et ils s’arrêtent là où il les surprend, jusqu’à l’équinoxe.

§ 9. On prend des Colias quand ils entrent dans le Pont; on n’en prend presque jamais qui en sortent. Les plus délicats sont ceux de la Propontide, avant le frai.

Quant aux autres poissons qui vont en troupes, ou les pèche plutôt à leur sortie du Pont; et c’est alors qu’ils sont les meilleurs. Quand ils entrent dans le Pont, ceux qu’on prend le plus près du rivage sont les plus gras; et plus on s’en éloigne, plus ils sont maigres. [599b] Souvent quand le vent du sud s’oppose à leur sortie, ils se joignent, pour sortir, aux Colias et aux maquereaux ; et on les prend au-dessous de Byzance plutôt qu’aux environs de cette ville.

§ 10. Voilà ce que nous avions à dire sur les déplacements et les migrations des animaux.

CHAPITRE XVI : De la retraite des animaux terrestres analogue à la migration

Le but est le même : se garantir du froid et de la chaleur extrêmes; retraite des testacés; époques de la retraite selon les saisons; retraite des insectes; exception pour les insectes domestiques; retraite des abeilles; observations décisives; durée de leur retraite; lieux où en général les animaux choisissent leurs retraites.

§ 1. Le temps de la retraite est bien aussi, pour les animaux terrestres, quelque chose comme les migrations; en hiver, ils se hâtent de chercher un abri retiré, qu’ils ne quittent qu’à l’époque de la saison plus chaude. C’est également pour se garantir, et pour éviter les excès des deux saisons, qu’ils se retirent. Parfois, c’est le genre tout entier qui fait cette retraite; parfois, dans un même genre, tels individus se retirent, taνdis que d’autres ne se retirent pas.

§ 2. Tous les testacés se retirent sans exception, comme on le voit pour les testacés marins, les pourpres, les buccins et tous les animaux de cet ordre. Seulement, pour ceux de ces animaux qui sont détachés et libres, leur retraite est plus évidente; et alors on les voit se cacher, comme les peignes, tandis que les autres, comme le limaçon de terre, se couvrent d’une croûte à ta surface. Au contraire, pour ceux qui ne sont pas détachés, on ne voit pas leur changement.

§ 3. La saison où les animaux se retirent n’est pas la même pour tous. Ainsi, les limaçons se cachent en hiver; les pourpres et les buccins se cachent dans la canicule, pendant une trentaine de jours; les peignes se cachent aussi durant le même temps. La plupart des testacés se cachent également, et pendant les grands froids, et pendant les grandes chaleurs.

§ 4. Presque tous les insectes font retraite, si ce n’est ceux qui vivent dans les habitations de l’homme, et aussi ceux qui meurent sans arriver à une seconde année. Les insectes se retirent durant l’hiver; mais les uns se retirent pour plus longtemps; les autres ne se retirent que dans les jours les plus froids : par exemple, les abeilles, qui elles aussi se retirent. Ce qui le prouve, c’est qu’alors elles ne goûtent point à la nourriture placée devant elles; et si l’une d’elles vient à sortir de la ruche, on peut voir qu’elle est transparente, et se convaincre qu’elle n’a rien dans l’estomac. L’inertie dure pour les abeilles depuis le coucher de la Pléiade jusqu’au printemps.

§ 5. Les animaux se font des retraites en se cachant dans des endroits chauds, ou dans ceux où ils ont aussi l’habitude d’aller dormir.

CHAPITRE XVII : De la retraite des animaux froids

Ceux qui ont du sang, et une peau écailleuse, serpents, lézards, crocodiles; de la retraite des poissons; exemples divers; retraite des thons en hiver; les poissons sont plus délicats pendant leur retraite; retraite des Primades dans la vase; quelques détails sur ce poisson; retraite de quelques autres poissons dans le sable ou le limon; la retraite a lieu généralement en hiver; quelques poissons se retirent en été; l’âne marin et la dorade; observations dans les eaux du Bosphore, qui sont bouleversées vers l’équinoxe d’automne.

§ 1. Même parmi les animaux qui ont du sang, il en est beaucoup qui se retirent : par exemple, ceux qui ont la peau écailleuse, serpents, lézards, stellions, crocodiles de rivières, qui se retirent pendant les quatre mois les plus rudes de l’hiver, et qui, durant tout ce temps, ne mangent rien. Les autres serpents [600a] se retirent dans le sol; mais les vipères se cachent sous des pierres.

§ 2. La plupart des poissons se retirent aussi; et c’est ce qu’on voit de la manière la plus certaine pour l’hippoure et le coracin, qui se retirent durant l’hiver. Ce sont là, d’ailleurs, les seuls poissons qu’on ne prend jamais qu’à des époques de l’année très régulières et toujours les mêmes, tandis que l’on prend les autres poissons presque en tout temps. La murène, l’orphôs et le congre se retirent. Les saxatiles se retirent par couples, mâles et femelles, de même qu’ils se réunissent ainsi pour faire leurs petits, témoin les grives d’eau, les merles d’eau et les perches.

§ 3. Les thons se retirent en hiver dans les bas-fonds, et c’est surtout après cette retraite qu’ils sont les plus gras ; leur pêche commence au lever de la Pléiade et dure jusqu’au coucher de l’Arcture, au plus tard; le reste de l’année, ils se tiennent tranquilles dans leur retraite. On en prend quelques-uns à l’époque de leur retraite, comme aussi d’autres espèces de poissons qui se retirent, parce qu’ils se mettent en mouvement quand le lieu où ils sont est échauffé par quelques beaux jours, qui surviennent inopinément. Ils se risquent alors à sortir quelques instants de leur retraite, pour aller se repaître; ce qui leur arrive aussi dans les pleines lunes.

§ 4. Les animaux qui font retraite sont généralement les plus délicats à manger. Mais les primades se blottissent dans la vase. Ce qui l’indique bien, c’est qu’on n’en prend pas durant ce temps, ou que celles qu’on prend ont toujours le dos couvert de limon, et les nageoires toutes pleines de bourbe. Vers la saison du printemps, les poissons se méfient en mouvement, et ils se rendent vers la terre pour s’y accoupler et pour pondre. On prend les femelles pleines; et c’est à ce moment qu’elles semblent le plus à point. A l’automne et en hiver, elles sont moins bonnes. C’est alors aussi que les mâles paraissent être remplis de laite.

§ 5. Tant qu’elles n’ont que des œufs petits, elles sont difficiles à prendre; mais quand leurs portées sont plus grosses, on en prend en quantité, parce qu’alors elles ont l’oestre qui les tourmente.

§ 6. Il y a des poissons qui se retirent dans le sable; d’autres, dans le limon, ne laissant sortir que leur bouche. La plupart se retirent durant tout l’hiver uniquement ; mais les crustacés, les poissons saxatiles, les raies et les sélaciens ne se retirent que dans les jours les plus froids; la preuve, c’est qu’on n’en prend jamais dans les jours où il gèle.

§ 7. Il y a bien aussi quelques espèces de poissons qui se retirent en été, le glaucus, par exemple, qui, dans la chaleur, se retire pendant soixante jours environ. L’âne marin et la dorade se retirent aussi. Ce qui semblerait prouver [600b] que l’âne marin se retire très longtemps, c’est qu’on n’en prend qu’à de très longs intervalles. Une autre preuve qui atteste que les poissons se retirent aussi en été, c’est que la pêche s’en fait au coucher des constellations, et surtout au coucher de l’étoile du Chien. A cette époque, la mer parait toute bouleversée, ce qu’on peut observer mieux qu’ailleurs dans le Bosphore. La vase remonte à la surface, et les poissons sont portés sur les eaux. On prétend encore qu’en agitant à plusieurs reprises le fond de l’eau, ou prend plus de poissons, dans le même filet, la seconde fois que la première. Quand il est tombé de fortes pluies, on aperçoit une foule d’animaux, ou qu’on n’avait jamais vus, ou que du moins on n’avait vus que très rarement.

CHAPITRE XVIII : De la retraite des oiseaux

Erreur à ce sujet; ils ne se retirent pas tous dans les climats chauds; pas de distinction entre les oiseaux à ongles recourbés ou les oiseaux à ongles droits; cigogne, merle, tourterelle, alouette, ramier, milan, chouette.

§ 1. Il y a beaucoup d’oiseaux qui se retirent; et ce n’est pas toujours pour émigrer dans les climats chauds, comme on le suppose ordinairement. Mais les uns, vivant dans des lieux voisins de ces climats, comme les milans et les hirondelles, émigrent dans les contrées plus chaudes; les autres, qui en sont plus loin, ne migrent pas; et ils se cachent. On a trouvé bien souvent des hirondelles tout amaigries dans des trous, et vu des milans sortir de ces mêmes trous, quand ils se montrent pour la première fois de l’année.

§ 2. Les oiseaux à ongles recourbés ou à ongles droits se retirent indistinctement; ainsi la cigogne et le merle, la tourterelle et l’alouette se retirent. On s’accorde à reconnaître que le fait est certain surtout pour la tourterelle; car personne, pour ainsi dire, ne peut se vanter d’avoir jamais vu une tourterelle en hiver. Quand la tourterelle commence sa retraite, elle est fort grasse; et bien que, durant la retraite, elle perde ses plumes, elle n’en conserve pas moins toute sa graisse.

§ 3. Parmi les ramiers, quelques-uns se retirent; quelques autres ne se retirent pas; mais ils émigrent en même temps que les hirondelles. La grive et l’étourneau se cachent; et parmi les oiseaux à serres recourbées, le milan et la chouette se cachent durant un petit nombre de jours seulement.

CHAPITRE XIX : De la retraite des vivipares quadrupèdes

Les ours; on ignore la vraie cause de leur retraite; ils y deviennent très gras, tout en n’y mangeant quoi que ce soit; influence de ce jeûne sur leurs intestins; le loir, le rat blanc du Pont; animaux qui font peau neuve; les serpents se dépouillent deux fois par an; explication de ce changement; dépouillement chez les insectes: dépouillement chez quelques poissons: les langoustes, les écrevisses et les cancres; dépouillements répétés deux ou plusieurs fois par an.

§ 1. Parmi les vivipares et les quadrupèdes, les porcs-épics et les ours se retirent. On ne peut pas faire le moindre doute que les ours sauvages ne se retirent; mais on ne sait pas bien si c’est pour éviter le froid, ou pour toute autre cause. Durant ce temps, les mâles et les femelles engraissent excessivement, au point de ne plus pouvoir bouger qu’avec peine.

§ 2. C’est aussi vers ce [601a] temps que la femelle met bas; et elle reste cachée jusqu’au moment où elle peut faire sortir ses petits oursons. C’est ce qu’elle fait au printemps, trois mois environ après le tropique. Sa retraite est d’au moins quarante jours. Sur ces quarante jours, on prétend qu’il y en a deux fois sept dans lesquels l’ours ne bouge pas du tout. Après ces quatorze jours, il reste dans sa retraite; mais il s’y meut, et il est éveillé. Personne n’a jamais pris une ourse qui fût pleine ; ou du moins, c’est là un fait extrêmement rare.

§ 3. Durant tout ce temps, il est certain que les ours ne mangent. pas du tout, puisqu’ils ne sortent pas; et quand alors on en prend, on leur trouve toujours l’estomac et les entrailles tout vides. On prétend même que, ne prenant aucune nourriture, les entrailles de l’ours se soudent presque entièrement; et de là vient que l’ours, à peine sorti de sa retraite, va manger de l’arum, pour séparer l’intestin et lui rendre sa largeur. Le loir se retire dans le tronc des arbres, et alors il y devient fort gras. Le rat blanc du Pont a la même retraite.

§ 4. Parmi les animaux qui se retirent, il y en a qui dépouillent ce qu’on appelle leur vieille peau ; c’est la peau la plus superficielle, et l’enveloppe de tous les organes essentiels. Si l’on ne sait pas précisément quelle est la cause de la retraite de l’ours, parmi les animaux terrestres et vivipares, ainsi que nous venons de le dire, on sait que la plupart des animaux à peau écailleuse changent de peau, quand en effet leur peau est molle, et qu’elle n’est pas de la nature de l’écaille, comme l’est la carapace de la tortue; on se rappelle que la tortue et l’émys sont de la classe des peaux-écailleuses. On peut citer, parmi les animaux qui changent de peau, parce que leur peau est molle, le stellion, le lézard et surtout les serpents.

§ 5. C’est au printemps qu’ils se dépouillent, quand ils sortent de leur cachette ; et ils se dépouillent une seconde fois, à l’automne. Les vipères se dépouillent aussi de leur vieille peau au printemps et à l’automne; et il n’est pas exact, comme quelques-uns l’affirment, que cette espèce de serpents soit la seule qui ne change pas de peau.

§ 6. Quand les serpents se dépouillent, c’est d’abord par les yeux que commence toujours le dépouillement; et si l’on ne connaît pas le fait, ou croirait qu’ils deviennent aveugles. Des yeux, le dépouillement s’étend à la tête, qui paraît blanche avant le reste du corps. En une nuit et un jour, la vieille peau se détache tout entière, à partir de la tête jusqu’à la queue. Le dépouillement se fait du dedans au dehors; et le serpent se dépouille, [601b] comme les foetus se débarrassent de leurs chorions.

§ 7. C’est encore de la même manière que ce changement de peau se fait chez les insectes, qui se dépouillent aussi, comme la silpha, l’empis et les coléoptères tels que le kantharos. Tous se dépouillent après leur naissance: et de même que dans les vivipares, c’est le chorion qui se déchire, et que c’est l’enveloppe dans les larvipares, de même la chose se passe dans les abeilles et les cri-cri. Les cigales, une fois dépouillées vont se mettre sur des oliviers ou sur des roseaux. Elles sortent en brisant leur enveloppe; et en laissant échapper un peu de liquide, elles se mettent à voler et à chanter presque aussitôt.

§ 8. Dans les poissons de mer, les langoustes et les écrevisses se dépouillent, tantôt au printemps, d’autres fois à l’automne, après la ponte. Quelquefois, on a pris des langoustes qui avaient les parties voisines du tronc encore toutes molles, parce que l’écaille y était déjà rompue, tandis que les parties inférieures étaient encore dures, parce que l’écaille n’y était pas rompue comme en haut.

§ 9. C’est que les langoustes ne se dépouillent pas comme les serpents. Elles se retirent pendant cinq mois. Les crabes cancres dépouillent aussi leur vieille peau ; tout le monde en est d’accord pour ceux qui ont la peau molle. On prétend encore que les cancres qui ont la peau comme les huîtres se dépouillent également : par exemple, les maïas et les Vieilles. Quand les cancres se sont dépouillés, leurs coquilles deviennent tout à fait molles; et ils ont alors grand-peine à marcher. Ces animaux, d’ailleurs, se dépouillent, non pas une fois, mais plusieurs fois dans l’année.

§ 10. Voilà donc ce qu’il y avait à dire sur les animaux qui se retirent- sur les époques et les conditions de leur retraite et sur le moment où ils changent de peau.

CHAPITRE XX : De l’influence des saisons sur les animaux

Les oiseaux aiment la chaleur; les poissons aiment la pluie; erreur d’Hésiode sur l’aigle, qu’il fait boire: les oiseaux boivent très peu; altération de leurs plumes quand ils sont malades; influence de la pluie et des eaux douces sur les poissons; quelques exceptions; poissons qui ont une pierre dans la tête; le muge, le capiton et le myrinos sont rendus aveugles par la pluie, et ils s’en trouvent fort mal; lac près de Nauplie d’Argolide; exemples divers de la Dorade, de l’Acharnas et du Coracin; lieux favorables aux poissons par leur végétation et par leur exposition, soit au nord, soit au midi; l’oestre des thons et des espadons; les thons aiment beaucoup la chaleur; temps propices à la pêche; il n’y a pas de maladies contagieuses dans les poissons de mer; il n’y en a pas non plus dans les poissons d’eau douce; quelques-unes de leurs maladies spéciales; action du bouillon-blanc sur les poissons; pécheurs Phéniciens; différents procédés de pêche; pêche des pourpres; fraude pour les faire peser davantage; les peignes roux de l’Euripe Pyrrhéen; les bivalves et les univalves. – Résumé.

§ 1. Les animaux ne se trouvent pas également bien de toutes les saisons, ni de tous les excès de la température. La santé et la maladie diffèrent pour eux selon les saisons, dans les espèces différentes; et en général, il n’y a pas de conditions qui soient indistinctement communes à tous. Ainsi, les oiseaux aiment les grandes chaleurs, à la fois pour leur santé générale et pour leurs pontes ; et on le voit bien pour les ramiers, par exemple. Pour les poissons, à l’exception de quelques-uns, ce sont de grandes pluies qui leur conviennent. Au contraire, ce qui nuit aux uns et aux autres, ce sont, pour les oiseaux, des années pluvieuses, et pour les poissons, des années brûlantes.

§ 2. C’est que, d’une manière toute générale, boire beaucoup fait mal aux oiseaux. Ceux qui ont des serres ne boivent, pour ainsi dire, [602a] pas du tout, ainsi qu’on l’a déjà remarqué. Il semble qu’Hésiode a méconnu ce fait, puisque, dans le récit du siège entrepris par Ninus, il raconte que l’aigle qui était en tête des augures avait bu. Les autres oiseaux boivent; mais ils boivent peu, ainsi que tous les animaux qui ont le poumon spongieux et qui sont ovipares.

§ 3. Quand les oiseaux sont malades, on le voit sur-le-champ à leur plumage; leurs plumes sont tout en désordre, et elles n’ont plus la même disposition que quand l’animal est en pleine santé.

§ 4. Comme on vient de le dire, la plus grande partie des poissons s’arrangent mieux des années pluvieuses, parce qu’alors ils trouvent une nourriture plus abondante ; mais, en général, la pluie leur convient, de même qu’aux plantes de la terre: et c’est ainsi que l’on a beau arroser les légumes, ils profitent toujours davantage par la pluie. Les roseaux qui naissent dans les étangs subissent le même effet ; et ils ne se développent presque pas tant qu’il n’y a pas de pluie.

§ 5. Ce qui prouve cette influence sur les poissons, c’est que la plupart émigrent pour passer l’été dans le Pont-Euxin, parce que l’eau y est plus douce, à cause des rivières que celte mer reçoit, et dont les eaux apportent toujours une nourriture abondante. Il y a même beaucoup de poissons qui remontent les rivières, et qui se trouvent fort bien dans leurs eaux et dans les étangs qu’elles forment, comme le boniton et le muge. Les goujons deviennent très gras dans les rivières; et, en général, ce sont les régions où il y a le plus de lacs qui ont les poissons les meilleurs.

§ 6. De toutes les eaux, celles qui conviennent le mieux à la plupart des poissons sont les pluies d’été, et aussi, lorsque le printemps, l’été et l’automne ont été pluvieux, et que l’hiver a été serein et beau. Pour tout dire eu un mot, quand l’année a été bonne pour les hommes, la plupart des poissons s’en trouvent également bien. Ils se trouvent fort mal dans les lieux froids ; et en hiver, ceux qui souffrent le plus sont les poissons qui ont une pierre dans la tête, tels que le chromis, le loup, la sciaena et le phagre. Cette pierre est cause qu’ils sont gelés par le froid, et ils périssent.

§ 7. Si la pluie est bonne pour la plupart des poissons, [602b] il en est tout autrement pour le muge, le capiton, et le poisson qu’on appelle quelquefois le marinos. Quand les pluies sont par trop abondantes, la plupart de ces poissons en sont très vite aveuglés. C’est surtout en hiver que les capitons souffrent de ce mal; leurs yeux deviennent tout blancs; ceux qu’on pèche alors sont très maigres: et ils ne tardent pas à périr complètement. Mais ce n’est peut-être pas l’excès de pluie qui leur fait tant de mal; c’est plutôt le froid. C’est ainsi que, dans bien des endroits, et notamment dans un lac qui est près de Nauplie d’Argolide on a pris, par un hiver rigoureux, une quantité de capitons aveugles; et bon nombre aussi de ceux qu’on y a péchés avaient des yeux tout blancs.

§ 8. La dorade souffre aussi de l’hiver: mais c’est de la chaleur que souffre l’acharnas, qui en devient tout maigre. C’est peut-être le coracin qui, à l’opposé de tous les poissons, profite le plus des années sèches; et cela tient à ce que la sécheresse coïncide presque toujours avec la chaleur.

§ 9. Selon aussi que les poissons vivent naturellement près de terre ou dans la haute mer, les différents lieux leur sont favorables, sous ces deux aspects différents. Ceux qui vivent dans les deux conditions y profitent également, dans l’une et dans l’autre. Il y a aussi des lieux privilégiés où ils réussissent à merveille; mais en général, on peut dire que les lieux où il y a beaucoup d’algue leur conviennent le mieux. Ceux qu’on y pêche sont plus gras, même quand ce sont des poissons qui vivent en tous lieux, quels qu’ils soient. Les poissons qui mangent des algues en trouvent en abondance dans ces parages; et ceux qui sont carnivores y trouvent des poissons en plus grande quantité.

§ 10. L’exposition des lieux fait encore une grande différence, selon qu’ils sont au nord ou au midi. Les poissons longs se plaisent davantage dans les endroits exposés au nord; et dans un même lieu, on prend plus de poisson long en été, dans les parties nord, que de poisson large. Les thons et les espadons sont tourmentés par l’oestre vers l’époque où la canicule se lève; tous deux ont alors, auprès des nageoires, cette espèce de larve qu’on appelle oestre, assez semblable à un scorpion, et de la grosseur d’une araignée. Ces oestres leur causent une si vive douleur que parfois l’espadon saute hors de l’eau, presque autant que le dauphin; ce qui fait qu’assez souvent ils bondissent dans les barques.

§ 11. De tous les poissons, les thons sont ceux qui aiment le plus la chaleur; ils viennent, pour la trouver, jusque sur le sable des côtes, [603a] où ils se chauffent; et ils se tiennent à la surface de l’eau. Les tout petits poissons échappent aux grands, qui les laissent pour en poursuivre de plus gros ; mais en recherchant la chaleur, ils détruisent en masse les œufs et le frai, et ils anéantissent ainsi tout ce qu’ils touchent.

§ 12. Le moment le meilleur pour prendre le poisson, c’est au lever du soleil et après qu’il est disparu; ou, d’une manière générale, à son lever et à son coucher. C’est là, dit-on, les vrais coups de filets; aussi est-ce à ce moment que les pêcheurs lèvent leurs engins, parce que c’est surtout à ces instants de la journée que les yeux des poissons les trompent le plus; dans la nuit, ils restent en repos; et ils voient mieux à mesure que la lumière devient plus forte.

§ 13. Il ne semble pas que les poissons soient exposés à des maladies contagieuses, comme le sont souvent exposés les humains, et, parmi les animaux quadrupèdes, les chevaux, les bœufs, et quelques autres espèces, soit domestiques, soit sauvages. Cependant, ils sont malades aussi à leur manière; et la preuve qu’en donnent les pêcheurs, c’est qu’on en prend quelquefois de très maigres et qui sont tout pareils à des malades et absolument décolorés, au milieu d’autres poissons nombreux et gras de la même espèce, qu’on a pêchés en même temps qu’eux.

§ 14. Voilà ce qu’on observe sur les poissons de mer.

§ 15. Quant aux poissons de rivières et d’étangs, il n’y a jamais non plus de contagion parmi eux; mais quelques-uns ont des maladies spéciales; par exemple, dans la canicule, le glanis, qui nage en haut de l’eau, y est atteint par les rayons de l’astre; et les coups de tonnerre violents l’étourdissent. La carpe éprouve aussi cet effet, mais moins vivement. Les glanis dans les bas-fonds sont piqués par le dragon-serpent, et ils meurent en quantité.

§ 16. Un ver qui se produit dans le baléros et le tilon les force de remonter à la surface, et les rend malades; le poisson, remontant à la surface de l’eau, y meurt, sous la chaleur qui le tue. La chalcis est sujette à un mal violent; des poux qui se développent en nombre considérable sous ses branchies, la font périr. Aucun autre poisson n’est exposé à un mal de ce genre.

§ 17. Les poissons meurent du bouillon-blanc; et voilà pourquoi on leur fait la chasse en jetant de cette plante dans les cours d’eau et dans [603b] les marais; les Phéniciens pêchent même ainsi les poissons de mer.

§ 18. On fait encore deux autres espèces de pêche. Comme, en hiver, le poisson fuit les eaux profondes des rivières, car alors l’eau douce est très froide, on fait un fossé qui de la terre sèche va jusqu’à l’eau; on recouvre ce fossé de branchages et de pierres, et l’on en fait une sorte de goulot, qui a sa sortie sur la rivière; quand il gèle, on y prend des poissons à la nasse. On fait une autre pêche, été comme hiver également. On construit au milieu de l’eau une enceinte avec des broussailles et des pierres, et ou n’y laisse qu’une bouche, où l’on dépose une nasse ; et l’on y prend le poisson en enlevant les pierres.

§ 19. Les testacés aiment en général les années pluvieuses, et tous s’en trouvent bien, si ce n’est les pourpres. On peut s’en convaincre en mettant des pourpres à l’embouchure d’une rivière; dès qu’elles ont goûté de l’eau douce, elles meurent le jour même. Cependant, la pourpre vit encore cinquante jours après qu’on l’a sortie de l’eau; elles se nourrissent mutuellement les unes les autres d’une algue et d’une mousse qui se forment sur leurs coquilles. Ce que les pêcheurs leur jettent pour les nourrir n’est, dit-on, qu’un moyen de les grossir pour les faire peser davantage.

§ 20. Les grandes chaleurs sont nuisibles à tous les autres poissons, en les faisant maigrir et en les rendant moins bons. C’est surtout dans ces conditions que les peignes deviennent roux. Dans l’Euripe Pyrrhéen, les peignes manquèrent un jour absolument, non pas seulement à cause de l’engin dont les pêcheurs s’étaient servis pour les racler, mais aussi à cause des chaleurs excessives. Ce qui fait que les autres testacés se trouvent bien des années pluvieuses, c’est qu’alors l’eau de mer devient moins salée. Le froid empêche qu’on n’en trouve dans le Pont-Euxin, non plus que dans les rivières qui s’y jettent, si ce n’est quelques rares bivalves; car les univalves gèlent encore plus aisément par les grands froids.

§ 21. Voilà ce qu’on avait à dire de l’action des saisons sur les animaux aquatiques.

CHAPITRE XXI : Du porc et de ses trois maladies

L’esquinancie, les écrouelles, mal de tête et flux de ventre ; manières de soigner ces maladies; traitement de l’esquinancie; le grêlon; description de celte maladie spéciale au cochon; parties du corps où le grêlon se produit; âge où le porc en peut être atteint; nourriture du cochon; elle doit être variée, comme pour tous les autres animaux; effets divers de leurs aliments; effets des glands sur les truies pleines, et aussi sur les brebis.

§ 1. Parmi les quadrupèdes, les porcs sont sujets à trois maladies. L’une s’appelle le branchos (esquinancie); et dans cette maladie, c’est surtout sur les mâchoires et sur les bronches que se porte l’inflammation. Elle se montre aussi [604a] sur toute autre partie du corps, assez souvent au pied, et parfois aussi à l’oreille. L’organe attaqué et tout ce qui l’avoisine se sèche et se pourrit, jusqu’à ce que l’inflammation soit parvenue au poumon; et alors, l’animal meurt. Les progrès de la maladie sont rapides; et le porc cesse de manger dès qu’elle commence, quelque faible qu’elle soit au début. Dès que les porcherons s’en aperçoivent au moindre symptôme, ils n’ont pas d’autre remède que d’amputer l’organe entier qui est atteint.

§ 2. Les deux autres maladies du porc s’appellent toutes les deux du même nom de craura (écrouelles). L’une consiste en une douleur et une pesanteur de tête, auxquelles les porcs succombent presque toujours; l’autre est un flux de ventre. Cette seconde maladie parait être incurable; on soigne l’autre en mettant du vin sous le groin de l’animal, et en le lui frottant avec ce vin. Mais il est bien difficile de conjurer cette maladie; et le porc est perdu en trois ou quatre jours.

§ 3. Quant au branchos (esquinancie), c’est surtout quand l’été est prospère et fécond et que les animaux sont très gras, qu’il éclate. Il est bon alors de leur donner des mûres, et de les faire baigner à grande eau et à l’eau chaude; il est bon aussi de les saigner sous la langue.

§ 4. Les porcs dont la chair est aqueuse, ont comme des grêlons aux jambes, au cou et aux épaules: ces sortes de grêlons viennent surtout dans ces parties. Tant qu’il y en a peu, la chair reste douce et bonne: quand les grêlons se multiplient, elle devient huileuse et perd son goût. On reconnaît sans peine que les porcs ont ces grêlons, parce qu’ils se produisent plus particulièrement au bas de la langue; et quand on arrache à l’animal quelques soies sur le front ces poils viennent avec un peu de sang. Lorsque les grêlons se produisent aux pieds de derrière l’animal ne peut rester un instant tranquille.

§ 5. Les porcs, d’ailleurs, n’ont pas de grêlons, quand qu’ils ne se nourrissent que de lait. On guérit le grêlon en donnant de la tipha (du seigle), qui est, en même temps, pour les porcs un très bon aliment. Ce qui les engraisse et les nourrit le mieux. ce sont les pois et les figues. En général, il ne faut pas leur donner une nourriture uniforme; et il est bon de la varier. Le porc aime à la changer, comme tous les autres animaux ; tels aliments, dit-on, les gonflent; tels autres leur font de la chair; tels autres, de la graisse. On dit aussi que les glands leur sont très agréables, mais qu’ils rendent la chair huileuse; et que, si les truies en mangent [604b] par trop, quand elles sont pleines, elles avortent. Le même accident se produit sur les brebis, pour lesquelles cet effet des glands est encore bien plus aisé à constater. Le porc est, d’ailleurs, à notre connaissance, le seul animal qui, ait le grêlon.

CHAPITRE XXII : Des maladies des chiens

La rage, l’esquinancie et la goutte; l’homme mordu par le chien ne contracte pas la rage; le chameau; l’éléphant; les maladies des bœufs; la goutte et l’écrouelle; leur traitement.

§ 1. Les chiens peuvent avoir trois maladies : la rage, l’esquinancie et la goutte. La rage les rend furieux; et quand ils mordent, tous les animaux mordus par eux contractent la rage, excepté l’homme. Sauf l’homme, la maladie de la rage emporte tout ce que les chiens ont mordu, comme elle les emporte eux-mêmes.

§ 2. L’esquinancie tue également les chiens; et il est bien rare qu’ils réchappent de la goutte. La rage prend aussi les chameaux. Quant aux éléphants, on prétend qu’ils ne sont pas sujets aux autres maladies, mais qu’ils ont seulement des vents qui les font beaucoup souffrir.

§ 3. Les bœufs qui vivent en troupeaux ont deux maladies, la goutte d’abord, et ce qu’on appelle chez eux, la craura (écrouelle). Leurs pieds enflent quand ils sont atteints de la goutte; mais ils n’en meurent pas; et ils ne perdent même pas leurs sabots; on les leur fortifie, en les frottant de bitume chaud. Dans la craura, le souffle devient chaud à courts intervalles ; en fait, la craura est pour le bétail ce que la fièvre est pour l’homme. Les symptômes de la maladie sont les oreilles tombantes et une répugnance pour la nourriture. L’animal succombe vite, et quand on ouvre l’animal, on trouve les poumons pourris.

CHAPITRE XXIII : Des maladies des chevaux

Selon qu’ils sont en liberté, ou à l’écurie; la goutte et ses symptômes; la colique, le tétanos, l’orge, la nymphe; symptômes de ces maladies; autres maladies du cheval, la cardialgie, la cystite; parasites redoutables aux chevaux, le staphylin, la mygale, la chalcis; le cheval est sujet à presque toutes les maladies de l’homme; la sandaraque lui est fatale; la mauvaise odeur d’une lampe qui s’éteint fait avorter les juments; l’hippomane; contes débités à ce sujet; le cheval se plaît dans les prés marécageux; il aime à boire son eau trouble ; le bœuf est tout le contraire.

§ 1. Les chevaux qui ne sont pas en pâture sont exempts de toutes les maladies sauf la goutte. Ils en souffrent beaucoup; et parfois, ils en perdent leurs soles; mais quand ils les ont perdues, ils les refont vite; et en même temps que l’une tombe, l’autre se reforme en dessous.

§ 2. Le symptôme de la maladie, c’est le tressaillement du testicule droit, ou bien un petit creux et une sorte de ride qui se forme un peu au-dessous du milieu des naseaux.

§ 3. Les chevaux qu’on nourrit à l’écurie sont sujets aux maladies les plus nombreuses. D’abord, ils prennent la colique. Ce qui annonce la maladie, [605a] c’est qu’ils ramènent les jambes de derrière sous les jambes de devant, et qu’ils les en rapprochent presque à les choquer. Quand le cheval, après être resté plusieurs jours sans manger, devient furieux, on le soulage en lui tirant du sang et en lui ouvrant la veine.

§ 4. Le cheval a aussi le tétanos ; dans cette affection, le symptôme consiste en ce que toutes les veines, la tête, le cou, sont excessivement tendus, et que l’animal a les jambes toutes droites et raides. Les chevaux deviennent encore purulents. Ils sont également exposés à une autre maladie, qu’on appelle « faire de l’orge ». Voici comment elle se manifeste : le voile du palais devient mou; et la respiration devient brûlante. Ces maladies sont incurables à tous les soins; et il faut qu’elles s’apaisent d’elles-mêmes.

§ 5. Les chevaux sont encore atteints de cette affection qu’on appelle la nymphe, qui les prend quand ils entendent le son de la flûte ; et de cette autre affection de baisser les yeux et de regarder en bas. Si l’on monte une bête qui est dans cette disposition, elle se met à tourner sur elle-même, jusqu’à ce que quelqu’un vienne à l’arrêter. Le cheval malade baisse toujours la tête, même quand il a la rage; et ce qui indique cette maladie, c’est qu’il abaisse les oreilles vers la crinière et qu’il les redresse ensuite: il a des défaillances, et il est haletant.

§ 6. D’autres maladies incurables du cheval, c’est d’abord la cardialgie, qui se manifeste par la palpitation des flancs. C’est ensuite le déplacement de la vessie, qu’on reconnaît à l’impossibilité d’uriner, qui fait que l’animal lève les pieds et les hanches. Le cheval est aussi très malade, s’il avale un staphylin, insecte de la grosseur d’une sphondyle.

§ 7. La morsure de la mygale fait du mal au cheval, comme à toutes les autres bêtes de trait ; et elle produit des pustules. La morsure est encore plus dangereuse si la mygale était pleine; les pustules crèvent en ce cas; mais autrement, elles ne crèvent pas. Une autre morsure qui tue les chevaux, ou du moins les faits beaucoup souffrir, c’est celle de la bête qu’on appelle tantôt la chalcis, tantôt la zignis. Elle ressemble aux petits lézards, et sa couleur est celle des serpents aveugles.

§ 8. D’une manière générale, les gens dont c’est la pratique assurent que le cheval a presque toutes les maladies de l’homme, de même, que les moutons en sont également atteints. La sandaraque est un poison qui lue les chevaux, et généralement les bêtes de somme ; on donne ce poison dans de l’eau, où on l’a fait dissoudre. L’odeur d’une lampe qui s’éteint suffit pour faire avorter une jument; [605b] et quelquefois, le même accident se produit chez des femmes enceintes.

§ 9. Voilà ce que nous savons des maladies des chevaux. Quant à l’excroissance qu’on appelle l’Hippomane, elle se produit, comme on l’a déjà dit, sur les poulains: les juments lèchent cette excroissance, et la font disparaître en finissant par la manger. Mais toutes les fables qu’on débite à ce sujet ne sont guère que les inventions des femmes, et des gens qui se livrent aux incantations. Ce dont on convient davantage, c’est que les juments rejettent ce qu’on appelle le Pôlion, avant de mettre bas leur poulain.

§ 10. Les chevaux reconnaissent le hennissement des chevaux contre lesquels ils ont antérieurement combattu. Ils se plaisent dans les prés et dans les marécages, parce qu’ils aiment l’eau trouble, et que quand l’eau qu’ils y trouvent est pure, ils la piétinent avant de la boire, et s’y baignent après avoir bu. Le cheval est essentiellement un animal qui aime à se baigner et qui aime l’eau; et c’est bien là aussi ce qui constitue la nature de l’Hippopotame. Le bœuf est tout l’opposé du cheval; et si l’eau n’est pas pure, fraîche et sans mélange, il se refuse à la boire.

CHAPITRE XXlV : L’âne n’a qu’une seule maladie

Appelée la mélide; elle se déclare surtout à la tête, où elle n’est pas mortelle ; elle l’est au poumon; l’âne ne supporte pas le froid.

§ 1. Les ânes n’ont guère qu’une seule maladie; elle s’appelle la mélide. Elle se déclare d’abord à la tête de l’animal, et il lui sort par les naseaux un liquide épais et roussâtre. Si le mal tombe sur le poumon, la bête en meurt. Mais quand l’affection n’est qu’à la tête, elle n’est pas tout d’abord mortelle.

§ 2. L’âne est un des animaux qui supportent le moins bien le froid; et de là vient qu’on ne trouve pas d’ânes, ni dans le royaume du Pont, ni en Scythie.

CHAPITRE XXV : Des maladies des éléphants

Ce sont surtout des vents; l’éléphant avale de la terre et des pierres: diarrhée des éléphants; remèdes divers: boisson de l’huile: ses effets; moyen d’en faire boire aux éléphants qui n’en veulent pas.

§ 1. Les éléphants n’ont que des maladies qui consistent dans des vents: et alors, ils ne peuvent rendre, ni leur excrément liquide, ni celui du ventre. Lorsque l’éléphant mange de la terre, il en est tout affaibli, si cette nourriture n’est pas continuelle; s’il s’y habitue. il ne s’en trouve pas plus mal. Parfois même, il avale des pierres.

§ 2. L’éléphant est sujet aussi à être pris de diarrhée; dans cette affection, on le guérit en lui donnant à boire de l’eau chaude, et à manger du foin aspergé de miel. Ces deux remèdes arrêtent la diarrhée. Quand la bête est fatiguée par des insomnies, on la guérit eu lui frottant les épaules avec un mélange de sel, d’huile et d’eau chaude. Si [606a] ce sont les épaules qui souffrent, on soulage l’éléphant en y appliquant de la chair de porc, qu’on a fait rôtir.

§ 3. Il y a des éléphants qui boivent de l’huile: d’autres n’en veulent pas boire. On prétend que, si quelque morceau de fer est resté dans le corps d’un éléphant, l’huile l’en fait sortir, pour ceux qui en boivent; et pour ceux qui n’en boivent pas, on fait une décoction de racine qu’on leur fait boire dans de l’huile.

§ 4. Telles sont donc les maladies qui affectent les quadrupèdes.

CHAPITRE XXVI : Des maladies des insectes

Et spécialement des abeilles; bêtes qui détruisent leurs gâteaux de cire, et rendent les essaims malades: la rouille des fleurs nuisible aux abeilles; effet de l’huile sur les insectes.

§ 1. Les insectes se portent bien en général quand la saison reste pareille à celle où ils naissent, et que l’année est tout entière, comme le printemps, humide et chaude.

§ 2. Dans les essaims d’abeilles. il se trouve des petites bêtes qui détruisent les gâteaux de cire, et notamment une larve qui file comme une araignée. et qui détruit leurs gâteaux. Ou l’appelle tantôt le cléros, tantôt le pyrauste. Il produit dans le gâteau un petit animal tout pareil à lui, et qui est comme une petite araignée. L’essaim tout entier en devient malade.

§ 3. Une autre petite bête ressemble au papillon qui vole autour des lampes. Cet animal produit et dépose dans le gâteau un tas de duvet; les abeilles n’osent pas le piquer de leurs dards, et il n’y a que la fumée qui puisse le chasser. Il se présente aussi, dans les essaims, des chenilles qu’on appelle des tarières, et dont les abeilles ne savent pas non plus se défendre.

§ 4. Ce qui plus que tout le reste rend les abeilles malades, c’est la rouille qui atteint les fleurs; et ce sont, en outre, les années sèches qui leur sont fatales. Tous les insectes meurent si on les frotte d’huile; et si ou leur en met une goutte sur la tête et qu’on les expose au soleil, ils périssent à l’instant.

CHAPITRE XXVII : De l’influence des climats sur les animaux

Sur leur taille et la durée de leur existence; différences très marquées entre des lieux très voisins; exemples divers; une rivière, un chemin qui sépare des cantons suffisent à faire de grandes différences; citation de Ctésias ; Inde, Syrie, Libye, citation d’Homère; l’Égypte comparée à la Grèce ; explication de ces différences ; de l’influence de la température; lézards d’Arabie; serpents monstrueux de Libye; lions d’Europe; comparaison de l’Europe et de l’Asie; monstres de Libye ; explication des accouplements entre espèces différentes; chiens croisés de Laconie, chiens croisés de l’Inde.

§ 1. En générai, les animaux varient selon les climats; ainsi, de même que quelques-uns ne vivent pas du tout dans certaines contrées, de même dans certaines contrées, où ils peuvent vivre, ils sont plus petits; leur vie y est plus courte, et ils ne s’y portent pas bien. Quelquefois, ces différences sont sensibles dans des régions très rapprochées les unes des autres; et, par exemple, en certains endroits de la Milésie fort voisins entre eux, il y a des cigales dans ceux-ci; il n’y en a point dans ceux-là.

§ 2. Dans l’île de Céphalonie, une rivière sépare deux cantons, l’un où l’on trouve la cigale, et l’autre où elle ne se trouve plus. Dans la Pordosélène, un chemin seulement sépare les cantons où en deçà il y a des belettes; et où au delà, il n’y en a point. En Béotie, il y a beaucoup de taupes aux environs d’Orchomène, [606b] tandis que dans la Lébadie, qui en est toute voisine, il n’y en a point; et si l’on en apporte, elles ne veulent point y fouiller la terre.

§ 3. A Ithaque, les lièvres ne vivent pas, si l’on en apporte et qu’on les y lâche; mais on les trouve bientôt morts sur la côte, tournés vers l’endroit d’où on les a apportés. En Sicile, on ne voit pas de fourmis-cavalières; et jadis à Cyrène, il n’y avait pas de grenouilles coassantes.

§ 4. On ne trouverait pas dans la Libye entière, ni un sanglier, ni un cerf sauvage, ni une chèvre sauvage. Dans l’Inde, à ce que prétend Ctésias, d’ailleurs si peu digne de foi, on ne trouve, ni porc, ni sanglier; et tous les animaux qui n’ont pas de sang et qui ont des écailles y sont d’une grandeur démesurée. Dans le Pont-Euxin, on ne trouve, ni de mollusques, ni de testacés, si ce n’est eu quelques endroits et en très petit nombre. Au contraire, dans la mer Rouge, tous les testacés sont énormes.

§ 5. En Syrie, les moutons ont des queues larges d’une coudée; et les chèvres y ont des oreilles longues d’une palme et de quatre doigts ; quelques-unes même les ont traînantes jusqu’à terre. Les bœufs, ainsi que les chameaux, y ont des crinières au sommet des épaules. En Lycie, on tond les chèvres, comme ailleurs on tond les moutons. En Libye, les béliers qui ont des cornes les ont en naissant; et ce ne sont pas les mâles seulement, comme le dit Homère; ce sont aussi les autres. Dans le Pont, du côté de la Scythie, c’est tout le contraire; et les béliers y sont sans cornes.

§ 6. En Égypte, certains animaux, comme les bœufs et les moutons, sont plus grands que dans la Grèce; certains autres sont plus petits : les chiens, les loups, les lièvres, les renards, les corbeaux, les éperviers: D’autres encore y sont de la même grosseur à peu près : les corneilles, par exemple, et les chèvres. On explique ces différences par celle de la nourriture, abondante pour les uns, difficile et rare pour les autres, tels que les loups et les éperviers ; presque nulle pour les carnivores, parce que les petits [607a] oiseaux y sont peu nombreux; et aussi pour les lièvres et pour tous les animaux qui ne sont pas carnivores, parce que les fruits n’y durent pas longtemps, ni ceux des arbres, ni ceux des arbustes.

§ 7. Dans bien des contrées, c’est la température seule qui est cause de ces variétés; et c’est ainsi qu’en Illyrie, en Thrace, en Épire, les ânes sont petits, et qu’il n’y en a même plus eu Scythie et dans la Celtique, parce que ces animaux supportent mal le froid. On trouve en Arabie des lézards qui ont plus d’une coudée de long; les rats domestiques y sont plus grands que les rats des champs. Leurs pattes de devant ont la longueur d’une palme; celles de derrière ont à peine la longueur de la première phalange du doigt.

§ 8. En Libye, les serpents sont, à ce qu’on rapporte, d’une grosseur dont ou ne peut se faire une idée. Des navigateurs prétendent avoir trouvé dans ces parages, où ils avaient abordé, de nombreux squelettes de bœufs, qui, évidemment, avaient été dévorés par des serpents; et que remontés dans leur barque, ils y avaient été poursuivis par ces serpents, qui avaient précipité quelques matelots dans la mer, en renversant le canot.

§ 9. Il y a plus de lions en Europe qu’en Asie; et on ne les trouve en Europe que dans la région comprise entre l’Achéloüs et le Nessus. Dans l’Asie, il y a des panthères; en Europe, il n’y en a pas. Généralement, les animaux farouches sont en Asie plus farouches qu’en Europe; mais en Europe, ils ont tous plus de courage. C’est en Libye que les animaux présentent les formes les plus diverses; et de là, le proverbe qui dit que la Libye produit toujours quelque monstre nouveau. C’est que là, en effet, les animaux se rassemblent près des petits cours d’eau du pays, par suite de la sécheresse, faute de pluie; les bêtes d’espèces dissemblables s’y rencontrent; et l’accouplement y devient fécond, si le temps de la gestation est le même, et si la disproportion de taille n’est pas trop grande.

§ 10. Ils s’adoucissent les uns à l’égard des autres, parce qu’ils sont toujours pressés du besoin de boire ; car, au contraire des autres animaux, ils ont besoin de boire plus en hiver qu’en été. En effet, comme les pluies ne viennent guère pendant l’été, ils perdent l’habitude de boire en cette saison; et même les rats du pays meurent quand ils viennent à boire.

§ 11. [607b] Il y a encore d’autres animaux qui naissent du mélange de races différentes; et c’est ainsi qu’à Cyrène les loups s’accouplent aux chiennes, et qu’ils produisent. Les chiens de Laconie viennent d’un renard et d’un chien. On assure aussi que les chiens de l’Inde viennent d’un tigre et d’une chienne, non pas au premier croisement, mais à la troisième génération; car le produit du premier accouplement est encore une bête fauve. On conduit les chiennes; et on les attache, dans un lieu bien désert; mais beaucoup sont dévorées par les tigres, avant qu’il ne s’en trouve un qui soit poussé par le désir ardent de s’accoupler.

CHAPITRE XXVIII : De l’influence des lieux sur le caractère des animaux

Ceux des montagnes sont plus sauvages et plus courageux que ceux des plaines; sangliers de l’Athos; de l’influence des lieux sur la morsure des animaux; scorpions du Pharos et de Carie; des morsures des serpents de tous les pays; l’aspic de Libye; serpent du Silphium; prétendu contrepoison; salive de l’homme; serpent sacré; petit serpent de l’Inde.

§ 1. Les lieux produisent de grandes différences dans le caractère des animaux; et par exemple, les contrées montagneuses et rudes agissent tout autrement que les contrées de plaine et d’accès facile. Les animaux sont, dans les montagnes, d’un aspect plus sauvage; et ils y sont plus courageux, comme on le voit bien pour les sangliers de l’Athos. Pas un des mâles des vallées basses ne serait de force à lutter même contre les femelles de la montagne.

§ 2. La différence des contrées en apporte aussi une très grande dans les morsures des animaux. Ainsi, dans la région du Pharos et dans quelques autres régions, les scorpions ne sont pas dangereux; mais dans d’autres lieux et dans la Carie notamment, ils sont aussi nombreux et aussi grands que redoutables ; l’homme ou la bête qu’ils piquent en meurent toujours. Leur morsure tue les sangliers, qui ne sentent absolument en rien les morsures des autres animaux ; et ce sont surtout les laies de couleur noire que les scorpions attaquent. Les sangliers qui ont été piqués rendent leur mort encore plus rapide, en allant se jeter dans l’eau.

§ 3. Les morsures des serpents diffèrent beaucoup les unes des autres. Ainsi, l’aspic est un serpent de la Libye, dont on tire un poison qui putréfie, et dont la morsure est mortelle. Le silphium cache souvent un petit serpent dont la morsure a pour contrepoison, à ce qu’on prétend, une pierre qu’on prend au tombeau d’un des anciens rois; on la fait tremper dans du vin, qu’on se hâte de boire. Dans quelques parties de l’Italie, la morsure des simples stellions est également mortelle.

§ 4. Tous les animaux à venin ont la morsure d’autant plus dangereuse qu’ils se sont dévorés les uns les autres : par exemple, la vipère ayant mangé un scorpion. Pour la plupart de ces morsures, la salive de l’homme est un puissant contrepoison. il existe un tout petit serpent, qu’on appelle le serpent sacré, qui fait fuir devant lui les plus gros serpents. Il n’a pas plus d’une coudée de long, et il parait comme velu. Tout ce qu’il a mordu se pourrit, et la plaie s’étend circulairement. Il y a encore dans l’Inde un petit serpent, qui est le seul contre la morsure duquel les indigènes n’aient pas de remède

CHAPITRE XXIX : Influence de la gestation sur la chair des animaux

Exemples des testacés et des poissons ; changements selon les saisons ; dans la couleur et le goût des poissons; influence de l’âge sur les poissons et sur les thons destinés à être salés; thon d’une grosseur extraordinaire; observations sur les poissons de rivière et d’étang; en général, les mâles valent mieux que les femelles.

§ 1. [608a] La gestation fait encore une différence dans la bonne qualité des animaux, ou dans leur qualité mauvaise. Ainsi, les testacés, comme les peignes et tous les coquillages et les crustacés, valent mieux durant la gestation, ainsi qu’on le voit pour l’espèce des langoustes. Les testacés ont aussi une gestation, quoiqu’on n’en ait jamais vu aucun s’accoupler et pondre, comme on l’observe pour les crustacés. Les femelles des mollusques sont d’un goût plus délicat quand elles sont pleines; tels sont les petits calmars, les seiches et les polypes.

§ 2. Presque tous les poissons sont bons au début de la gestation; mais à mesure qu’elle avance, les uns sont bons, les autres ne le sont pas. Ainsi, la maenis est très bonne quand elle est pleine. La forme de la femelle est plus arrondie ; le mâle est plus long et plus large. A l’époque où commence la gestation de la femelle, on voit les mâles prendre une couleur noire et se tacheter; et c’est alors qu’ils sont les moins bons à manger. C’est alors aussi qu’on leur donne parfois le nom de Boucs.

§ 3. Les poissons qu’on appelle les grives, les merles et la squille, changent également de couleur selon les saisons, comme on le voit sur quelques oiseaux. Au printemps, ils sont noirs; et le printemps une fois passé, ils redeviennent blancs. La phycis change aussi de couleur; le reste de l’année, elle est blanche; mais au printemps, elle est toute tachetée. C’est le seul des poissons de mer qui fasse un nid, à ce qu’on assure, et qui pond dans les nids qu’il a préparés.

§ 4. La maenis, ainsi qu’on vient de le dire, et la smaris changent de couleur; de blancs qu’étaient d’abord ces poissons, ils muent en été et redeviennent noirs. Ce changement est surtout visible aux nageoires et aux branchies. La femelle du coracin est surtout délicate quand elle est pleine, comme la maenis. Le muge et le loup, et presque tous les autres poissons à écailles, sont mauvais pendant la gestation. Il y en a peu qui, comme le glaucus, soient également bons, que les femelles soient pleines ou ne le soient pas.

§ 5. Les vieux poissons ne sont pas bons; et les thons eux-mêmes en vieillissant ne sont plus bons, même pour les salaisons, parce qu’ils perdent beaucoup de leur chair. C’est bien le même effet qui se produit sur les autres poissons. On reconnaît qu’ils sont vieux à la grandeur et à la dureté de leurs écailles. On a pris une fois un vieux thon qui ne pesait pas moins de quinze talents; la largeur de sa queue était de deux coudées et une palme.

§ 6. Les poissons de rivière et d’étang sont surtout délicats [608b] quand, après la ponte et l’émission de la laite, ils se sont refaits en se nourrissant. Quelques-uns sont bons dans la gestation, comme la saperdis; d’autres ne valent rien alors, comme le glapis. Dans toutes les espèces, les mâles sont meilleurs que les femelles; mais le glanis femelle vaut mieux que le glanis mâle. Dans les anguilles aussi celles qu’on prend pour des femelles sont plus délicates; mais malgré ce nom, ce ne sont pas des femelles, et elles ne diffèrent absolument qu’à la vue.

LIVRE IX : LA VIE DES ANIMAUX

CHAPITRE I : Des mœurs des animaux

Affections de l’âme auxquelles ils participent; différences que produit le sexe, sensibles surtout dans l’espèce humaine; les femelles sont toujours plus douces et plus dociles; chiens de Laconie et de Molossie; croisements utiles; les femelles sont moins courageuses et plus rusées; caractère de la femelle, elle est plus sensible, plus jalouse, plus découragée, plus effrontée et plus fausse; caractère de l’homme, plus brave, plus actif, plus généreux; influence du sexe jusque chez les mollusques; exemple de la seiche mâle et de la seiche femelle.

§ 1. [608b.11] Les mœurs des animaux nous sont moins connues et moins observables quand leur existence est plus cachée et plus courte, que quand leur existence est plus longue. Les animaux ont naturellement une certaine faculté de participer à toutes les affections que l’âme peut éprouver, la prudence et l’audace, le courage et la lâcheté, la douceur et la cruauté, et tous les autres sentiments analogues.

§ 2. Il y en a même qui sont, dans une certaine mesure, susceptibles d’apprendre et de s’instruire, tantôt les uns par les autres, tantôt sous la main de l’homme, pourvu qu’ils aient le sens de l’ouïe, et non seulement tous ceux qui entendent les sons, mais ceux qui peuvent percevoir les différences des signes et les distinguer.

§ 3. Dans toutes les espèces où il y a mâle et femelle, la nature a établi à peu près les mêmes dissemblances dans le caractère des femelles comparé à celui des mâles. C’est ce qu’on peut observer le plus clairement possible sur l’espèce humaine, sur les espèces un peu grandes, et sur les quadrupèdes vivipares. Le caractère de la femelle est toujours plus doux; elle s’apprivoise plus vite; elle souffre plus aisément l’attouchement de nos mains, et elle est plus docile à s’instruire.

§ 4. Ainsi, les chiennes de Laconie sont de bien meilleure nature que les chiens mâles. La race des chiens de Molossie ne l’emporte pas sur les espèces qu’on trouve ailleurs pour nous aider à la chasse ; mais pour surveiller et suivre le bétail, ils se distinguent par leur courage à combattre les bêtes fauves, aussi bien que par leur grandeur. Les individus nés de croisements de chiens de Molossie et de chiens de Laconie tiennent des deux races un courage rare, et une prodigieuse ardeur au travail.

§ 5. Les femelles ont généralement moins de courage que les mâles, sauf dans l’espèce de l’ourse et de la panthère, où la femelle semble être plus courageuse. Dans toutes les autres espèces, les femelles [609a] sont plus douces, plus perfides, moins franches et plus pétulantes; elles sont aussi plus soucieuses de nourrir leurs petits. Pour les mâles, c’est tout le contraire. Ils sont plus braves, plus sauvages, plus simples dans leurs allures et moins rusés.

§ 6. On peut trouver la trace de tout cela dans la totalité des animaux, pour ainsi dire; mais ces phénomènes sont plus sensibles chez les animaux qui ont un caractère plus prononcé ; et par-dessus tous les autres, chez l’homme, parce que la nature de l’homme est achevée, de telle façon que toutes ces affections sont beaucoup plus frappantes en lui.

§ 7. Ainsi, la femme est bien plus que l’homme disposée à la pitié; elle pleure bien plus aisément; elle est aussi plus jalouse que lui et plus portée à se plaindre; elle aime davantage à injurier et à chercher querelle; la femme est en outre plus facile à se décourager, et plus rebelle que l’homme à l’espérance; elle est plus effrontée et plus fausse. Elle se laisse tromper plus aisément; et elle a plus de rancune, On peut ajouter encore que, dans les animaux, la femelle est plus éveillée que le mâle et plus paresseuse; et en général, qu’elle a plus de peine à se mettre en mouvement; elle mange moins. Mais, ainsi qu’on vient de le dire, le mâle a plus de ressources pour secourir les autres; il est plus brave ; et l’on peut voir, jusque dans les mollusques, que, si une seiche est atteinte d’un coup de trident, le mâle vient au secours de la femelle, tandis que la femelle s’enfuit dès que le mâle est frappé.
CHAPITRE II : Des causes de guerre entre les animaux

La nourriture et l’habitation sont les principales; luttes acharnées des phoques; les carnassiers sont en lutte avec tous les autres; les soins de l’homme adoucissent beaucoup les animaux; les crocodiles d’Égypte; nombreux exemples d’animaux qui sont en guerre; oiseaux, serpents, quadrupèdes; quelques espèces vivent en paix; combats furieux des éléphants les uns contre les autres; grande différence de courage entre les éléphants; emploi que les Indiens en font à la guerre; force prodigieuse des éléphants, renversant des murailles et brisant des palmiers; chasse à l’éléphant avec des éléphants apprivoisés; docilité ordinaire de l’éléphant ; moyen de le dompter. – Résumé.

§ 1. Toutes les fois que les animaux habitent les mêmes lieux et qu’ils tirent leur vie des mêmes substances, ils se font mutuellement la guerre. Si la nourriture est par trop rare, les bêtes, même de race semblable, se battent entre elles. C’est ainsi que les phoques d’une même région se font une guerre implacable, mâle contre mâle, femelle contre femelle, jusqu’à ce que l’un des deux ait tué l’autre, ou ait été chassé par lui ; les petits se battent avec non moins d’acharnement.

§ 2. Tous les animaux sont en guerre avec les carnivores, qui mutuellement sont, eux aussi, en guerre avec tous les autres, puisqu’ils ne peuvent vivre que d’animaux. C’est de là que les devins tirent leurs augures de désunion ou d’union entre les humains, prenant les animaux qui se battent entre eux pour signe de désunion ; et pour signes d’union, ceux qui vivent en bon accord les uns avec les autres.

§ 3. Il serait bien possible qu’une nourriture constamment abondante adoucit singulièrement, à l’égard de l’homme, les animaux qu’il redoute aujourd’hui, parce qu’ils restent sauvages, et que les animaux s’adoucissent également ainsi les uns à l’égard des autres. Le soin qu’on a des animaux en Égypte le prouve clairement; comme la nourriture leur est donnée sans leur manquer jamais, les plus sauvages eux-mêmes vivent côte à côte, comme le reste. Ils s’apprivoisent par les soins qu’on en a ; [609b] et par exemple, en quelques endroits le crocodile s’apprivoise avec le prêtre qui est chargé de le nourrir. On peut voir les mêmes faits se reproduire dans d’autres pays, et dans quelques-uns de leurs cantons.

§ 4. L’aigle et le serpent sont ennemis, parce que l’aigle se nourrit de serpents. L’ichneumon et la phalange sont en guerre, parce que l’ichneumon pourchasse les phalanges. Dans les oiseaux, les tachetés, les alouettes, les pies, le verdier, sont ennemis les uns des autres; car ils se mangent mutuellement leurs œufs. La corneille et la chouette se battent. Comme, au milieu du jour, la chouette ne voit pas très clair, la corneille vient lui prendre ses œufs, qu’elle dévore; et la nuit, c’est la chouette qui dévore les œufs de la corneille. L’une est plus forte pendant le jour; l’autre est plus forte pendant la nuit.

§ 5. La chouette n’est pas moins en guerre avec l’orchile, qui vient aussi lui manger ses œufs. Dans le jour, tous les petits oiseaux volent autour de la chouette; et l’on dit que c’est pour l’admirer; mais en volant autour d’elle, ils lui arrachent les plumes; aussi, les oiseleurs prennent-ils les petits oiseaux de toute espèce au moyen de la chouette, qui les attire.

§ 6. L’oiseau surnommé le Sénateur, la belette et la corneille sont en guerre, parce que le sénateur et la belette mangent les œufs de la corneille et ses petits. La tourterelle et la Pyrallis sont ennemis, parce que le lieu où elles trouvent à se nourrir et leur mode de vivre sont les mêmes. Le pic-vert, le Libyen, le milan et le corbeau se font la guerre, parce que le milan ravit au corbeau toutes les proies qu’il peut faire, et que le milan est le plus fort par ses serres et par son vol. C’est donc encore la pâture qui rend ces oiseaux hostiles les uns aux autres.

§ 7. Les oiseaux qui tirent leur nourriture de la mer, ne sont pas entre eux des ennemis moins acharnés : par exemple, le Brenthos, le goéland et la harpé. La buse, le crapaud (grenouille de haie) et le serpent se battent, parce que la buse se nourrit des deux autres. La tourterelle et le verdier sont en guerre; et c’est le verdier qui tue la tourterelle. Au contraire, c’est la corneille qui tue l’oiseau qu’on nomme le typan. L’ægolie et les autres oiseaux pourvus de serres dévorent le calaris ; et la guerre est entre eux tous.

§ 8. Elle règne aussi entre le stellion et l’araignée, parce que le stellion la dévore. Il y a guerre encore entre la pipone et le héron, dont la pipone mange les œufs et les petits. L’ægithe et l’âne se font la guerre, et voici comment. L’âne, en passant près des buissons, y frotte ses plaies pour se gratter; en s’y roulant, et en se mettant à. braire, il fait tomber les œufs et les petits, qui, tout effrayés, sortent du nid. L’ægithe, pour repousser le dommage qu’il souffre, vole sur l’âne et lui pique [610a] ses plaies.

§ 9. Le loup fait la guerre à l’âne, au taureau et au renard. Comme il est carnivore, il se jette sur les bœufs, les ânes et les renards. Le renard et le busard n’ont pas d’autre motif de guerre. Le busard est carnivore, et il a des serres ; il fond sur le renard ; et en le frappant, il lui fait des plaies dangereuses. Le corbeau est l’ennemi du taureau et de l’âne, qu’il frappe en volant sur eux, et il leur crève les yeux.

§ 10. L’aigle fait la guerre au héron; il l’attaque avec ses serres; et le héron meurt dans la lutte. L’émerillon est en guerre avec l’ægype; la crex y est avec le pic-vert, le merle et le verdier, que quelques personnes, trop amies des fables, font naître des cendres d’un bûcher. La crex les poursuit tous, ainsi que leurs petits. La sitte et le trochile font la guerre à l’aigle, dont la sitte brise les œufs; pour se venger, et aussi comme carnassier, l’aigle est en guerre avec tous les oiseaux.

§ 11. L’anthos est en guerre avec le cheval, parce que le cheval le chasse des pâturages. L’anthos qui se nourrit d’herbes a une taie sur les yeux, et il y voit mal; mais il imite le hennissement du cheval, qu’il effraye en volant sur lui ; et il le chasse, jusqu’à ce que le cheval le saisisse et le tue. D’ailleurs, l’anthos vit sur le bord des rivières et dans les marais; il a une belle couleur, et il se nourrit aisément de tout.

§ 12. L’âne est l’ennemi du côlôte, qui vient dormir dans sa mangeoire, et qui l’empêche de manger en lui entrant dans les naseaux. Il y a trois espèces de hérons, le cendré, le blanc, et celui qu’on appelle l’étoilé. Le héron cendré a de la peine à s’accoupler, et à pondre; il crie à ce moment, et le sang lui sort par les yeux, à ce qu’on dit, quand il s’accouple; la femelle fait ses œufs irrégulièrement et en souffrant beaucoup. Le héron fait la guerre à tous les animaux qui lui peuvent nuire : à l’aigle, qui l’enlève; au renard qui le mange dans la nuit ; à l’alouette, qui lui vole ses œufs.

§ 13. Le serpent est en guerre avec la belette et le cochon; avec la belette, quand ils sont tous deux dans le même trou; car ils ont la même nourriture; et le cochon mange les serpents. L’émerillon est l’ennemi du renard ; il le frappe de son bec et lui arrache les poils; il tue ses petits, grâce aux serres dont il est pourvu. Au contraire, le corbeau et le renard s’entendent aisément, parce que le corbeau est hostile à l’émerillon, et que contre lui il prend la défense du renard.

§ 14. L’ægype et l’émerillon sont les ennemis l’un de l’autre, parce qu’ils sont tous deux des oiseaux pourvus de serres. L’ægype [610b] et le cygne font la guerre à l’aigle ; et c’est souvent le cygne qui a le dessus. Il n’y a pas d’espèce d’oiseaux qui se tuent entre eux plus que les cygnes. Il y a des animaux qui sont réciproquement dans une guerre perpétuelle; d’autres ne sont en guerre que dans certains cas, comme y sont les hommes. Ainsi, l’âne et le pinson (épinier) sont ennemis, parce que les épiniers se nourrissent d’épines, et que c’est aussi des jeunes pousses de l’épine que l’âne se nourrit.

§ 15. L’anthos, le pinson (épinier) et l’ægithe sont ennemis; et l’on prétend même que le sang de l’ægithe et de l’anthos ne peuvent pas se mélanger. La corneille et le héron sont amis, comme le sont le schoinion, l’alouette, le laédos et le pic-vert. Le pic-vert vit le long des rivières et dans les lieux bien fourrés, tandis que le laédos ne recherche que les rochers et les montagnes, et ne quitte pas son habitation, où il se plaît. Le piphinx, la harpé et le milan sont amis, ainsi que le renard et le serpent, qui tous deux se cachent en terre, et ainsi que le merle et la tourterelle.

§ 16. Le lion et le thôs sont d’implacables ennemis, parce que, étant l’un et l’autre carnassiers, ils se nourrissent des mêmes proies. Les éléphants se battent furieusement entre eux, et ils se frappent avec leurs défenses. Le vaincu est soumis à un rude esclavage; et il ne peut souffrir le cri de son vainqueur. On ne saurait croire jusqu’à quel point les éléphants diffèrent en courage les uns des autres. A la guerre, les Indiens emploient les femelles aussi bien que les mâles, quoiqu’elles soient plus petites et beaucoup moins braves. L’éléphant a la force de renverser des murailles, en les frappant de ses défenses énormes ; il appuie aussi son front sur les palmiers jusqu’à ce qu’il les ait courbés; et alors, en les foulant aux pieds, il les fait tomber sur terre, de toute leur longueur.

§ 17. Voici d’ailleurs comment on fait la chasse à l’éléphant. Des gens montés sur des éléphants apprivoisés et courageux poursuivent les autres; et quand ils les ont rejoints, ils les font frapper par les éléphants qu’ils montent, jusqu’à entier accablement. Alors, un conducteur monte dessus et les dirige à l’aide de sa faux. L’éléphant, du reste, ne tarde pas à s’apprivoiser, et il obéit bien vite. Tant que le conducteur reste monté sur sa bête, tous les éléphants qu’il mène sont doux et dociles; mais une fois qu’il a mis pied à terre, quelques-uns demeurent toujours dociles; mais les autres cessent de l’être; et pour dompter ceux qui sont rebelles, on leur lie les jambes de devant avec de fortes cordes, qui les font tenir tranquilles. D’ailleurs, on fait la chasse aux éléphants qui sont déjà grands, aussi bien qu’aux jeunes.

§ 18. Voilà donc comment les animaux dont on vient de parler sont en paix ou en guerre, selon les besoins de leur nourriture, ou selon leur genre de vie.
CHAPITRE III : Des guerres des poissons

Espèces qui s’attroupent; espèces qui vivent par paires; espèces ennemies qui se réunissent à certaines époques; poissons mutilés par d’autres; les plus forts dévorent les plus faibles.

§ 1. [611a] Parmi les poissons, les uns se réunissent en troupes, et vivent en paix les uns avec les autres; mais ceux qui ne vivent pas en troupes, sont ennemis. Tantôt c’est pendant la gestation, tantôt c’est après la ponte, que les poissons se réunissent. Voici, d’une manière toute générale, quelques espèces qui s’attroupent : les thons, les maenides, les goujons, les bogues, les sauriens, les coracins, les sinodons (dentales), les surmulets, les sphyrènes, les anthias, les élégins, les épis, les sargins, les aiguilles, les mécons, les teuthies, les ioulides, les pélamydes, les maquereaux, les colias, etc.

§ 2. Dans ces espèces, quelques-unes vivent non seulement en troupes, mais, en outre, par paires. Tous les poissons s’accouplent; mais ils ne vont par troupes qu’à certains moments, comme on vient de le dire, soit quand ils pondent, soit après qu’ils ont jeté leur frai. Le loup et le muge, qui sont d’implacables ennemis, se réunissent néanmoins les uns aux autres, à certaines époques.

§ 3. Bien des fois, ce ne sont pas uniquement les individus de même espèce qui se réunissent, mais tous ceux qui ont une nourriture pareille ou analogue, pourvu que cette nourriture soit très abondante. On voit fréquemment des muges et des congres dont la queue est enlevée, jusqu’à l’orifice d’où sortent les excréments, et qui n’en vivent pas moins. Le muge est mangé ainsi par le loup ; et le congre, par la murène. C’est que les plus forts font la guerre aux plus faibles et les dévorent.

§ 4. Voilà pour les poissons de mer.
CHAPITRE IV : Du caractère du mouton

C’est le plus bête de tous les quadrupèdes; preuves de sa stupidité; sottise des chèvres; elles réellement au froid moins bien que les moutons; effet du tonnerre sur les moutons et surtout sur les brebis; soins des bergers; disposition des moutons et des chèvres durant le sommeil.

§ 1. Ainsi qu’on l’a dit plus haut, le caractère des animaux diffère en lâcheté et en douceur, en courage, en docilité, en intelligence, ou en stupidité. Ainsi, l’on a bien raison de trouver que le mouton a un caractère aussi doux que stupide. De tous les quadrupèdes, c’est le plus bête. Il s’en va dans les landes désertes, sans y rien chercher; et souvent en plein hiver, il sort de l’étable. S’ils sont surpris par une bourrasque de neige, ils ne veulent pas bouger, à moins que le berger ne les pousse ; et ils se laissent mourir, à moins qu’il n’emporte les mâles, que suit alors le reste du troupeau.

§ 2. Si l’on prend une chèvre par l’extrémité de sa barbiche, qui est une sorte de chevelure pour elle, toutes les autres s’arrêtent comme en extase, et se mettent à regarder celle-là. Par le froid, les moutons dorment dehors plus volontiers que les chèvres, parce que les chèvres dorment plus tranquillement et aiment à se rapprocher de l’homme; c’est que les chèvres supportent le froid plus difficilement que les moutons.

§ 3. Les bergers dressent les moutons à se réunir en courant, quand le bruit du tonnerre se fait entendre ; car si une brebis reste en arrière, sans rejoindre les autres, au moment où il tonne, elle avorte [611b] si elle est pleine. Aussi, voit-on le troupeau accourir habituellement à l’étable quand il fait du tonnerre. Les taureaux eux-mêmes, quand, dédaignant le troupeau, ils vont à l’aventure, sont surpris par les bêtes fauves qui les tuent. Les moutons et les chèvres se couchent en se serrant les uns contre les autres, selon les affinités d’espèces; si l’on en croit les bergers, les chèvres ne se couchent plus nez à nez, après que le soleil a tourné, mais elles se séparent et s’éloignent l’une de l’autre.
CHAPITRE V : De l’habitude des vaches de vivre de compagnie

Une seule entraîne toutes les autres; affection singulière et dévouement des juments pour les poulains.

§ 1. Les vaches paissent de compagnie, et selon l’habitude qu’elles ont contractée entre elles; si l’une se met à vagabonder, les autres la suivent. Aussi, les gardiens, s’ils trouvent celle-là, se mettent tout de suite à chercher toutes les autres.

§ 2. Quand, parmi les juments paissant au même pâturage, l’une vient à périr, les autres se chargent d’élever son poulain. C’est que, en général, le cheval parait être un animal très susceptible d’affection ; et souvent on voit des juments stériles enlever des poulains à leurs mères pour les adopter; mais elles les laissent périr faute de lait pour les nourrir.

CHAPITRE VI : Des mœurs du cerf

Prudence de la biche pour sauvegarder ses petits; sa manière de mettre bas; retraites qu’elle choisit dans des lieux inaccessibles; leçons qu’elle donne à ses faons; le mâle, quand il perd son bois, se retire aussi dans les plus épais fourrés; croissance successive du bois; après six ans, il tombe chaque année; lierre attaché aux cornes d’un cerf; cerf se guérissant avec des escargots; manière de prendre les biches, en jouant de la flûte ou en chantant.

§ 1. Parmi les quadrupèdes sauvages, le cerf parait être un des plus prudents. D’abord, la femelle fait ses petits sur le bord des chemins, parce que les bêtes fauves ne viennent pas les y chercher, crainte des hommes. Puis, après qu’elle a mis bas, elle se hâte de ronger le chorion ; elle court ensuite manger du séséli, et elle revient à ses petits, aussitôt qu’elle en a mangé. Enfin, elle conduit ses faons à des retraites, où elle les habitue à se sauver en cas de danger. C’est d’ordinaire une roche escarpée, qui n’a qu’un seul accès, et où l’on assure qu’elle sait se défendre contre toutes les attaques.

§ 2. Le mâle, de son côté, quand il s’alourdit, et c’est en automne qu’il devient si gras, ne se montre plus ; il change de retraite, comme s’il sentait qu’à cause de sa graisse il sera plus aisément pris. Il va, pour perdre son bois, dans les endroits les plus difficiles à atteindre et à reconnaître; et de là, le proverbe si usité : « C’est là que les cerfs perdent leur bois ». On dirait qu’ils ont garde de se laisser voir à un moment où ils ont perdu leurs armes. On prétend que personne encore n’a trouvé la corne gauche d’un cerf, parce qu’il la cache, comme s’il savait qu’elle peut servir à faire un remède.

§ 3. A un an, les cerfs ne poussent pas encore de cornes; à cette époque, il n’y en a qu’un léger commencement, par manière de signe; et ce bois est alors court et velu. Ce n’est qu’à deux ans qu’ils ont des cornes droites comme des pieux ; et alors on appelle ces cerfs des piquets. La troisième année, ils poussent deux branches; la quatrième année, le bois est plus rude ; et il croît toujours ainsi, [612a] jusqu’à six ans.

§ 4. A partir de cette époque, les cornes repoussent toujours les mêmes; et l’on ne peut plus distinguer l’âge de la bête à ses cornes. Mais on peut reconnaître les vieux cerfs à deux signes : les uns n’ont plus de dents; les autres n’en ont que quelques-unes; et les défenses ne repoussent plus. On appelle Défenses les parties du bois qui penchent en avant, et qui servent à la bête pour se défendre. Les vieux cerfs n’ont plus ces parties ; et les cornes, en se développant, montent tout droit. Le bois tombe tous les ans, et il tombe vers le mois de Thargélion.

§ 5. A l’époque où le cerf perd son bois, il se cache, ainsi qu’on vient de le dire, pendant le jour; et il se réfugie dans des fourrés épais pour se préserver des mouches. Durant tout ce temps, ils paissent la nuit dans les fourrés où ils sont; et ils y restent jusqu’à ce que les cornes soient repoussées. Elles poussent d’abord comme dans une peau; et, à ce moment, elles sont velues. Quand elles sont plus grandes, l’animal s’expose au soleil pour les mûrir et les sécher.

§ 6. Enfin, quand l’animal ne sent plus de douleur en frottant son bois contre les arbres, il quitte les lieux qui l’abritaient, prenant courage, parce qu’il a maintenant de quoi se défendre. On a saisi un jour un cerf d’Achaïe qui avait sur son bois un lierre touffu et tout vert; sans doute, le lierre s’y était implanté, quand les cornes étaient encore toutes tendres, comme il se serait attaché à un arbre en pleine verdure.

§ 7. Un cerf, mordu par une araignée-phalange ou par quelque autre insecte de ce genre, va chercher des escargots, qu’il mange. Un tel breuvage serait peut-être bon aussi pour les hommes ; mais il serait d’un goût repoussant. Dès qu’une femelle a mis bas, elle dévore aussitôt le chorion, qui serait bien difficile à lui prendre ; car elle le saisit avant qu’il ne tombe par terre. Le chorion passe pour être un remède utile.

§ 8. On prend les biches en jouant de la flûte et en chantant; et elles se laissent charmer par le chant. Un des deux chasseurs, qui se réunissent, chante ou joue de la flûte devant l’animal, sans se cacher ; l’autre, qui est par derrière le cerf, le frappe quand son camarade lui fait signe que c’est le moment. Tant que la biche dresse ses oreilles, elle entend à merveille; et il n’est pas possible de la surprendre; mais du moment qu’elle les baisse, elle n’entend plus rien, et on la surprend.
CHAPITRE VII : De l’instinct et des ruses des animaux

Manœuvres de l’ourse pour sauver ses petits, les chèvres de Crète, cherchant le dictame ; chiens mangeant de l’herbe pour se guérir; ruses de la panthère; l’ichneumon se couvrant de poussière; le trochile nettoyant pour sa pâture la gueule du crocodile, qui le ménage; la tortue mangeant de l’origan, et la belette mangeant de la rue; le serpent-dragon avalant du suc de laitue; cigognes pansant leurs blessures; belette étouffant les oiseaux; les hérissons sentent à l’avance les changements de temps; parti utile qu’un Byzantin avait su tirer de cette observation.

§ 1. Lorsque les ourses fuient devant le chasseur, elles poussent leurs petits devant elles; et elles les portent, en les prenant dans leur gueule. Si elles sont sur le point d’être prises, elles grimpent sur les arbres. En sortant de leurs tanières de retraite, ce que font tout d’abord les petits, c’est de manger de l’arum, ainsi que nous l’avons déjà dit; et ils rongent du bois, comme pour faire pousser leurs dents.

§ 2. Une foule d’autres quadrupèdes savent aussi fort prudemment soulager leurs maux. On prétend que les chèvres sauvages de Crète, quand elles sont percées d’une flèche, se mettent à chercher le dictame, qui paraît avoir la propriété de faire sortir le fer de la plaie. Les chiens malades savent se faire vomir en allant manger de certaine herbe.

§ 3. Quand la panthère a par hasard avalé le poison qu’on appelle « la mort aux panthères », elle cherche des excréments humains, qui la doivent guérir, remède qui, au contraire, tue les lions. Les chasseurs le savent si bien qu’ils suspendent à un arbre de ces excréments dans un vase, pour que la bête ne s’en aille pas au loin; car la panthère, sautant après le vase et espérant l’atteindre, meurt à la peine. On assure encore que, sachant que son odeur attire d’autres animaux, elle se cache pour les chasser; et quand ils approchent, elle les surprend, y compris même des cerfs.

§ 4. Quand l’ichneumon d’Égypte voit le serpent nommé l’aspic, il ne cherche pas à l’attaquer avant d’avoir appelé à son aide d’autres ichneumons; pour se garantir des coups et des morsures, ils se couvrent de boue, en se trempant d’abord dans l’eau, et en se roulant ensuite dans la poussière. Lorsque le crocodile ouvre la mâchoire, les trochiles accourent, en volant, lui nettoyer les dents. Le trochile y trouve à manger; et le crocodile, à qui cela fait du bien, le reconnaît et ne lui fait pas de mal; quand le trochile veut sortir, le crocodile remue le cou de manière à ne pas le mordre.

§ 5. La tortue, si elle avale une vipère, va manger de l’origan, et l’on a constaté le fait, de cette façon : quelqu’un qui avait vu une tortue faire plusieurs fois la même chose, et qui après avoir avalé l’origan pouvait retourner à une autre vipère, arracha l’origan, et la tortue, privée de ce remède, mourut bientôt. Quand la belette doit lutter contre un serpent, elle mange d’abord de la rue, dont l’odeur est détestée du serpent. Le serpent-dragon, quand il est malade en automne, avale du suc de laitue sauvage ; et c’est là un fait qui a été fréquemment observé.

§ 6. Quand les chiens ont des vers, ils mangent du blé en herbe. Les cigognes et d’autres oiseaux savent, s’ils ont reçu quelque blessure dans le combat, y appliquer de l’origan. Bien des gens ont vu la fouine, se battant contre un serpent, le saisir au cou. La belette aussi montre de l’intelligence dans sa manière de tuer les oiseaux; elle les étouffe, comme le loup étrangle les moutons. C’est surtout aux serpents chasseurs de rats que la belette fait la guerre, parce qu’elle-même se nourrit aussi de rats.

§ 7. Bien des fois, on a pu observer que les hérissons privés sentent les changements de vents, selon qu’ils soufflent du nord ou du midi; les uns changent alors les ouvertures des trous qu’ils se font en terre; les autres, qui vivent dans nos maisons, passent d’un mur à l’autre. Aussi, rapporte-t-on qu’une personne de Byzance qui avait observé cet instinct du hérisson, s’était fait une réputation en prédisant le temps à coup sûr. Le putois est à peu près de la grosseur d’un des plus petits chiens de Malte. Son pelage velu, sa forme, son ventre blanc en dessous et la méchanceté de son caractère, le rapprochent de la belette. On l’apprivoise très aisément; mais il ravage les ruches d’abeilles, dont il aime beaucoup le miel. Il mange aussi les oiseaux, comme les chats. On prétend que la verge de cet animal est osseuse, et qu’elle est un remède excellent contre la strangourie. On la racle pour la donner aux malades.
CHAPITRE VIII : De l’industrie des animaux

De l’industrie des animaux, souvent pareille à celle de l’homme; l’hirondelle et son nid merveilleusement construit; soins de l’hirondelle pour nourrir et élever proprement ses petits; des mœurs du pigeon; sollicitude du mâle pour les petits, et ses violences contre sa femelle; union habituelle des pigeons, sauf de rares exceptions; humeur batailleuse des pigeons; leur manière de boire; durée de la vie des ramiers; seule infirmité que la vieillesse leur donne; oiseleurs crevant les yeux aux appeaux; en général, les males virent plus longtemps que les femelles; exceptions pour les moineaux; migrations des tourterelles; migrations singulières des pinsons.

‘ On peut observer, en général, dans les manières de vivre des animaux beaucoup d’actes qui ressemblent à la vie même de l’homme; et c’est dans les petits animaux, plutôt encore que dans les grands, qu’on peut voir la sûreté de leur intelligence. Ainsi, dans les oiseaux, on pourrait citer tout d’abord la façon dont l’hirondelle fait son nid. Elle suit les mêmes règles que nous suivrions pour mêler la paille à la boue, entrelaçant celte boue dans des brindilles de bois; et si la boue lui manque, elle se baigne dans l’eau, et va rouler ses ailes dans la poussière.

§ 1. Qui ressemblent à la vie même de l’homme. Le texte dit précisément : «i Qui sont des imitations s, expression qui n’est peut-être pas très-juste, puisque les animaux ne font que suivre leur instinct, sans chercher à imiter l’homme, qu’ils ne connaissent pas. — Dans les petits animaux. L’auteur fait sans doute allusion aux insectes et aux abeilles qu’il étudiera très particulièrement. — Dont l’hirondelle fait son nid. C’est une observa-lion que chacun peut faire, surtout à la campagne. — Et va rouler ses ailes dans la poussière. Je ne sais si le fait est exact ; mais il n’a rien d’improbable.

‘Elle construit son nid absolument comme des hommes le feraient, mettant d’abord en dessous les matériaux les plus durs, et proportionnant la grandeur du nid à la sienne. Le mâle et la femelle prennent le même soin des petits; elle donne à chacun d’eux leur pâture, distinguant, comme si elle en avait l’habitude, celui qui l’a reçue le premier, afin de ne pas lui en donner deux fois. Dans les premiers temps, c’est elle qui rejette leur fiente hors du nid; mais quand ils sont plus grands, elle leur apprend à se tourner en dehors pour fienter. On peut faire des observations toutes pareilles sur les pigeons, qui présentent des faits analogues.

§ 2. Le mâle et la femelle. Ce détail et toue ceux qui suivent sont exacts. — Elle donne. Ceci se rapporte à l’hirondelle en général, mâle et femelle ; on pourrait traduire parle pluriel ; mais j’ai préféré enivre le texte de plus près, puisqu’il ne peut y avoir de doute sur le sens. — Comme si elle en avait l’habitude. L’expression du texte n’est pas aussi précise. — Elle leur apprend à se tourner en dehors. Le fait peut être constamment observé.

Ils ne s’accouplent jamais à plusieurs, et ils ne cessent leur union que quand l’un des deux est devenu veuf ou veuve. Au moment de la ponte et de la douleur qu’elle cause, la sollicitude du mâle et ses colères sont vraiment étonnantes. Si la femelle met quelque paresse à entrer dans le nid pour y pondre, il la bat et la force à entrer. Une fois que les petits sont nés, il va chercher de la terre salée, qu’il mâchonne, et il l’introduit dans le bec des petits qu’il ouvre, leur apprenant ainsi à manger. Quand les petits vont sortir du nid, le mâle recommence à cocher. ‘C’est là d’ordinaire l’union des pigeons entre eux; cependant, il y a des femelles, même parmi celles qui ont des mâles, qui s’accouplent avec d’autres. Cet oiseau est du reste batailleur; ils se battent entre eux : et il en est qui s’introduisent de force dans le nid de leurs voisins; mais c’est rare. Loin du nid, ils se battent moins; mais auprès du nid, ils se battent jusqu’à la mort. ‘Les pigeons, les ramiers et les tourterelles ont cette particularité de ne relever la tête, en buvant, que quand ils ont assez bu. La tourterelle et la femelle du ramier n’ont jamais chacune que le même mâle; et elles n’en acceptent pas d’autre. Le mâle et la femelle couvent également tous les deux. On ne distingue guère la femelle et le male que par l’examen des viscères intérieurs.

§ 3. Sur les pigeons. Les détails donnés sur les pigeons sont aussi exacts que les précédents. — Veuf ou veuve. Ce sont les termes mêmes du texte, qui sana doute s’appliquaient, dans la langue grecque comme dans la nôtre, spécialement aux humains. — Ses colères. Le texte dit précisément: u Son indignation. n — De la terre salée. Il est possible que ce détail spécial ne soit pas parfaitement exact; mais il est certain que le pigeon fait manger ses petits dans les premiers jours, comme on le dit ici. — Le mâle recommence à cocher. C’est la leçon proposée et adoptée par MM. Aubert et Wimmer; elle me semble acceptable. La leçon ordinaire affirmerait que le mâle coche tous les jeunes, avant de les laisser sortir du nid. H semble qu’il y a là une impossibilité manifeste, qui doit faire rejeter cette leçon, bien que toue les manuscrits la donnent.

Les ramiers vivent très-longtemps, puisqu’on en a vu de vingt, vingt-cinq et trente ans, parfois même de quarante. A mesure qu’ils vieillissent, leurs ongles s’allongent; niais les gens qui les élèvent les leur coupent. Il ne parait pas que la vieillesse leur cause d’autre infirmité, du moins autant qu’on peut le voir. Les tourterelles et les pigeons auxquels les éleveurs crèvent les yeux, pour en faire des appeaux, vivent encore huit ans. Les perdrix vivent à peu près quinze ans. Les ramiers et les tourterelles font toujours leur nid dans les mêmes endroits.

Généralement, les mâles vivent plus de temps : mais on assure que, dans les oiseaux dont nous venons de parler, c’est le mâle qui meurt avant la femelle, et l’on s’appuie sur l’observation des oiseaux élevés dans les maisons, comme appeaux. On dit encore que les mâles, parmi les moineaux, ne vivent qu’un an; on en donne pour preuve qu’à l’époque du printemps, on n’en voit jamais qui aient tout d’abord les plumes noires du dessous du cou, tandis qu’ils les ont plus tard; ce qui démontre qu’il n’en reste pas un de l’année précédente. On prétend encore que les femelles des moineaux vivent plus que les mâles, attendu qu’on en prend avec des jeunes, et qu’on reconnaît celles-là aux bords du bec, qui sont plus durs. Les tourterelles vont vivre en été dans les climats froids, et en hiver dans les climats chauds. Au contraire, les pinsons cherchent, l’été, les climats chauds, et en hiver, les climats froids.

§ 4. C’est là d’ordinaire…. Ces observations sont aussi exactes que celles qui précèdent.

§ 5. Celle particularité de ne relever la tête. La zoologie moderne a reconnu la justesse de cette observation délicate; les pigeons domestiques en offrent toujours l’occasion. — Que le même nulle. C’est exact. — Par l’examen des viscères intérieurs. Ceci prouve une fois de plus que les Anciens disséquaient avec soin les animaux qu’ils voulaient étudier plus particulièrement.

§ 6. Les ramiers vivent très-longtemps. On comprend que ces renseignements doivent varier selon les pays et selon les climats; mais les chiffres donnés ici paraissent en général assez exacts. — Leurs ongles s’allongent. Le fait est exact. — Crèvent les yeux. La cruauté des Anciens devançait ainsi la nôtre.

§ 7. Généralement, les mâles vivent plus de temps. Cette généralité n’est peut-être pas très-exacte. — Ne virent qu’un an. Ce fait parait inexact; et les moineaux vivent bien davantage; mais, du moins, l’auteur essaye de donner des preuves â l’appui de son assertion. Voir Athénée, liv. IX, p. 391. — Les femelles des moineaux vivent plus… Je ne crois pas que la science moderne ait fait des observations spéciales. — Les tourterelles… les pinsons. Je ne sais si ces faits ont été vérifiés; mais il est possible que, sous le climat de la Grèce, les choses se passent autrement que dans le nôtre; et les espèces peuvent aussi être différentes.

CHAPITRE IX : Des oiseaux qui ne font pas de nids

Des oiseaux qui ne font pas de nids, mais seulement un trou dans la poussière du sol; de la ponte et de l’incubation des cailles et des perdrix; ruse de la perdrix pour écarter le chasseur de sa nichée; nombre d’œufs que fait la perdrix; caractère très-mauvais de la perdrix; les mâles empêchent la femelle de couver afin de s’accoupler avec elle; efforts de la perdrix pour sauver ses œufs du mâle et des chasseurs; combats acharnés des mâles entre eux; le vainqueur coche le vaincu, ce qui arrive aussi dans les cailles et les coqs; manèges des perdrix sauvages mâles, selon que l’appeau est femelle ou mâle; tentatives réitérées des mâles pour s’en approcher; jalousie des mâles qui restent à distance; lascivité excessive des perdrix et des cailles.

‘Les oiseaux pesants ne se font pas de nids, parce qu’un nid n’est pas utile à des oiseaux qui volent si mal, comme les cailles, les perdrix et tous ceux qui leur ressemblent. Mais ils font dans la poussière un creux sur un endroit uni, ne pondant jamais ailleurs; et ils se cachent sous quelque épine ou quelque matière analogue, pour repousser les attaques des éperviers et des aigles; cela fait, ils y pondent et y couvent. Dès que les petits sont débarrassés de la coquille, ils les chassent, parce qu’ils sont hors d’état de leur apporter, à cause de leur vol, la pâture nécessaire. ‘Les cailles et les perdrix se reposent en réunissant leurs petits sous elles, comme le font les poules. Elles ne pondent pas et ne couvent pas toujours à la même place, de crainte qu’on ne découvre leur retraite, si elles y demeuraient trop longtemps. Quand le chasseur tombe sur le nid, la perdrix se roule, en se sauvant, comme si elle allait se laisser prendre; elle l’attire par l’espoir de la saisir, pour donner le temps à la nichée de s’échapper; après ce manège, elle s’envole et rappelle les petits auprès d’elle. La perdrix n’a pas moins de dix œufs, et parfois elle en a jusqu’à seize.

§ 1. Les oiseaux pesants. C’est la traduction littérale du texte; on pourrait traduire encore : a Les oiseaux qui volent mal „. Voir Athénée, liv. IX, p. 392, où il analyse ce passage de l’Histoire des Animaux. — Les cailles, les perdrix. Ces espèces en effet pondent comme il est dit ici. — Sur un endroit uni. Ou plutôt peut-être : Dans un gué-s rot s. — Ils les chassent. Instinctivement, les petits se sauvent d’eux-mêmes, sans que les parents aient besoin de les chasser; mais ceci semble contredire le paragraphe suivant.

‘La perdrix est d’ailleurs, ainsi qu’on l’a dit, un oiseau malicieux et rusé. Au printemps, les mâles s’en vont de la troupe en chantant et en se battant, par paire avec la femelle que chacun d’eux a prise. Mais comme les mâles sont très-lascifs, pour empêcher la femelle de couver, ils dispersent les œufs et les brisent, quand ils les trouvent. La femelle les dé-fend comme elle peut, et elle se sauve pour aller pondre ailleurs. Souvent, il arrive que, pressée de pondre, elle dépose ses œufs au hasard, pourvu que le mâle soit hors de portée; et afin de les sauver tous en masse, elle n’y revient pas.

§ 2. Comme le font les poules. Et, par conséquent, elles ne les chassent pas, comme le dit le paragraphe précédent. — Pas toujours à la imbue place. Ceci signifie qu’elles dispersent leurs œufs en divers endroits. — Quand le chasseur tombe sur le nid. Cette ruse de la perdrix est bien connue, et on l’a citée bien des fois.

§ 3. Ainsi qu’on l’a dit. Ou peut-être : u Ainsi qu’on vient de le dire », par référence au paragraphe précédent. — En chantant. Guillaume de Morbéka semble avoir en un autre texte; car il traduit Propter par-tutu s; ce qui est plus d’accord avec ce qui suit. — Pourvu que le mâle soit hors de portée. Il y a du manuscrits et des éditions qui donnent une affirmation : même quand le mâle est à portée. Voir Athénée, liv. IX, p. 389. —A fin de les sauver. De la destruction qu’en fait le mâle. — Comme pour ses petits. Voir le paragraphe précédent.

Si quelque chasseur la voit, elle l’éloigne de ses œufs, comme pour ses petits, en se jetant encore devant lui, jusqu’à ce qu’elle l’ait mis hors de voie. Une fois que la femelle couve après avoir pu se sauver, les mâles poussent des cris et se battent entre eux. C’est à ce temps qu’on les appelle des veufs. Le mâle vaincu, en se battant, suit son vainqueur et ne se laisse cocher que par lui. Si un mâle est vaincu, il est coché par le second ou par tout autre, en cachette du vainqueur. Les choses ne se passent pas ainsi dans toute l’année, mais seulement à certaines époques. SII en est de même des cailles; et parfois aussi, on peut faire ces observations sur les coqs. Dans les temples où l’on nourrit des coqs sans leurs femelles, tous les coqs viennent successivement cocher le nouveau venu. De même, les perdrix domestiques cochent les perdrix sauvages, les pillent et les maltraitent de toutes façons.

§ 4. Des veufs. C’était probablement dans la langue grecque une expression aussi spéciale que dans la nôtre. — Et ne se laisse cocher que par lui. Ceci ne se comprend pas; mais le texte ne peut avoir que ce gens; et les manuscrits n’offrent pas de variantes. — Si un ‘mile est vain

Même remarque. L’auteur aurait dû expliquer davantage ce qu’il veut nous apprendre des rapports des mâles entre eux. — Mais seulement à certaines époques. Ce détail n’est pas complet.

‘Le chef des perdrix sauvages se précipite en criant au-devant de celle qui sert d’appeau, comme pour la combattre; si le premier champion est pris dans les filets, un autre s’avance pour lutter, en poussant les mêmes cris. Voilà ce qu’ils font si c’est un mâle qui sert d’appeau; mais si c’est une femelle qui chante et que le chef des mâles sauvages lui réponde en criant, aussitôt tous les mâles se réunissent pour le frapper, et ils l’éloignent de la femelle, parce qu’il va à la femelle au lieu de venir à eux; alors, celui-là se retire en silence, de peur qu’un autre qui entendrait son cri ne vienne combattre contre lui.

‘Quelquefois aussi, il arrive, au dire de gens qui en ont été les témoins, que le mâle qui s’approche de la femelle la force à se taire, de peur que, si les autres mâles l’entendaient, il ne fat forcé à se battre contre eux. Mais ce n’est pas seulement un chant qu’a la perdrix; elle peut encore siffler et produire plusieurs autres espèces de sous. ‘Souvent, une femelle occupée à couver quitte ses œufs, quand elle voit le mâle s’approcher de la perdrix d’appeau, et elle va se présenter à lui pour se faire cocher par lui, et le détourner de la femelle qui sert à la chasse. Les perdrix et les cailles ont une telle ardeur pour l’accouplement qu’elles se jettent sur les perdrix et les cailles d’appeau, et se posent sur leur tête.

§ 5. Il en est de même des cailles. Il ne parait pas que ceci soit fort exact. Les mâles se battent violemment; mais on ne sait pas quel traitement subit le vaincu. — Dans les temples où l’on nourrit des coqs. C’étaient les oiseaux sacrés, dont les devins se servaient pour leurs prédictions. — Cocher le nouveau venu. Il est probable que le fait est certain, parce qu’on avait de nombreuses occasions de l’observer. — Les perdrix domestiques. Il semble donc que les Grecs, dès le temps d’Aristote, élevaient des perdrix, comme aujourd’hui on élève des faisans.

§ 6. Le chef des perdrix sauvages…. Tout ce passage a paru offrir quelque obscurité à plusieurs commentateurs; et en effet tout n’y est pas clair, surtout vers la Rn du paragraphe. — Ils l »éloignent de la femelle au lieu de venir à eux. Ceci ne se comprend pas bien, puisqu’il semble que le mâle a été envoyé tout exprès, auprès de l’appeau, par ses compagnons. Mais peut-Mn le mâle ainsi envoyé devait-il seulement aller s’assurer de ce qu’était l’appeau. On peut voir dans Pline, liv. X, ch. LI, p. 407, édit. et trad. Littré, une reproduction de tout ce passage d’Aristote, que Trogne Pompée parait avoir aussi connu et reproduit.

§ 7. Au dire des gens qui en ont été les témoins. L’auteur n’a pas fait cette observation lui-même. — Si les autres nulles l’entendaient. Ceci encore est obscur, et l’on ne comprend pas bien ce dont il s’agit. — Mais ce n’est pas seulement…. plusieurs autres es-péter de sons. Ceci est peut-être une addition étrangère. La remarque est vraie; mais elle ne tient, ni à ce qui précède, ni à ce qui suit.

§ 8. Souvent une femelle 11 y a peu d’animaux chez qui le besoin de l’accouplement soit plus vif que chez les perdrix; tous les naturalistes sont d’accord sur ce point. On peut voir ce qu’en dit Pline, toc. cit. — El se posent sur leur tète. Pline dit que c’est sur la tête de l’oiseleur que les perdrix vont se poser. Je ne sais ai le fait est exact; mais du moins il attesterait l’aveugle ardeur qui entrains ces oiseaux. Le texte grec peut avoir aussi ce sens.

§ 4. Leur détestable caractère. Voir plus haut, ch. IX,

§ 3. L’expression grecque n’est pas moins frte que celle de ma traduction. — Ainsi qu’on l’a dit. Même chapitre,

CHAPITRE X : De quelques autres oiseaux qui nichent à terre tout en volant bien

De quelques autres oiseaux qui nichent à terre tout en volant bien; l’alouette, la bécasse, etc.; du pic, qui frappe les chênes, pour en faire sortir les vers dont il fait sa nourriture; ses ongles très-forts; trois espèces de pics; il perce si bien les arbres qu’il finit par les faire tomber; adresse d’un pic apprivoisé pour briser et manger une amande.

‘Telles sont donc les observations qu’on a pu faire sur l’accouplement et la chasse des perdrix, et sur le reste de leur détestable caractère. Ainsi qu’on l’a dit, elles font leurs petits k terre, comme nichent aussi les cailles et quelques autres oiseaux, parmi lesquels on peut encore compter l’alouette, la bécasse, avec la caille, qui ne nichent pas sur les arbres, mais sur le sol.! Au contraire, le pic, frappeur de chênes, ne niche point à terre. Il frappe les chênes pour en faire sortir les larves et les vers, et les saisir avec sa langue, qui est large et longue. Il grimpe très-vite sur les arbres, et en tous sens, même la tète en bas, comme le font les stellions. Il a des ongles plus forts que ceux des geais, et la nature les lui a donnés pour qu’il pût se cramponner solidement aux arbres; et c’est en y enfonçant ses ongles qu’il peut y marcher si sûrement. 4 Il y a une espèce de pic plus petit que le merle, et qui a quelques petites taches rougeâtres. Une autre espèce est un peu plus grosse que le merle ; et une troisième espèce n’est qu’un peu plus petite que la femelle du coq. 4Le pic niche sur les arbres, comme on vient de le dire ; et bien que ce soit sur tous les arbres, c’est particulièrement sur les oliviers. Il mange les fourmis et les larves qu’il tire des arbres. On assure qu’en cherchant ces larves, il creuse si bien les arbres qu’il finit par les faire tomber. Un pic apprivoisé plaçait une amande dans la fente d’un morceau de bois et l’y ajustait de manière qu’elle pût recevoir son coup; puis au troisième coup de bec, il la brisait, et il mangeait la partie tendre de l’intérieur.

§ 1. — Arec la caille. Cette répétition est inutile; et c’est peut-être une addition étrangère.

§ 2. Frappeur de chênes. C’est la traduction littérale du mot grec, qui est composé de deux mots réunis. D’ailleurs, tous les détails donnés sur le pic sont très-exacts. Voir h description des Pics par Cuvier, Règne animal, tome I, p. 448. Il distingue cinq on sis espèces de pics, de différentes grosseurs. Voir aussi la Zoologie descriptive de M. Claus, p. 986.— Avec sa langue, qui est large et longue. La langue des picides est organisée d’une façon toute spéciale :.i Plat te, longue et cornée, elle porte à l’extrémité de courts crochets dirigés en arrière, et elle peut se projeter fort loin par suite » d’un mécanisme particulier de l’appareil hyoldien i.; Cuvier, loc. cit. — Il a des ongles…. Tous ces détails sont exacts.

§ 3. Il y a une espèce de pic. Les descriptions qui suivent ne suffisent pas pour faire reconnaître nettement les diverses espèces de pics. Il est possible, d’ailleurs, que ces espèces ne soient pas les mêmes dans nos climats qu’en Grèce. — Que la femelle du coq. C’est la poule; mais j’ai tenu à conserver autant que possible la tournure du texte.

§ 4. Comme on vient de le dire. Dans le paragraphe précèdent. — Qu’il finit par les faire tomber. Cela est d’autant plus possible que c’est à des arbres à moitié pourris déjà que le pic s’attaque. — Un pic apprivoisé. Les pics passent pour des oiseaux tout à fait insociables; mais il n’est pas impossible qu’à force de soins on en ait apprivoisé quelques-uns. D’ailleurs, le tait cité par Aristote a bien pu être réel. Il y a des pics sauvages qui, dit-on, en font autant.

§ 5. Les grues montrent aussi de l’intelligence. Tous les détails donnés ici sur les grues ont été confirmés par une foule d’observateurs modernes. — A la queue de la volte… en tête. Le texte n’est pas aussi précis. — La the cachée sous l’aile… sur une seule patte. Tout cela est exact. — A l’air. Et non sous son aile, comme le reste de la troupe. Cicéron dans le Traité de la nature des Dieux, liv. II, ch. XLIX, cite sur le vol des grues un détail fort curieux, qu’il emprunte à Aristote en le nommant; ce détail devrait se retrouver ici, et il y manque. Peut-être Cicéron avait-il un autre texte sous les yeux.

CHAPITRE XI : Des grues et de leur intelligence dans leurs migrations

Des grues et de leur intelligence dans leurs migrations, dans la marche de leurs volées, dans leur vigilance à terre; intelligence des pélicans pour faire ouvrir les coquillages qu’ils mangent.

‘ Les grues montrent aussi de l’intelligence dans une foule de choses. Leurs migrations sont très-lointaines; et elles élèvent prodigieusement leur vol pour voir au loin. Quand il y a des nuages et qu’elles craignent un mauvais temps, elles volent à terre pour s’y arrêter. Elles ont aussi la prudence de se donner un chef ; et elles placent à la queue de la volée quelques grues qui sifflent, pour qu’on les entende en tête. Quand elles s’arrêtent, toutes se mettent à dormir, la tète cachée sous l’aile, se tenant sur une seule patte alternativement; mais le chef, qui a la tête à l’air, observe et voit les choses; et s’il s’aperçoit de quelque danger, il donne le signal par un cri.

Les pélicans, qui vivent sur le bord des rivières, avalent des coquillages, gros et lisses; et quand ils les ont échauffés dans la poche qui est en avant de leur estomac, ils les rejettent, pour que, ces coquillages s’ouvrant alors, ils puissent manger la chair qui s’y trouve.

CHAPITRE XII : Des demeures des oiseaux sauvages

Des demeures des oiseaux sauvages; causes de leur construction; intelligence de certains oiseaux; stupidité des autres; l’épervier ; la chasse que font les oiseaux de proie n’est pas la mémo dans toutes les saisons; le vautour; opinion d’Hérodore, père de Bryson, le sophiste; retraites des vautours; ils ne font qu’un ou deux œufs au plus